DEVOIRS ENVERS DIEU OU MORALE RELIGIEUSE
ÏA morale religieuse est le couronnement nécessaire de la morale. -* La morale religieuse a pour fondement la croyance à l'existence de Dieu. — Principales preuves de l'existence de Dieu : preuves tirées de la nature inorganique, de la nature organisée, de l'ensemble des facultés de l'âme humaine, de la raison, du sentiment. ,
L'homme n'est pas seulement en rapport avec la nature, avec la société et avec lui-même; au-dessus de ces trois sortes d'existences, il en conçoit une autre avec laquelle il n'a jamais cessé de se croire en communication par ses actions, par ses pensées et par ses sentiments. Dieu a de tout temps occupé son cœur et son esprit. Dieu a un nom dans toutes les langues, si incultes et si barbares qu'elles puissent être ; il a une place dans l'histoire de tous les peuples; il est invoqué en tête de tous les codes; il a inspiré à la poésie ses « plus beaux chants et à l'art ses œuvres les plus accomplies; il est Tobjet des méditations de la philosophie aussi bien que des enseignements de la religion; à lui s'adresse toute prière; à lui remonte tout
sacrifice; à lui s'attachent les dernières espérances de ce monde. La morale serait donc inachevée si elle ne s'élevait pas jusqu'à lui, si elle ne cherchait pas quels sont les liens qui nous unissent à lui , quels sont lés devoirs que nous imposent notre nature et la sienne.
Notre premier devoir envers Dieu, c'est de le connaître, et, pour le connaître, il faut que nous commencions par être convaincus de son existence. Quelle autre obligation nous pourrions -nous reconnaître envers lui si nous n'avions pas d'abord rempli cellelà? D'ailleurs, le plus bel hommage que nous puissions rendre à l'auteur des choses, c'est de faire remonter jusqu'à lui Tintelligence dont il nous a doués et de chercher partout les traces de sa présence et les marques de sa perfection.
L'existence de Dieu nous est attestée à la fois par la nature, par la conscience de l'homme et par les lois mêmes de Tintelligence, par les conditions essentielles de la pensée. De là l'usage de diviser les preuves de Texistence de Dieu en trois classes : les preuves physiques, les preuves morales, les preuves métaphysiques.
Pour être assuré que la nature ne peut être que l'œuvre d'unecauseintelligente,infinie en puissance comme en sagesse, il suffit d'ouvrir les yeux. Soit qu'on les lève vers la voûte céleste, soit qu'on les abaisse sur la terre, soit qu'on se plaise à contempler par une belle nuit les sphères enflammées qui peuplent l'espace , soit qu'on étudie avec patience la structure d'un animal, d'un insecte, d'une plante, on reste frappé d'admiration et d'étonnement. Quelle magnificence, qlielle harmonie, quelle sublime majesté dans l'ensemble! Quel art consommé, quelle science profonde, quelle tendre prévoyance et généralement quelle grâce exquise dans Franck, moralb pour tous. i^
les détails! Il fatutque le témoignage rendu par l'univers à son auteur soit bien éloquent pour qu'on ait pu dire il v a trois mille ans : « Les cieux racontent la gloire de Dieu, et le firmament nous dit les œuvres de ses mains (1). » Que devons-nous donc penstw aujourd'hui que Tastronomie a, pour ainsi dire, reculé les bornes de Timmensitéetque dans chacune des étoiles qui brillent et se pressent dans son sein elle nous a fait apercevoir un monde? Ces mondes innombrables ne sont point semés au hasard; ils se divisent par groupes qui ont leurs centres et leurs circonférences; ils obéissent à des lois immuables; lis sont poussés et retenus par des forces qui se balancent entre elles et justifient la légende de Pythagore sur Tharmonie des sphères. Est-ce le hasard qui a produit ces merveilles ? Estce la matière qui s'est ainsi coordonnée d'elle-même par sa propre énergie et suivant des lois qui lui appartiennent? Le hasard est une idée purement négative. Il signifie l'absence de toute cause ou une cause inintelligente. L'absence de toute cause est inadmissible pour expliquer un efifet quelconque, à plus forte raison un effet comme celui qui se déroule sans interruption dans Tespace infini. Une cause inintelligente ne peut pas nous rendre compte de Tordre et de Tharmonie de l'univers. Si cette raison suffit pour repousser le hasard, elle suffit aussi pour repousser la matière, car une des propriétés les plus essentielles de la ma- ^ tière, la divisibilité, exclut formellement l'intelligence. Â parler exactement, la matière, composée d'atomes, n'est pas yn seul être, une seule existence, mais un nombre infini d'existences, d'éléments bruts susceptibles de combinaisons également infinies. Comment cette vile multitude, privée de vie et de
(1) Psaumes de David| psaume xiz.
