SOUTIENS ESTHETIQUES DE LA MORALE
tend tout entier à raclion par le mouvement même que les images sollicitent chez les individus et chez les collectivités.
L'humanité échappera-t-elle jamais à cette loi qui veut que la pensée se fasse imairçe pour devenir mouvement et acte? Non sans doute ; mais un jour viendra peut-être où il ne sera plus nécessaire de prendre les images pour les choses, les symboles pour les réalités. Ce (jui subsistera alors, ce seront les idées et les sentiments yjr/5 an sérieux, avec des images dont on ne se dissimulera point le caractère relaliret l'inlidélité. C"est, en détinitive, la science, la philosophie et la poésie qui constitueront la religion de Tavenir, d'un avenir qu'on peut reculer, si l'on veut, à des milliers d'années. De nos jours même, plus diminue la toi dans la réalité historique des créations religieuses, plus il est essentiel que l'art retienne des religions ce (\\.n fait leur puissance morale ou sociale : la réalsation des types, le divin et l'humain confondus en une même vie.
Cui, grâce aux penseur?, à ces sages, A ces fous qui disent: « Je vois ! » Les téiii'bres sont des visages, Le silence s'emplit de voix !
Hugo ne fait ici qu'exprimer poétiquement, mais fidèlement, la loi des idées-forces (jui relie l'imaginalion à la volonté, la vision anticipée des choses à leur exécution. Ceux-là seuls mènent le monde qui disent : « Je vois ! » ceux-là seids donnent à l'inconnu une forme, à l'idéal un corps et une âme, aux ténèbres un visage, au silence une voix. Nous considérons donc comme de première importance, au point de vue moral et social, le rcMe des poètes, intermédiaires entre les savants ou philosophes et la foule, prêtres nouveaux d'une religion sans dogmes, qui doivent peu à peu se substituer aux anciens prêtres pour que rhumanit(!' ne tombe pas dans un |)lat utilitarisme. Il y a dix-huit cents ans, à l'époque où une
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reliofion nonvclit' allait n>géntM'er lo monde, on crut que le Verbe s'était incarné sons une loi'nie visihie el avait habile iiarniiles hommes; dans nn eortain nomln'e de siècles, a|)rès la translormation îles antiques croyances sur Timpéralir. sur le libre arbitre et la sanction expiatoire, il tant (juc rhunianih' puisse s'écrier encore : — l.e bien sesl incarne' dans le beau el il a habile parmi nous.
Si le beau bien ('omi)ris, elierrhi' dans le vivani el dans le vrai, doit rester le meilleur appui de la UKU'alité, il nest C(q>endanl pas el ne sera jamais la moralil('' mèuH'. l'u'alisalioii dim id(''al |)arliel, d'une vie plus ou moins d(''la<'h(''e de reiisemble. il n'a point le earactei'e délinilif et satisl'aisanl de tous j)oinls ipie riiinuanib' attribue h l'idc'al moral. Dans la producliun du beau, l'ceuvre demem'e toujours distincte de l'ouvrier ; |iour la production du bien, l'ouvrier entre lui-même dans le plan de r(eu\rc : il en devient la parti(> essentielle, ou plul<it il en est le tout. Il ne s'aj^il plus de réaliser ime o-iivre, mais de r.alisei' un ouvrier di;;ne de ci' n(un : ce (|ui im|»orle est moins la chose vendue que la volonlc; ménu'. Tirer de soi le vrai ou le beau ne sulTit plus: il tant. |tar un acte Ao V(»loiilé, se taire soi-im-me vi'rite, béante, l)ont(''.
