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XXXVIII. — 3. IMPORTANCE MORALE DE L'ETAT

dans l'Eglise, on a plaisir à contempler la doctrine saine et claire de Gruxdtvig sur l'essence de l'Etat. Si profonde'ment qu'il ait été imprégné de christianisme pour son compte personnel, il comprit cependant que « là où les relations civiles doivent être régénérées en vérité et acquérir de la solidité, il faut laisser le christianisme entièrement de côté, comme une chose absolument libre et impossible à faire entrer en ligne de compte..., et s'en tenir à la nature humaine, que l'histoire révèle en chaque lieu donné * ».

2, — Même si l'on ne prétend fonder l'Etat sur aucune base théologique, on peut néanmoins penser qu'il est l'expression d'une moralité supérieure, que ses lois enseignent aux individus le bien et le juste. L'individu a sans doute ses idéals subjectifs, mais, dans l'Etat, l'idéal se présente à lui comme une force réelle. La conception antique de l'Etat, telle qu'elle est développée chez Platon et Aristote, allait dans ce sens. Les juristes ont toujours un penchant à voir les choses de la même façon (Cf. XXXVII, 1). Dans les temps modernes, Hegel notamment a présenté cette doctrine sous sa forme extrême : « L'Etat est la réalité de l'idée morale »... « L'individu n'a de vérité et de moralité qu'en tant qu'il en fait partie »... « C'est la marche de Dieu dans le monde que l'Etat soit : son fondement est la force de la raison se réalisant comme volonté - ».

Cette doctrine a ceci de commun avec la précédente qu'elle supprime Findépendance et la conviction libre de la personne particulière. Les divers individus sont conçus dans leur rapport avec l'Etat comme purement réceptifs et dépendants, non comme en formant chacun un membre constitutif. On donne h l'Etat une sorte de vie mystérieuse en dehors ou au-dessus des citoyens. Pourtant lEtat ne vit que dans les citoyens. (Cf. VllI, 4j. La puissance mentale et physique dont il dispose est celle dont sont capables les citoyens : ce sont leurs pensées, leurs sentiments, leurs forces. La moralité de l'Etat doit se trouver en ses citoyens. Ou bien est-ce que par hasard un Etat moral pourrait se composer de citoyens non moraux? C'est à peu près aussi

* Mands Minde (Souvenirs), p. 128. Cet écrit contient les leçons professées dans Tannée 1838 sur les cinquante années précédenles par l'auteur, très connu comme tiiéologien et comme fondateur des écoles populaii"es supérieures du Danemark.

- Hegel. Philosophie des Rechls, ^,|2o 7-208.

impossible que d'appeler chrétien un Etat non composé de croyants.

La doctrine en question convient fort bien au degré de l'évolution où ne s'accuse encore aucune opposition entre le pouvoir de l'Etat et la liberté individuelle, où n'existe pas encore de différence entre le droit, la morale, les mœurs et les coutumes. Les idées morales n'apparaissent pas ici comme produites par l'individu particulier; elles font partie d'une tradition respectable, d'où les individus se sentent dépendre et devant laquelle ils s'inclinent. Mais, chez les nations civilisées, cette adhésion instinctive à la tradition se complète et se contrôle par la critique publique ; les individus particuliers ne se bornent pas à garder une attitude toute passive, mais ils réagissent activement sur la vie politique.

Quand on attribue à l'Etat une autorité morale directe, on est en réalité obligé d'en appeler finalement <à la force physique. Le pouvoir politique ne saurait laisser sa légitimité morale à la merci des convictions individuelles. Il emploie alors les grands moyens, et la « réalisation de l'idée morale » s'opère dans ce cas à l'aide de la police et du canon. La morale sublimée se découvre une physique déguisée.

3. — On a précisément voulu trouver l'essence de l'Etat dans la force pure et simple. Ce sont surtout les pessimistes qui insistent sur cet élément de la notion d'Etat. Thomas Hobbes considérait l'Etat comme la volonté inconditionnelle, devant laquelle les particuliers renonçaient à leur volonté individuelle pour assurer le règne de la paix et de la sécurité. Schopexhauer décrivait TEtat comme une maison de correction, ayant pour unique fin de protéger les individus les uns contre les autres et la société entière contre les ennemis du dehors. De son côté, Taine écrit : « Au bout de tous ces rouages (constitution, code, tribunaux, etc.) apparaît toujours le ressort final, l'instrument efficace, je veux dire le gendarme armé contre le sauvage, le brigand et le fou que chacun de nous recèle, endormis ou enchaînés, mais toujours vivants, dans la caverne de son propre cœur » ^

Cette théorie peut faire valoir en sa faveur non seulement que l'application de la force est toujours le moyen dernier de l'Etat,

' lIoBBEs. De cive, V, 9. — Schopenhaueu. Die beiden Grundprobleme der Ethik, 2« éd., p. 217. — Taixe. L'Ancien Régime, p. 316.