pensée, comment ce chaos abandonné à lui*même aurait-il produit ce monde admirable, dont le nom signifie Tordre et la beauté ? Ce n'est pas tout. Quand on veut se passer de Dieu et mettre la matière à sa place, on est forcé de croire que la matière a toujours existé, qu'elle est éternelle et nécessaire. Pourquoi donc la matière aurait-elle toujours existé et Dieu n'existerait-il pas? Pourquoi, pour nous servir des termes de Bossuet,*rimparfait serait-il et le parfait ne serait-il pas ? Vous refusez de croire à l'existence de Dieu qui suffit à tout, qui est la raison de tout, qui est la solution de toutes les énigmes de la nature, et vous croyez à l'éternité de la matière qui ne suffit à rien, qui ne peut rien nous expliquer par elle-même et par elle seule, qui nous laisse aussi embarrassés devant le spectacle de l'univers que si l'univers avait commencé sans cause. On ne congoit pas une plus choquante contradiction.
Nous venons de parler des merveilles du ciel ou de la nature inorganique considérée dans sa majestueuse unité ; celles de l'organisation et de la vie ne sont pas moins belles à contempler et ne nous offrent pas une preuve moins irrécusable de l'existence deDieu. Dans tout être vivant, qu'il appartienne au règne animal ou au règne végétal, nous apercevons clairement un dessin, un plan, une idée préconçue. Les éléments matériels ou chimiques dont ce corps vivant est composé se combinent de manière à former plusieurs organes. Tous ces organes, dessinés d'après un modèle invariable que les lois de la chimie et de la physique sont incapables de nous expliquer, ont la composition et la forme les mieux appropriées à leurs fonctions respectives. Par exemple, Vœû est fait pour voir, Toleille pour entendre^ les pieds pour marcher^ les ailes de l'oiseau pour voler, les mains de l'homme pour exé-
cuter les ordres d'une volonté intelligente, et il faut pousser bien loin Tesprit de système ou de paradoxe pour contester cette proposition. Toutes les fonctions, exécutées sous l'empire d*un instinct inné et infaillible, se coordonnent de telle sorte qu'elles conspirent à un but commun : la conservation temporaire de l'individu et la durée perpétuelle de l'espèce. L'espèce nous présente dans son ensemble l'idée générale dont l'individu n'est qu^une réalisation plus ou moins complète. Aussi les espèces n'acceptent-elles jamais des mains de l'homme que des altérations superficielles ou fugitives. Les produits de deux espèces différentes n'ont pas le don de la fécondité ou ne Tont que pour un nombre limité de générations. En présence de ces dessins si nettement accusés, de ces plans si savamment conçus, si admirablement exécutés et coordonnés dans leur variété prodigieuse, comment se refuser à les faire remonter à une suprême intelligence? L'intelligence que nous révèle la nature vivante nous offre un caractère plus élevé que celle qui préside à la nature inanimée : c'est Tintelligence unie à la bonté, Tintelligence qui prévoit les besoins de la vie et y pourvoit avant même que la créature ne soit née ; ce n*est plus simplement, selon les expressions de Leibnitz, Téternel géomètre ou l'architecte de l'univers; c'est la divine providence.
Les espèces vivantes ne reçoivent pas seulement de la nature les organes nécessaires aux fonctions de la vie; la plupart d'entre elles, animaux et plantes, ont reçu, en outre, l'attribut de la beauté. Leurs formes élégantes, leurs brillantes couleurs, la grâce ou la majesté de leurs mouvements en font la parure de la terre et l'orgueil de la création. L'homme, plus richement pourvu de ce don précieux que tous les autres êtres réunis, est pour lui-même un objet d'imi-
tations intarissables *et de nobles contemplations. Ce caractère étant également répanda dans la structure générale du monde, telle qu'elle apparaît, dans certains moments, à nos yeux éblouis, on peut dire que l'auteur des choses se révèle aussi à nous comme un artiste divin dont les œuvres répondent à un idéal éternel, modèle invisible de toute beauté terrestre. Comment se persuader que l'existence de l'artiste qui a fait les fleurs, les animaux et les hommes, qui a donné au soleil son éclatante lumière, qui a déchaîné les vagues de l'Océan et fait jaillir de la terre les chaînes de montagnes, soit moins bien démontrée que celle du sculpteur inconnu à qui nous devons la Vénus de Milo ou l'Apollon du Belvédère?