Dans l'applicaliou, la rc,,le du beau csl souvent .•supérieure à la règle trop indt'lerminé'c de la vie iidense et e.\Tensive. connue à d'autres re;^les preqiosi'es par les llK'oriciens moralistes: ordre, vt'i'ih', (^xatlalion du vrai moi. «'le. Pour savoir ce qui est bien, le sens eommnn n'a le plus sonveni besoin qm» de se demander ce (jui est beau. Pourtant, le critérium nesl p'is sur: on sailassez qu'en l'ail de beau les honunes ne leunbenl pas d'accord, lîenan trouve llor;,Ma '■ beau eouMiu' une lemj)èle >. et Nict/sehe n'a t'ait ici qm- reproduire nenioi. De pins, la règle du beau laisse toujours subsister l'antinomie de la béante ■ Ivpicpie " avec le plai>^ir
PKRENNITI-: DES SOUTIENS ESTilETKjUES 355
individuel du moment, avec rintéiV't personnel, avec les nécessités réelles de la vie. Il y a des cas où il en coûte trop d'être moralement beau ou moralemeni sublime, car cette sublmiité peut s'acheter au prix de la soulTrance, au prix de la vie. S'il est des hommes qui aiment mieux soulTrir et mourir rpi'enlaidir leur âme, c'est qu'ils mêlent à leur sentiment du beau une idée morale. Outre l'opposition au plaisir et à l'utilité, lart l'énlise aussi parfois une certaine opposition à la rè<ilc des mœurs, aux impératifs, à tout le formel de la loi. Celle opposition, d'ailleurs, peut être utile à la morale inême, en la dégai^^eant de ce (|u"elle olVre de trop systématique et d'étroit, de dogmatique et de lige. l'Jlc n'en crée pas moins des difOcultés théoriques et praliipies qui emi)êchent d'unitier dès à présent le beau et le bien. Entin, sans être aussi conlemi)latif que le pi'éUMident les disciples de Kant, de Schiller et de Spencer, sans être un pur « jeu de nos facultés représentatives », sans être un mensonge de qualité supérieure . l'art n'a pas encore tout le sérieux, toute la vérité du bien (1). Il favorise trop une sorte de dilettantisme d'amateur ou de rêveur. Il n'engage toute l'existence que ipiand il réussit à produire, comme chez Flaubert, quehpu' grand et profond amour ; mais cet amour ne va pas sans la persuasion que, derrière les formes plus ou moins imaginaires qui constituent la beauté", il y a un fond vivant de réelle bonté, un dé|)loicnienl de vie intense et expansive supérieur à ce pauvre elVort haletant que nous aj^peions rirre.
(Test un noble rêve, mais c'est un rêve, (pie cette |iériode de l'histoire future, « terme idéal du progrès, où toid plaisir serait beau », comme dit l'auleur des ProbU'im's fie /'i'sl/i(''li(/ue conlcm/tortiine, o\ où " toute action agn-able sei'jiil arlislitiue -. Nous resseudtlei'ious
(1) Vr)ir le romarqunbh» <»iivr;iLr<* di' M. P.nillian sur If Mvnnonife lie iarl, dont nous ne saurions, d'ailleurs, accepter la thèse jtrincipale.
356 MORALE DKS IDKF.S-FORCES
alors, selon Giiyau, à ces instruments d'une si ample sonorité qu'on ne peut les toucher sans en tirer un son d'une valeur musicale : le plus léger choc nous ferait résonner jusciue dans les profondeurs de notre vie morale. Tout plaisir contiendrait, outre les éléments sensibles, des éléments intellectuels et moraux ; il serait non seulement la satisfaction d'un organe déterminé, mais celle de l'individu moral tout entier, en harmonie avec la société entière. « Alors se réaliserait de nouveau ridentilé primitive du beau et de l'agréabU^ ; mais ce serait l'agréable qui rentrerait et disparaîtrait pour ainsi dire dans le beau, par cela même dans le bon. L'art ne ferait plus qu'un avec l'existence; nous en viendrions, par ragrandissement de la conscience, à saisir continuellement riiarmonio de la vie, et chacune de nos joies aurait le caractCM'c sacré de la beauté. >» Ainsi poussée à sa limite idéale, dans Tinlini inaccessible, la morale du beau nous transporte d'avance dans le règne de la « grâce ». Par malheur, la société est encore et sera peut-être toujours sous le « règne de la loi », si volontau'e et consentie que cette loi doive être ; or, toute loi est un frein de Tégoïsme. La morale purement esthétique pourrait convenir aux dieux de Schiller, vivant dans une sorte d'Olympe où les nécessités de la vie sont inconnues, baignés d'une lumière divine; elle ne suffira jamais aux homuies, (pii. ayaid des appétits et des besoins, doivent leur imposer des règles et, sous Vaci'ion persuasive d'un idéal supérieur, se créer à eux-mêmes des oblit/filions par rapport aux réalités iiderieures de rexistence.
