PSYCHOLOGIE MORALE
Coup d'œil sur la nature humaine en général. — L'âme et le corps. — Phénomènes physiologiques et phé^om^nes psychologiques. — Phénomènes mixtes. — Sensibilité, intelligence, activité. — Activité aveugle et spontanée. — Activité volontaire et réfléchie. — Liberté.
Dès que rhomme commence à réfléchir, son attention se porte invinciblement sur lui-même, et il ne tarde pas à s'apercevoir qu'il est formé par l'union intime de deux natures, ou, comme on dit plus généralement, de deux substances très-diflférentes : Tâme et le corps. Le corps a ce triple caractère d'être perçu par les sens, d'être multiple et divisible, de changer avec les années et de se renouveler périodiquement dans toutes ses parties. Il est perçu par les sens, car il est visible, palpable, étendu, pesant ; il a couleur et figure et se déplace par le mouvement. Il est multiple et divisible, car il se compose de plusieurs organes distincts, faciles à discerner les uns des autres, tant par leurs formes que par leurs fonctions, et chacun de ces organes renferme un nombre indéfini d'éléments et de parties. Enfin, indépendamment des
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changements visibles et sensibles que lui apportent l'âge, les infirmités, les maladies, il est prouvé que, par la nutrition et les diverses sécrétions auxquelles il est soumis, sa substance est renouvelée intégralement à chaque période de sept à dix ans. L'âme nous offre des caractères absolument opposés. Aucun de » nos sens extérieurs ne peut l'atteindre. C'est par un sens intérieur et invisible, par un sens spirituel appelé du nom de conscience, que nous l'apercevons ou qu'elle s'aperçoit avec une certitude au moins égale à celle du témoignage de nos yeux, de nos oreilles ou de nos mains. En effet, qui est-ce qui peut douter de sa propre existence, de l'existence de son moi? Or, le moi n'est pas autre chose que Tâme se connaissant elle-même par la conscience et parlant d'elle-même à d'autres âmes. L'âme est absolument une et indivisible. Il n'y a qu'un moi dans chacun de nous, et la supposition qui nous paraîtrait la plus incompréhensible est que ce moi pût être partagé, ou que chacun de nous fût à la fois une seule personne et plusieurs. Tandis que chaque organe du corps n'est propre qu'à une seule fonction, le poumon à la respiration, le foie à la sécrétion de la bile, les artères et les veines à la circulation du sang, le moi est tout entier dans chacune dé ses opérations. Il n'y a pas en moi une partie qui raisonne, une autre qui juge, une troisième qui veut, une quatrième qui admire ou qui aime; c'est avec toute mon âme, avec toute ma personne que j'accomplis ces différents actes ; d'où il résulte que l'unité est un attribut essentiel, un des caractères distinctifs de Tâme. Maintenant, peut-on dire que l'âme se renouvelle coname la matière dont nos organes sont faits ? Non, car nous nous souvenons du passé le plus éloigné, ce qui serait impossible si nous ne restions les mêmes. Quelle que puisse être la
durée de notre existence, nous sommes sûrs que notre moi d'aujourd'hui est celui de nos premières années, et, selon la règle de conduite que nous avons suivie, nous nous repentons ou nous applaudissons des actes dont nous nous reconnaissons les auteurs.
Les deux natures dont l'homme nous présente pendant son existence actuelle l'étroite combinaison se manifestent par deux ordres de phénomènes , non-seulement distincts, mais absolument dissemblables. Nous percevons directement par la conscience toute seule, et sans aucune intervention de nos sens,, tous les faits dont notre moi est le sujet ou la cause, comme la joie, la tristesse, l'amour ^ la haine, le doute, la connaissance, la réflexion, la délibération, le jugement, les actes de volonté. C'est le caractère essentiel et indestructible de ces faits de ne pouvoir se produire sans que nous en ayons immédiatement connaissance, et de se dérober à l'action des organes par lesquels nous sommes informés de Pexistence et des qualités du monde extérieur. Jouir, souffrir, aimer, haïr, douter, connaître, vouloir, c'est savoir que l'on jouit ou qu'on souffre, qu'on aime ou qu'on hait, qu'on doute, que l'on connaît, ou qu'on veut. Et comment le sait-on T Ce n'est ni par les yeux, ni par les oreilles, ni par le tact, ni par aucun autre organe de cette espèce, mais par le sens intime ou par la conscience. 11 en est tout autrement des fonctions et des mouvements qui, s'accomplissant sans la participation de la volonté et de l'intelligence, appartiennent uniquement à notre existence matérielle, c'est*à« dire au corps organisé et vivant. Ceux-là, ce n'est point par la conscience qu'il nous est donné de les découvrir, et nous ne les saisissons pas directement même par les sens : il nous a fallu pour les connaître une longue suite d'observations délicates, et de labo-
rieuses expériences. Que de générations ont passé sur la terre avant que Ton soupçonnât la circulation du sang, Faction de nos poumons sur l'air qu'ils ont absorbé, les transformations successives des aliments qui renouvellent la substance de notre corps, le rôle du système nerveux dans le mouvement général de la vie ! Cela n'a pas empêché la circulation, la respiration, la nutrition, l'innervation, de se produire d'une manière aussi constante et aussi régulière que de nos jours. Tous les phénomènes de cette classe se passant en dehors de l'âme, même quand ils agissent indirectement sur elle, et ne pouvant être compris que dans la seience de la nature, ont reçu le nom de phéno* mènes physiologiques (1). Les premiers, qui paraissent au contraire rester comme étrangers à la nature et se renfermer entièrement dans l'âme ou le .moi, ont été appelés des phénomènes psychologiques (2). Cependant tous les faits dont se compose notre existence ne sauraient trouver place dans ces deux catégories extrêmes. Il y a des modifications du corps, les unes accidentelles, les autres périodiques et régulières, comme les phénomènes physiologiques, qui ne restent pas ignorées de la conscience. Par exemple, que les tissus vivants, qui forment notre enveloppe, éprouvent subitement quelque lésion, ou qu'ils soient mis en contact avec un agent extérieur, ou qu'après une abstinence prolongée ils aient besoin de réparer leur sève appauvrie, aussitôt nous en sommes avertis par une sensation particulière, c'est-à-dire par une façon d'être dont nous avons nécessairement une conscience plus ou moins distincte, puisqu'il est im-
(1) De deux mots grecs , fùce^i ^^yo;, qui signifient discours sur la nature.
(3) De ^^s, âme, et Adyo$, discours, discours sur Tâme ou science de Pâme.
possible de sentir sans savoir que Ton sent. Il y a aussi des fonctions et des mouvements de l'organisme qui, bien que physiquement nécessaires, ne peuvent cependant pas s'accomplir sans l'intervention d'une force supérieure aux organes. Ainsi, boire, manger, sont sans doute des actes matériels dont la nature, en les rendant indispensables à notre conservation, a fixé et dirigé elle-même le mécanisme^ mais qui exigent l'impulsion de la volonté ou de l'instinct. Quand l'enfant à peine né presse de ses lèvres le sein de sa nourrice, il n*obéit pas simplement aux lois de la mécanique ou de la physiologie, il cède à une puissance mystérieuse qui est en lui et qui le conduit à son insu. Il en est de même des mouvements que nous exécutons spontanément pour reprendre notre équilibre quand nous sommes en danger de le perdre, ou pour soustraire nos yeux et notre tête au coup qui les menace.
Il y a donc lieu de reconnaître dans la nature de l'homme une troisième classe de phénomènes qui tient en quelque sorte le milieu entre les deux que nous avons déjà constatées, et qui, tout en participant dans une certaine mesure à leur double caractère, ne doit pas plus se confondre avec les phénomènes physiologiques qu'avec les phénomènes psychologiques. Ce sont tous les faits mixtes, sensations, appétits, actes instinctifs, qui nous représentent par leur réunion ce qu'on appelle d'habitude la vie animale.
Les fonctions purement physiologiques étant hors de notre pouvoir, comme elles sont hors de notre conscience, nous n'avons pas, dans l'intérêt de la morale, à nous en occuper davantage. La vie animale, dans les limites où elle est susceptible d'être gouvernée, où elle accepte une règle et une discipline, est
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placée sous la dépendance des faits psychologiques. C'est donc uniquement sur ces derniers que doit se fixer notre attention. S'il y a une loi qui commande également à tous les hommes, sans distinction de temps, d'origine, de pays, il faut qu'elle soit écrite dans la conscience , il faut que notre âme puisse la lire en elle-même dès qu'elle vient à réfléchir sur sa nature et sa destinée. .
Tous les phénomènes 'qui se passent en nous, et dont la conscience seule nous atteste l'existence, peuvent se ramener à trois : sentir, penser, vouloir ; ce qui revient à dire que nous avons trois facultés principales : la sensibilité, Tintelligence , la volonté. Une faculté, en effet, n'est pas autre chose qu'un pouvoir, une puissance, la puissance de faire, le pou-* voir d'éprouver certaines choses. Par conséquent, elle ne peut être mieux établie que par le fait lui-même.
A la sensibilité appartiennent le plaisir, la douleur, le désir, la joie, la tristesse, l'amour, la haine, la pitié, la frayeur, en un mot, nos sensations et nos sentiments. Les premières, comme nous venons de le dire, dépendent des organes; mais les seconds, à mesure qu'ils s'élèvent, ont pour résultat de nous détacher du corps et de tous les êtres périssables. Au-dessus des passions égoïstes, nous rencontrons d'abord l'amour désintéressé de nos semblables, et au-dessus de l'amour de nos semblables, l'amour de la vérité, celui du beau , du bien et du juste, l'amour divin, qui a enflammé tant de belles âmes depuis Platon jusqu'à sainte Thérèse.
