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CHAPITRE VI

LIMITES DE LA CONSCIENCE ; RELATIVITÉ DE LA CONNAIS- SANCE ET DE LA l'RATIOUE

I. Liniiliilion et relativité de la connaissance du cùté de l'objet et du sujet. — II. Conséquences pratiques de la relativité de la connais-sauce pour les morales empiristes. — III. Conséquences pratiques de la relativité de la connaissance pour les morales rationnelles.

La psychologie de la connaissance fournit à la morale des idces-forces deux jirineipes, l'un positif, l'aulre négatif. Le principe positif, nous l'avons vu^ est la valeur objective et la portée universelle /?0Mr nous de la conscience. Pour nous! Celte restriction nous amène au second principe, qui est négatif et restrictif : relalivUé de toute connaissance proprement dite. Autant il importait tout à l'heure de montrer, comme nous l'avons fait, la valeur universelle de la conscience pour l'être qui a conscience, autant il imi»orte maintenant de rappeler que notre conscience, étant nôtre et n'étant pas le tout, voit nécessairement les choses en relation avec elle-même, selon les conditions de sa propre nature et de son milieu pliysl([ue ou social.

LIMITATION ET RKLATIVITE DK LA CONNAISSAN'CE DU COTE DE LOBJKT I:T IJU SLJET

Du cùté de Vobjel, la connaissunce est limitée par les bornes mêmes qui s'imposent à notre conscionce incomplète et imparfaite. Déplus, elle ofTre un caractère dessentielle relativité; carnon seulement tout objet est relatif à d'autres objets, mais encore et surtout il est relatif au sujet pensant, à la conslilutiou même et à l'optique de sa conscience. Toute reprt'sentatiun d'objet se fait en fonction d'une conscience liée à un organisme ; en dehors de notre représentation ou de celle des animaux, aucune ne nous est donnée (pii échappe à celte condition. Toute connaissance pour nous inunjinrihle du monde extérieur est le fait d'une perception consciente esse esl percipi^, et toute connaissance intérieure est aussi le fait d'une conscience, dont elle est l'action. Il en résulte (pie chacune des perceptions objectives et chacun des états du sujet conscient sont infranchissables pour les êtres qui les ont. Nous, hommes, ne pouvons aller au del.à qu'en concevant pndtlémati- (piemeiit d'autres perce/tlions possibles, d'ailleurs indéterminables, ou encore des états de conscience non percei)tifs, encore plus indéteruiinables, ou entin um^ conscience totale de l'univers, nécessairement hypothéti(pie. (pii serait [dus ou moins onalof,'ue à la conscience que nous avons de nous-mêmes, mais cpii n'aurait ni son obscurité ni ses bornes.

Du côté du sujet, la connaissance cxplicjilive par raisons et conditions, c'est-à-dire la ('(jimaissancc scienlifitpie, a aussi une limite, qui est le sujet conscient lui-mènir. Fn rirrt. si la ('onsciencf <'st absolument certaine de soi et de la reahte à iatpielle elle esl immédiatement liée, si, par là, elle fonde à la lois connaissance

et action, nous allons voir que le sujet conscient n'en reste pas moins inexpliqué, comme tout ce qui est primitif, comme tout ce qui est déjà impliqué en chaque explication et Fournit même les éléments d'explication.

En premier lieu, la conscience est irréductible. I.e creuset de l'analyse ne saurait la rés(judre en éléments plus simples ; aucune synthèse ou combinaison ne saurai! révéler ({uelque loi de composition de la conscience. Puis(iu'elle n'est ni analysable, ni, si on peut ainsi parler, synthétisable, elle échappe h rexplication par le lonl et V'S parties. Elle ('<>{ première poui" la pensée.

De même, elle se dérobe àl'explicalioii par les causes et les elTets. Si, dans les prétendues causes objectives de la conscience, vous placez déjà par avance la conscience, vous présupposez donné ce que vous prétendiez faire sortir d'autre chose. Si, pour expli(|uer la conscience, vous avez recours à des causes et objets qui ne la contiennent nullement, quel jeu de logique ou de mécanique pourra, d'une manière intelligible, faire sortir le conscient de l'absolu inconscient? La conscience est donc bien inexidicable pour la science à tous les points de vue.