En passant du règne organique et de la nature en général à la nature humaine, nous faisons un nouveau pas dans la connaissance de Dieu et nous trouvons, pour affirmer son existence, des raisons d'autant plus persuasives qu'elles sont prises en nous-mêmes, qu'elles nous sont fournies par notre conscience. Nous sommes dçs êtres pensants, nous sommes des êtres libres, nous savons discerner entre le bien et le mal. Cette pensée qui est en nous ne saurait venir de la matière qui ne pense pas. Cette liberté qui est en nous ne saurait venir d'une substance qui obéit à des forces aveugles et ne reconnaît que l'empire de la nécessité. Enfin, l'empire de la nécessité supprime toute différence entre le bien et le mal et rend impossible la notion du devoir. Donc, il y a au-dessus de l'homme et au-dessus de la nature un être pensant, un être libre, un suprême législateur, qui. est le principe de la pensée et de la liberté, qui est le principe de la loi régulatrice des actions humaines. Dieu alors apparaît à notre esprit non plus seulement comme l'auteur et la providence du monde,
mais comme le Dieu de la coilscience, comme le Père du genre humain , comme le législateur du monde moral.
La croyance en Dieu est tellement essentielle à notre nature, qu'on la trouve, comme nous l'avons dit en commençant, chez tous les peuples, à toutes les époques de leur histoire. Dès qu'on aperçoit un certain nombre d'hommes réunis en société, on peut être sûr que, sous une forme ou sous une autre, ils recon* naissent et invoquent une puissance invisible, maîtresse de la nature et d'eux-mêmes, arbitre suprême de leurs destinées. Ce fait , qu'on a vainement cherché à obscurcir par quelques rares et douteuses exceptions, ce consentement unanime des nations à regarder le monde comme l'eflfet d'une volonté intelligente, c'est ce qu'on appelle habituellement la preuve morale de l'existence de Dieu. Mais cette preuve n'ajoute rien aux précédentes; elle n'en est que la manifestation historique.
La nature de quelques-unes de nos idées, de celles qui constituent en quelque sorte le fond invariable de notre raison, nous démontre l'existence de Dieu avec non moins de certitude que l'ensemble de nos facultés. Comment, par exemple, finis et imparfaits comme nous le sommes, n'apercevant hors de nous que des êtres imparfaits et finis, aurions-nous l'idée de l'infini et de la perfection, si cette idée ne nous venait pas d'un être qui possède réellement ces attributs? De plus, la raison nous oblige à croire d'une foi invincible que tout ce qui a commencé a une cause. Or, tous les êtres et tous les objets que nous connaissons ont commencé; l'astronomie et la mécanique céleste nous apprennent que le soleil et les planètes répandus dans l'espace ont commencé; nous-mêmes, individuellement, et notre espèce tout entière, nous avons com-
mencé; donc, il y aune cause suprême sans comment cernent et sans fin, éternelle et infinie, par conséquent toute-puissante, puisqu'elle ne rencontre de bornes nulle partj, la seule cause vraiment digne de ce nom, l'univers tout entier n'étant qu'un eflfet de sa pui$sance.
A la voix de la raison vient se joindre celle du sentiment. Quand des passions basses ou des besoins grossiers n'arrêtent pas l'essor de nos facultés, nous éprouvons naturellement un besoin d'aimer et d'admirer, un amour du bien et du beau que rien d'imparfait ni de fininepeut satisfaire. D'où nous viendrait un tel besoin, sinon de Celui qui est lui-mêm9 le beau et le bien dans leur essence, ou la source inépuisable de l'admiration et de l'amour? Donc, Dieu existe. Nous remarquerons seulement que, lorsqu'il s'agit d'une vérité aussi importante que celle qui nous occupe en ce moment, le sentiment ne doit être invoqué que pour compléter l'œuvre de la raison ; par lui seul, il est insuffisant, car tous ne l'éprouvant pas au même degré, il n'a pas la clarté et l'autorité des idées nécessaires et de lois fondamentales de rintelligence. Il n'en est pas moins vrai que toutes les facultés de l'âme humaine, comme tous les phénomènes de la nature, se réunissent comme dans un harmonieux concert pour proclamer l'existence et célébrer la gloire du Créateur.
