I:\1M.1CATI0N DE L INlEfiliT l'UIS A L LNI\ KP.SKL IM
l'ion, pas plus celle iruiie bille qui ou pousse une autre que colle (l'iiue repi'éseulalioa<iui en anÙMie une autre ou suscite un sontiiueut. Ace compte, ce n'est pas sou lement rintérèt pris à la moralité que nous ne comprenons point en son fond intime, on son modo dactionle plus secret ; c'est tout intérêt, <piel qu'il soit, c'est même tout fait extérieur ou intérieur. 11 n'en est pas moins vrai «(ue nous pouvons constater des séquences scientili(i.ios ; nous pouvons mémo, dans les aetes intellectuels et volontaires de la conscience, reconnaître quelque chose de i)lus réel et de plus actif que dans les états |>ureinent sensoriels et dans les choses extérieures. N'est-ce pas en nous, après lout, que nous puisons l'idée d'activité et de causalité proprement elTiciento? Il est donc [JOrmis, au moraliste, d'établir des lois sciontillquos pour expliquer autant qu'on peut oxpliiiuer (pioNpic chose) l'intérêt {U'is à la moralité.
Psycholoti'iquomenI, on comprend fort bien la possibilité dune action de l'idée inorale sur le sentiment. N'est-ce pas une loi de psychologie qu'une Joie est immanente à l'exercice de toutes nos opérations intellectuelles ? La plus haute de ces opérations, celle qui rend possibles toutes les autres et les élève à leur degré sui)»''rieur, celle qui engendre la science et, avec la science, ly puissance sur la nature ou sur nous-mêmes, celle enlin qui engendre la philoso{)hio comme com[)lément de ja science, c'est ce qu'on est convenu d'appeler la « raison ->. Il est donc inévitable <pie toute idée de la raison soit une idée-joie et, par cela même, une idée-force. L'intérêt pris à l'universel trouve ainsi une t»romière ex[)licati(jn, toute i»syeliologi(iue, dans la satisfaction attachée à l'exercice le plus haut, à l'acfe <\i' l'intolligence. Kt comme il ne s'agit pas seulement de contemj>laiion, mais d'action, l'acte de l'intelligence devient celui de la volonté et de l'amour ; il est donc la vie mentale h son Kiimmnm d'intensité et d'expansion.
KXIM.ICATION VM\ U:> CAItACl EIŒS DE LOItJKT
Passons maintenant du sujet à l'objet. .Nous aurons à MOUS demander s'il est vrai (lue l'objet soil i>ni'ement formel et eependant nous i^d'^rcsse. On se rappelle l'aflirmalicm paradoxale tie Kant : — l.a It'j^islalion universelle doit et peut a^ir sur notre seidimeni par elle seule, quoique ce lait soit impossible à comprendre, impossible même à eonstalei', et (pie peut-être il ne se soil jamais produit dans l'expérienee; car qui sait si jamais homme a observé la loi [)ar pure soumission à la loi comme telle? Kant s'imajjjine ainsi (pie la forme de l'universel peut nous intéresser d'un intérêt jni/'. Selon nous, à l'universalité loiïiipie ou môtapliysi(pie d'une maxime ne s'attachera aucun sentiment moral, tant «pie nous ne concevrons pas l'universalité de quelque bien qui remplisse le cadre de la loi. Dans le <■ champ de l'expérience », mtus ne nous intéressons jamais à d(-. simples formes, mais toujours à dos conlenii!<.s.()'\[ dénature objective, soit de nature subjective et psychitjue. Lorsque nous paraissons prendre intérêt à la terme même, c'est en raison de ce (pienous plaeons comme possihle (»u réel à rinlé-rieur. Quant au " nouméne •■, si! ne nous apparaissait pas tout au moins comme ponranl t'Ire bon, eoimiie une n'alité ineoiiiiiie qui j te ni r[ iloil être su/iériciire aux ap|iarences coii nues, si nous ne le concevions que c<»mnie une sorte d'indillé'renle matière, abîme ylacé duii Pnil serait soiji aveii^di'meid, nous n't'qiroiiverions à mtw ej^Mi-d ni respect, ni amour, ni intt'rêt quelconque, sinon peut-être un sentiment néj^'alif, une t<'rreur non reliffieii.se et non morale. \a\ \;\\r\\y rèt/tilalrire est ins('|i;ir;iblede la valeur
EXPLICATION DK L INTKRKT IMUS A L IMVKRSEL 1S3
des sujets el objets qu'elle règle, Par elle-même, elle n'a pas plus de valeur morale que rarilhmrtique qui compte des choses : ces choses sont-elles des maux, le bon compte ([ue Ton en t'ait n'en change i>as la nature et la rend plus visible ; sont-elles des biens, ce n'est pas l'action de les conipter qui les constitue bons. La généralisation ne modifie pas ce qu'on généralise, pas plus que la ditîérenciation ne modifie ce qu'on différencie. La possibilité même d'universaliser ne confère à l'objet, par elle siMde, ([ue la qualiti' d'objet universalisable: il reste toujours à montrer que ce (jui est ainsi universalisable est une fin bonne, dont l'universalité n'est nniveisellement bonne (pie parce (ju'elle est l'universalité d'un bien.