C'est en prenant ainsi conscience de ses limites du côté de l'objel et du sujet, en se rendant compte du champ borné de son extension, que la pensée aboutit à l'idée de l'inconnaissable.

CONSEOUENCES PRATIOIES DK LA HELATIVITi: DE LA

co^"^"AIssA^'CE polk les .morales e.mimiustes

Dans le domaine de la pratique comme dans celui de la théorie, l'inconnaissable absolument inconnaissable en soi et pour tout sujet, par cela même transcendant et égal à x, ne peut jouer qu'un rôle tout négatif. Uael

Si MORALE DES IDEES-FORCES

artifice dialectique pourrait tirer une déleruiination quelconque, surtout morale, de ce qui, relativement à notre pensée et à toute pensée possible, à notre conscience et à toute conscience possible, serait par essence absolue indétermination, incapable de se résoudre en objet pour la pensée ?

Aussi les systèmes métaphysiques, ((uand ils visent à des conséquences pratiques, aboutissent-ils tous h rendre l'inconnaissable plus ou moins inmianent, la « cliose en soi » plus ou moins déterminée pour nous. L'inconnaissable immanent qu'ils admettent alors n'est plus que le problème de Vaii-delà de noire conscience, le problème de la conscience lolale et de Texpérience inlryrdle. Cette id('e n'otl're plus une indétermination absolue. Elle est, au lond. celle de l'entier connaissable ou de l'entier consricnl. (|ui, pour notre connaissance emprisonnée en des murailles d'airain, prend la forme de l'inconnaissable.

Une telle idée {)eut avoir une valeur iioiu' l'actirui et est ime force. Elle nous délivre jtralitpiemeni et tlié'oriquement d'une servitude pénible pour toute conscience et toute volonté: la foi en la réalité absolue de ce que nous, hommes, nous connaissons sous le nom de « inatièi'c », la foi en la réalité absolue de l'espace, peutêtre même du temps et de ce que nous nous repn-sentons dans le temps. Certes, une telle idt'C ne nous met nullement face à face avec la réalitc' totale, qu'elle pose, au contraire, comme inqiossible pour nous à atteindre; elle nous laisse donc dans noire condition humaine, avec nos limites, avec nos relations, avec nos ti'nebres. Elle nous permet eependjint de concevoir, avec un idéal d'expérience adéquate, (jui serait ritduition simultam'e de tout l'êti'e et de toutes les i-aisons d'ètrcî, un idéal moral dillV'i'ent de celui du do^'matisme maté'rialiste. (îette dilVérence est assez capitale pour Ii'f^Mtimei-, ilans l'avenir eomme j»ar le passé, la position d'une ri-aliti' débordant noire réalité et le champ .s7//yVc///" de noire conscience, débordant môme

toute la réalité qui peut se prendre aux filets de notre science objective ; elle |>ose, en un mot, l'idée-foree d'un inconnaissable ininianent. Cet inconnaissable est l'aspect humain du connaissable idéal, ou plutôt de la conscience idéale saisissant l'existence en sa totalité.

La limitation invincible de la connaissance du côté <le l'objet contribue à limiter logi(juement l'égoïsme du plaisir ou celui de la puissance, à introduire dans la morale matérialiste de la volupté, comme dans la morale dynamiste de la force et de la vie, un x qui bouleverse tout et renverse toute affirmation catégorique. C'est quel(|ue chose, c'est beaucoup. Le fait que, i»ardelà notre connaissance des objets, il y a le voile d'isis, ignoràton absolument ceciui est derrière, ce seul fait pose déjà une limite au dogmatisme matérialiste : tu n'iras pas plus l(jin ; il remitéche d'affiriner qu"il n'y a partout que mécanisme brut ou dynamisme brut, ([U inlcr-èl, force, volonté de puissance ou vouloir-vivre.