Sous le nom de l'intelligence ou de la pensée, on comprend à la fois les diverses facultés auxquelles nous devons nos idées et nos connaissances, et les opérations par lesquelles nous les mettons, pour ainsi 'lii'e, en valeur et leur faisons rendre tout ce qu'elles
contiennent, car notre esprit, comme notre corps, est soumis à la sainte loi du travail.
Nos facultés intellectuelles, du moins celles qu'on distingue le plus facilement les unes des autres, sont : la perception des sens, ou simplement la perception par laquelle nous connaissons le monde extérieur, c'est-à-dire les corps et leurs diverses propriétés; la conscience, ou le sens intime , qui nous instruit de notre propre existence et de tout ce qui se passe en nous ; la raison, qui nous enseigne les vérités éternelles , les rapports nécessaires des choses , les conditions absolues de toute existence ; la mémoire, qui, sans rien ajouter aux connaissances que nous possédons, a le don précieux de les conserver ; l'imagina* tion, qui crée dans notre esprit de^; images dépourvues de réalité ou peint avec de vives couleurs des , objets véritables, mais éloignés ou disparus. Quant à la conscience morale, qu'il faut bien distinguer du sens intime, ce n'est que la raison en tant qu elle s'applique à Tordre moral et qu'elle nous éclaire sur nos devoirs dans les différentes circonstances de la vie.
Les opérations de la pensée que nous produisons nous-mâmes et qui nous servent à développer et à coordonner nos connaissances naturelles sont en ajssez grand nombre, si toutefois il est possible de les ramener à un nombre invariable. Nous nous con* tenterons de citer Fattention , la réflexion , la compa-* raison, le jugement, l'abstraction, la généralisation, la classification , l'analyse , la synthèse, le raisonnement.
Toutes ces opérations se résument dans une seule : le travail que l'esprit, par la puissance qui lui appartient et dont il dispose à son gré , accomplit sur luimême. L'âme n'est donc pas seulement sensible et intelligente, elle est active. Mais son activité ne se
renferme pas dans le domaine de la pensée ; elle se manifeste aussi par l'empire qu'elle exerce sur nos organes et sur nos mouvements. Alors elle prend le nom de volonté.
La volonté doit être distinguée avec soin de Tinstinct* Tandis que l'instinct agit à la manière d'une force aveugle, étrangère en quelque sorte à notre âme, puisqu'elle s'exerce à notre insu, ignorante à la fois des lois qui la dirigent , du but qu'elle poursuit et des moyens qu'elle emploie, la volonté a un caractère essentiellement personnel, et on a été , non sans raison, jusqu'à dire qu'elle est la personnalité même. Vouloir, en effet, ce n'est pas seulement avoir conscience de la détermination qu'on a prise ou de l'action à laquelle on s'est décidé, c'est reconnaître, avec une entière certitude , qu'on en est l'auteur , et qu'on aurait pu, quel qu'en soit le motif, s'arrêter à une résolution différente. En un mot, la volonté n'existe pas si elle n'est pas libre ; elle se confond avec la liberté , et la liberté , c'est le privilège que nous avons d'être les maîtres de nos actions, c'est le pouvoir qui nous a été accordé par l'auteur de notre existence d'user comme il nous plaît , soit des facultés de notre esprit , soit des forces de notre corps, de les diriger vers un but ou vers un autre , au mépris même des instincts les plus puissants de notre nature, sans nous laisser arrêter par la douleur ni par la mort.
Sans la liberté, la morale n'existe pas, car, comment prescrire des devoirs à un être qui n'est pas Tautour et par conséquent qui n'est pas responsable de ses actions ? Sans la liberté , le bien et le mal, la justice et l'iniquité, la vertu et le crime, ne sont que des mots vides de sens : on n'est ni bon ni méchant , ni juste ni injuste, ni criminel ni vertueux, quand on fait ce qu'il est impossible de ne pas faire , quand on
obéit à une loi ou à une force irrésistible. Cela seul suffirait à prouver que l'homme est libre , puisque , malgré lui, l'homme fait ces distinctions et règle sur elles ses actions, ses jugements et son langage. Mais la liberté n'a pas besoin de preuves, parce qu'elle n'est pas susceptible d'être sérieusement révoquée en doute. Nous sommes aussi sûrs de notre liberté que de notre existence , car elles nous sont attestées l'une et l'autre de la même manière; nous les affirmons sur la foi de notre conscience. Aussi, malgré quelques contradicteurs isolés, qui eux-mêmes, en toute circonstance, se conduisent exactement comme s'ils se croyaient libres, la liberté a-t-elle toujours été expressément reconnue dans les actes et dans les croyances du genre humain. Les lois, les tribunaux, les assemblées délibérantes, les supplications, les conseils, les menaces, les exhortations morales et religieuses , le dogme universellement accepté de Timmortalité de Tâme sont autant de façons différentes d'exprimer cette conviction, car on ne commande qu'à celui qui peut obéir , on ne condamne et on n'absout que celui que l'on tient pour coupable ou innocent, on ne conseille et on ne prie que celui qui peut écouter nos conseils et nos prières, on ne conçoit de récompense et de châtiment , distribués sur la terre ou réservés dans le ciel , que pour celui qui les a mérités en faisant le bien ou le mal, et par conséquent qui a librement choisi entre les deux. On cite, il est vrai, des peuples entiers, par exemple les Grecs de l'antiquité et les Turcs de nos jours, qu^ ont professé le fatalisme. Mais en accueillant le fatalisme dans leur poésie et dans leur religion, ces deux nations ne lui ont jamais abandonn leur législation et leur morale. Les Grecs pleuraiei dans leurs théâtres sur les malheurs d'Œdipe, pou]
suivi par la haine du destin et innocent malgré ses crimes ; mais leurs lois punissaient sévèrement Tinceste et le parricide. Un gouvernement musulman restera sans défense devant Tinvasion de la peste, persuadé que nos jours sont comptés et qu'il n'y a aucun acte de prévoyance qui puisse en changer le terme; mais il se gardera d'absoudre le pillage, le meurtre > la rébellion et de leur livrer lia société, sous prétexte que nos actions, comme nos destinées, sont écrites d'avance dans le ciel*
On n'agit pas librement sans avoir an but ou un motif. — Des différents motifs de nos actions : le plaisir, la passion. Tinté-* rét, le devoir ou le bien. — Conun^it jious apercevons la distinction du bien et du mal ; quels sont les idées et les sentiments qui se produisent dans notre âme en présence d'une bonne ou d'une mauvaise action. — Cesidées et ces sentiments se développent dans l'individu par l'éducation, dans la société et dans chaque peuple par la civilisation.
L'homme est libre, c'est un fait qui résiste à tous les raisonnements {Possibles et brille de la même clarté, quoique ce soit d'une olarté tout intérieure, que ceps qui frappent nos sens. Mais la liberté, telle qu'elle existe en nous, n'est pas cette chimère imaginée par quelques philosophes sous le nom de liberté d'indifférence. Sans le sentiment qui nous excite et nous anime> sans la raison qui nous éclaire, en un mot sans un but, sans un motif, il nous est impossible d'agir; autrement, noxis descen* drions au-dessous même des forces aveugles de la nature, car la nature obéit à des lois, et nous en serions totalement privés avec la liberté d'indifférence, qui n'est pas autre chose au fond que la volonté d'un
insensé. Comment comprendre, d'ailleurs, qae la sensibilité et l'intelligence fassent partie de nousmêmes au même titre que la volonté, sans exercer sur elle aucune influence, sans lui prêter Tune ses inclinations et l'autre ses lumières, sans fournir des motifs à nos actions?
Cesmotifs sont nécessairement de plusieurs espèces, puisqu'ils émanent de deux facultés différentes. On peut les réduire à quatre : le plaisir, la pession, l'intérêt, le devoir ou le bien.
Par le plaisir, on entend habituellement ce qui flatte nos sens. Or, nos sens peuvent être flattés de deux manières : par la satisfaction d'un besoin réel qui représente une des conditions de notre conservation, comme la faim, la soif, le repos après la fatigue ; et par le contentement d'un désir plus ou moins factice que nous avons créé en quelque sorte, et que nous prenons soin d'entretenir. Ce n'est point dans le premier cas, mais dans le second, que le plaisir devient un des motifs de nos actions. ]3ans le premier cas^ nous obéissons aux sages lois de la nature; dans le second, nous nous sommes plu au contraire à les renverser pour leur substituer nos fantaisies. Outre le plaisir proprement dit, on distingue les plaisirs de l'esprit, les plaisirs du cœur, les plaisirs de l'imagination; mais ceux-ci, suffisamment distingués du premier par leurs qualifications, sont ordinairement la récompense d'un devoir accompli ou d'une culture de l'âme noblement acquise par le travail.
La passion est un motif d'action plus puissant que le plaisir et d'une autre nature. Lorsqu'au lieu de lui résister, comme elle en a le pouvoir, notre âme s'abandonne à l'un de ces mouvements impétueux qui s'appellent l'amour, la haine, l'envie, l'orgueil, i'am-
bitiôû, la vengeance, on ne peut pas dire que ce soit le plaisir qu'elle recherche. Chacune de nos passions a son objet propre qu'elle s'efiforce d'atteindre à tout prix, même au prix des plus cruelles souffrances, et quelquefois de la mort. Un amant véritablement épris n'hésitera pas à donner sa vie pour Fobjet aimé, et, chose plus étonnante, un ennemi acharné sacrifiera la sienne pour satisfaire sa haine. L'ambitieux, pour arriver au pouvoir ou pour s'y maintenir, supportera toutes les privations, s'imposera toutes les contraintes et ne reculera devant aucun danger.