GOxNCLUSIOx\
GONCLUSIOX
I. Idée-force de bonté désintéressée, comme principe de la morolo des idées-forces. — II. Désintéressement de l'acte moral par rapport à ses conséquences finales. — III. Désintéressement de l'acte moral par rapport à l'objectivité absolue de ses principes.
— 1\ . Progrès possible du désintéressement dans la pratique.
— \ . Conclusion.
LIDEE-FOHCE DE BONTE DESINTERESSEE COMME 1>RINCIPE DE LA .MOR.\LE DES IDÉES-FORCES
I. Nous croyons avoir rempli le programme ((tie nous nous étions tracé. Dans la théorie du sujet moral, nous avons établi le /?r//nr// de la conscience psychologique, le caractère essentiellement allniistc de cette conscience, sa portée universelle, ses limiles infranchissables. Cette théorie du sujet nous semble le complément <les morales psycliologiques , <prel!es soient intellecttialistes, sentimentales ou volontaristes. Par la théorie des objets et de leurs valeurs scientifiquement déterminables, par leur classilication et leur suburdinalion à la vie consciente, la pliilosopliie des
idées -forces est le couronnement des morales cosmolop:iqnes et biologiques. Par la théorie de la société universelle, nous avons montré que les consciences s'impliquent mutuellement lorsqu'il s'agit de réaliser ridt'al moral, non plus seulement les intérêts économiques ou biologiques; la {)liilosoi>liie des idées-forces établit ainsi le vrai rapport des sujets entre eux. Elle achève et surmonte les morales sociologiques, soit ■que celles-ci aboutissent à la « science des mœurs », soit qu'elles invoquent l'intérêt social et la solidarité sociale. Enlin, par la théorie de l'idéal persuasif, nous croyons avoir formulé le véritable rapport des sujets moraux à l'objet de la moralité; sur ce point, la pliilosojdiie des idées-forces corrige et dé[)asse soit la morale de l'impératif catégorique, soit la morale transcendant.^ du « bien eu soi >-, soit les doctrines cpii, prétendant « aller au delà du bien et du mal ", ne biut que se perdre dans Tamoralisme.
Cette synthèse de toutes les morales au moyen d'idées (|ui les dominent alxjutit à une conclusion (ju'il im|)orle de rappeler. La suprême idée-force dont la pratique a besoin est celle qu'exprime aujourd'hui, dans tous les sens où le mot peut se pren(lr(\ le ternu> de bonlê : bonté intrinsèque et personnelle, bonté extrinsèque et sociale. Si donc, en sa source, la doctrine des idées-forces est une. morale de la conscience (à la fois personnelle et universelle), elle est, à son terme, une morale de la bonté. Elle transpose dans le domaine psychologi(pie et sociologi(iue l'idée onlologicpie du bien conçue par Platon, lidt'e théologique de la charité conçue par les chrétiens. Les sarcasmes de Nietzsche à l'égard de la fausse bonté n'alteignenl nullement la vraie, qu'il a d'iiilleurs reconnue. I)ans la doctrine chrélieime, l'oubli du droit et l'abus du sentiment, d'une part, l'abus des notions onlologi(|ues, d'autre part, u'empèeheni j»as la notion de bonté d'exprimer un idéal supérieur <iu bien neutre des Grecs. Le défaut du christianisme, avec ses dogmes de la vindicte céleste
et du dam, est de n'avoir pas eu une idée assez large et assez complète de la bonté :
Kt selon celui-là qui vient après Jésus, Tous seront appelés et lous seront élus (1).