Maintenant quelle conséquence pratique dérive des limites de notre C(jnnaissance du côté du sujet ? — Nous nous ignorons dans notre nature et dans nus origines; donc notre existence, n étant pas explicable de soi, na pas en soi sa raison d'être, ni, par cela même, scientifiquement et pratiquement, sa signification et sa portée. Quand nous arrivons à comprendre cette vérité (tout homme y arrive par la réflexion sur soi], nous voyons du même coup que notre existence ne peut avoir raisonnablement en soi son unirpie objet, son unique ///2, s(jn uni(iue rèfjle. La considération <le causalité entraine une considération de finalité on harmonie avec elle-même ; la considi-ration de linalité, à son tour, entraine une idée pratique de loi ('gaiement conforme. .V ce point de vue encore, le matérialisme reçoit une limitation scientifique et philosophique. Des ipi'il veut s'élever au rang de doctrine certaine et poser la vie sensitive en lin absolue, il (h'passe les limites de la science. De même pour l'hédonisme, (jui est lié au matérialisme. C'est un fait que nous ignorons et les causes

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profoiules ot la nature ossoiUiellc du plaisir. Ce fait nou^ empêche d'éri^'crle plaisir en /in ultime et uniijue iWnw volonté qui, précisément, ne saurait rien admettre comme tin ultime sans en eonnaitre Tessenee et la cause. De là déi'ive, en dernière analyse, l'impossibilité d'une complète satisfaction de la seule sensibilité, parce que cette satisfaction envclojtpci'ait une complète satisfaction de riiitelligence, laquelle se trouve inqjossible. lieu est de nicme pour la satisfaction de la volonté : ne restet-il jtas toujours, au i)oint de vue de la science, un |»oinl d'interrogation attaclu' à la nature du vouloir et à son mode intime d'action eflicace, que nous ignorons d'une ignorance invincible? Si donc la morale liéd.tniste ne peut rendre diaphanes à la science ni le jilaisii'. ni l'inlelligence, ni l'activité volontaire, ni leurs rapports, ni la eie même, où ils se réalisent, comment ne demeurerait-elle pas un système hypothétique, au lieu de constituer, comme elle le pn'tend. une êllii'/ue rraiment positive']

On en peut dire autant des morales utilitaires, (pii se ramènent à Ihédonisnie. I/int(''rèl n'étant qu'une combinaison d'éléments de satisfaction vitale, sensible, intellectuelle et volontaire, il tondie lui-même sous la loi de relativité et de doute insoluble.

Entin, le même jugement s'applique au.\ morales qui ont voulu appuyer sur l'idée de puissance toute l'échelle des valeurs. Savons-nous, en dt'linitive, ce (pi'est la « puissance », ce qui en fait le fond, ce (pii (létermine les rapports essentiels de puissance, ce <pii consliliH' la " volonté de puissance »? lue telle connaissance supposerait que nous jivons approfondi le passage du possible à ractuel, la nature de la causalité et, en jtarticidier. celle de la causalib' voloidaire, jiinsi que son uiode deflicacitt', immanente ou transitive.

(concluons que. si nous ne savons [)as i|uel est le fond ullime ilu bien, nous savons pourtaid (pu' le pbiisir. l'iidcrèl sensible et la puissance >onl trois biens d'essence toute relative, qui ne coidienncnt rien d'absolu,

aucune réalité fondamentale ou essentielle : « Ces trois choses ne sauraient donc fournira un être intelligent ni le dernier mot, ni le secret linal de l'existence. Non seulement on a le droit de dire : « N'agis pas comme si tu savaifi que le jtlaisir, rintcrèt, la force et le vouloirvivre sont quel([ue chose d'absolu » ; mais on doit dire : <( Agis sous cette idée que le plaisir, l'intérêt, la force, la vie même sont quelque chose de relatif et de subordonné à Ten semble. »

CONSEQUENCES PRATIQUES DE LA RELATIVITE DE LA CONNAISSANCE POUR LES MORALES RATIONNELLES

La limitation invincible de la connaissance ne limite pas seulement toute morale enq)irique de plaisir, d'intérêt ou de puissance ; elle limite aussi et la morale du bien et celle du devoir ou de l'impératif catégorique.