L'intérêt diffère à la fois des deux motifs précédents. Il diffère du plaisir comme l'utile diffère de l'agréable. L'utile, c'est ce qui dure, ce qui contribue en tout temps à notre bien-être, tandis que l'agréable n'est que la sensation d'un instant. Aussi le plaisir et rintérêt sont-ils rarement d'accord entre eux, et il n'est guère possible de poursuivre l'un sans être obligé d'abandonner l'autre. Par exemple , si nous voulons conquérir l'aisance et la sécurité dans l'avenir, il faut que nous sachions résister aux tentations du présent. L'intérêt ne se sépare pas moins de la passion, puisque le premier est toujours réfléchi, toujours guidé par le calcul^ et que la seconde, dans son emportement, est incapable d'écouter autre chose qu'elle-même. Quand par hasard il lui arrive de méditer et de combiner, c'est pour éclater plus tard avec plus de violence.
Mais un être véritablement libre est déterminé à agir par un quatrième motif devant lequel tous les autres s'effacent, ou auquel du moins ils sont tous subordonnés : c'est le devoir ou le bien, c'est-à-dire la loi que la raison nous prescrit comme la seule digne de nous, la seule à laquelle il n'est permis à personne de faillir, sous peine de démérite et de déchéance.
la seule qui n'admette ni transaction, ni condition, et qui ne tienne compte ni des temps, ni des lieux, ni des circonstances.
La notion du bien, par conséquent le discernement du bien d'avec le mal, est un fait primitif de la nature humaine, qui ne vient ni de l'éducation, ni de la législation, mais que l'éducation développe et que la législation consacre publiquement dans i'intérêt de Tordre social. Dès que nous avons conscience de nous-mêmes ou que nous nous apercevons que nous sommes des êtres libres et intelligents, nous savons en même temps qu'il y a une règle d'après laquelle nous devons agir pour rester dignes de notre liberté et de notre intelligence. Seulement il faut remarquer que cette règle ne se montre pas tout d'abord dans son unité et son universalité, avec ce caractère abstrait qui ne la rend accessible qu'à la pensée. C'est à Toccasion ou en présence d'un des faits particuliers sur lesquels s'étend son autorité, c'est dans l'instant môme où nous la voyons accomplie ou violée par un acte de la volonté humaine, que la loi du devoir nous apparaît tout à coup comme une révélation intérieure, qui s'adresse à la fois à notre sensibilité et à notre raison, qui donne l'impulsion à notre cœur en même temps qu'elle éclaire notre esprit.
Voici, en effet, ce qui se passe dans notre âme quand nous sommes témoins d'une action librement exécutée et qui intéresse à un degré quelconque notre conscience, c'est-à-dire le principe de la morale. Cette action, d'aboid nous l'approuvons ou la désapprouvons, ou, ce qui est la même chose, nous la jugeons bonne ou mauvaise, et nous éprouvons, dans le premier cas, un sentiment de satisfaction, dans le second, un sentiment de peine, comme si nous avions personnellement à nous en féliciter ou à nous en
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plaindre. Passant ensuite de Faction à l'auteur, il devient pour nous le sujet d'un autre jugement et d'un autre sentiment étroitement liés avec les premiers. Nous pensons qu'il a mérité ou démérité, qu'il est digne de récompense ou de châtiment, d*être heureux ou malheureux, en raison et par les effets Sh sa con* duite, et, en même temps que nous portons sur lui ce jugement, il nous inspire, selon le degré de vertu ou de perversité dont il a fait preuve, un sentiment d'estime ou de mépris, d'admiration ou d'horreur.
Les actions dont nous lisons ou écoutons le récit produisent les mêmes effets que celles qui se passent en notre présence. Quant à celles que nous accomplis* sons nous«mêmes, elles nous présentent quelque chose de plus et qui nous pénètre davantage. Ce qu'elles contiennent de plus, c'est le jugement qui les précède et le désir ou la lutte qui accompagnent ce jugement. Il n'est pas nécessaire que notre volonté se soit traduite en fait pour que nous sachions quelle est la qualification qui lui convient. Notre intention seule excite déjà notre approbation ou notre blâme, et si malgré ce blâme nous passons à l'exécution, c'est que, après un combat insuffisant entre le désir naturel que le bien nous inspire et la passion qui nous pousse au mal, nous avons cédé volontairement à la dernière. Voilà ce que la conscience appliquée à nos propres actions est seule capable de nous apprendre. Elle donne aussi au sentiment moral un caractère plus énergique et plus profond, en substituant au mépris et à l'estime le remords et la satisfaction de conscience. D'ailleurs, le mépris et l'estime se reportent également sur nousmêmes, et c'est dans ce cas qu'ils attestent le mieux l'existence du devoir.
Cependant, dans l'analyse que nous venons de faire, on ne rencontre encore que des faits et rien qui res-
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semble à un principe. Les sentiments que nous éprouvons pour nous-mêmes et pour les autres, l'estime, le mépris, la satisfaction de conscience et le remords, les jugements que nous portons sur les personnes et sur les actes; autant de faits particuliers, autant de phénomènes intéressants à observer, mais qui pourraient bien, si Ton s'arrêtait là, être considérés conmie le partage de quelques âmes privilégiées. Où donc est cette loi inviolable qui s'impose également à tous avec une irrésistible autorité, et dont la connaissance plus ou moins claire existe naturellement chez tous?
La loi morale se dégage comme d'elle*même, dans tout son éclat, des différents actes d'intelligence et des divers états de l'âme que nous avons énumérés, car il n'y en a pas.un seul qui ne la suppose et qui ne reporte la pensée vers elle. Comment concevoir, en effet, qu'un acte qui nous est étranger nous paraisse bon ou mauvais, ou qu'un homme avec lequel nous n'avons aucun rapport soit estimé ou méprisé de nous, s'il n'y a pà!s dans notre esprit, an même instant, une idée du bien et du mal , une règle d'après laquelle nous devons mesurer à nos semblables notre estime et notre mépris, une loi à laquelle tous sont obligés de conformer leur vie sous peine d'être vils et haïssables tout à la fois dans leurs personnes et dans leurs œuvres?
L'idée du bien et du mal est toujours accompagnée de ce qu'on appelle le principe du mérite et du démérite, c'est-à-dire de la croyance que la loi morale réclame impérieusement une sanction. Cette croyance, non moins naturelle ni moins inébranlable que celle qui nous assure de l'existence du devoir, se manifeste en nous de la même manière, à l'occasion d'un juge* ment particulier. Nous pensons d'abord que tel de nos semblables dont nous approuvons ou blâmons la con-
duite mérite une récompense ou un -cliâtiment, puis aussitôt nous apercevons une relation générale, nécessaire, entre le bonheur et la vertu, entre la souffrance et le crime, et Ton nous étonnerait beaucoup si Ton venait nous dire que nous nous trompons et que rharmonie qui règne dans toute la nature est absente de l'ordre moral.
Ces principes, ces idées, ces sentiments existent en germe chez tous les hommes, car ils forment dans leur ensemble un des caractères les plus essentiels de la nature humaine, et il n*est en notre pouvoir ni de les créer ni de les détruire complètement. Mais il n'est pas rare qu'ils soient obscurcis et comme refoulés dans les profondeurs de notre âme par les passions brutales, par l'ivresse des sens, par les angoisses de la faim, ou par le sommeil de la raison. C'est ce qui a fait croire à quelques esprits systématiques ou superficiels qu'ils étaient le fruit de l'éducation. L'éducation, sans contredit, est nécessaire pour les appeler à la lumière de la conscience et les faire passer par la force de l'habitude de la conscience dans les actions. Mais l'éducation ne peut pas changer la nature de l'homme ; elle ne peut que la développer et la féconder. Elle tire de nous-mêmes les sentiments et les idées sur lesquels elle exerce son influence et qu'elle amène à leur perfection, comme l'agriculture tire de la terre les semences qu'elle fait monter en épis.
La civilisation est pour les peuples et les races ce que l'éducation est pour l'individu. La civilisation, c'est la fécondation de Fintelligence et de toutes les facultés humaines par l'expérience et le travail d'une longue suite de générations. La conscience morale prend sa part de cette œuvre commune. A mesure que les peuples s'éloignent de la rudesse de leur enfance, à mesure que l'industrie diminue leur misère, que
l'art les rend sensibles à sa magie, que la poésie leur ouvre la sphère de l'idéal, que la religion leur apprend à lever les yeux vers le ciel, on les voit devenir plus humains et plus justes, ils se font une idée plus élevée de rhomme et le respectent davantage.
L'idée du bien, fondement de la morale. — - Rapports qui existent entre l'idée du bien et l'idée du devoir. — Son caractère absolu et universel. •— Montrer par des exemples comment les hommes appliquent l'idée du bien aux différentes actions de la vie.
Des deux idées qui sont la règle suprême de nos sentiments moraux et que supposent tous nos jugements soit sur les hommes, soit sur les actions humaines, ridée du bien et l'idée du mérite, la première est de beaucoup la plus importante et celle à laquelle convient le mieux le nom d'idée fondamentale , car, sans le bien, il nous est impossible de concevoir le mérite, tandis que le mérite rentre nécessairement dans l'idée générale du bien. Croire que celui qui a fait son devoir et plus encore est digne d'une récompense, que celui qui Ta violé appelle sur lui un châ7 timent, ce n'est pas un principe absolument à part, ce n'est que l'idée de la justice distributive, c'est-àdire une des applications de la justice. Or, comment séparer le bien du juste, et ne pas considérer comme une des premières conditions de tous les deux à la fois l'harmonie de la vertu et du bonheur? L'idée du bien est donc le fondement véritable, le fondement unique de la morale; c'est elle qui en supporte, ppur ainsi dire, tout le poids, qui est la s.ource d'où découlent tous nos devoirs. Cela est si vrai, que les actions les plus louables et les plus belles, quand elles sont
accomplies pax le désir seul de mériter une récompense sur cette terre ou dans une autre vie, rentrent par là même dans la classe des actions intéressées qui ont pour mobile, non le devoir, mais le calcul.