L'être bon est, comme nous l'avons fait voir, celui qui s'etlbrce de réaliser en lui-même et qui contribue à réaliser chez tous les autres le plus haut idéal <i"intelli^ence, de puissance et d'amour, d'où résulterait le bonheur universel. Xi l'intelligence supérieure, ni la puissance de volonté supérieure, ni l'amour supérieur ne peuvent s'emprisonner en un être fermé à autrui : la vraie bunté ne se conçoit pas solitaire. Aussi avons-nous fdusieurs fois répété dans ce livre ce que nous avions soutenu il y a déjà longtenqjs : lêtre le meilleur en soi est celui qui est le meilleur pour autrui. Être vraiment bon, c'est vouloir la bonté des autres et commencer à les rendre bons; être vraiment heureux, c'est faire le bonheur des autres. Le précepte suprême nous a donc paru le suivant : — Sois bon, en vue de l'universelle bonté, qui serait l'universel bonheur.
Cette règle de conduite a pris diverses formes selon que nous nous placions au point de vue du sujet, de l'objet, du ra(>port des sujets entre eux, enlindu rapport entre le sujet et l'objet. Quelque incomplètes que soient les formules générales, elles seront cependant utiles pour résumer les idées contenues en ce livre. Au point de vue du sujet conscient, rentrer en soi-même, c'est rentrer dans les autres, puisque nous sommes unis dans les profondeurs de la conscience concevant moi et autrui. De là déi'ive cette règle que nous avons plus haut formulée : — Agis comme si la conscience de toimême impliquait la conscience de tous les autres ; comme si l'amour de toi-même impliquait l'amour de
(1) Alfred de \igny, Paris.
362 MORALh: DES IDEES-FORCES
tous les autres; comme si la volonté de toi-même impliquait la volonté de tous les autres.
A cette idée de la pleine conscience de soi nous avons rattaché les maximes suivantes : fais aux autres ce que tu voudrais qui te (ùt fait si tu étais dans leur conscience. C'est ce qu'on exprime vulgairement i)ar le mot : « Mets-toi à la place des autres ». Les maximes de ce genre reposent, en dernière analyse, sur ridée d'une conscience universelle, dans laquelle les distinctions individuelles s'annuleraient par pénétration récipr(K|ue des consciences.
Au point de vue des objets, la règle morale nous a paru devenir la suivante : — Evalue les êtres et les actions selon la quantité, la qualité, la causalité et la tinalité, qui en l'ont des biens ou moyens de la bonté. C'est le fond de la règle socraticpie, qui veut ([u'of» définisse les choses selon leur vérité par la pensée et par l'acte. C'est aussi le fond de la théorie plalonicicnne des Idées et de la théorie aristotélique des diiî'érences spécifiques. Toutes ces doctrines, nous l'avons vu, iteuvenl pi'cndre un S(Mis immanent et conforme à la science.
Les rcgles |»rati<pies (pii ressorlent des pi'incii^aux systèmes contemjtorains cuhniiicnt, [)our ainsi dire, vers la règle de la bonté. Dans la morale de la vie, la foi'mule est, Sf^ouGuyau: « Vis la vie la plus intense et la plus cxpansive » : mais, nous l'avons vu, cette vie ne |)ren(l un sens déterminé el vraiment moral (pie si elle csl la bont(' la plus profonde et la plus (h'bordante. La moi'alc S0cii»l()gi{pie nttus dit : <• Vis cuiimic si tu ('lais solidaire de tous » ; mais celle ni;i\ime no in-eiid encore un sens cpu' si on y intnKluit le lien vohiiilnire de la lionl('. Toute mnnile (]ui se propose pour but le bonheiu' d(^ la société jtrésuppose la bonté des individus. Le « vouloirvivre » et le « vouloii'-vivi'c en soeiét(' » ne devienneni moraux ((ue s'ils signifient : V(tuloir vivre bon <'n so-
ciété avec des êtres bons. La morale de la « perleclion », à son tour, ne [>rend de sens que si elle poursuit Tadaptation fonctionnelle de rintelligeuce, de la volonté et de la sensibilité, qui aboutit de nouveau aux idées de bonté et de bonheur par la bonté.
