‹ Morale sociale [microform]Chapitre 6 sur 83 · MORALE SOCIALE — EMILE BOUTROUX · texte numérisé non relu

MORALE SOCIALE — EMILE BOUTROUX

AVANT-PROPOS

Ul

de devoir, de vertu, de fraternité humaine, la même horreur des paradoxes et des sophismes qui, sous prétexte d'habileté et d'impassibilité scientifique, brouillent les notions les plus claires, et dissolvent la volonté.

Ces personnes si différentes se ressemblent singulièrement par leur attitude morale. Et ce n'est pas là un caractère extérieur et négligeable. Quel est, en fait, le ressort principal de la moralité? Est-ce la doctrine? Oui, sans doute; mais avant tout, c'est l'homme. L'enseignement si bien déduit d'un Socrale môme doit la meilleure part de son efficacité pratique à la personne de Socrate. L'action morale s'exerce d'âme à âme.

Il serait bien injuste d'ailleurs de réduire à cette ressemblance d'intention et d'esprit général l'accord de nos conférenciers. Les doctrines, elles aussi, ont plus d'un

point de contact.

C'est d'abord l'affirmation d'un rapport étroit entre la morale individuelle et la morale sociale, la conviction qu'on ne peut à la fois prétendre se suffire et remplir son devoir, mais que la moralité est une part faite aux autres dans notre vie et dans notre être même.

C'est encore l'idée que la morale ne peut demeurer àr

l'état de conception vague et générale, indépendante des

temps et des lieux. La morale, sans doute, a des principes

généraux. Mais, aujourd'hui surtout, ils ne suffisent pas.

Nous voulons savoir quels sont précisément nos devoirs,

au point de civilisation et dans les conditions particulières

où nous nous trouvons. Et, dès lors, sans négliger les

données supérieures de la conscience et de la raison,

nous demanderons à l'histoire, aux sciences de la nature

physique et morale, à l'observation de la société actuelle,

tous les éléments qu'elles peuvent nous fournir pour

donner un corps aux notions morales, conformément à

nos besoins présents.

En particulier, c'est l'idée que, moins que jamais, l'individu peut aujourd'hui s'en remettre à la société ou à ses représentants, du soin d'amener la conservation et le progrès de la culture humaine. L'humanité, aujourd'hui, ce ne sont plus quelques hommes, c'est nous tous. Chacun de nous a sa part très effective de pouvoir et d'influence. Si les individus s'abandonnent, le corps social s'effondre. Chacun de nous doit posséder, au cœur même de sa volonté et de sa conscience, ce principe intérieur d'obéissance au devoir, qui est le caractère moral proprement dit.

C'est enfin la place prépondérante attribuée à l'action. De toutes parts on sent que la morale est une science vaine, si elle ne se traduit pas par des résultats pratiques : éducation du jugement et de la volonté, diminution de l'égoïsme et de la fausse personnalité, progrès de la justice et de la fraternité dans les sociétés humaines. Et l'on ne voit pas seulement dans l'action l'objet de la morale. Elle en est, en quelque manière, le ressort et l'instrument d'élaboration. Comme les hommes ont trouvé les méthodes scientifiques en cherchant les lois de la nature, ainsi c'est en travaillant à la réalisation du bien que nous arrivons peu à peu à le définir. L'être, en toutes choses, précède le connaître, encore que le connaître réagisse sur l'être.

Sur tous ces points, et sur bien d'autres encore, il existe un accord remarquable entre tous nos conférenciers. Et l'absence d'organisation est justement ce qui donne à cet accord tout son prix.

Il serait téméraire toutefois d'affirmer que, devant les points communs, les différences sont négligeables, et ce serait un jeu puéril de ramener toutes ces doctrines à Tunité, par de subtiles interprétations. Sous la forme grave et scientifique naturelle à tous ces auteurs, se lais-

Page 1