De la nature de Dieu et de ses rapports avec l'homme. — Des sentiments que nous inspire la nature de Dieu et des devoirs qu'elle nous impose : culte intérieur ; culte extérieur ; culte public.
Les raisons par lesquelles nous affirmons l'existence de D'^u nous donnent une idée de ses attributs ou de sa nature. Il est d'abord l'être nécessaire, puis-
que sans lui rien n'existerait ni ne pourrait se concevoir. Il est l'être infini, car ce qui est fini ou borné ne peut se suffire à lui-même et passer pour nécessaire. D'ailleurs, il n'ya qu'un êlreinfiniqui puisse nous avoir donné l'idée de l'infini. L'êtreinfini ne peut être limité ni dans le temps ni dans l'espace; il est donc étemel, et aucun point de l'immensité n'est privé de sa présence. L'être infini, nécessaire, éternel, ne peut subir aucun changement; il est immuable. Il n'y a qu'un seul être infini et nécessaire, un seul être qui puisse remplir de son existence l'immensité et l'éternité. Plusieurs infinis, plusieurs êtres nécessaires, ofifrent à l'esprit une choquante contradiction. Dans l'idée que notre raison est capable de se former de la nature divine, nous sommes donc obligés de comprendre l'unité.
Les attributs que nous venons d'énumérer ont tous un même caractère : ils nous montrent en quoi Dieu diffère de tous les autres êtres; ils ne nous apprennent rien de ses rapports avec eux et surtout avec nous. Dire que Dieu est nécessaire, infini, éternel, un, immuable, c'est simplement le distinguer du fini, du variable, du multiple, en un mot de tout ce qui n'est pas lui; c'est affirmer qu'il est, sans dire de quelle nature il est. Or, s'il était vrai, comme on l'a soutenu par un sentiment de fausse humilité, que nous fussions dans l'impuissance d'aller plus loin, nous ne serions pas plus avancés dans notre perfectionnement moral de savoir que Dieu existe, que de l'ignorer absolument; car Dieu ne serait pour nous que l'inconnu. L'inconnu ne peut être l'objet ni de notre amour, ni de notre respect, ni de notre espérance. Une idée aussi vague, aussi abstraite, aussi stérile, ne peut exercer aucune influence sur nos sentiments et sur nos actions, ne peut servir à diriger la vie des individus et des nations.
Heureusement, les bornes de la raison humaine ne
sont point aussi étroites qu'on les représente. Dieu se révèle à nous dans la nature et dans nous-mêmes o,vec une multitude de perfections qui, sans combler la distance du fini à l'infini ou du temps à l'éternité, le montrent toujours présent par l'action et par la pensée dans chacune de ses œuvres, particulièrement dans l'homme , et nous font une nécessité de reconnaître en lui le Dieu vivant, le Dieu créateur de l'Ecriture. Quand il se manifeste à travers le voile de la nature (1) comme l'éternel géomètre, comme l'architecte et la providence de l'univers, comme l'artiste divin à qui l'homme emprunte tous ses modèles, estce qu'il est possible de lui refuser l'intelligenoe, la puissance, la bonté, l'idée etTamour du beau? L'intelligence, la puissance, labonté ou l'amour, tels sont aussi les attributs avec lesquels Dieu se révèle à notre conscience; mais réfléchis dans les facultés de notre âme, ils brillent d'une lumière plus pure et plus éclatante que dans les merveilles du monde extérieur.
Ainsi l'intelligence divine n'est plus pour nous un mystère impénétrable et étranger à notre nature ; c'est la source d'où émane notre propre raison ; c'est notre ; raison même affranchie de toute enti^ave, élevée à la' mesure de l'infini. Or, si Dieu est la source de la raison, s'il est la raison éternelle dans son essence indivisible, il faut nécessairement lui accorder la conscience; car on ne pense pas sans savoir que l'on pense. Dieu se connaît donc lui-même en même temps qu'il connaît l'universalité des choses ; il est une personne divine.
La puissance divine, quand nous la considérons comme la cause de nos facultés, n'est plus simplement la cause infinie et toute-puissante dont l'activité
(1) Voyes le chapitre XXXVIII.
