‹ Morales des idées-forcesChapitre 77 sur 150 · CONSEQUENCES RELATIVES A LA VRAIE NATURE HUMAINE · texte numérisé non relu

CONSEQUENCES RELATIVES A LA VRAIE NATURE HUMAINE

La doctrine synllu'ti(|tie que nous venons d'exposer, sur la jin indivisibleinent personnelle et sociale, va nous permettre de déterminer le vrai sens de la nature liiimaine, de la perfeclion humaine, de la vdlenr humaine, de la (litjniié humaine, du progrès humain.

En premier lieu, la considération de la vraie nature d'un être et celle de sa vraie fin coïncident pour la science, comme l'a montré Âristote, parce que la/ia/are d'un être est dans sa fonction et que sa Ibnction dépend de sa fin. Aussi est-ce par des rapports, comme l'a soutenu Hegel, que doit se délinir scientili- (piemcnt la nature d'un être, au lieu de constituer (|uelque chose d'absolu. Seulement, ajouterons-nous, il ne faut pas se contenter de poser des rapports extrin-

210 MORALE DES IDEES-FOltCES

sèques entre des volontés (lemourafit isolées ('liariincni soi. Ce qui fait, à nos veux, et ICssoncc intelli;/ihlt' el la réalité actuelle de clia(|iie volonlé, ce sont ses ra/t/jorls avec les autres volontés, avec la soc/é/t' entière, lac|uelle l'ait partie, en (iiielqne sorl(% de sa pi'opi'e dc/inilion. Dans un éti'e vivant, un organe ne se consliliu» cl ne se déllnit (|'ie par ses relations avec l'organisme : dans la société, qui, nous l'avons vu, est liypcrorganicinc, chaque organe est lui-nic'ine un organisme ; mais ccl organisme n'en est pas moins défini par les relations de tous les oi'ganismes entre eux, relations telles «pTils se prennent les uns les autres pour lins. Le Itlen de chacun est alors, comme nous l'avons établi plus haut, non plus seulement aidé et assuré, mais conslifuc |>ai' le bien même de tous [\).

CONSEyLi:.NCES HKLATIVKS \ I.A l'KIU- KCTIO.N IILMAIM;

L'examen scicnlirKpuMlc lanalnre et de la tin ahoulil à l'idéal de la /lerfeclion. Nous avons soutenu il y a déjà longtem|>s. en étudiant la philoso|ihie platonicienne. (\\\o la i)erreclion d'un être impliipie celh» des autres éti'cs avec les(|uels il est en relation (2 . La synthèse intégrale est la loi suprême de la volonté comme elle est la loi suprême de la pensée; ridc-e-force de |»ei'reclion exprime celli' loi. C'est par leni's limitations <pn> les liommes s'ojiposent les uns aux auli'cs. fiou p;i!' leur " essence ■■ humaine, comme dirait Platon ; c'est aussi par leurs limitations que l'individu et la soeieti' s'(q>posent. La science moderne demeurera donc lidéle à la pensée platonicienne si elle se reim-sente la perl'eelion

(1) Voir noire Science soritile contemporaine cl. «I.ins rioln- Mtiiivemenl poxilii'ixle, les rhapitrcs sur la " concoplion socioloijii|iic (lu inontlc ».

(2) Voir la concluiiion de noire Philosophie Je Plalon.

de la personne coinine ne faisant qu'un avec la perfection de la société. Poui' développer l'intelligence et la volonté de Tindividu, il faut perfectionner en lui les tendances sociale, les idées sociales, les sentiments sociaux ; en d'autres termes, il (nul socialiser la personne. L'individu, nous l'avons admis avec les hégéliens, ne donne un contenu à son nK»i(pi*en y incorporant le plus de relations possible. Si riiommene fait pas siens les éh'ments sociaux et surtout les cléments universels, les liiens sociaux et universels, il ne iteut ni exister comme homme raisonnable, ni agir et se perfectionner comme homme raisonnable. D'autre part , la parfaite socialisation est la parfaite individualisation, car les relations de toutes soiles entre les êtres ne tleviennenldes relations internes et mentales, au lieu de demeurer externes et mécanirpies, rpie dans des consciences dont chacune affirme son individualité en disant mo/. A plus forte raison ne deviennent-elles des relations mora/es, des relations de vérité, de justice et de perfection, (jue si elles sont voulues par des volontés conscientes. Il est donc nécessaire que \<i personnalité so\{ parfaitement ^ot-m/c et la société {mvfaiiQmenl personnelle, pour(|ue le bien individuel et le bien commun soient identiliés. Le caractère du monde moral, nous lavons fait voir jadis en commentant le platonisme, c'est de concilier ainsi ce (jui paraissait d'abord inconciliable. Les biens d'ordre matériel ne peuvent a[»partenii' à plusieurs en même temj>s; ceux de l'ordre psychi(iuc,véi'ité, beauté, moralité, justice, respect et amour, ont un caractère d'universalité qui leur est essentiel et les rend pai' cela même sociaux. Il en résulte que l'être incom|»letemeid socialisé est incomplètement moralisé, et réciproquement ; ce n'est pas sans raison que l'on traite le méchant (Vinsociable, l'our Hegel et ses disciples 1) de même (jue