Au point de vue du rapport mutuel entre les sujets moraux, la règle nous a paru devenir : — Que la maxime de ton action puisse èlre érigée en loi ayant pour bui la plus grande bonté de tous et le plus grand l3onUeur de tous, dans la société universelle des consciences. On a ainsi non plus seulement, comme chez Kant, la forme universelle, mais encore la matière universelle de la moralité, à la fois personnelle et sociale.
Quand nous avons considéré le rapport du sujet moral à l'objet de la moralité, l'idéal persuasif a pris cette forme : —Le meilleur à penser et à aimer, cestà-dire la bouté universelle, est aussi le meilleur à vouloir, ou, eu d'autres termes, doit être voulu. Le mot doit signille ce qui vaut le mieux, ce qui satisfait le plus complètement les fonctions d'un être doué d'intelligence, d'amour et de volonté, en rapport avec d'autres êtres semblables à lui. Le devoir exprime la volonté la meilleure, volonté fondamentale, essentielle à tout être doué de pensée, qui se manifeste dès que dis[)araissent les obstacles et devient ainsi « bonne volonté ». L'objet à poursuivre n'est pas un « bien en soi » qui serait inaccessible pour nous, il est le bien pour tous et {>our nous. 11 n'est par non plus une pure loi, qui demeurerait impuissante et vide tant qu'elle ne se rem[)lirait pas de bonté. La « bonne volonté » de Kanl n'est encore que la volonté droite, la volonté de l'impératif catégorique ; nous avons vu l'insutlisance de ce formalisnie et la nécessité d'un réalisme supérieur.
Les doctrines morales de notre époque, même celles
ZCi MORALE DES IDEES-FORCES
qui se donnent conimt' les plus exclusivement scientiliques et les plus positives, Unissent toutes par un appela la « bonne volonté ». Malheureusement, elles ne justilicnt pas eet appel d'une manière eomplètc, parce que l'idéiil auquel elles s'arrtMent est lui-même ineomjilet. Tantôt c'est un idéal de vie (pii reste plus ou moins biologique ; tantôt c'est un idéal de solidarité qui reste mécanique ou orj:îani(pie, simple l'orme de la nécessité ; tantôt c'est un idéal d'iidérét ([ui, l'ùl-il social, n'ap|)arait pas comme constituant celle valeur délinitive où la pensée se repose sans remonter plus haut. Il en résulte que les buts proposés sont incajtables d'enti'aîner rassentinu'nt iidellectuel et le consentement volontaire, c'est-à-dire la «persuasion» qui constitue la moralité menu». Dans toutes ces morales inférieures, rapjud à la bonne volonti', ou i)lulôt au biui vouloir, \\v sert (pi'à mas(pier la solution de contiiunti' <^ntre une théorie insullisante et une prali(pie qui la d(''bonle. (Test alors ce ipi'on a a[qtelé la l'aillitc de la l'ationalité. l*ar exemple, « l'intérêt j^éuiM'al de la société » est une belle chose, à la condition que j'aie la volonté d(^ m'y subord(UMU'r cl, au besoin, de m'y sacri- (ier ; mais par cpicllcs raisons capalilcs de me juTsiifider obtiendra-t-on, au nom de l'idée d'iidérèl, le sacrilice de riuti'rét? Voilà le dillicilc. De im''mc. la « vio » est excelleide pour (pii jouit <lc vivi'c; pour le dé'sespé'ré. c'est une autre alVaire. De plus, si la vie est posée comme iu»tre bien suprénu», connuerd la n(''cessit('' de la conserver se coucilicra-t-elle, dans tous les cas, avec l'iuli'rét géiK'ral? Ici encore, on fait app(d à notre bon vouloir: — Au nom de la vie, faitcs-vttus tuer, quand votre mort sera utile ciux autres ; un peu de c(Mnplaisance, et n'y regardez pas de tro|» près! — La bonne V(dont('' prend nécessairement la forme de l'arbitraire dès qu'elle n'est pas jusliti(''e |»ar un idc'-al persuasif de boidt' au-dessus duqjud rinlelligence ne puisse rien concevtdr.
