MORALE SOCIALE. — EMILE BOUTHOLX
sent deviner sans peine des directions assez divergentes, qui, si on les suivait dans les applications, mèneraient à des conséquences difficilement conciliables.
Qu'est-ce à dire? Ce résultat doit-il être regretté? 11 est très précieux, au contraire. Car, du problème moral qui s'impose visiblement à notre société, Tétat actuel des esprits les plus cultivés est une donnée essentielle. Leur désaccord, en tant qu'il existe, doit être mesuré, et entrer en ligne de compte. Ce n'est pas la connaissance de ce désaccord qui est dangereuse, c'est le parti pris de l'ignorer. Car un tel état d'esprit peut nous porter à prendre nos opinions personnelles pour des vérités acquises et dignes de passer dans la pratique. Une autorité véritable, au contraire, appartiendra aux maximes qui se seront constituées par la collaboration éclairée de toutes les intelligences.
Comment cette collaboration doit-elle s'accomplir, pour avoir de sérieuses chances de succès ?
D'abord, il importe de distinguer, comme deux domaines très différents, l'enseignement proprement dit, surtout l'enseignement élémentaire, et la recherche scientifique. Nul n'élève, nul n'a le droit d'élever des enfants pour soi; non pas même le père. Nous les élevons pour la conservation et le progrès de l'humanité, pour la société et la patrie, pour l'accomplissement des devoirs qui les attendent dans la vie. Il suit de là que nul n'a le droit d'inculquer aux enfants ses convictions même les plus chères, par cette seule raison que ce sont ses convielions : ce serait, sous le couvert de la morale, faire dé- .border sa personnalité au delà de ses limites naturelles. Or, le seul moyen d'être sûr que l'on ne prend pas ses idées propres pour la voix de la raison et de la conscience impersonnelle, c'est de s'en tenir aux maximes reçues parmi les plus honnêtes gens de la société dont on fait partie.
AVANT- PUOPOS V
Ces maximes, sans doute, ne sont pas toujours très précises ou cohérentes. Telles qu'elles sont, si l'on met tous ses soins à les recueillir sous leur forme la plus parfaite et la plus belle, elles représentent l'expérience morale de notre race. C'est cette expérience seule qui peut servir de règle dans l'enseignement que nous donnons à nos enfants. 11 n'appartient pas à l'éducateur d'innover, et de faire sur ses élèves, au profit de ses idées individuelles, l'essai de sa puissance de suggestion. Sa vraie part dans l'enseignement moral, c'est l'exemple et le dévouement.
11 ne faut pas oublier, d'ailleurs, qu'il s'agit de la vie réelle, et non d'une vie imaginaire au sein d'une société idéale. Or, dans le domaine de la réalité, ce ne sont pas seulement les vérités subtiles et controversées, ce sont les plus élémentaires et les plus triviales, qui sont journellement méconnues. U n'est pas besoin d'une grande profondeur d'intelligence, ou d'une science puisée aux sources les plus hautes, pour comprendre que l'alcoolisme est un vice dégradant et funeste. Or, quel service ne rendrait pas à la société le maître qui réussirait à en préserver ses élèves ! Les misères morales des hommes viennent, certes, de grandes causes. Mais elles viennent aussi de la paresse, de l'amour du plaisir, de l'égoïsme, de l'emportement, de la violence, du culte de l'argent, de la vanité, de la jalousie, toutes passions très misérables et sur les dangers desquelles on est facilement d'accord. Est-il sûr que, môme chez les hommes les plus cultivés, la conduite soit régie habituellement par de véritables principes , par des vues rationnelles et philosophiques sur l'orientation qu'il convient de donner à la vie humaine ? Est-ce qu'il ne leur arrive pas, à eux aussi, de se décider, jusque dans les les matières plus graves, sur des motifs très élémentaires,
MOKALE SOCIALE.
EMILE BOUTROLX
de très peu supérieurs à ceux qui gouvernent les esprits bornés ? La politique même, qui est certes une science ou un art très compliqué, est-elle toujours aussi savante et supérieure dans les fins qu'elle poursuit, que dans les moyens qu*elle combine pour y parvenir? N'arrive-t-il pas parfois que le dessein qui provoque le déploiement de tant d'intelligence, qui fait appel à des connaissances si multiples et si minutieuses, qui impose une somme si énorme de travail, d'efforts pénibles et persévérants, qui inspire tant de combinaisons merveilleuses, est, en définitive, si l'on distingue attentivement la fin des moyens, un petit calcul très égoïste et très semblable aux ambition s ou aux jalousies du premier venu? De telles conceptions de la vie et du monde ne sont pas d'une grande profondeur, et il semble bien que la morale du sens commun soit suffisante pour en mesurer la légitimité. Quand l'éducateur aura réussi à affranchir les enfants qui lui sont confiés de tous les vices que condamne la morale vulgaire, alors il sera naturel qu'il cherche dans des théories plus savantes le moyen d'acheminer ses élèves à une perfection plus haute.
Mais il est clair qu'il n'en est nullement de la recherche ' scientifique comme de l'éducation pratique qui s'adresse à de jeunes enfants. Ces maximes mêmes qui, aujourd'hui consacrées par l'expérience des hommes, s'imposent à notre adhésion, sont le fruit d'une réflexion libre et hardie, qui, elle-même, est une grande leçon. Ce qu'ont fait nos devanciers, nous devons le faire à notre tour, et chercher, l'humanité se modifiant sans cesse par quelque endroit, quels problèmes spéciaux se posent actuellement devant nous, et quelles solutions s'accordent le mieux avec notre dignité dliommes. La morale, nous le voyons clairement aujourd'hui, n'est pas et ne sera jamais une science achevée. C'est un certain besoin de l'esprit
''■''»'iHJmmi0ÊÊÊiVm}mt imi >. ■hw^Ij.î.
AVANT- PROPOS
humain, lequel se définit à mesure que nous travaillons à le satisfaire, et provoque de nouvelles recherches, à mesure qu'il se définit.
Peut-on essayer de dire de quelle manière et dans quel sens ces recherches doivent être conduites ?
Une chose est tout d'abord certaine, c'est qu'elles doivent être absolument libres. Rien de plus évident, puisqu'il s'agit d'invention, de création en quelque sorte. La liberté est, en toutes choses, la condition de la production originale.
Ce qui suit de cette remarque, c'est que nous devons nous habituer à voir mettre en question et discuter les principes de la vie pratique , comme se discutent les théories et les hypothèses des sciences de la nature. Le conflit des opinions ne doit pas nous étonner et nous scandaliser d'un côté plus que de l'autre. Les problèmes moraux seraient-ils moins difficiles que les problèmes physiques; et chacun de nous a-t-il à ce point la sagesse en partage, qu'il ait le droit, en ces matières, de taxer de mauvaise foi quiconque ne pense pas comme lui ?
La liberté est, de la recherche de la morale, une condition surtout négative. Peut-on en marquer également quelques conditions d'un caractère plus positif?
Les problèmes moraux, semble-t-il, se présentent en général sous une même forme : celle d'un antagonisme qui trouble la conscience humaine, et qui la met dans un embarras d'autant plus pénible que l'action ne peut pas attendre. C'est un conflit entre différents principes ou aspirations, le plus souvent entre des traditions, des habitudes, des maximes consacrées par le temps, et des besoins ou des désirs de perfectionnement nouveaux. Comment ce conflit doit-il se résoudre? L'expérience montre, ainsi que le raisonnement, qu'il est le plus souvent dangereux ou illusoire, lorsqu'il s'agit de prin-