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JIOHALE SOCIALE. — L. DAURIAC

rechercher dans quelle mesure cette morale, au temps où nous sommes, est en voie de faire faillite. On parle beaucoup de cette faillite et on ne prend point garde que la vraie victime de ce désastre spéculatif n'est point Kant. On oublie les «postulats» de la raison pratique et que ce sont des postulats. On a voulu traiter ces postulats comme des « primats » véritables. Et parce qu'on s'est étourdiment mépris sur la méthode du philosophe, on s'est trop tôt figuré que son œuvre menaçait ruine.

Or telle est précisément la question. Il s'agit de savoir si les postulats de la raison pratique sont essentiels à la morale kantienne, et Ton peut croire sans être hérétique qu'ils ne le sont point.

Mais fermons la parenthèse et n'insistons plus sur ces problèmes théoriques, dont il me parait salutaire qu'en ce moment l'attention -^e détourne. Vous avez tous observé ce qui arrive à l'ent.mt dans les jours où il est « buté ». On le dirait au pied d'un mur et s'obstinant à attendre le moment qui ne viendra jamais où le mur s'effondrera pour lui livrer passage. Et je revois cet enfant en imagination chaque fois qu'il m'arrive de songer à ces endoloris de l'heure présente, impatients d'agir et peut-être incapables d'une action véritablement efficace. On le dirait écrit à leur intention ce vers du poète :

Qitœsivit cœlo lucem ingemuilque reperta...

Didon expirante lève les yeux au ciel, y cherche la lumière et souffre de l'avoir trouvée. Eux aussi aspirent au ciel, puisqu'ils ne comprennent le devoir qu'à la manière d'une lettre de change tirée sur Dieu ; eux aussi gémissent d'avoir porté si haut le regard puisque, aussitôt aperçu un coin du ciel ouvert, ils en détournent leurs yeux éblouis. Le christianisme les trouble et le christianisme les tente. Et les voilà qui s'attendrissent par des croyances

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qu'ils n'eurent même point la peine de perdre. L'un veut remplacer un christianime décidément impossible par le culte de l'Idéal. Les rois mages allaient à Jésus sous la conduite de l'astre : ils savaient donc où ils allaient. On ne le saura point, mais on ira. On imitera le héros du dernier drame lyrique représenté en France. Au dernier acte de ce drame, Fervaal saisissant Guichen, sa fiancée morte, monte avec elle vers les hauteurs. Quelles hauteurs l'attirent? Celles des hautes cimes? Celles des mages? Celles du firmament ? Et tandis qu'on se le demande, la toile tombe et l'orchestre se tait. —Un autre renonce au père céleste et quand même il cherche Dieu. Mais c'est en lui qu'il cherche. Il voudrait trouver Dieu au plus profond de l'âme humaine. Et surtout entre le scepticisme et le christianisme il voudrait éviter de choisir. Heureux, n'est-ce pas, les peuples d'islam ! Ils ôtent leurs sandales et la mosquée leur ouvre ses portes. Ce n'est après tout là qu'un léger sacrifice de costume, et qui n'est rien auprès de ce que coûterait aux consciences le droit d'entrée à l'Église.

Que l'on n'entre donc point. Mais que l'on ait alors le courage de ne plus envier ceux qui entrent. La terre est moins vaste que le ciel. Elle est vaste aussi pourtant, trop vaste encore à qui voudrait satisfaire les justes ambitions de l'honnête homme. L'action y est de tous les instants. Elle est donc pressante. Et puis, qui sait? La foi morale à laquelle on aspire est peut-être moins le prix de la réflexion profonde que de la droite conduite. On a beaucoup trop dit que pour agir il fallait croire ; on eût été mieux inspiré d'intervertir l'ordre des termes et de subordonner la croyance à l'action. Si Kant a mieux parlé de la loi morale qu'aucun autre philosophe, c'est qu'il l'a mieux connue l'ayant peut-être plus strictement pratiquée. 11 ne sut qu'après avoir fait. Et comment, si c'est dans

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nos actes que nous mettons le plus de nous-mêmes, nos actes ne s'accompagneraient-ils point d'une clarté à laquelle la pure méditation ne sait pas atteindre ?

Peut-être ce que nous venons de dire est-il un lieu commun. Peut-être, au contraire, avons-nous commis l'imprudence de soulever en finissant l'un des plus obscurs problèmes qui aient jamais tourmenté une conscience d'homme. Si pourtant nous ne nous étions point trompé, s'il était vrai que, dans l'ordre de la morale, il fallût aller non de la croyance à l'action, mais de l'action à la croyance, notre conseil d'ajourner les problèmes de théorie, c'est-à-dire après tout de métaphysique, serait le bon conseil et, qui plus est, un conseil profitable aux spéculations futures. La crise morale d'aujourd'hui est-elle une crise de la pensée? N'est-elle pas, chose infiniment plus grave, une crise de la volonté? Qui sait si les obscurités attribuées par les jeunes générations à la pensée de Kant ne viennent pas d'une cause étrangère à l'ordre de l'esprit? Si par hasard, et la supposition est permise, l'originalité de cette philosophie avait pris sa source moins dans la puissance du génie métaphysique que dans la profondeur singulière du sentiment moral, il nous faudrait reconnaître qu'avant de réfléchir sur les fondements de la conduite, Kant a dû commencer par se regarder agir, et conséquemment par agir. Lui aussi, par l'action, se serait acheminé vers la croyance. Telle fut, nous le savons, la méthode des penseurs de la Grèce ; telle est peut-être l'unique méthode. Et si nous l'avons jugée plus transparente à travers les écrits des anciens que dans les livres des modernes, nous n'aurons point à regretter cette excursion rapide, trop rapide à coup sûr en des pays foulés par une multitude, mais peut-être encore insuffisamment explorés.

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