IMPORTANCE MORALE DE L'ÉTAT
1. Doctrine théologi<iue de l'Ktat. — 2. L'Etat considéré comme la morale réalisée. — 3. L'Ktat considén» comme lafoiee pure et simple. — 4. Doctrine individualiste do l'iilat. — 5. Rapports de l'Ktat avec la vie moralr* du peuple, avec la famille, la culture et le droit. — 6. L'Etat a pour mission d'organiser en formes fixes la matière donnée de la vie. — 7. L'Etat comme expression de l'unité et de la puissance du peuple.
1. — L'importance morale de TEtat éclaterait aux yeux de la manière la plus directe et la plus forte, s'il fallait donner raison à ceux qui regardent l'Etat comme une révélation immédiate de l'idée du Bien, comme une autorité morale indépendante des consciences individuelles et beaucoup plus élevée.
Cette conception atteint sa forme extrême, en soutenant que l'Etat doit se fonder sur une base théologique. L'Etat n'est pas seulement alors une puissance morale, mais, — ajoute-t-on — toute morale ayant au fond une base religieuse, l'Etat doit s'édifier sur la religion. L'Etat aurait besoin d'un « critère suprême certain » pour être en mesure d'instituer une appréciation des fins humaines que sa tache est de favoriser. La justice extérieure est impossible à réaliser sans une justice intérieure, ol celle-ci supposerait à son tour une disposition religieuse que le christianisme est seul capable de donner. L'Etat devrait donc être un état chrétien. Pour cela, il faudrait « non que le christianisme vivant et personnel se trouvât dans tous les individus formant le peuple, mais bien que le peuple s'inclinât devant l'autorité de la tradition chrétienne ». Le christianisme de l'Etal se marquerait d'abord en ce qu'il soutiendrait l'Eglise, ensuite en ce qu'il chercherait h assurer au peuple des mœurs, des coutumes et des écoles chrétiennes, enfin en ce qu'il imprimerait à toutes ses lois et institutions le sceau des principes chrétiens '.
* Martensen. Den sociale Etik (La Morale sociale). L'évêque protestant
Cette doctrine contient quelque chose d'équivoque- Elle ne nous dit pas clairement où se trouve proprement le critère certain. La tradition et les principes chrétiens, ce sont là des notions bien vagues, alors surtout qu'on avoue expressément ne pas supposer chez tous les individus formant le peuple une croyance vivante et personnelle au christianisme. Nul ne saurait contester que le christianisme n'ait contribué pour une bonne part au développement de la conscience morale du genre humain. Mais cette contribution doit être complétée par d'autres nouvelles, et ne suffît, ni pour la forme ni pour le fond, à constituer un critérium certain. Lorsque, dans le camp théologique, on se vante de posséder un critérium certain, cela ne peut avoir de sens que si l'on maintient rigoureusement le principe de l'autorité. L'autorité fixant la foi religieuse (que ce soit le pape, la Bible ou la profession de foi, peu importe) serait donc le fondement de l'Etat : de là une théocratie ou un Etat pontifical. L'Etat n'est pas une société humaine ; mais devient dépendant d'une autorité surnaturelle. Or, il ne saurait être question de rien de tel au point de vue que nous avons adopté. Comme nous avons défendu la liberté de la recherche et de la conscience, pareillement il nous faut défendre aussi contre le principe théologique d'autorité la liberté et l'indépendance de l'Etat. Le rapport est même, nous l'avons vu précédemment (XXXIIl, 3j, le contraire de ce que pensent les partisans de « l'Etat chrétien » : c'est l'Etat qui décide en fin de compte dans quelle mesure les différentes confessions religieuses s'accordent avec « la moralité et l'ordre public ))^; il ne saurait tirer d'aucune d'entre elles sa notion de la moralité.
Du point de vue propre du christianisme, l'idée de l'Etat chrétien n'a de sens que si l'on part de ce principe que tous les individus composant le peuple sont des chrétiens. Mais n'a-t-on pas expressément déclaré ne point partir de ce principe? Le christianisme devrait-il donc régner sur ceux qui n'y croient pas? Tout ce discours sur l'Etat chrétien n'est qu'obscurité d'un bout à l'autre. On prend le mot « christianisme ;> en divers sens suivant son gré.
En face des obscurités des théologiens les plus hauts placés
s'accorde donc ici avec ses collègues catholiques. Cf. Ketteler. Freiheit, Autorilàl und Kirche, p. 185 sqq.
* Expressions de la loi fondamentale danoise.
HôFFDiNG. — Morale. 32
XXXVIIl. — 2. IMPORTANCE MORALE DE L'ETAT