(I) Voir Hegel, Philosophie des liechls, p. 2.">8. Voir aussi l'cx cellente élude d'un hégélien anglais, M. Henry Jones, dans le .\eir ^orld, iSkjS.

218 MORALI-: Di:S IDIll.S-l ORCES

pour les PUiloilicicns, lindividii et la sociélé ne sont pas séparables ni opposables comme des segments diflerents à l'intérieur d'un cercle plus vaste. Si, en l'ait, ils se séparent et s'opitosent, cela tient seulement à leur imperl'ection. Si l'un n"est i)as Vautre, disent les hégéliens, c'est seulement parce qu'il n'est pas lui-mcmc Pourquoi la société seml)lc-t-elle trop souvent à l'individu une nécessité toute extérieure ? C'est qu'il n'est ni assez intelligent pour en comprendre la signitication intime, ni assez parfait moralemiMit pour s'en approprier les lins. D'autre part, poui'fpioi la société humaine est-elle, de son côté, un tout encore si imparfait, en grande partie mécaniciue, en partie aussi organique et purement animal? C'est ([u'elle n'assure })as à ses membres une vie personnelle assez intense et assez extensive. Nous pouvons en conclure scientiliquement que la volonté morale doit être à la fois l'expression individuelle de la volonté collective et rexi)ression collective de la volonté individuelle. Là encore nous touclions l'unité des contraires, et toute idée qui exprime cette unité a d'autant plus de forée pratique qu'elle concilie des tendances opposées et leur imprime une commune direction (I).

lUNSKoi i:>ci;s uklativks a i.a v.\i,i:i it iilmaim:

Au point de vue de la syntlii'se ou conciliation universelle,— point de vue supt'ricnr (|ue nous avons adiq)lé depuis notre» Philosophie de l'ialon^ — l'idée de la valeur humaine ûoW subir les mêmes Iransforinations (|ue cell(»s de perfection, de lin et de natui'e.

Posons d'abord en principe (|uc l'individu, outre sa valeur sociale, a aussi sa râleur' f)ro/ire,\;nucm('u\ niée

,1; \ «.II- iimIic Philosoii/iie ilc l'intun et /(/ Lilicric cl le Ihlcrniinisme.

j)ai' les sociologues intempérants. Gràee à la eonseienee (le soi. le moi personnel, — (juoiqiie universel par la pensée (Tautrui qui est inséparable du moi, — acquiert une activité constitutive et organisatrice (|ui lui appartient; il actiuiert aussi une /inalité {[u\ lui appai'lient. L'individu conscient n'est donc pas vraiment subordonné à la société ; il n'est pas pour elle un instrument, car il a en lui. au sens scienlilique du mot, Vessence de la société. C'est en effet la personne, dans sa conscience la plus profonde, qui constitue essentiellement la société même. Vérité trop négligée r(ui n'en est pas moins capitale.

Aussi ne pouvons-nous, avec quekjues philosophes, nous contenter d'établir entre le moi et la société le rapport de la partie au tout. Ce rapport existe sans doute sur une foule de points, matière de la vie empirique; mais, en tant que je suis un être capable de penser ma propre individualité et de penseï' aussi l'universel, je ne suis plus une simple partie d'un tout: je suis un constituant de la société humaine, qui, sans moi et les autres êtres pensants, n'existerait pas et ne serait qu'un mot. La nature universette du nioi^ que nous avons plus haut mise en lumière, est ce qui rend la société humaine réalisable et ce (|ui s'y réalise : c'est parce que, en posant le moi, la conscience de soi pose autrui et se réalise par ses rapports avec autrui, que la société, à son tour, est réalisable entre êtres doués de la même conscience. Voilà pourquoi le moi et la société ne sont pas dans le rapport du particulier à l'universel : l'universel est déjà dans le moi et, en tout cas, ne peut être conçu ([uv i»ar le moi: c'est une idée-force qui ne trouve qu'en moi sa condition d'eflicacité. On voit de nouveau comment la conscience de soi, par son universalité native, réconcilie lindividuel et le social.