Le devoir est nécessairement compris dans le bien, mais le bien n'est pas tout entier compris dans le devoir. Celui-ci est moins étendu que celui-là, et les rapports qui existent entre eux peuvent être représentés sous la figure de deux sphères concentriques qui, ayant le même centre, diffèrent par leurs circonférences. Qu'est-ce, en effet, que le devoir I Cest cette loi écrite en nous-mêmes à laquelle un être libre, un être raisonnable ne peut faillir sans se rendre indigne de la raison et de la liberté, par conséquent sans déchoir du rang qui lui est assigné par sa nature, sans encourir son propre mépris et celui de ses semblables» Cela revient à dire que le devoir s'impose à nous absolument, et que celui qui le viole avec intention, se plaçant en dehors ou plutôt au-dessous de Thumanité et de la société, donne à la société et à Thumanité le droit de le répudier, de le rejeter de leur sein. Il est hors de doute que ce que la raison nous commande avec ce caractère d'impérieuse obligation est essentiellement bon. Mais tout ce qui est bon, tout ce qui est conforme aux lois de la raison, tout ce qu'admire et applaudit la conscience morale, est-il obligatoire, et par conséquent doit-il être compté au nombre de nos devoirs? Nul n'oserait le prétendre. Ce n'était pas un devoir pour saint Vincent de Paul d'ouvrir un asile à tous les orphelins abandonnés. Ce n'était pas un devoir pour lord Byron de voler au secours de la Grèce opprimée et de sacrifier, à la délivrance d'un pays qui n'était pas le sien, toutes les splendeurs de sa vie et sa vie elle-même. Ce n'est pas le devoir qui a persuadé à tant d'hommes courageux d'aller braver,
dans des climats éloignés, la fureur de la fièvie et de la pestpt afin de rapporter dans leur patrie les moyens de la préserver de ces fléaux. Dira-t-on qu'il y a deux espèces de devoirs, les uns qui obligent et d'autres qui n'obligent pas? C'est exactement comme si Ton soutenait qu'il y a des devoirs qui ne sont pas des devoirs. D'ailleurs, si les actions de la nature de celles qui viennent d'être citées étaient rigoureusement exigées de tous les hommes, il n'y aurait pas de milieu entre la perversité et les plus sublimes vertus. Celles-ci n'étant plus pour ainsi dire que l'acquittement d'une dette, perdraient leurs droits au respect et à l'admiration du ge^re humain ; car, si l'on estime un débiteur fidèle à ses engagements, on s'abstient de lui dresser des statues et des autels.
Qu'est-ce donc que le bien, s'il ne se confond pas exactement avec le devoir et si^ n'étant pas exigé comme lui, nous lé considérons cependant comme la règle suprême de notre vie? Le devoir, c'est la limite au«dessous de laquelle il, ne nous est pas permis de descendre, sans perdre, dans Tordre moral, notre qualité d'homme. Le bien, c'est le but le plus '^levé que puissent se proposer les efforts réunis de toutes nos facultés; c'est l'ordre éternel, l'ordre suprême, auquel, par les attributs dii^tinctifs de notre nature, nous sommes appelés à concourir dans la mesure de notre intelligence et de nos forces ; c'est plus qu'une simple loi de notre existence ou une perfection relative, c'est la perfection même, vers laquelle nous portent à la fois la raison et le sentiment, la réflexion et des instincts sublimes, et dont il est en l!ôtre pouvoir d'approcher de plus en plus sans l'atteindre jamais.
Le bien^ sous la seule forme ou dans les limites circonscrites du devoir, nous oSte ce caractère, qu'é-
tant la loi obligatoire, inviolable, non-seulement de tous les hommes, mais de tous les êtres intelligents et libres, il n'admet aucune «exception, ni suspension, ni dispense en faveur de qui que ce soit : par coiiséquent, il peut être conçu comme une loi universelle ; son universalité se confond avec son existence même. Voici, par exemple, un précepte qui est accepté sans contestation comme fondement de la justice : « Ne fais point aux autres ce que tu ne veux point qu'ils te fassent. » Supposez que ce précepte ne s'applique pas indistinctement à tous les membres de la famille humaine, aux grands comme aux petits, aux peuples comme aux individus, aussitôt il perd sa valeur morale, il est dépouillé de sa nature immortelle et divine pour descendre au rang d'une pure convention ou d'une loi imposée par la force. Universel, le devoir est par là même absolu, c'est-à-dire qu'il ne souffre pas plus de conditions que d'exceptions, qu'il ne transige avec aucune autre loi et ne reconnaît d'autre exigence que celle qui est en lui : tout le reste ^it lui être subordonné. S'il n^en était pas ainsi, il ne serait plus la loi suprême, la première loi que la raison impose à un être raisonnable. C'est pour exprimer cette idée qu'un illustre philosophe, Emmanuel Kant, a donné au devoir le nom significatif d'impératif catégorique.
Le bien, considéré dans son unité, nous offre nécessairement les mêmes caractères. Il est universel, puisqu'en lui sont implicitement renfermés tous les biens particuliers, et que tout ce qui n'est qu'une usurpation de son nom, une ombre de sa puissance, doit disparaître devant lui. Il est absolu, puisqu'il est ce que notre esprit peut concevoir de plus élevé, et que tout lui étant subordonné, il n'est lui-même subordonné à rien ; supérieur à toute cause de modi-
fication et de changement, il représente Tordre éternel et immuable.
Il résulte de là qu'il n'y pas une seule de nos actions, pourvu qu'elle tombe sous l'empire de la liberté, qui ne puisse être soumise à son contrôle et ne rentre directement ou indirectement dans la sphère de la morale. Ainsi , la nature nous a donné des appétits et des besoins qui nous invitent avec une extrême énergie à remplir les conditions de notre conservation physique. Mais ces appétits, ces besoins, irrésistibles dans la bête, sont subordonnés chez l'homme aux lois de la conscience et de la raison. Par exemple, nous devons refuser de satisfaire notre faim et notre soif aux dépens du bien d'autrui, et, à prendre dans leur ensemble tous les actes du même ordre, il est en notre pouvoir en les accomplissant de ne pas céder seulement à la voix de l'instinct, mais d'obéir au devoir, celui qui nous ordonne de nous conserver afin de remplir ici-bas notre tâche. Un amour naturel du bien-être nous pousse à nous faire un patrimoine, à nous créer un capital, à réunir des ressources contre les besoins de l'avenir; à ce désir égoïste, nous aurons substitué un sentiment moral, si, par les mêmes moyens, nous nous proposons d'assurer notre indépendance, de mettre notre dignité à l'abri des tentations de la misère. Il y a dans notre cœur des affections innées, habituellement appelées la voix du sang, qui unissent en un faisceau les parents et les enfants, et sont un des liens les plus puissants de la famille. Mais ces sentiments, en particulier l'amour maternel, se changent quelquefois, quand ils sont abandonnés à eux-mêmes, en une passion aveugle, déraisonnable, fatale à ceux qui l'inspirent. Il est donc indispensable qu'elles soient éclairées par la lumière de la conscience et dominées par l'idée du
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devoir. Si de l'enceinte de la famille nous passons dans celle de la société civile, nous trouverons des lois qui, malgré toute la justice et la sagesse qu'elles respirent, ne réussissent à se faire respecter que par la force ou par la menace de leurs dispositions pénales. L'homme de bien leur obéit par un autre motif : il se dit que le respect des lois, étant la condition de Tordre social, hors duquel Thumanité ne peut subsister, doit être compté au nombre de nos devoirs les plus sacrés. C'est ainsi que l'idée du devoir, que l'idée du bien, que la loi morale, en un mot, nous accompagne dans toutes les circonstances de notre vie et embrasse toutes les sphères de notre existence.
En quoi l'idée du bien diS^re des notions de l'utile et de l'agréable, et des autres mobiles avec lesquels on l'a trop souvent confondue*
Montrer que l'idée du bien est universelle et absolue, et qu'on ne peut lui refuser ce double caractère sans la rejeter arbitrairement hors de notre esprit où elle tient une si grande place, c'est avoir prouvé que le bien se sépare par de radicales différences de tous les autres mobiles ou motifs de nos actions : du plaisir ou de l'agréable, de l'intérêt ou de l'utile^ de la passion et même des affections désintéressées que nous éprouvons pour nos semblables.
Le plaisir est une sensation essentiellement variable et fugitive ; il ne dure qu'un instant ; il n'est pas le même pour tous les hommes, et, dans le même homme, il se modifie, il change avec les circonstances et avec les années. Comment un tel fait pourrait-il se comparer à l'ordre éternel et immuable qui représente
ridée du bien? Ce n'est pas seulement une diflGérence qu'on remarque entre cette sensation et cette idée, elles sont en complète opposition Tune avec l'autre.
L'intérêt, quoique plus durable que le plaisir, l'utile, quoique plus près de la raison que l'agréable, ne peut cependant pas être considéré comme une règle constante et générale, et encore moins comme une règle obligatoire de notre vie. Nos intérêts changent avec notre condition^ notre fortune, notre rang, les rapports que nous avons avec nos semblables, la profession que nous avons choisie et bien d'autres circonstances difficiles à émunérer. Contentons-nous d'emprunter quelques exemples à la diversité des professions. Evidemment^ celui qui s'est voué à la carrière des armes ne peut espérer unavancement rapide qu'en temps de guerre. La guerre est, au contraire, le fléau et le désespoir des métiers pacifiques. Le médecin désire trouver des malades, l'avocat des plaideurs; celui qui n'est ni l'un ni l'autre estime au-dessus de tout la santé et le bonheur de n'avoir rien à démêler avec la justice. Le rentier se félicite quand il voit monter le taux de l'intérêt, l'industriel et le commerçant quand ils le voient s'abaisser par Tabondance des capitaux. Comment réduire toutes ces contradictions à un principe identique et invariable? En supposant que par un miracle impossible on y eût réussi, rien ne serait fait, car il resterait encore à revêtir ce principe de l'autorité d'une loi obligatoire. Or, nous comprenons qu'on nous conseille de veiller sur nos intérêts ; mais personne ne peut songer à nous en faire une obligation. Si j'ai compromis ma santé, mon patrimoine, mon cifédit, on peut me dire que j'ai été imprudent ou inhabile, mais noii que j'ai été un malhonnête homme.