D'abord, toutes nos idées de ce qu'on appelle le bien ne peuvent être qu'imparfaites et relatives. Le bien en soi se résout, au iioint de vue immanent de l'exiM-rience, en bien pour nous et pour tous les êtres constitués l)lus ou moins comme nous, c'est-à-dire ayant vie, sensibilité, intelligence, volonté. Nous ne com|trenons même pas ce que pourrait êlrc un bien absolument en soi, abstraction faite de tout objet externe saisi l>ar un sujet intelligent, sentant et voulant, comme de tout état interne de conscience saisi par ce sujet. Le bien est à la fois un objet d'expérience et un état subjectif de conscience ; siq)primez toute conscience, ce qui restera, s'il reste quehpie chose, ne pourra {)as plus être appelé bon que mauvais ou indiflérent. C'est pourquoi le souverain idéal, relatif à notre conscience et à notre expérience, est attecté

du mémo point d'iiiterrogal ion sur l'au-delà qui affecte notre expérience imparfaite et notre connaissance inadéquate au réel. Invincible est le doute sur l'absolue valeur (lu souverain bien universel, du souverain ])ien individuel, sur le rapport des deux, sur la possibilité d'une conciliation parfaite entre le bien universel vi le bien individuel. Je ne sais pas si, en définitive, le dévouement et Tamour sont supérieurs e/2 /"a// à l'égoïsmc, car je ne sais pas si, dans le monde réel, l'amour n'est pas finaliMncnt dupe de soi.

Passons à la morale du devoir. Non moins (|ut' celle (In bien, elle subit le contre-coup de la relativité des connaissances. L'idée de devoir absolu ou d'iuqK'ratif caléjAOrique implique une « Uaison » (|ui se pose sinon théoriquement, (hi moins pratiquement, comme (piel(|ue cliose d'ultinu' et de définitif. Nous avons prouvi' ailleiu's (1) (jue la position pratique, pour être vraiment cntéfjoi'ifjiie, réclame une position théoi'i(|ue confonne à elle-même. Boruons-uous (Mi ce moment à une sinq)le i-emarque. Si je ne peux r(H'Oi)naître qu'une valeiu' l'elative et problématifpie à la « Raison » lorS(pi'elle me parle de vraies causes au-dessus du flux réglé des plM-mimènes, >ie vraies substances et iVincondilionnel au-dessus des modes ou conditions empiri(pM^s, d'être absolu et /inr/'nil ayant en soi sa raison (Têtre. etc., en un mol d'idéal réalisé au cœur des choses ; si, dis-je, foutes ces notions m'apparaissenl coumie i>ouvaid être un simple r('sullat de ma structure inleHectuelle et (■ér(''brale, coumient inclinerais-je la tête sans ai'rit're-pensée devant cette Uaison problémati(pie, di's qu'elle îue commandera ou paraîtra me eouunander d'a/y//* connue si toutes ses idées, lhcori(pM'menl mises en suspieion, étaient prali(|uemeid indubitables, eomine si son cnu\mandemenl avait nue valeui' absoliunenl objeetisc ? Il y a là une antinomie où nous avons vu Kaiil se (b'-lcillic.

(\) I^ Moralisme de hanl cl l a moral in me contemporain.

Le caractère limité et relatif de la connaissance humaine limite donc intellecluellenient et la morale du bien et la morale du devoir, comme il limite celle de Tintérét. Certes, toute étliique désintéressée garde, au point de vue de rintelligence, de la sensibilité intello.'tuelle et de ce qu'on pourrait appcder la volonté intellectuelle, une valeur infiniment sui>érieiire à celle de Téthique égoïste; mais, (jnelque supérieure que soit cette valeur comme idéal, elle demeure, en tant que valeur réelle, atfeetée de réternel point (Pinterrogation sur Tobjeclivité de nos représentations humaines. H y là \}\ï problème impossible à résoudre comme il est iinpossibh^ à supprimer.

D'après ce qui précède, si le principe négatif et limitatif de la relativité des connaissances était rigoureusement seul, il n'engendrerait ([u'uiie morale de doute, de neutralité, d'abstinence métapliysiipie. De ce que le connaissable pour nous n'est pas tout le réel, il n'y aurait, au point de vue prati(|ue, qu'une conséquence à tirer : tout ce qui est connaissable pour nous, comme objet de détermination volontaire, n'est pas adéquat à la réalité totale et ultime.

Aussi, pour notre part, n'avons-nous jamais présenté seul le prineipe limitatif des connaissances. Soit dans Ifi Crilique des syslèmes de morale contemporains, soit dans Vidée moderne du droit, nous l'avons toujours combiné avec les données positives sur la constitution de la conscience, dont nous réservions l'étude approfondie |)Our un travail ultérieur sur les fondements de la morale.