Parmi les morales supérieures, il seudjie d'abord que la doctrine kantienne du « devoir » échappe au « {ter-
DESINTERESSEMENT DANS LA . MORALE DES IDKES-FO HCES SGô
siiasif » pour atteindiT le « i'alcgori(|iie <> ; au fond, nous avons vu qu'il n'en est rien. Toute la force inipérative qui réside dans la forme d'universalité pn''suppose la force persuasive intiérente au contenu idéal. Supprimez le persuasif, Timpératif s'écroule : si j'obéis h la loi, c'est (pie je la crois bonne et que j'aime le bien qu'elle poursuit.
Quant aux doctrines ipii i-ommencent par personniller l'idéal suprême en une divinité, pour conférer ensuite à cet idéal une valeur « obligatoire», elles commettent le l)araIogisme de I'u^tcçov -iotesov. I,a personniUcation du bien (Mi Dieu ne i)eut que suivre la conception du bien, non la précéder. Le vice du laisonnement saute aux yeux quand il s'agit ûela rolonté divine, dont quelquesuns voudraient faire découler le bien mui'al : s'il n'y a pas dans la volonté divine de quoi me persuader, je n'obéirai plus que par crainte, non par amour. Mais le paralogisme n'est pas moins rc'el, (pioiipie moins apparent, quand il s'agit de ïexîslence divine. Dieu est conçu comme bien personnifié et comme perfection morale: or, pour élever le bien à la perfection et pour attribuer à 'jette perfection l'existence, il est clair qu'il faut d'abord avoir l'idée du bien et lui accorder une valeur suprême. Cette valeur réside donc avani tout dans l'idée. Ici encore, nous commençons par nous trouvei' en présence d'un idéal persuasif, avant d'en j)onvoir tirer des conséquences sur la réalité et sur le principe; suprême de la n'alité, si elle a un principe. l*our déilier le bien, on doit d'aboi'd le concevoir. On aura beau toiu'ner et retourner la question, il faudra toujours commencer par poser l'idée de valeur nliime, en l'appuyant sur notre constitution intellectuelle, sensitive et volilive. La pensée ne peut pas sauter par-dessus l'ombre ipi'elle projette pour atteindre une réalité indépenilante d'elle-même.
N'est-ce pas un fait significatif que l'appel llnal de tous les moralistes à la bonne volonté' ? l'ar là, tous reconnaissent imi»licitement avec nous que l'iilé'al su-
prême a un caractère essentiellement persunsif et (jue les impératifs restent à l'étage inférieur. Notre (loelrine synthétise donc bien les diverses tendances de la jjensée contemporaine. 11 importe senlement, répétons-le, de ne ])as entendre la boniKM'olonté comme simple volonté de la règle, encore moins comme volonté arbitraire, entraînée sans savoir pouripioi, le bandeau sur les yeux, par imitalion on routine sociale, par c(tiif(ii'mité au.x mœurs régiianles, par manque dinitialive, par peur des conséquences possibles, i)ar faiblesse et défaut de rt'sislance, par bienveillance instinclive, par pitié nerveuse, par amour-pi'opre et bravade, (|uc sais je ? 11 n'y a la rim (|ui satisfasse la pensée. Kii dehors de l'idéal de la bonté, on ne trouve que de pauvres diminutifs ou succédanés de morale, imimissauts devant l'invasion de 1' « amoralisme » et de r <( immoralisme ». La vraie lâclie est donc bien celle que nous avons entreprise : dégager l'idée-foi'ce de bonté et l'élever au-dessus de toutes les autres, de telle sorle qu'elle soit à elle-mènn^ son nni(pie soutien.
di:sintkbessemi;nt di: lacti; .murai, i-ar itAi'r'our
A SKS r.ONSKOUKNCKS UKItMKUKS
Le caractère essentiel de la bonté, c'est le d('sinléressemenj en vue du tout dont l'Inunme fait partie. Que ce tout soil simplement un jx^it groupe, comme il l'est pour le sauvage, (juil soit la patrie, eonnne pour les anciens, qu'il soit riinmanitc' entière, conime poui" les modernes, ipTil soil la société universelle des consciences, c'est toujom-s un tout auqntd l'individu sent qu'il est bien de se dévouer.