S'il en est ainsi, nous ne sommes pas seulement unis dans la société, mais, par certains points, nous y sommes un. H y a d'abord des objets communs à tous les individus dune même collectivité, et ces valeurs objectives

sont essenliellemont identiques chez tous, malgré It^s éléments aeeitlentels et imlividiiels (|iii s'y ajoulenl : ce sont, MOUS l'avons déjà dit, la vi'rité, la beauté, surtout le bien, toutes les idées-forces collectives. Aussi avons-nous vu se produire plus qu'une simi)le « sulidnrilè » entre moi et tous sous le l'ajjjtorl du bien moral, objet de la volonté ; nous avons reconnu là une idenlilé foncière, non plus seulement une rêciprocilê de causalité ni même une rcciprocilè de jinalUé. L'unité de valeur est, pour la science moderne, ce que les anciens appelaieid Vunilé d'essence, et ils avaient raison d'élever une telle unité au-dessus de toutes les choses e\t(''rieures. Pourtant, il y a ipichpie chose de |ilus profond encore (pie les relations objectives et <pie l'unité ô^ohjet où elles se résument ; du côté des sn/cls eux-ménies, n'avons-nous pas nionln''. par une l'ouU' d'exemples, le lien intime sans le(piel lidtjeclivitc'' n'existerait pas, le lien indissolubh' de moi à autrui? La valeur inlrinsèipie de l'individu vient <le ce (piil vil plus ou moins une vie ('(»ileelive. de ce que la sociéb' vil plus ou moins en lui. In t'onetioniiaire pr(''varicaleur, a-t-on dit, ne re|»i-ésente lii soeiélé que par son uniforme L • C" réalité, il agit poiu' soi et ne consulte que son intérêt égoïste, loin d (-Ire vraiment fonctionnaire/)///>//c ; c'est pourcela (prilesl un eiloyen malhonnête, lu soi-disanl (h'-puli' de la nation, connue il y en a tant en Fraiici' el ailleurs, peul fort bien ne i-eprt'senler le peuple ipie par son litre, alors (pi'il est réellement le tri's hundde serviiem- d'iiderêls locaux ou privés. La dilï(''rence de râleur morale entre les divers hommes vient du degré aucpnd ils S(! monlr<Mil capables de faire |ién('trer en eux les relations sociales et nn^'ine universelles, de se constituer ainsi en •• foyers « parlicidiers de la vie collective.

DemêuKMpie l'individu trouve d;iiisla société sa valeur et le terme de son devel(q»jK'meiil int(''gral. la société-

(I, Noir llniry .l.njc^ il.in- The .\ew W'orltl, iSyS, tt'i't.

SYNTHESE DT RIEN PERSONNEL ET DU RIEN SOCIAL 2l>l

trouve dans lindividii sa valeur et le terme de son progrès. Elle devient ce que deviennent les individus qui la composent, elle vaut ce qu'ils valent. Nous ne voulons pas dire simplement qu'elle est la somme de leurs existences, mais qu'elle est conçue, sentie, aimée et voulue en eux: elle existe d'autant plus <|u"elle est plus n'alisée comme idée-force dans la pensée, le sentiment et le vouloir des individus. Si lindividualilé consciente reste incomplète tant qu'elle ne s'incarne pas dans la vie sociale et dans les relations avec la nature, la société consciente, à son tour, ne se constitue que dans et par les individus. En outre, fùt-il aussi omnipotent et aussi omniprésent (pu'le révent les socialistes, le lien social serait toujours limité et i>assager ; or, l'individu pensant a en lui-même « une parenté avec rélei'iiel " : il di'horde donc la société humaine ; il conçoit lintini, il peut vouloir l'universel ; il rentre, comme tel, sous l'idée-force de valeur intinie. On peut sans doute attribuer à la société elle-même une valeur inliniment infinie, mais c'est parce (ju'elle est composée d'individus en nombre virtuellement inlini dont cliacun emprunte sa dignité propre à la pensée.