Nous n'admettons donc pas, comme on nous l'a fait dire, que le respect moral se mesure uniquement à notre ignorance m<'lapliysi(pu> du fond des êtres. Il est bien clair que l'inconnu peut être respectable, mais non pas nnicjuement à titre d'inconnu. Nous avons soutenu et maintes fois répété que le resjtect moral est en raison composée: I" de nos connaissances siu' le degré de personnalité des êtres; 2" des limites de nos connaissances.

lOQ MORALE DES IDEES-FORCES

C'est donc à la fois le connu et rinconnii qui déterminent ici noire altitude mentale. Avant tout, il tant que nous connaissions quel<iue clutse de nous-mêmes et des autres pour pouvoir nous respecter et respecter autrui. Ce(iue nous connaissons, c'est d'abord la sensibilité, comme pouvoir de jouir et de soullrir : de l<à une sympatliienaiurelle pour tout ce qui jouit ou soutfre. Puis c'est l'intelligence, plus ou moins dévelopj)ée, mais partout de même nature et, dans de bonnes conditions, capable de concevoir l'universel, — ce <pii IVmde notre union intellectuelle avec tout ce (pu pense, se pense et pense l'univers. Entin c'est la volonté, conçue d'abord cimime volonté de l'être et de la vie, de la « puissance » même, si l'on veut, puis comme volonté capable de vouloir Tôtre universel et la société universelle.Telles sont les données de notre conscience j)ropre. (pie nous étendons à autrui. Ce sont là, nous l'avons montré plus haut, les éléments positifs du respect.

Mais il y a aussi un ébmient (Vin/inilé, pnjvenanl de ce (|ue notre science ne saurait épuiser ni la nature île la sensibilité, ni celle de rintelligence, ni celle de la volonté et de la vie : ces trois fouctifuis essentielles de l'être conscient comme sujet ne sont-elles |)as les limites mêmes de toute C(mnaissanced'o/*y't'/s ? Le sentiuu^ul de (lii/nilê, que nous avons reconnu inht'reut à la eonscience, est augmenté encore par cette inlinilê don! nous constatons en nous la présence intime. Nous ne pouvons nous épuiser nous-mêmes, loucher le loud de notic conscienci': nous souuues toujoiu's pour nous plus cpie nous ne pouvons concevoir. Notre conscience claire et analytique sent rpTelIe n'est |>as ach'qiujte à la vie (dtseure et syidh(''li(jue : celle-ci n'est pas non plus adéquate au tout. Nous plongeons dans im océan de léalité iFilinimenl graiule dont nous ne saisissons en nous (priuïc goutte iulinimeid petite. C'est cependant nous(pii concevons cet océ'an : la n'alilc' universelle est une idé-o de notre conscience. Si nous-mêmes,;! nos pnqtres yeux, nous sommes plus grands que tout cecpie nous pouvons

clairement apercevoir, les autres hommes enveloppent aussi plus que nous ne pouvons saisir. Comme Tinlinité, ici, porte sur la vie mentale ou consciente, non plus seulement sur la quantité extensive, protensive ou intensive de choses mécaniquement conçues dans l'espace et dans le temps, on conç-oit que ce sentiment diiilinité prenne la forme de valeur infinie, supérieure à toute valeur finie, c'est-à-dire de dignité morale. Le caractère sacré de l'homme, homo res nacra homini. en est la conséquence. La critique philosophique confirme ici le sentiment religieux sur « liuviolabilité des choses saintes ».