A y regarder de |»his près, l'universalité morale n'a d'intérêt (pie comme expression ô'niiirai el de /o//.«^,que par son intérieur en (iuel(|ue sorte altruiste, qui, en dernière analyse, est notre moi projeté dans les autres, notre conscience indéfiniment iniiltii>liée au sein de la sociét(''. Examinez bien ce qui vous arrête devant une méchante action, et vous verrez que ce n'est jamais la seule /'orme: c'est toujours la considération duu tort posilir, d'un mal déterminable fait à quel- ({u'un. Lniversalisé par la pensée, ce mal accroît pour ainsi dire son fond et sa forme de foute l'inlinilé de l'universel, mais sans cesser d'impliquer des sujets vivants et même sentants. Le jour où toute vie, toute activif('' ef toute sensibilité disparaîtraient de l'univers, quelipie iiniversel (pie fût encore ce (pii resterait, — s'il restait (piet(|ue chose en ce grand trou — . nous y demeurerions indifférents, on nous n'y prendrions qu'un intérêt logi(pie et métaphysirpie, comme celui ([ue nous ins{)ire runiversalité de l'espace et du t(Miips (^1.
En fait, la forme est d(''jà elle-même un contenu
(1) Si l'iinivoiv^jtlisation des maximes esl insuflisanle. à elle seule, pour propof-er une fin el donner le Ijranle ù la volonté, ce n'est pas ii dire qu'on doive méconnailie la valeur el la nécessité de celle universalisation, une fois la fin donnée el le Itien déterminé, pour
liil MORALE UES IDEES-FORCES
OU, si roii veut, un contenani uiHvorsL'l, puisqu'elle exprime, d'une part, la réalité de l'être universel en voie de développement, d'autre part l'idéal de la oonscience universelle comme ternie de ee développement. Dès lors, l'intérêt dernier qui lui appartient est celui qui s'attache non seulement à l'hamanité entière, mais encore à Tunivers et à son unité, soit actuelle, soit possible. Cet intérêt, aux yeux de la science, est nature/, puis(pie le système dont nous sommes solidaires doit naturellement produire en nous, dès qu'il est conçu par notre intelligence, une tendance qui correspond au tout et non plus seulement à nous seuls. En même temps, aux yeux de la science, cet intérêt est moral, puisqu'il est le plus liant qu'un être intelligent puisse concevoir, sentir et prélerer volontairement. A qui aime tous les hommes dans rinimaiiité, tous les êtres dans l'être, que voulez-vous demander de plus ? Vous avez ici coïncidence de la forme et du contenu. Une pensée capable de concevoir l'univers et, en particulier, l'universalité des consciences, dont l'humanité nous ollre une première réalisation, ne pourra jamais demeurer absolument indillerente à cette id(''e : il se produira toujours un senlimenl et une inclinalion de la volonté dans le même sens. Cette inclination pourra être contrariée par régoïsme ; mais, là où l'égi/isme sera suppi'iuK' ou réprimé, elle l'eparailra toujours, comme un olijet léger cpi'on cesse de maintenir sous l'eau remonte à la surface.
réijler l'ur^at^o de ro hicii ot ilis<i[tlinrr los moyens on vue de la lin. C'est le forni.ilisMic lliéurique «le Kaiil niii »>sl in.niniissilile ; ce ii'esl pas la rètjle pralitiue de l'universalisation.