La passion s'accorde encore moins que l'intérêt.
non-seulement avec l'idée du bien et avec l'idée du devoir, mais avec toute idée générale capable de nous servir de règle, soit dans notre conduite envers nous-mêmes, soit dans nos relations avec nos semblables. Personnelle où égoïste comme l'intérêt, fugitive et variable comme le plaisir, la passion joint à ces deux infirmités celle d'être violente, aveugle, intraitable. Son caractère propre est de n'accepter aucune loi, parce que la loi, c'est la raison, et la raison est précisément le contraire de la passion. Ajoutez à cela que rien n'est plus discordant, plus contradictoire que les passions entre elles. Plusieurs hommes qui convoitent avec ardeur la même chose, qui ambitionnent le même honneur ou le même pouvoir, qui sont également incapables les uns en face des autres de maîtriser leur orgueil, leur colère, leur amour de la domination, sont nécessairement, si la raison n'a point d'autorité sur eux, des ennemis implacables. Et cependant, qui le croirait? des utopistes ont imaginé dans ces derniers temps que le libre essor de toutes les passions était le seul moyen d'assurerle bonheur de l'individu et l'harmonie du corps social. Le libre essor des passions, s'il était possible un seul instant, aurait pour conséquences inévitables l'abrutissement de l'individu et la dissolution de la société. La morale du plaisir, autrement appelée l'épicurisme, et la morale de l'intérêt, conduisent, quoique plus lentement, au même résultat.
Restent les affections, désintéressées que nous éprouvons, à différents degrés et à différents titres, les uns pour les autres : la pitié, la bienveillance, la sympathie, l'amitié, l'amour sous sa forme la plus pure, les sentiments qui ont leur foyer dans la famille et ceux qui se développent sur le sol de la patrie. Assurément ce sont là autant d'impulsions généreuses de notre
nature et qui nous rendent extrêmement facile, dans quelques circonstances, l'accomplissement de notre devoir, puisqu'elles en font pour nous une jouissance et un besoin. Mais des sentiments, des affections, ne sauraient être érigés en principe d'obligation, ne sauraient revêtir le caractère d'une loi universelle, et, par conséquent, se refusent k prendre la place que tient dans notre conscience et dans notre vie l'idée du bien. Nous ne disposons pas de notre cœur comme de notre volonté ; il ne dépend pas de nous d'aimer ou de ne pas aimer, d'être émus de pitié, ou de rester insensibles à la vue des maux d' autrui : comment donc pourrait-on nous prescrire le premier de ces deux états et nous interdire le second ? Puis, tous les hommes, même quand ils soîit placés dans une situation identique, n'aiment pas également ni avec une égale constance. Qui déterminera la mesure qu'on sera obligé d'atteindre et qu'on nous défendra de dépasser ? Une mesure commune étant impossible à trouver, il faudra donc admettre des devoirs intermittents et inégaux comme nos sentiments? On dira à son prochain : « Je ne vous aime pas; donc, je n'ai pas d'obligations à remplir envers vous. » On dira à son père et à son frère, à sa mère et à -sa sœur, à sa femme et à ses enfans : « J'ai cessé de vous aimer, j'ai ouvert mon cœur à d'autres affections, je me suis fait un autre foyer; donc, vous n'avez plus le droit de compter sur moi. » Enfin, entre le bien considéré en lui-même et la bienveillance que nous avons pour ceux qui nous entourent, entre nos devoirs et nos affections pour les personnes, la différence est si grande, qu'elle se traduit souvent en opposition. Cela est si vrai que, dans un procès où il serait obligé de prononcer entre un des siens et un étranger, un juge intègre ne manquera jamais de se récuser, quand la loi n'a pas elle-même prévu ce
danger. L'histoire a inscrit sur la liste des héros les noms de ceux qui, placés entre Famour paternel et leur conscience de magistrats, ont mieux aimé étouffer le cri de leurs entrailles que violer les lois de leur pays.
Ainsi l'idée du bien, l'idée du devoir, ne peut se résoudre dans aucune autre idée; elle est un de oes principes constitutifs de notre raison, un de ces principes nécessaires et éternels qu'on ne peut nier ou eissayer de supprimer sans nier la raison elle-même. L'ordre, la loi qu'elle nous représente et dont le caractère est de s'imposer d'une manière absolue à toutes nos actions libres, étend aussi son autorité sur les différents mobiles de ces actions, tels que le plaisir, l'intérêt, la passion, le sentiment et, loin de se con-* fondre avec aucun d'eux, n'accepte leur influence que lorsqu'elle l'a subordonnée à elle-même.
Retour sur la distinction de l'honnête et de l'oiile. — Ce qui constitue le caractère moral ou la bonté d'un acte, ce n'est pas le plaisir ou l'intérêt qu'on y trouve, mais la conformité de ces actes avec la loi dictée par la raison ou par la conscience morale. >-* L'histoire nous prouve que les hommes ont toujours envisagé le bien comme le motif sn^ prême de nos actes, et que les actions les plus admirées sont celles où rintérêt personnel et la passion ont été sacrifiés aii devoir.
De toutes les erreurs qui méconnaissent la nature et le principe des lois de la morale, il n'y en a pas une qui ait trouvé des défenseurs plus habiles et plus convaincus, et qui soit par elle-même plus spécieuse, que celle qui confond le devoir avec l'intérêt, le bien avec Futile. Il est donc indispensable de s'y arrêter et de réunir, pour la combattre, tous les moyens que peu-
yent suggérer à la fois le raisonnement et l'observation.
Remarquons d'abord que les partisans de cette opinion, autrement appelée la morale utilitaire, s'appuient sur un fait incontestable : c'est que l'utile et le bien sont en général étroitement unis ensemble. Les actions et les œuvres moralement bonnes sont pour la plupart utiles; les actions et les œuvres utiles sortent rarement du nombre de celles que notre conscience approuve comme bonnes. Gomment s'en étonner?
Est-ce que le bien n'est pas la suprême loi. Tordre universel, et Tordre universel ne doit-il pas com^ prendre nécessairement la satisfaction des besoins véritables ou des intérêts légitimes de la nature humaine? Or, lorsqu'on reconnaît des intérêts légitimes, on ayoue par là même que tous ne le sont pas ; et, comme il n'existe point, pour les distinguer les uns des autres, d'autre règle que la loi morale, il est évident, dans cette supposition, que l'utile et le bien ne sauraient se confondre, le premier étant absolument subordonné au dernier. Si Ton soutient, au contraire, que tous les intérêts sont égaux devaàt la conscience, que tous sont également légitimes, également res-pectables, comment y trouver une règle de conduite, une loi générale et invariable, puisqu'ils sont, comme nous l'avons dit, en contradiction les uns avec les autres ? Mon intérêt n'est pas le même que celui démon concurrent ou de mon rival; Tintérêt d'aujourd'hui n'était pas celui d'hier et ne sera pas celui de demain. A ne consulter que l'intérêt, le riche, s'il ne subit point l'empire de la pitié, n'a-t-il pas raison de rester sourd aux supplications du pauvre, et le pauvre, réduit à une situation où il a tout à gagner et rien à perdre, n'a-t-*il pas raison aussi de se liguer avec ses pareils contre le riche?
Cette objection a été prévue par les défenseurs de la morale de l'intérêt, et, afin de ne pas la laisser sans réponse, ils ont imaginé la doctrine de Vintérêt bien entendu, accueillie avec faveur par l'esprit sceptique du xviii® siècle. La doctrine de Tintérêt bien entendu fait une difiérence entre le vrai et le faux intérêt, entre l'intérêt tel que le comprend un égoïsme éclairé et celui qui est le but d'un égoïsme aveugle, étroit, brutal : c'est le premier, non le second, qu'elle nous prescrit de prendre pour règle de nos actions. Or, le premier comprend aussi bien les plaisirs de l'esprit et les jouissances du cœur que les voluptés des sens ou le bien-être matériel. 11 n'exclut, dit-on, aucun sentiment généreux et élevé, puisque les sentiments de cette espèce et les actions qui en découlent, répondant à un besoin de notre nature, sont un élément de notre bonheur.
Il ne faut pas un grand effort de réflexion pour se convaincre qu'il n'est rien de plus chimérique que cette prétention de faire entrer le bien lui-même dans les spéculations de l'intérêt. Les jouissances que nous demandons à notre conscience comme le prix en quelque sorte convenu d'avance d'une bonne action, nous sont refusées aussitôt que cette action cesse d'être désintéressée, et elle cesse d'être désintéressée quand nous l'avons faite, non par amour pour le bien, mais par amour pour nous. D'ailleurs, nous n'aurions aucune idée de la satisfaction intérieure que le bien nous procure, si nous n'avions commencé par le pratiquer indépendamment de toute considération égoïste. Puis, s'il est vrai que la vertu nous apporte des plaisirs incomparables, n'exige-t-elle pas aussi de nous de cruels sacrifices? Qu'est-ce qui nous donnera la force de les consommer? Assurément, ce ne sera pas Pépicurisme raffiné de l'intérêt bien entendu. Ce n'est
pas lui qui me persuadera qu'il faut renoncer à tout, repos, bien-être, honneurs, fortune, et qu'il faut tout souffrir, même les derniers supplices, plutôt que de manquer à la justice et à la vérité; ce n'est pas lui qui inspirera au soldat, sur le champ de bataille, le courage de mourir pour la défense de son pays. Enfin, il est impossible de ne pas remarquer aussi que, s'il ne s'agit que d'une question d'intérêt personnel, chacun prend son bien où- il le trouve : personne n'a le droit de prescrire aux autres d'être heureux à sa façon. Vous cherchez le bonheur dans la bienfaisance, dans la vie de famille, dans les relations d'amitié, dans l'exercice de la pensée; j'aime mieux les plaisirs des sens et un solide bien-être; qu'avez -vous à me reprocher?