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mais aussi que la plupart des Etats se sont historiquement fondés par la conquête. L'Etat est né par l'épée, et c'est par elle qu'il subsiste. Mais la force pure et simple s'est cependant toujours montrée un lien beaucoup trop peu sur. Les Etats fondés sur la conquête n'ont vraiment obtenu la sécurité que du moment où se sont formées des mœurs, des formes de vie, des traditions communes. C'est grâce à la communauté du sort et de l'activité que les groupes humains rassemblés se fondent en un peuple (cf. XXXVI, 2.) Par la simple force on peut réunir une horde ; mais un Etat réel suppose un peuple. Si la puissance de l'Etat et la vie du peuple sont orientées en des sens tout différents, l'équilibre est instable et un léger choc peut suffire à tout renverser.

La force pure et simple peut protéger la sécurité et l'unité du peuple. Personne ne murmurera ni ne quittera le rang. Mais la sécurité et l'unité ne sont des biens que dans la mesure où elles sont les conditions d'un libre et tranquille déploiement de la vie publique. Il faut ici se garder de prendre le moyen comme fin. Plus on laisse de jeu aux moyens de sûreté, plus on établit de postes pour parer aux. malheurs et aux dangers, plus aussi Ton gène le mouvement libre qui peut-être aurait abouti spontanément à écarter le malheur. Une obsession énervée de dangers possibles est capable de troubler toute la vie nationale, de même que la crainte de la mort est susceptible de paralyser la vie individuelle. Il peut naturellement y avoir des époques où le peuple doit être particulièrement ou exclusivement préoccupé de conserver sa sécurité et son unité. Mais il est inexact de croire l'essence de l'Etat tout entière contenue dans le rôle qu'il est contraint déjouer à de pareilles époques. La centralisation et l'agrégation violente est un effort peut-être nécessaire et utile parfois, mais s'il devenait continu et sans mesure, il étoufferait tout développement naturel et spontanée

* Dans l'Allemagne contemporaine, la vie mentale porte des marques évidentes des inconvénients entraînés par une pareille obsession continuelle de la sécurité et de l'unité, et par la concentration de force qui en résulte. Il est tout aussi déprimant pour un peuple de vivre trop longtemps uni(juement pour sa sûreté, qu'il l'est pour un individu de vivre uniquement pour sa santé. L'indépendance des caractères et par suite les formes les plus hautes et les plus nobles de la vie morale soutfrent de la concentration de la force et de l'excessive discipline. Des plaintes identiques sous ce rapport sont élevées par divers observateurs de la vie

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En outre, la force ne peut ni ne doit être aveugle. Il faut qu'elle soit dirigée par des règles et des principes, et ceux-ci ne sauraient dériver de la force elle-même. Il faut qu'on les déduise des lins que l'Etat doit protéger. Les résultats que la force est capable de produire, savoir la sécurité et l'unité, sont seulement des moyens utiles à des fins supérieures ; mais ces fins c'est le libre développement, non la force, qui peut les produire, et alors seulement la force peut entrer en rapport avec elles. De la force pure et simple ne sauraient dériver ni la culture ni le

droit.

4. — Soit qu'on regarde l'Etat comme une révélation immédiate de ridée du Bien, ou comme une force régnant sur tous et sur tout, dans les deux cas on attribue l'importance essentielle à son imité, on en fait l'élément premier et dernier. Contre de pareilles thèses, on a raison de faire remarquer que dans l'Etat la chose réellement vivante c'est pourtant en somme les individus. L'unité consiste dans la communauté et la liaison de ces individus, mais elle n'est qu'une forme dont l'importance dépend de son contenu. Il pourrait même sembler que dans la considération de l'essence de l'Etat on devrait mettre à la base les parties vivantes, les éléments constitutifs, les individus particuliers, et regarder l'Etat comme subordonné à leur liaison. L'unité ne serait plus alors originelle, mais dérivée. Nous arrivons ainsi à la théorie individualiste, d'après laquelle l'Etat repose sur un accord ou un contrat entre les individus.

On a souvent été injuste pour cette théorie, en la supposant nécessairement liée à l'opinion que le contrat se serait produit historiquement. Dans tous les cas, ce n'est pas l'opinion de tous ses partisans K La théorie se sert de l'idée de contrat pour faire voir comment la société devrait être organisée, si elle répondait à son idéal. On l'emploie par conséquent comme critère pour apprécier l'Etat réel, non comme moyen pour expliquer son origine historique. L'Etat parfait, estime-t-on, serait celui où tout serait arrangé d'une façon telle que les individus

mentale contemporaine de l'Allemagne. Cf. Lagarde. Deutsche Schrifften. Gœttingen, 4886, p. 108, 203 sqq. — Steixthal. Allgemeine Et/uk Berhn. 1885, p. loi. G. BiiANDEs. Berlin, Copenhague. 1885, p. 436 sqq. — Th. Zie- GLEiK. Die soziale Frage eine sitllicke Frage. Stuttgart. 1891, p. 478 sqq.

* Voir sur la théorie contractuelle du « Droit naturel », Geschichte der neueren Philos., I, p. 52 sqq ; 58 sqq.

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