EXPLICATION ni-: L INTKRirr PRIS A L LNIVERSICL 185
INTKfiKT Artr.IllTKCTOMOl E ET SPECULATIF DE L INTELLIGENCE
Dans \v sentiment moral, outre les éléments ([iii précèdent et qui constituent l'intérêt pratique, il faut encore faire une part à Tintérét spéculatif de 'a raison, (pii ne contribue pas peu à expliquer l'action de l'idée sur la sensibilité et la volonté. On sait que Kant a non seulement distingué, mais séparé finli'rèt si>éculatif de Tintérêt pratique. Il nie obstinément, par exemple, qu'il y ait un intérêt spéculatif à admettre, comme fondement de la possibilité de Tidéal, une réalit(' supérieure à ce monde visible qu'on nomme la nature; il prétend qu'il n'y a là qu'un intérêt tout pratique et moral (t). C'est ce que nous ne saurions concéder. La ftcienre de la nature, pour se constituer et se développer comme connaissance positive des phénomènes sensibles et de leurs lois, n'a sans doute aucun besoin de faire intervenir en son propre sein une " réalité intelligible » ; mais Kant n"a-t-il pas montré le caractère limité et insuffisant de toute science phénoménale du monde, non seulement au point de vue prati(pie et moral, mais encore au point de vue intellectuel et philosophi(iue ? Dès lors, étant donnée notre constitution avec ses lois, peut-être avec ses illusions essentielles, il y a un intérêt spéculatif à concevoir, soit comme possible, soit comme réelle, une condition inconditionnelle de la série des conditions phénoménales. Kant lui-même admet des « choses en soi » ; pounjuoi ? D'ailleurs, dans sa Critirjne de la fiaison pure (2i, il reconnaît que la raison a un intérêt arrhiledonif/ue qui l'engage à faire de toutes ses connaissances un système et, pour cela, à les unilier au moyen de l'idée d'inconditionnel ; or un tel intérêt est
fl) Haison pure, Ir. Barni, p. %.
2) Tp. Barni, p. 86.
18i; MUl'.ALl-: l)i:s llJliliS-KOlU'.KS
nianifeslement spcciihilif et do luiliire |)liil()Soplii(iuo. ^liilgrécola, Kaiit soatieiil ensuite (|iie la raison, sans nn intérêt />/v///V///t^ elni(3ral. sans la considération de \'oclion, serait rédnite à un état d'oscillation perpétuelle; elle ne verrait aucun molifet n'aurait aucun mobile pour adinellre l'unité londamentale iilutôt ipie la pluralilt' de rétr(\ la liltcrté plutôt que la né-cessit»', l'absolu pliiir»! que l'universelle relativité, la nécessite [)lul<'>l que la contingence, etc. Que devient alors l'inlérél (irchilccb nique précédemment admis ?