A la doctrine de l'intérêt bien entendu, ou tout simplement de l'intérêt personnel, d'autres ont substitué celle de l'intérêt public ou de l'utilité générale. Ils ont pensé que les contradictions et les faiblesses qu'on reproche avec raison au premier de ces deux systèmes ne pouvaient exister dans le dernier, puisque l'intérêt public comprend nécessairement tous les intérêts particuliers, et que, s'il y a des intérêts particuliers qui refusent de se confondre avec l'intérêt général, la raison exige qu'ils soient sacrifiés. Mais cette croyance repose sur une pure illusion. En effet, qu'est-ce qui me prouve, en l'absence de la notion du bien et du devoir, que je sois obligé, si je n'y suis pas contraint par la force, de sacrifier mes avantages personnels à ceux de la société tout entière? Vous me direz que ces deux sortes cl'avantages sont si étroitement unis ensemble qu'ils ne peuvent se séparer. Je n'en crois rien, puisque vous-même vous établissez entre eux une ligne de démarcation en me prescrivant de rechercher les uns et d'abandonner les autres.
l'RANCK. MORALE POUR TOUS. 3
L'histoire nous apprend, d'ailleurs, que dans tous les temps il a existé des hommes, et à une certaine époque des classes entières de la société, qui vivaient aux dépens d'autrui.
Mais voici une difficulté encore plus grave, s'il est possible. Que faut-il entendre par cet intérêt public, cette utilité générale sur laquelle on veut faire reposer toute la morale et par suite la législation? A quel signe puis-je discerner l'intérêt public d'avec l'intérêt particulier d'une classe, d'une caste, d'un parti? Je distingue facilement l'usurpation du droit, le droit du privilège, la justice de l'arbitraire, parce que la justice et le droit ont un caractère universel et immuable. Mais l'intérêt public ne se révèle à moi par aucun signe déterminé, parce que l'intérêt, ce n'est pas autre chose, après tout, que la satisfaction de nos passions et de nos désirs, et que les passions, les désirs de chacun de nous, s'accordent rarement, comme nous l'avons démontré, avec ceux de tous les autres. Il y a môme des temps de violence et d'emportement où les passions et les désirs du plus grand nombre sont en opposition directe avec les conditions permanentes de Tordre social; aussi l'intérêt public a-t-il servi de prétexte à la plupart des vices et des crimes que nous raconte l'histoire. C'est au nom de l'intérêt public qu'on a essayé de justifier la Saint-Barthélémy, la révocation de Tédit de Nantes, les massacres de septembre, le tribunal révolutionnaire, et d'autres mesures non moins funestes ni moins sanglantes. C'est au nom de l'intérêt public que la constitution américaine, à l'exemple des constitutions de l'antiquité, avait consacré l'institution de l'esclavage, devenue, il y a quelques années, par un juste châtiment, une cause de guerre civile, et maintenant abolie pour toujours. L'intérêt public! il n'y a
pas une mesure si oppressive, une loi si inique, une tyrannie si odieuse, qui n'ait invoqué ce nom fatal.
L'utile ne peut donc, à aucun titre, ni dans aucun cas, se substituer au bien, quoiqu'il en soit souvent la conséquence. L'intérêt, soit particulier, soit général» soit bien ou mal entendu, est absolument différent du devoir. Ce que nous qualifions d'utile, ce que nous appelons notre intérêt, c'est ce qui répond à nos désirs ou à nos besoins, et n'offre, par conséquent, qu'une valeur plus ou moins limitée, plus ou moins durable, mais "toujours relative. Le bien, le devoir, c'est ce qu'exige la raison d'un être raisonnable et libre, c'est la raison même, reconnue comme la loi universelle, absolue, immuable, de toutes nos actions, la règle suprême de toutes les volontés aussi bien que de toutes les intelligences.
Cette distinction, c'est le fond éternel de la conscience humaine, car, depuis que l'humanité existe, c'est-à-dire depuis qu'on a commencé à écrire son histoire, en prenant acte de ce qu'elle pense et de ce qu'elle sent, on voit que les mots : devoir, droit, justice, charité, dévouement, tous ceux qui désignent dans une de ses applications l'idée du bien, ont pour elle un sens. On en trouve les équivalents dans toutes les langues et chez tous les peuples arrivés à un certain degré He culture, et partout ils expriment ce que les hommes connaissent de plus sacré, ce qu'ils sont tenus d'honorer à l'égal de Dieu même, comme une émanation de sa volonté et de sa sagesse, ce qui devrait être le but de leurs pensées et la règle de leurs actions. Or, comnient auraient-ils le signe s'ils n'avaient pas l'idée, et d'où leur viendrait l'idée, sinon du fond de leur conscience? L'humanité connaît aussi l'intérêt, la passion, l'amour du bien-être.
régoïsme sous toutes ses formes; mais elle se garde bien de les honorer et de les ériger en loi ; elle n'hésite pas même à les flétrir quand ils sont manifestement en opposition avec les principes de la morale. Si cette différence n'existait pas dans la raison humaine, il serait impossible de comprendre les paroles qu'Aristide adressait à ses concitoyens : « Athéniens, ce que Thémistocle vous conseille est conforme à vos intérêts, mais contraire à la justice. » Qu'on passe en revue les siècles écoulés pour savoir quels sont les hommes qui ont excité par leurs actions et conservé jusqu'à nos jours le respect et l'admiration du genre humain, on verra que ce ne sont pas les plus habiles et les plus heureux, mais les plus généreux et les plus justes, ceux qui ont sacrifié leurs passions à leurs devoirs, leurs intérêts les plus chers et leur vie même à une idée, à un principe accepté par leur conscience comme l'expression du vrai ou du bien. Avec ridée de l'utilité prise pour fondement de la morale, Socrate aimant mieux boire la ciguë que de trahir la vérité , les martyrs chrétiens se laissant dévorer par les bêtes féroces plutôt que de renier leur foi, seraient des insensés, et l'humanité, qui glorifie leur mémoire, partagerait leur délire ; avec l'idée du bien, tout s'explique, et nous avons sous les yeux un spectable sublime. Aux martyrs de la philosophie et de la religion, il faut joindre ceux plus nombreux encore qu'ont trouvés dans tous les temps et chez tous les peuples le patriotisme, la liberté, le respect du serment, l'amour de la justice, Thonneur militaire, l'amitié, la piété filiale, la charité. Comment la morale de l'intérêt nous rendra-t-elle compte de la puissance qui a poussé au-devant du sacrifice tant de victimes volontaires, et de l'admiration qui environne encore leurs noms, malgré la distance et les siècles
écoulés? La morale de Fintérêt n'est donc pas seulement répudiée par la conscience individuelle, elle est condamnée aussi formellement par la conscience du genre humain manifestée dans l'histoire.
SaDctions de la loi morale. — Première sanction : sanction morale, remords et satisfaction de conscience. — Deuxième sanction : sanction physique, bien-être çt souffrance matériels qui résultent de nos bonnes et de nos mauvaises actions.
La loi morale étant la condition suprême, la condition absolue de notre existence comme êtres raisonnables, comme êtres libres, comme êtres intelligents, on comprend qu'en refusant de lui obéir ou en la violant directement, nous nous mettons véritablement en contradiction avec notre nature, nous allons contre le but qu'elle nous propose, et nous poursuivons celui dont elle s'efforce de nous détourner; nous lui faisons violence. Cette situation est nécessairement un mal qui ne manque pas de se révéler par de vives souffrances. Si, au contraire, la règle du devoir, les prescriptions de la raison et de la conscience sont fidèlement observées, alors, étant tels que notre nature veut que nous soyons, nous trouvant d'acfjord avec elle et avec nous-mêmes, rien ne peut troubler l'harmonie intérieure de nos facultés, et il en résulte pour nous un sentiment de satisfaction, de sérénité, de bien-être. Ces souffrances, conséquence nécessaire d'un désordre intérieur; ce bien-être, accompagnement inséparable de l'ordre réalisé dans notre vie par la puissance de notre volonté, voilà ce qu'on appelle la sanction de la loi morale. La sanction de la loi morale ne consiste donc point en un châtiment ou une récompense arbitraire comme ceux qu'imaginent les
législateurs de la terre pour faire respecter leurs œuvres ; elle résulte des actes mêmes par lesquels nos obligations morales ont été remplies ou méconnues, et c'est ainsi qu'elle est infaillible. Mais elle peut être plus ou moins complète et se manifester par des effets plus ou moins sensibles, plus ou moins durables, plus ou moins profonds, selon la gravité de nos fautes ou l'importance de nos bonnes œuvres 1 De là les distinctions auxquelles elle a donné lieu et les différents noms qu*on lui a donnés.
Au premier rang vient se placer ce qu'on appelle, ou du moins ce qu'on devrait appeler, la sanction morale, parce qu'elle est renfermée entièrement dans les limites de la conscience. Elle consiste dans le remords qui suit immédiatement une mauvaise action ou seulement l'intention, la tentation qu'on a eue de la commettre, et dans la satisfaction, la joie intérieure qu'on éprouve à la pensée qu'on a rempli son devoir, qu'on a fait le bien. Le remords et la satisfaction de conscience ont, comme la loi morale elle-même, comme le bien et le mal, un nom dans toutes les langues. Ce sont des faits reconnus par tous les hommes aussi nécessairement que leur existence, dans laquelle ils tiennent une place si considérable. Il serait impossible d'ailleurs, comme nous l'avons déjà dit de la sanction de la loi morale prise en général, de concevoir la nature humaine sans eux. Il est dans l'essence d'un être raisonnable de ne pouvoir s'écarter sans souffrir des conditions que la* raison lui impose, et de ne pouvoir y rester sans être heureux. Le remords, c'est le trouble qui descend au fond de notre âme, c'est l'inquiétude et la honte qui nous poursuivent quand nous avons quitté notre voie, quand nous sommes déchus de notre rang dans la création ; la satisfaction de conscience, c'est la paix et le respect
que nous trouvons en nous-mêmes quandnous sommes sûrs d'être restés dignes de nous.