Pai' rapport à la nature comme par rapport à la socic'té humaine, l'être pensant porte en soi une valeur (pii lui appartient. Leibniz voyait dans la conscience un mii'oir de l'iuiivers, mais ce n'est pas assez de dire avec lui que nous mirons le monde ; nous constituons pour notre part, fjràce à l'idée même t/iie nous en avons, non seulement lunité de la société humaine, mais Vunilè de Innirers. Sans lunitc' de la pensée, en etret, l'univers ne serait plus qu'une multi|)licilé indéfinie de phénomènes détachés. En outre, par le vouloir inhérent à l'idée de l'universel, nous ('tablissons et commençons une communauté de volonté qui seule peut faire lunité la jilus i)rofondedu Cosmos. Le monde moral est le dégagement progressif de ce voidoir commun, par leipiel les autres êtres deviennent vraiment mes antres moi. Si la diversité de nos volontés humaines a pour symbole lextériorité de

nos corps les uns j)ar rapi^ort aux autres, liiuilr consciente (le I ouïes les volontés est donnée de fait en chaque acte moral et y trouve sa première réalisation. C'est donc bien la personnalité ffui fait ou peut l'aire la râleur, non seulement de la société, mais encore de la nature entière.

CONSIiQUK^CKS RKLATIVliS ALX INTKHKTS INDIVIULliLS ET SOCIAIX

Dans la pr;ili(pn' comme dans la théorie, le ^rand principe tpi'il ne faut jamais oublier est celui <pie nous avons post'; plus haut, où coïncideid le platonisme, le kantisme et l'hépfélianisnK^ : les r/-(iis inlérêls sociaux et les vrais inlcrèls personnels ne sont pas mnlnellemenl exclusifs, mais muluellemenl inclusifs. S il y a néanmoins, dans la pralicpie, conllltenlre rinjcn'l individuel et Tintércl social, c'est que, nous Pavons vu, ni l'individu n'est complètement individuel, ni la socic'lc n'est c(im|dclcmcnt sociale. Les individus ne sont pas conqihds comme persoimalilcs senlanles, inlelliiïcntes, autonomes, et voilà pourquoi leur v(don|{'' es! incomplètement socialisée. C'est ce que l<»ut socralicjue on tout platonicien nous accordera : c"est ce quaccor- <lera, sous daulrcs l'oi'mes, (oui hé^ndicii, hicn plus, (oui disciple d"Au|:îusteCon)te. Pour Comte comme pom- IIc^tI et pour IMalon, le - service social » n'est-il jtas noire jilus intime et notre plus rt'-el " hicn privé? » Les iK'^M'Iicns siu'tout l'ont admirablement conq)ris : notre civilisation contemporaine a d(''pass('' le stade où, dans la |trali(pn'. lins |»ubli(pn'S et lins individuelles peu vent clreo|(pos(''es luni» à l'autre par une m(''tliodca/As7/v///(' (pii isoledes ('IcnuMds inséparables. Pom* le l(''^,'islateur et le politiqm* di^'ues de ce nom, U)u[e fin sociale lét/ilime trouve son fondement dans {'individu ; toute///» personnelle lét/ilime a im c</n- Icnu social cl universel. S'il se produit une collision de

ces fins l'une avec Vdiilrc. « c'est parce (|ue cliacune est en contradiction avec soi-même » (I). Une « volonté sociale » qui ne trouve pas sa justification dans des bénéfices particuliers pour les individus se nie elle-même par une dialectique intérieure : elle enveloppe une contradiction avec soi plus ou moins latente, (pii finira |)ar éclater. Par e\emi)lc, le travail communiste imposé et réj^dcmenté par l'Etat, avec sanctions pénales, tend à détruire le ressort du travail et, par consé(iuenl, à se détruire. Un art d'Etat, une philosophie d'État enveloppent des germes analogues de contradiction et de mort. D'autre part, en vertu du môme procès dialectique et scientifique, une fin individuelle qui est anti-sociale tend à détruire l'individu lui-même i;2j. Par exemple, l'avarice poussée jusqu'à raccapareinent systématique n'enrichit l'individu qu'en le privant des avantages (]u"auraienl pour lui la circulation etl'emploi de son argentan sein de la socit'té. On peut donc conclure : de fjiii eal (inli-individiiel e&l anti-social, ce (jiii esl anlisocial esl anli-individuel. La dialectique hégélienne a raison de montrer ces contradictions entre les idées considérées seules, ainsi que la nécessité d'une synthèse finale. Mais la vraie synthèse scientifique se trouve, selon nous, dans la doctrine expérimentale des i(l(''esforces, non dans une logique ontologique comm(> celle de Hegel.

Page 1