Un des plus intimes fondements de la uKiralité, selon nous, c'est précisément celle disposition seienlilique et pliilosoi)liique qui caractérise riiomme: sens de l'unité, asi^iration k la synthèse totale, réduction de toutes les lormes et de tous les êtres à un ceidre plus ou moins précis, soit force primordiale, soit volonté i)rimitive, soit pensée universelle. On ajustement cité comme i»reuve de notre instinct pliilosop!ii(|ue la forniatiiui du langage : liiéi'archie des mots rei)résentanl la hiérarchie des idées (pii s'enveloppent, catégories intellectuelles et même ■ catégories verbales », qui impli(pienl, elles aussi, la tendance à l'unité. C'est l'architecloniipie de rinlelligence. Dans la société comme en soi-nh''me, l'homme conçoit et veut l'unité : son sens philosophiipu' est cho(pu' j»ar toute conduite (pii tend à la dissolution et cà la ruine de l'ensemble, à la réalisation du désordre, de la nuiltiplicité sans loi et sans ri'gle. Cet intérêt architectonique de la raison, cpiand il s"appli(|ue au monde des qualili's, des biens, des valeui's, la pousse à la conception d'un idéal de perfection suprême, idéal qui, parmi ses caractères, C(Miti(Mil l'universalité. Comment ne prendrions-nous aucun intérêt à ce lyite exemplaire d'e.xistence universelle et de conscience universidle'.M! est inqiossiltle de ne pas vouhtir exister et vivre universelleuM'id, au nu)ins par la peiis('e, de ne pas commencer en soit par l;i pensée même \\\n\ vie universelle ; or. nous avons vu que celte vie commencée jiar rinlelligeucc tend, siuis la loi des id«''es-l'(U'ces,
EXPLICATION DK I. INTKl'.KT PP.IS A L INIVEPSEL ]87
à s'achever dans le seiUiment et dans la volonté réflccbie. C/est celte irrésistible tendance qui, par i'ap{)orl aux mobiles sensibles, prend la forme du mobile moral. SousTintérèl pratique du devoir se révèle ainsi, au point de vue de la science et de la philosophie, un intérêt spéculatif. L'intérêt de la science est la conformité des actions individuelles el sociales aux vraies lois du monde el de son évolution ; l'intérêt de la philosophie est la satisfaction de l'inlelligence iiar une idée (|ui exprime, conforinéinenl à noire constitution intellectuelle, le l'ondeuient dernier des actions morales el leur rapport au fondement ultime de lêlre.
Ce n'est pas tout. En étudiant la morale esthétique, nous verrons que rintéiét pris au bien s'explique aussi en grande partie par rintérét pris au beau : l'idée du bien universel, dans son contraste avec notre bien égoïste, ne peut i>as ne pas produire le sentiment du sublime, si voisin, comme nous l'avons déjà remanjué, du sentiment moral de respect.
S'il en est ainsi, loin d'être « inexplicable ". l'intérêt pris à l'idéal suprême est i)armi les ctioses les plus explicables pour notre humaine intelligence, })uisqu'il vient de l'intérêt profond et vital pris à la valeur de la pensée, du sentiment, du désir. Pour la morale des idées-forces, l'instinct moral est un besoin à la fois spéculatif el iiratiipie de tout notre être intérieur. Essentiel à la constitution même de la conscience, du sentiment et du vouloir, il n'est pas seulement, comme le croient les partisans de l'emi»irisme darwinien et évolutionnisle, une « survivance alavisli(|ue de la période primitive de notre race ». Ces grands mots, prétendus scieiUilîques, cachent le man(|ue de loule idée. Poui" expli(pnM', au j)oint de vue de l'expérience, le senliment de nécessité interne (pii appartient ii l'intérél moral, la philosophie des idé-es-forces n'a jias besoin d'invoquer la longue contrainte des nécessités sociales enregistrées peu à [M'ii dans le cerveau des civilisés. Selon
cette pliilosophie, le signe nécessaire de notre liumanité est la conscience de soi, qui enveloppe un élément objectif universel et tend elle-même à la conscience universelle ; si donc notre amour de noire être devient naturellement amour de tous les êtres et do tout Têtre, c'est parce que notre pensée conçoit naturellement tous et tout. Le sentiment moral est ainsi ancré au tond même de riiomme; immanent.il résulte de notre nature humaine et, en un sens, plus (priiumaine, puisque nous dépassons riiumanité i)ar la i)ensée. Concevant Tunivers et en cliercliant les lois su|)érieui'('s, nous essayons, sous Tempire de ces idées-forces, de marqiu'r à révolution du monde un but univeisel qui est notre iîut. Telle est la plus haute signillcalion de la moi'alilé.
CHAPITRK II
IMPÎ:RATIF CATÉGORigUE, ou SUPRÊME PERSUASIF?
. Le dovoii' ne poul-il ï?(' déduiie ? Il est bon que le bien soil. Happorlïs entre vouloir et de\oii' ; je dois et je veux. — II. Le j)ersiui:iif suprême. — 111. Rapports entre pouvoir et devoir. — IV. Le devoir est-il calégoriciue et apodicticpie ? Le dogmatisme moraliste. — V. .\nomie et autonomie.
i.i: i)i:voiiî m: l'ELT-iL se déduire. — rapports entre vouloir