A la sanction morale, surtout dans les devoirs que nous avons à remplir envers nous-mêmes, vient se joindre habituellement la sanction physique, c'est-àdire les souffrances et le bien-être matériel que nous attire notre conduite, selon que nous avons vécu d'une manière conforme ou contraire aux lois de la raison, aux règles de l'ordre universel représenté par l'idée du bien. Ainsi, par exemple, un homme qui ne sait pas défendre sa liberté contre les séductions des sens, ou qui, dans l'intérêt de ses facultés les plus nobles, n'a pas pris l'habitude de commander à ses passions et de contenir en lui les instincts de la bête, manquera rarement d'expier cette faute, non-seulement par sa déchéance morale et intellectuelle, mais par la ruine de sa santé, par la destruction de ses forces, par une vieillesse et souvent par une mortprématurée. Les vices qu'il a nourris avec complaisance se retourneront contre lui comme des ennemis acharnés à sa perte. Une conduite différente produit pour nous des effets opposés. Le calme et la paix de Tâme amènent à leur suite l'harmonie du corps. Comment en serait-il autrement? Aux lois qui sont pour nous l'expression de l'ordre universel sont nécessairement subordonnées toutes les autres lois, particulièrement celles qui s'appliquent à notre existence, et il n'est pas en notre pouvoir de nous écarter des unes sans porter le trouble dans les autres. L'union de l'âme et du corps ne subsiste qu'à cette condition.
Troisième sanction : sanction sociale. — Double manifestation de la sanction sociale : la conscience publique, ou l'estime et le mépris de nos semblables ; la loi pénale. — But et limites de la loi pénale.
L'homme n'est pas un être isolé dans la nature; il naît et il vit au milieu de ses semblables, dont il ne peut se passer un instant. La société n'est pas moins nécessaire au développement du cœur et de son intelligence qu'à la conservation de sa vie et à la satisfaction des besoins d'où dépend son bien-être. Or, la société n'est possible que par le respect de la loi morale, source de tous les devoirs que nous avons à remplir les uns envers les autres, de toutes les lois qui nous protègent contre de mutuelles agressions et qui maintiennent dans les relations humaines l'harmonie et la paix. Aussi, quand l'un de ses membres faillit à cette loi, la société tout entière ne manque pas de protester contre lui et de lui témoigner, selon la gravité de la faute commise , sa désapprobation, son éloignement, son mépris ou son horreur. Au contraire, sa bienveillance et son estime, quelquefois son admiration, sont assurées à celui qui, luttant avec courage contre les difficultés de la vie et surmontant toutes les tejitations, n'est jamais sorti des voies de la justice et de Thonneur. De là, pour la loi morale, une troisième sanction, qui, en raison de sa nature, sera justement appelée la sanction sociale.
Mais la sanction sociale s'exerce de deux manières. Tantôt elle se renferme dans les témoignages d'estime et de mépris que nos bonnes et nos mauvaises actions nous attirent presque toujours de la part de nos . semblables et auxquels nous sommes presque aussi ibles qu'à l'approbation et aux reproches de notre
propre conscience. Tantôt elle a pour organe un ensemble de lois écrites, une législation positive qui garantit à certaines actions des honneurs ou des récompenses, et qui exige que d'autres soient réprimées par des châtiments. Dans le premier cas, la sanction sociale est en quelque sorte un complément de la sanction morale, car elle émane de la même source, c'est-à-dire de la conscience, qui ne peut offrir à nos semblables une autre règle d'appréciation que celle que nous trouvons en nous. Elle nous apporte les mêmes souffrances et les mêmes joies^ augmentées seulement de la force que leur donne le sentiment de Thonneur. Il ne nous suffit pas, en effet, nés comme nous le sommes pour vivre en société, d'avoir notre propre considératioa, il nous faut encore celle des autres, et, lorsqu'elle nous fait défaut ou que nous trouvons à sa place le sentiment contraire, l'existence n'est plus pour nous qu'un fardeau. Dans le second cas, quand la sanction sociale a pour organe, non pas l'opinion, mais la loi, son caractère est essentiellement pénal, car son objet propre, et il faut ajouter son pouvoir, est plutôt de réprimer le mal que d'exciter au bien. Le bien ne se fait point par l'attrait des récompenses ; il n'existe pas quand il n'est pas désintéressé. Les châtiments, au contraire, si impuissants qu'on les suppose contre l'intention du mal, demeurent toujours nécessaires pour en contenir les effets et mettre la société à l'abri de la violence et du crime. La sanction pénale ne doit donc pas s'exercer indistinctement contre toutes les actions que la conscience réprouve; elle n'est légitime que lorsqu'elle est nécessaire, c'est-à-dire lorsqu'elle sert à la défense de la société et qu'elle empêche les individus d'être lésés dans leurs droits; car un droit, c'est une chose sacrée, inviolable, et tout ce qui y porte atteinte appelle
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une répression sévère; la société, en se chargeant de ce soin, ne fait qu'user du droit de légitime défense, et se borne à pourvoir à sa propre conservation. Hors de là, la sanction pénale est arbitraire et abusive. Au premier rang des actions qui lui échappent, il faut placer toutes les transgressions religieuses qui ne sont pas en même temps un attentat contre la société. Il n'appartient pas à rhomme de se constituer le vengeur de Dieu; aucun pouvoir sur la terre n'a reçu une telle mission et n'est en état de l'accomplir. Les obligations que nous avons à remplir envers la divinité étant comprises d'autant de manières diflférentes qu'il y a de cultes différents, il en résulterait, si la société devait les placer sous la protection de la loi pénale, un système de persécution et d'intolérance qui rendrait impossible toute liberté, et anéantirait le droit dans son principe.
Au second rang des actions blâmables qui échappent à la sanction pénale, se trouve la violation des devoirs que nous avons à remplir envers nous-mêmes» Que nous manquions de respect et de sollicitude pour notre propre dignité; que nous négligions les facultés que Dieu nous a accordées; que nous croupissions dans l'ignorance, dans l'oisiveté, dans la débauche, dans tous les genres d'abaissements, nous sommes coupables, sans doute; nous sommes coupables envers Dieu, dont nous méprisons les dons les plus précieux ; nous sommes coupables envers nous-mêmes, dont nous éteignons ou amoindrissons la vie par un lent suicide; nous sommes coupables même envers la société, qui, étant fondée sur l'ordre moral, est autorisée à compter sur notre concours; mais nous ne sommes coupables envers la société que d'une manière indirecte ou négative; elle n'a pas le droit de nous demander compte de ce que nous ne faisons pas pour elle, ou
de ce que nous faisons contre nous. Si, d'une part, la société pouvait rechercher pour les punir, tous les actes contraires à la morale individuelle; si, d'une autre part, elle pouvait exiger, par voie de contrainte, tous les services dont elle suppose que nous sommes capables, il n'y aurait plus de place pour la responsabilité personnelle, condition nécessaire de toute moralité.
Sanction religieuse, ou immortalité de l'àme. — Nécessité de cette sanction pour suppléer à ce que les autres ont d'insuffisant et d'incomplet.
Tout ce que nous venons de dire se réduit à cette proposition sur laquelle, désormais, il n'est guère possible de conserver un doute : Tordre moral est si étroitement uni à l'ordre physique, à l'ordre social et à l'harmonie intérieure de nos facultés, ou à Taccord de notre âme avec elle-même, qu'en sortant du premier, nous sortons des trois autres, et nous plaçons en dehors des diverses conditions de notre bonheur. Mais ce n'est point là une vérité absolue, comme celle que nous représente le principe du devoir, et il faut bien se garder d'en conclure que la vertu trouve toujours ici-bas sa récompense en elle-même, et que le vice et le crime ont un châtiment toujours prêt dans les lois qui gouvernent, ou la nature, ou la société, ou la conscience. Ainsi, pour commencer par les premières de ces lois, la nature, la nature physique, a-t-elle des récompenses pour celui qui donne sa vie à la patrie, son repos et ses veilles à la science, son être tput entier à un pieux dévouement dont il ne peut attendre aucun retard ? A-t-elle des châtiments pour l'hypocrisie, la bassesse, Tégoïsme, la lâcheté, et en général pour les vices qui ne flétrissent que Tâme, sans atteindre le
corps ? Même quand les lois de la nature paraissent d'accord avec celles de la morale, ce n'est pas le désordre tout seul qu'elles frappent, mais aussi la faiblesse; la force est toujours sûre de leur indulgence et bien souvent de Timpunité. La société n'est quelquefois pas plus juste ni plus clairvoyante que la nature. Sans remonter jusqu'à ces époques de barbarie et de confusion où le droit du plus fort était la seule règle, on peut remarquer que, dans tous les temps, elle n'encourage que ce qui lui est utile, elle ne réprime, et même ne doit réprimer que ce qui lui est nuisible, dans la mesure de son intelligence et de son pouvoir, nécessairement bornés l'un et l'autre. Tout le reste, les dévouements les plus touchants, quand ils ne s'adressent point directement à elle, les iniquités et les infamies qui ne troublent pas son repos ou n'entravent pas sa marche, n'excite que son indifférence. L'opinion publique n'est pas un remède à l'impuissance des lois, car elle aussi est renfermée dans des limites infranchissables et ne peut encourager par ses éloges ou flétrir de son blâme que les actions qui arrivent au grand jour. Est-ce donc en nous-mêmes que nous trouverons cette sanction réelle, cette justice complète et infaillible que nous attendrions vainement de la nature et de nos semblables? Oui, sans doute, la conscience a ses tourments et ses joies; mais ils ne tiennent les uns et les autres qu'une place assez restreinte dans notre existence. Les premiers s'affaiblissent et peu à peu disparaissent par l'habitude, de sorte que, plus on s'enfonce dans le mal, moins on en est puni. Il y a des âmes délicates qui souffrent beaucoup plus d'un scrupule, d'une faute involontaire, que des cœurs endurcis de toute une vie de désordres et de crimes. Quant à la satisfaction que la conscience nous donne, elle est le signe et non la récompense
du bien. Elle n'empêche ni les angoisses de la lutte, ni la douleur du sacrifice, et n'a rien à nous offrir en retour du sacrifice de la vie, ni en général des dommages et des injures que nous souflfrons de la part des autres. Aux diverses espèces de sanctions dont nous avons parlé jusqu'à présent il faut donc ajouter une sanction dernière, suprême, infaillible, celle qui suppose une autre vie destinée à réparer les injustices inévitables de la vie présente, celle qui a pour condition nécessaire l'immortalité de l'âme et qui, reposant sur la foi aussi bien que sur la raison, a reçu le nom de sanction religieuse.
