DÉFINITION ET DIVISION DE LA HOBALE
La morale, si l'on remonte à l^étymologie de son nom et à celle du nom qu'elle a porté dans l'antiquité (1), est la science des mœurs, c'est-à-dire la science qui nous apprend à régler notre conduite et à gouverner notre vie, car les mœurs, selon la plus large et la plus juste acception du mot, ne sont pas autre chose que nos façons de vivre et d'agir.
Mais d'où nous vient cette pensée de régler notre conduite et de gouverner notre vie par des lois générales et constantes, susceptibles d'être la matière d'une science? De la certitude naturelle et inébranlable que nous avons de ne dépendre dans nos actions que de notre seule volonté, de pouvoir nous conduire suivant nos propres décisions, d'être, en un mot, des créatures libres. Notre liberté, comme notre vie même, comme tout ce qui existe, a nécessairement un but, une fin, que nous ne pouvons nous dispenser de
(1) A9ix^ en grec , ethica en latin , éthique en français, trois mots dérivés de la même source, de ifiâç, mœurs,
FRANCK. MORALE POUR TOUS« . i
connaître et qui ne peut être que la même pour des êtres de même nature. Donc la morale peut aussi être définie : « La science qui nous enseigne notre fin, la fin pour laquelle nous avons été créés, et les moyens de la remplir. »
Agir toujours en vue de cette fin, c'est obéir à une règle ou à une loi, c'est admettre qu'il y a des devoirs, c'est-à-dire des actions qui nous sont absolument commandées et d'autres qui nous sont absolument défendues par la raison, indépendamment de toute contrainte extérieure, indépendamment de tout châtiment et de toute récompense. De là une nouvelle manière de définir la morale, car on peut dire qu'elle est la science de nos devoirs.
Enfin, accomplir les actions qui nous sont commandées et s'abstenir de celles qui nous sont défendues, obéir à la loi suprême de notre vie, remplir la fin pour laquelle nous existons, voilà ce qu'on appelle le bien; le contraire, c'est le mal. D*où il résulte que la morale est aussi la science qui nous instruit à faire le bien et à éviter le mal.
Toutes ces définitions sont également bonnes, car elles expriment exactement la même idée. Elles supposent que rhomme, étant un être libre et raisonnable, doit nécessairement se demander quel usage la raison exige qu'il fasse de sa liberté. Cette question, en effet, n'a pas cessé d'occuper l'homme depuis qu'il existe; la morale est^aussi ancienne que la société, qui ne saurait subsister, ni se former sans elle.
Il est impossible que la morale nous enseigne comment nous devons nous conduire, ou quelles règles
nous devons suivie dans les différentes situations de notre vie, si d'abord elle ne nous a fait connaître le principe commun de toutes ces règles, la loi supérieure, universelle, d'où elles dérivent et à laquelle elles empruntent leur autorité. D'un autre côté, puisque la morale supposé nécessairement la liberté et ne peut se concevoir sans elle, il faut que, avant de nous apprendre quel usage nous devons faire de cette faculté, elle en démontre l'existence et en détermine la nature. Hais il ne suj£t pas, pour les comprendre, de considérer en elles-mêmes la liberté et la loi supérieure que la raison lui impose, il faut savoir les distinguer de tout autre principe et de tout autre mobile d'activité; il faut discerner le rôle et le rangqui leur appartiennent dans le développement général de l'âme humaine. De là la nécessité de diviser la morale en deux parties ; l'une, qui nous apprend quel est l'instrument et quel est le principe de la morale, c'est-à-dire quelles sont les conditions sans lesquelles elle ne saurait exister ; l'autre, composée des règles et des préceptes, des obligations et des défenses auxquelles nous avons à conformer nos actions. La première, purement théorique, contient nécessairement une analyse de l'âme humaine, une étude de nos facultés faite au point de vue particulier de notre destinée et de notre fin. Aussi la désignons-nous sous le nom de psychologie morale. La seconde, essentiellement pratique, puisqu'elle se renferme tout entière dans l'exposition de nos devoirs, nous représente la morale proprement dite, la morale entendue dans le sens restreint où on la prend très-souvent.
Au lieu de ces deux expressions : la psychologie morale, la morale proprement dite, on emploie habituellement celles de morale, générale et de morale particulière. Mais la première de ces dénominations manque de clarté, car elle ne fait pas connaître le véritable objet de la branche de la morale à laquelle elle s'applique. La seconde manque de justesse. Il n'y a pas de morale particulière ; c'est l'essence même de la morale de s'adresser indistinctement à tous les hommes et de n'admettre ni exception, ni dispense. Chacun des devoirs qu'elle nous prescrit est absolu et universel.