186 MORALB POUR TOUS
ne lencontre point de bornes dans Timmensité et dans rétemité; c'est une cause libre et personnelle, qui veut ce qu elle fait, comme elle fait ce qu'elle veut, mais dont la volonté et Faction, dont la liberté et la puissance sont toujours d'accord avec les lois de réternelle raison.
Enfin, tandis que dans la nature nous n'apercevons que Tordre et la beauté, la conscience nous parle de la loi du devoir, nous enseigne l'existence d'un bien absolu, d'une perfection souveraine ; et lorsque nous voulons remonter au principe de cette loi, à la source de ces idées et de l'amour qu'elles nous inspirent, alors seulement nous apparaît l'amour divin, c'està-dire l'amour infini dans ses rapports avec le monde moral, avec le monde des âmes et des intelligences. Dans l'amour divin sont comprises, avec la bonté et la félicité suprêmes, la sainteté et la justice : car la sainteté, c'est l'absence de tout ce qui est contraire à l'amour; la justice, qu'il ne faut pas confondre aveo la vengeance, c'est l'amour veillant à l'harmonie universelle, unissant par un lien indissoluble le bien et le bonheur, et effaçant le mal par l'expiation.
La toute-puissance, la sagesse éternelle et l'amour infini, unis ensemble dans notre pensée comme ils le sont dans la nature divine, nous forcent à concevoir Dieu comme la cause créatrice de tout ce qui existe ; car le pouvoir créateur, ce n'est pas autre chose que la toute-puissance ayant en elle-même sa raison d'être et la forme idéale de ses œuvres, la toute-puissance éclairée par la sagesse et inspirée par l'amour.
De la nature divine ainsi comprise dérivent tous les devoirs que nous avons à remplir envers elle et les sentiments qui font pour nous de ces devoirs un véritable besoin, une nécessité inhérente à notre âme.
Ainsi que nous TaTons dit (1), notre première obligation à regard de la Divinité, et aussi notre premier besoin quand nous commençons à réfléchir, c'est de la connaître, c'est de nous conyaincre de son existence parVétude attentive de Thomme et de l'univers, c'est de nous pénétrer de sa grandeur, de sa bonté et de sa sagesse. Il n'y a pas une science qui, bien dirigée, ne puisse contribuer à nous faire connaître Dieu.
Dieu une fois présent à notre pensée, comment ne serait-il pas présent à notre cœur? Dieu une fois connu de notre raison, comment nous défendre de l'aimer et de l'admirer? Comment n'être point saisi d'un saint respect devant les marques de sa puissance, d'un pieux transport devant les merveilles de sa sagesse, d'une reconnaissance infinie pour les dons innombrables de son amour? Ces divers sentiments ne peuvent point se séparer les uns des autres; ils se réunissent dans un sentiment unique qui s'appelle l'adoration, et l'adoration, tant qu'elle ne s'est point manifestée par des paroles et^ar des actes, constitue le culte in* térieur.
Mais il est dans la nature et, par conséquent, dans les besoins de Thomme d'exprimer ce qu'il éprouve, en donnant à ses expressions la vivacité qui est dans ses sentiments. Il se gardera donc de renfermer en lui-même l'idée qu'il s'est faite de l'auteur des choses, la foi qu'il a mise en lui, les émotions dont il est pénétré en contemplant ses œuvres et en méditant sur ses perfections ; mais il voudra les communiquer à ceux qui l'entourent, il voudra les répandre tout à la fois pour rendre hommage à Dieu et pour concourir au bonheur de ses semblables. Il se persuadera avec raison que de tels biens sont faits pour être partagés.
{l)Voyes le commencement du chapitre XXXVTIl.
C'est ainsi qu'au culte intérieur viendra se joindre naturellement le cuite extérieur.