Sans la sanction religieuse, l'idée du bien cesse d'être absolue, car l'idée du bien, l'idée de Tordre universel et nécessaire, comprend évidemment la justice, et il n'y a pas de justice sans la rémunération infaillible du bien et du mal, sans Tharmonie du bonheur et de la vertu. Or, cette harmonie étant irréalisable aussi longtemps que notre âme est enchaînée aux vicissitudes de notre corps, nous sommes forcés d'admettre qu'après la dissolution du corps, Tâme continuera d'exister avec le don de la mémoire et de la conscience pour recueillir le fruit de ses œuvres passées. Le même principe, d'après lequel nous sommes obligés de conduire notre vie, nous ordonne d'en attendre une autre où les contradictions apparentes d'ici-bas trouveront leur solution.
Autres preuves de rimmortalité de l'âme.
L'immortalité de l'âme se démontre encore par d'autres preuves. D'abord, puisque l'âme et le corps, ainsi que nous l'avons établi en commençant (1), sont
(1) Voyez, plus haut n» T, page 5.
deux natures complètement distinctes, l'unité et l'identité de la première ne pouvant se concilier avec la composition et le renouvellement périodique du second, on est forcé d'en conclure que la dissolution du corps, conséquence inévitable de la divisibilité de la matière, n'est pas un accident à craindre ni même une fin possible pour l'âme. Pourquoi la mort, phénomène purement matériel, qui, selon les enseignements de l'expérience aussi bien que selon les inductions de la raison, n'a de prise que sur les organes, atteindrait-elle également l'âme, qui se montre à nous, c'est-à-dire à elle-même, avec des caractères si opposés? C'est ce que Platon a exprimé avec beaucoup de force lorsqu'il fait dire à Socrate dans le beau dialogue qui porte le nom de Phédon : « Notre âme est semblable à ce qui est divin, immortel, intelligible, simple, indissoluble, toujours le même et toujours semblable à lui, et notre corps ressemble parfaitement à ce qui est hutnain, mortel, sensible, composé, dissoluble, toujours changeant et jamais semblable à lui-même. Cela étant, ne convient-il pas au corps d'être bientôt dissous et à l'âme de demeurer toujours indissoluble ou quelque autre chose de peu différent. »
Ajouté à la preuve morale que nous avons développée tout à l'heure, cet argument paraît déjà d'un très-grand poids; mais il se complète par l'examen attentif de nos principales facultés.
L'homme est tin être fini sans doute; mais toutes les forces de son âme, toutes les lois de sa nature et tous les principes de son intelligence le poussent sans relâche à la recherche de l'infini. Otez-lui ce qu'il a de commun avec la brute, c'est-à-dire le corps et les appétits matériels, il reste un être qui pense, qui aime et qui' traduit en action cette double disposi-
tion de sa nature par une puissance entièrement à lui» par sa libre volonté. Or, quel est le but de la pensée ou de l'intelligence? C*est la vérité. Eh bien! il ne faut pas beaucoup d'eiBforts pour se convaincre que, de ce côté, l'âme humaine ne sera jamais satisfaite. Quand nous comparons notre ignorance à notre savoir et les faibles lueurs que nous avons pu recueillir aux immenses ténèbres qui nous enveloppent de toute part, notre premier sentiment est celui du doute et du désespoir. Mais bientôt une force irrésistible nous pousse en avant et, sur la foi de notre immortelle destinée» nous précipite dans une carrière sans limites. Sommes-nous donc plus faciles à contenter du côté de l'amour? Nous aimons le beau et te bien, deux aspects différents d'une seule et même chose, l'idéal, la perfection. Quelle est donc la créature qui nous offre ce caractère et qui, même avec tous les avantages de la nature humaine, suffise à remplir notre imagination et notre cœur ? Enfin, si Tbn veut bien réfléchir à la nature et aux conditions de la liberté, enverra que le but qu'elle poursuit n'est pas moins reculé que celui de l'intelligence et de l'amour. La condition de la liberté n'est pas autre chose que cette sévère et universelle loi du devoir dont nous avons parlé. En l'absence du devoir, il ne reste, pour nous diriger, que l'instinct et la passion, puissances aveugles et fatales l'une et l'autre, car l'intérêt ne doit pas compter pour un mobile distinct; il n'est, pour ainsi dire, que la prévision d'une passion à venir, ou la passion devenue prévoyante. Le caractère et par conséquent la destination de la liberté est donc, en nous élevant au-dessus de ces basses régions, de traduire en œuvres les conceptions les plus pures de notre intelligence et les sentiments les plus généreux de notre cœur, de poursuivre sans relâche la conquête du vrai et la réalisa-
tion du beau et du bien. Il est évident qu'aucune vie limitée ne peut suffire à une pareille tâche. A cette considération uniquement fondée sur la raison, vient se joindre un fait d'expérience, c'est qu'il y a en nous un besoin d'activité et de mouvement, un besoin d'étendre, et, s'il est permis de parler de la sorte, d'exprimer notre être, qu'aucune occupation présente ne peut assouvir. De là ces projets sans nombre qui remplissent notre vie beaucoup plus, beaucoup mieux que nos œuvres, et au milieu desquels la mort vient nous surprendre.' Ainsi, dans quelque sphère qu'elle soit placée et de quelque point de vue qu'on la considère, notre âme porte toujours avec elle sa raison d'être ; ses droits à l'existence n'ont rien à craindre de la prescription, car il est impossible de douter que sa fin générale ne soit la même que celle de chacune de ses facultés, et celle-ci ne peut se concevoir qu'avec une durée immortelle.
Enfin, toutes ces facultés qui aspirent à l'immortalité et ne peuvent se satisfaire ni se comprendre sans elle, ont leur principe en Dieu. Dieu n'est pas seulement la cause et le sage ordonnateur des phénomènes de la nature, il est aussi l'auteur des facultés qui me font connaître à moi-même, et m'élèvent jusqu'à lui; il est le père, la providence et le juge de l'âme humaine. Cette liberté absolue, cette connaissance infinie, cette justice infaillible que je poursuis vainement^ elles existent en lui; il serait impossible autrement qu'il m'en eût donné l'idée. Mais comment l'être infiniment bon, infiniment juste, infiniment sage, nous aurait- il laissés voir le vide et les imperfections de cette vie, si nous ne devions pas en trouver une autre ? Comment nous aurait-il demandé des sacrifices qu'il doit laisser sans récompense, nous aurait-il donné des forces qui doivent rester sans
usage, aurait-il allumé dans nos cœurs Tamour de l'infini et Tespérance de Timmortalité pour nous laisser, après quelques jours pleins d'angoisses et de misères, retomber tout entiers dans le néant ? Quoi I dans Tordre physique, il n'y a pas une si humble créature qui ne soit organisée en vue de sa fin, et cette loi serait méconnue dans l'brdre moral! Les facultés et les instincts qui nous appartiennent en propre ne seraient pas seulement inutiles, mais contraires au cours paisible de notre existence! Cela ne peut se justifier ni se comprendre, et il faut, pour admettre une telle supposition, avoir abdiqué sa raison au profit du désespoir.
Le dogme de l'immortalité de Tâme est aussi ancien que celui de l'existence de Dieu. Toutes les fois qu'on aperçoit l'un, on est sûr de rencontrer l'autre; partout où s'élève un temple et un autel, symboles de l'éternité, on peut être certain que la cendre des morts repose dans leur ombre. Quelques esprits isolés ont pu séparer <;es deux croyances ou les rejeter ensemble; mais la foi du genre humain les a toujours réunies. Elles constituent le fond commun et, si Ton peut parler ainsi, lasubstaûce invariable de toutes les religions. C'est qu'en efiet la raison ne permet pas de les diviser et ne saurait, sans se mutiler elle-même, les accepter l'une sans l'autre. Si ce monde n'est pas l'œuvre d'une cause intelligente qui a fait toutes choses avec poids et mesure, et marqué à chaque être une destination proportionnée à ses facultés, il est évident que nous n'avons rien àattendre après la mort; que les contradictions, les iniquités et les souffrances dont cette vie est remplie, sont un mal sans but et sans réparation ; et réciproquement, si nous n'apercevons en nous aucun principe qui puisse survivre à l'extinction des sens, aucune idée, aucun sentiment,
FBANCR* MORALE POUR TOtJS. ^
aucun besoin qui dépasse noLre existence physique ou même les conditions de Tordre social, comment notre intelligence s*élèyera-t-elle à la conception de rinfini, à la connaissance de Dieu ? Mais ce lien indestructible entre la foi à Texistence de Dieu et la foi à l'immortalité est précisément ce qui fait leur salut commun, car le matérialisme et l'athéisme sont condamnés par tous les instincts et par toutes les idées de rame humaine.