À LUI
L'homme a des devoirs à remplir dans ses rapports avec la nature ou avec les êtres inférieurs» — Soit qu'on les fasse rentrer dans la morale individuelle, ou dans la morale sociale, ou dans la morale religieuse^ ^pit qu'on leur assigne une place à part dans la division de la morale, ces devoirs ne doivent pas être négligés. — Comment nous devons traiter les animaux. — Loi Grammont. — Usage que nous devons faire des choses inanimées.
Nous venons de passer en revue les devoirs qui unissent les hommes entre eux à tous les degrés de Tordre social, depuis les relations purement individuelles jusqu'à celles qui font la base du commerce réciproque des nations. Mais l'homme n'a-t-il de devoirs qu'envers lui-même et envers ses semblables ? N*est-il obligé à rien à Tégard des êtres inférieurs à lui, et cependant Capables comme lui, quoiqu'à un moindre degré, de jouissance et de peine, de haine et d^amour, de souvenir et de prévoyance? N'est-il tenu à aucun ménagement à Tégard de la nature animaloi
quelque degré de développement que puissent atteindre en elle la sensibilité et Tintelligence ? Est-il dans son droit d'oser comme il lui plaît et, par conséquent, d'abuser, même de la nature brute et des objets inanimés ?
De devoirs dans le sens propre, dans le sens rigoureux du mot, il n'y en a pas envers les êtres, quels qu'ils soient, qui sont placés au-dessous de l'humanité ; car un devoir suppose nécessairement un droit, et un droit suppose un agent moral, une force libre et intelligente, une personne faite à l'image de la personne humaine. Or, il n'existe rien de semblable, môme chez les animaux de Tordre le plus élevé. La liberté leur manque entièrement, et lorsqu'ils semblent faire un choix, c'est toujours sous l'influence d'une sensation présente ou à venir. Leurs affections, quand ils sont capables d'en éprouver, sont individuelles et instinctives comme celle de la mère pour ses petits, comme celle du chien pour son maître. Leur intelligence ne s'élève pas au-dessus de la perception ou de la comparaison des faits sensibles. Les traits de sagacité, de prévoyance ou de mémoire qui sont attribués à quelques-uns d'entre eux ne dépassent jamais cette limite et ne laissent pas soupçonner la présence d'une idée générale, ou simplement d'une idée. Tout se réduit à des perceptions isolées et à de pures images.
S'il en est ainsi des animaux supérieurs, que penser de ceux qui ont encore une moindre part aux libéralités de la nature? Comment nous figurer une obligation à remplir à l'égard d'un poisson ou d'un reptile ? un droit à respecter dans un mollusque ou dans un insecte ? D'ailleurs, nous n'aurions aucune raison, en descendant aussi bas, de nous arrêter devant la plante qui, elle aussi, participe aux dons de la vie, et, dans quelques espèces, à cent de la sensi-
bilité. Entre la plante et le minéral, le passage est bien difficile, la limite bien indécise. Nous serions donc dans la nécessité de faire un pas de plus et d'attribuer des droits, c'est-à-dire une capacité morale, à tout l'univers. Une telle proposition est absolument insoutenable et ne peut se défendre qu'avec la doctrine de la métempsychose ou celle qui divinise le monde. C'est nier le droit et le devoir que de les profaner ainsi ; c'est effacer toute différence entre l'homme et les œuvres les plus infimes de la création que d'imaginer qu'il puisse ôtre, dans une mesure quelconque, en communauté morale avec elles. Oui, on Ta dit avec raison, l'homme est le roi de la nature ; il n'y trouve que des sujets, et pas un concitoyen, c'est-à-dire pas un être qui approche de son rang. S'il lui est impossible de croire que tout s'est fait pour lui, du moins a-t-il le droit de se servir de tout dans les limites de son pouvoir. Il n'a d'obligation qu'envers lui-même, nous voulons dire envers la nature humaine prise dans son unité, et envers l'auteur de son existence.
Ainsi, il n'existe rien dans la nature des êtres inférieurs à l'homme d'où l'on puisse conclure qu'ils ont des droits et que nous avons envers eux des devoirs comme la conscience nous en prescrit les uns envers les autres. Mais à l'occasion des actes que nous pouvons faire subir à ces êtres , à l'occasion de la puissance que nous exerçons sur eux et des différents usages auxquels nous les faisons servir, nous avons des devoirs à remplir envers nous et envers la société. En effet, nous sommes obligés en tout temps, quels que soient les objets en présence desquels nous sommes placés , de respecter notre raison et notre liberté, de ne rien faire qui soit capable de nous avilir, de nous dégrader, de nous abaisser au rang
? ces créatures subalternes sur lesquelles nous nous
arrogeons avec justice un pouvoir illimité. Dès lors, comment nous serait-il permis de les détruire follement, de les faire souffrir quand ce sont des êtres animés, pour nous repaître de leurs souffrances ou pour assouvir notre colère? S'emporter contre un animal sans raison , qui ne peut comprendre ou satisfaire nos exigences , n'est-ce point se placer à son niveau et se conduire comme un être souverainement déraisonnable ? Maltraiter une pauvre créature sans défense, c'est se montrer à la fois cruel et lâche, c'est manquer à soi-même de deux manières, c'est encourir une double déchéance.