Le culte extérieur conserve un caractère privé aussi iongtemps qu'il se renferme dans les relations individuelles ou dans le cercle de la vie de famille. Mais le sentiment religieux, le plus expansif et le plus énergique de tous ceux que notre âme est capable d'éprouver, ne souffre pas qu'on l'emprisonne dans ces étroites limites. Il rend les hommes plus exigeants. Il leur faut une confession publique de leurs croyances, des affirmations qu'ils puissent répéter en chœur avec une foule innombrable, avec une longue suite de générations nourries des mêmes dogmes et soumises à la même règle. Il leur faut des symboles autour desquels ils se puissent reconnaître et s'appuyer les uns sur les autres. Il leur faut des réunions solennelles où ils sentent leur âme remonter à sa source, parmi des nuages d'encens et des flots d'harmonie, avec les prières et les actions de grâce d'une foule unie dans une môme pensée, prosternée devant le même ^autel. Il leur faut, à chacune des circonstances importantes de leur vie, une voix grave et respectée qui leur rappelle le secret sublime de leur destinée, pourquoi ils sont venus dans ce monde, comment ils doivent s'y conduire, avec quelles espérances ils doivent le quitter ! C'est ainsi que le culte extérieur, émanation nécessaire du culte intérieur, n'existe réellement, ne satisfait complètement notre âme que lorsqu'il est revêtu d'un caractère public. On n'est pas vraiment religieux si l'on ne comprend pas, si Ton refuse de reconnaître cette grande loi de la nature humaine; et celui dont le cœur ne s'est point ouvert au sentiment religieux ne comprendra jamais qu'imparfaitement la sublime autorité et le caractère divin de la loi morale.
L'accomplissement de la loi morale fait partie de nos devoirs envers Dieu. — Le devoir envisagé comme obéissance à la volonté divine. — Ce que le sentiment moral emprunte de force à l'idée d'un législateur suprême qui ordonne le bien et défend le mal.
Le culte que nous devons à Dieu et les devoirs que nous avons à remplir envers les hommes, c'est-à-dire envers nos semblables et envers nous-mêmes, le sentiment religieux et le respect de la loi morale sont des choses absolument inséparables , comme Tidée de Dieu et Tidée de devoir. Ainsi que nous Tavons déjà remarqué (1), l'existence du devoir, si énergiquement proclamée par la conscience du genre humain, est une des preuves les plus irrécusables sur lesquelles on puisse appuyer Texistence de Dieu; car comment concevoir une loi sans un législateur? Cominent comprendre qu'une loi éternelle et absolue, telle que nous concevons nécessairement la loi morale, puisse sortir spontanément de l'intelligence d*un être périssable et fini comme nous ou de la matière inintelligente? Une loi étemelle et absolue, une loi qui nous commande de tendre sans cesse et de Teffort de toutes nos facultés à la perfection, ne peut émaner que d'un être éternel et parfait. « La loi morale en moi, le ciel étoile au-dessus de moi, » voilà, pour nous servir des expressions d'un philosophe moderne, ce qui nous révèle le plus clairement l'existence de Dieu et la grandeur de l'homme.
Mais si le devoir, en même temps qu'il nous est prescrit par notre raison comme la règle et le but de notre
(1) Voir le chapitre XXVIII, Preuves de Vexistence de Dieu tirées des facultés de l'dme humaine.
existence, revêt pour nous le caractère d'une loi divine, il en résulte que raccomplissement de cette loi fait nécessairement partie du culte que nous devons à la Divinité et même qu'il est le premier, le plus sacré de tous les devoirs que nous avons à remplir envers elle. Quel hommage plus sincère et plus éclatant pourrionsnous rendre à Dieu que de nous pénétrer de son esprit et de l'imiter dans ses œuvres autant que le permet notre faiblesse? L'esprit de Dieu, les œuvres de Dieu, c'est tout ce que nous prescrit la loi morale, c'est la recherche de la perfection pour nous-mêmes, c'est la justice et la charité pour les autres, c'est la sagesse et la bonté même envers les êtres qui sont au-dessous de l'humanité . L'Écriture sainte est ici parfaitement d'accord avec la raison, car elle nous dit : « Soyez parfaits comme votre Père qui est dans le ciel. » Elle nous enseigne aussi que la foi est stérile sans les œuvres et qu'il n'y a pas de piété véritable sans la charité. A plus forte raison n'y a-t-il pas de piété sans la justice. Comment nous persuader que nous aimons Dieu et que nous l'adorons quand nous méprisons ses lois, quand nous foulons aux pieds les devoirs qu'il nous a prescrits et qu'il ne cesse de nous révéler lui-môme par la voix de la conscience, quand nous accablons d*outrages et de violences sa créature bienaimée, l'homme formé à son image, puisqu'il est libre et intelligent comme lui ? Aimer, honorer et servir la nature humaine, la soustraire au vice, à l'ignorance, à la servitude, à l'abaissement qui vient de la misère comme à celui qui vient de l'égoisme et des passions brutales, c'est aimer, honorer et servir Dieu. La hsdfr, la mépriser, l'opprimer, ou même rester indifférent à ses souffrances et à ses misères, à ses infirmités matérielles ou morales, c'est blasphémer et vivre dans l'impiété, quand même on aurait sur les lèvres les
plus ardentes prières et les plus belles professions de foi.