C'est, on le voit, en tant qu'infini que l'inconnaissable relatif à nous, c'est-à-dire la réalité en son tout au-delà de nous et même au fond de nous, échapi)e à notre connaissance et apporte une limite aux sentiments que provoquent les choses connues. 11 ne s'agit [)lus alors d'un inconnaissable absolu et transcendant ; il s'agit de l'existence immanente qui nous traverse, nous engloutit et, étant sans fin, échappe à notre expérience toujours finie. C'est, dans tout être eonsrienl. moi ou autrui, cette infinité inconnaissable pour nous qui, jointe à ce que nous connaissons de qualités et de bien dans cet être, porte au plus haut degré le sentiment moral du respect. Ce sentiment est ainsi analogue au sentiment esthétique du sublime. Le progrès dans la scienc<' positive est simultanément un progrès dans la conscience des limites toujours reculées, toujours infranchissables de la science même. Celle-ci envelopjx', à la fois attirante et écrasante, l'immensité de l'inconnaissable; delà sa sublimité. « La nuit, a dit Victor Hugo, c'est l'état propre et normal de la création spéciale dont nous faisons partie ; le jour, bref dans la durée comme dans res|)ace, n'est qu'une |»roximilé d'étoiles. » 11 en est du moral comme du physique : la nui! de l'ignorance est notre état normal, mais il y a en nous un point brillant, notre conscience, et d'autres points qui sont des foyers de lumière comme le nôtre. Le monde moral

est sublime par sos ténèbres et par ses elartés. Fidèle Jiis(|iran bout au point de vue vraiuu'id et sineèrcuuMil e.\{tériuKMital, nous substituerons [»his loin un /ler.^iifisif problémaliqiie à i impératif catêfjoric/ue de Kant il); mais lui persuasif n'est i>as un simple dubitatif: pour l'établir, il l'aul toujoui's en venir à autre chose que la simple eonsidératiou des limites de la eonnaissanee. Uéduise/ l'homme à la piu'(> ignoi'ance, il n'y a plus d'idéal pcrsuasit" ; réduisez-le à son savoir positif et objeetit", il n'y a plus d'autre moralité que la technique individuelle et sociale. Agir morah*ment, c'est agir d'une manière adéquate à ce (pie nous savons le plus certaineinerd de nous etd'autrui, comme à ce que nous ignorons le plus cerlainement: la moi'ale repose et sur rinsulTisance de nos connaissances objectives, et sur la possibilili' de les étendre indidiniment, et sur l'impossibilité de les égaler à l'iidiin dn réel. Agir moralement, c'est supposer (pi'il peul el doil exister un monde pour nous inconnu, mais inlelligible en lui-même, où le moral comme tout le reste liouve sa dernière raison d'être, /gnorabinius, sperabimus : nous avons jadis résunu' dans ces deux mots l'atlilmle de l'esprit devant le monde matériel des objets et devaid le monde mental des sujets : l'ignorance niiiintiendra toujours poiu" rii(uni:ie une limite, (pi'il pourra reporter plus loin : l'espérance lui pei'mettra toujours, par uni' sorte de vitesse accpùse, de tVanchii' la liniile par la pensiT cl par raeliiui.

Kn l'ésunn''. la nn)rale des idc'es-lorces a pour but de (h'gager et de détei-miner l'idi'c C(unplèlede la ronsience, de son iruliridualité et de sa portée unii'erselle, en la joignant aux idées : T'des (dats ou actes snbjectils (pu» saisit positivement la science de l'esprit, '2" des rapports eidre les (d»jels «pie saisit positivement la science (h' la natui'e, ."V" des limites inl'ran(diis>ables de toute

(1) Noir le livre U-oisième : fiappori du «ujel à l'ohjel.

scionco. L'ensemble do ces idées-forces n'a qu'à se tradiiii'o d'iint^ façon intégrale dans nos actes pour constiluer le règne de la moralité. C'est d'abord un règne de justice, fondé sur le respect mutuel de la dignité humaine, puis un règne de fraternité, dont raehèvement serait la solidarité consciente et volontaire de tous les êtres. Le principe de \?l relativité de notre science n'impose aux mobiles scMisibles et purement vitaux qu'une limite négative; le principe de la conscience de soi enveloppant ridée d'autrni leur impose une loi positive : seul il constitue, au-dessus d'eux, un motif d'ordre intellectuel. De cette manière, nous ne constituons {»as seulement une morale de la vie intensive et expaiisive, dont l'idéal aurait encore de l'ambiguïté et permettrait deux directions rivales, celle de Guyauet celle de Nietzsche : nous constituons une morale de la conscience intensive et expansive, intensive par la réflexion croissante sur soi, expansive par la considération croissante d'autrui. L'idéal n'a plus rien d'ambigu, étant la sociéti' universelle des consciences.

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