Les actes de cruauté envers les animaux ne sont pas moins nuisibles à ceux qui en sont témoins et à la société qui les supporte dans son sein , qu*à ceux qui les accomplissent. Ou ils blessent le sentiment de la pitié , ou ils |ont pour effet de l'affaiblir et même de l'éteindre en accoutumant les hommes au spectacle de la souffrance. Dans l'un et Tautre cas , ils sont malfaisants, et la société a le droit de les réprimer. La société fait bien do ne pas souffrir qu'on expose à ses regards des faits qui l'affligent sans nécessité et qui menacent de la corrompre , des exemples de brutalité et de violence qui , en commençant par les animaux, pourrout bien finir par Thomme .
C'est pî^r ce principe que se justifie la loi française du 9 juillet 1850, autrement appelée la loi Grammont, qui prononce la peine de l'amende et de la prison contre ceux (ce sont les termes de la loi) « qui auront exercé publiquement et abusivement des mauvais traitements envers les animaux domestiques. » Il ne faut rien moins en effet que les trois circonstances énumérées dans ce texte pour que la société ait le droit d'intervenir : il faut qu'il y ait abus, c'est-à-dire mauvais traitements inutiles et excessifs ; il faut
qu'il y ait publicité , autrement l'intérêt social n'est pas en question ; il faut enfin qu'il s'agisse , non des animaux qui sont nuisibles à Thomme et contre lesquels la guerre est permise, mais de ceux qui le nourrissent et qui Taident dans ses travaux.
Ce n'est pas la première fois que la loi, que la religion même a pris sous sa protection les animaux utiles ou inoffensifs. Nous ne parlerons pas de la loi indienne, de la législation de Manou, qui interdit la destruction de tout être vivant , parce que dans tout être vivant elle aperçoit une âme qui a pu appartenir autrefois à une créature humaine. Poussée à cet excès, la pitié envers les bêtes est l'oubli des droits et de la dignité de Thomme. Mais le Pentateuque revient à plusieurs reprises sur ce sujet avec une sollicitude qui n'a été égalée par aucune législation moderne. Il défend de mutiler les animaux et de les faire souffrir, d'égorger le même jour la mère et son petit, de museler le bœuf qui triture le blé et d'atteler ensemble l'âne et le bœuf, sans doute dans la crainte que le plus faible des deux ne soit surmené s'il reste en arrière du plus fort. Quand on rencontre sur son chemin Tâne ou le bœuf de son ennemi succombant sous sa charge, il veut qu'on l'aide à se relever , enseignant ainsi dans un môme précepte le pardon des injures à l'égard des hommes et la pitié envers les animaux.
Si l'on connaissait mieux la sagesse qui a présidé aux œuvres de la nature, si l'on savait ce que contient de merveilles la structure du plus humble insecte, on ne se bornerait pas à ménager les animaux qui peuvent nous servir, mais toutes les fois qu'on n*y verrait aucun dommage pour soi-même, on épargnerait tout être vivant par respect pour l'art, ne craignons pas de dire par respect pour l'artiste in-
comparable qui Ta produit. Une fleur même qui ne nous gêne pas et que nous n'avons aucun motif de désirer , serait sacrée pour nous. Ainsi comprise, la pitié que nous témoignons à la créature est un hommage rendu au Créateur.
Les règles de conduite que la saine morale nous prescrit envers les animaux nous indiquent celle qu'il nous convient d'observer à l'égard des choses inanimées. Dans ce dernier cas comme dans le premier , nous sommes obligés de tenir compte de ce que nous devons à nous-mêmes et de ce que nous devons à nos semblables. Nous nous devons à nous-mêmes de n'user des choses que d'une manière raisonnable. Or , ce n'est pas ainsi qu'en use l'avare, ou le prodigue, ou l'homme violent, qui s'emporte contre la matière , comme le chien qui mord la pierre dont il a été frappé , qui se laisse dominer par ses caprices ou ses aveugles colères jusqu'à n'être plus qu'une force inintelligente, un agent de destruction. Si fugitifs que soient ces mouvements , ils n'en sont pas moins une humiliation et une chute, une infraction à la loi qui nous commande de nous respecter , de veiller à notre conservation morale avec autant et encore plus de sollicitude qu'à notre conservation physique.
Nous devons à nos semblables de ne rien détruire qui puisse servir à leur usage , de ne point profaner par un emploi indigne les œuvres de la nature ou de l'industrie qui sont propres à une destination plus élevée , de ne point jeter aux bêtes ce qui peut être utile ou agréable aux hommes. Mais les objets matériels que nous devons épargner avec le plus de soin, ce sont ceux que le génie a transformés à son image et rendus dépositaires de sa pensée , ceux que le temps recommande à notre vénération comme
les témoins muets de la vie de nos ancêtres; ce sont, en un mot, les œuvres de Tart et les monuments de l'histoire. Parce que les idées qu'ils expriment ne sont plus les nôtres, ce n'est pas une raison et cela ne nous donne pas le droit de les anéantir; ce sont des anneaux précieux de la chaîne mystérieuse qui relie .entre elles les générations humaines.