Lorsqu'on dit que la loi morale est une loi divine, il faut d'abord entendre par là qu'elle a son principe dans la raison divine, qu'elle est conforme à la divine sagesse, qu'elle est l'expression de l'ordre éternel qui a présidé à toutes ses œuvres et s'est réfléchi particulièrement dans la conscience humaine. Mais il n'en est pas de la nature divine comme de la nature de rhomme. Dans l'homme, sollicitée en sens contraire par la passion et le devoir, la volonté est souvent en désaccord avec la raison et l'on a pu avec justesse lui faire dire : « Je fais le mal .que je hais, je fuis le bien que j'aime (]). » En Dieu, la raison et la volonté sont inséparables. L'être parfait ne connaît point la passion ni la tentation du mal. Tout ce qui est bon, tout ce qui est juste, tout ce qui est sage, il l'aime, il le vent d'une volonté éternelle comme lui-même. Par conséquent, la loi morale peut et doit être considérée aussi comme l'expression de la volonté divine. En l'accomplissant, nous avons le droit de nous dire que nous n'observons pas seulement les conditions de notre existence et de notre perfectionnement, que nous ne suivons pas seulement la plus noble et la plus universelle impulsion de notre nature, que nous ne remplissons pas seulement nos obligations envers nous-mêmes et envers nos semblables, mais que nous obéissons à la volonté de Dieu, que nous exécutons les ordres qu'il nous a donnés par la voix de notre conscience.
Comprendre ainsi la loi morale, c'est reconnaître un lien de plus entre l'homme et son Créateur et lui prêter de nouvelles forces dans l'accomplissement de sa destinée. Ce qui n'était d'abord qu'une idée, une
(1) Video meliorat détériora sequor»
pure conception de notre raison et un sentiment inné souvent obscurci et combattu par des sentiments contraires, devient maintenant un fait, un texte vivant, si l'on peut ainsi parier, qu'une main toute-puissante a inscrit dans nos âmes, un commandement formel reçu d'en haut et renouvelé chaque fois que nous sommes mis en demeure de choisir entre le bien et le mal. En remontant de la loi au législateur, nous avons la certitude de ne pas nous abuser par une vaine métaphore ou de ne pas tomber dans cette illusion qu'on appelle une abstraction réalisée; mais ce législateur, qui, non content de m'éclairer d'un rayon de sa sagesse, me signifie les décrets de sa volonté, est un être réel, une personne divine chez qui les attributs infinis ne suppriment pas la conscience et la liberté, un souverain qui veut être obéi autant qu'il veut être aimé. Enfin, la sanction de la loi morale, au lieu de se présenter à notre esprit comme la conséquence purement logique d'un principe, nous apparaît, elle aussi, comme un fait inévitable, comme l'œuvre prévue de la justice armée de la toute-puissance, ou de la toute-puissance dirigée par la justice éternelle.
Ce serait méconnaître assurément le caractère désintéressé du bien, c'est-à-dire la condition la plus essentielle de son existence, que de donner pour motif à nos actions la rémunération qui leur est réservée par la justice divine. L'idée même de Dieu n'est complète dans notre esprit et ne satisfait notre âme que lorsqu'elle comprend l'idée du bien et s'appuie en grande partie sur elle. Mais dans l'idée du bien, afiîranchie comme elle doit l'être de toute condition restrictive, conçue par la raison, ainsi que son caractère absolu l'exige, comme l'expression de l'ordre universel, comment ne pas faire entrer l'harmonie du mérite et de la récompense, l'harmonie de la vertu et
du bonheur, c'est-à-dire la rémunération divine? C'est ainsi, comme nous Tavons dit (1), que le sentiment religieux, que l'espérance religieuse d'une autre vie est le couronnement nécessaire, la conclusion logique de la morale. La saine raison, aussi bien que le sentiment et la foi universelle du genre humain , répudie ce qu'on a appelé récemment la morale indépendante, c'est-à-dire une morale absolument étrangère à la croyance en Dieu.
(1) Voir le commencement du chapitre XXXVIII.