Ce tout n'est encore aujourd'lnii, comme l(jiit distlnci de ses parties, (lu'iine idée, et c'est à celte idée que chacun, pour sa part et dans sa splière d'action, doit conférer la réalité. 1/ « Humanité ». par exemple, à laquelle Auj^uste Comte reut que l'individu se sacrifie, n'est qu'une idée-force conçue par l'individu même. Où existe réellement riiumanilé intégrale ? Ce n'est pas dans le genre bumain actuel, fait de pièces et de morceaiLx, de races et de peuples dissemblables, hostiles, luttant entre eux pour la vie ou pour la domination. Il en est de même pour la « Société » des sociologues, qu'ils appellent en vain « réalité morale », alors qu'elle est l'objet ultime à créer ou à parfaire par la pensée morale. La seule « réalité » est la présence dans les esjjrits, sous une forme claire ou confuse, d'une idée qui demande h se réaliser en nous et \M\r nous, pour le bien futur de tous. La réalité est aussi l'acte de désintéressement par lequel vous et moi nous donnons raclualité à celte idée qui, sans nous, demeurerait un simple possible. Quant au principe de la « solidarité» humaine, il n'est aussi qu'une idée. La solidarité réelle et actuelle est une dépendance de fait, qui se manifeste aussi bien par la lutte que par l'union. C'est l'homme qui conçoit une solidarité plus haute, que l'acte de désintéressement peut établir, un dernier lien que cet acte peut nouer et sans lequel tout le reste s'écroule dans le vide. Je veux parler du lien volontaire par lequel nous nous rattachons à la société. Rien plus, si la socié'té humaine parait avoir/>oa/* nous une valeur supérieure, c'est, on s'en souvient, qu'elle est pour nous la plus haute réalisation possib'e de valeuis universelles, qui ne nous semblent valables p(jiu- tous les êtres qu'en vertu de leur valeur intrinsèque : intelligence et science, sentiment du beau et art, liberté, amour, bonheur, etc., en un mot aclicvement de la |iersonnalil('' ou boute.
La moralité pure consiste dans la recherche de cet iiléal/>o///' lui-même, sans aucune considération qui soit étrangère à \d perfection inlrinsè(/ue de son contenu, à
la nécessaire nniversalilé que prend sa forme. Toute considération de sanction ne peut être qu'ullérieure, dérivée, secondaire. Que nous soyons punis ou récompensés par la nature, par les hommes, i)ar un juge éternel, c'est une question qui n'entre p;is et ne doit pas entrer comme élément essentiel et primitif dans notre intention. Il faut maintenir l'idée morale en sa sublimité et la présenter seiiU\ telle qu'elle est, à l'esprit de tous. Dans ce domaiue supérieur, y\\\c alternative se pose sans transaction possible : se donner ou ne pas se donner à une idée. Si nous n'avons pas, nous, la force de réaliser la bonté idéale, au moins devonsnous la concevoir, elle, dans toute sa grandeur.
La morale du désintéressement n'a pas encoi'e été soutenue eu sa plénitude ; elle doit l'être enfin. « I/àme du monde est juste », aHirnie Carlyle ; mais Carlyle n'en sait rien. Nous ne savons pas si, malgré les apparences contraires, le monde est réellement juste ; nous ne savons pas, en particulier, si le monde sera juste pour l'homme vertueux cpii se sera sacrifié au bien de tous. Ce doute doit-il nous empêcher d'être bons en vue de la bonté même, sans espoir personnel de récompense? Non, ce qui est le meilleur universellement reste toujours tel pour toute pensée qui porte en soi lidiM'-force de la bonté. Au reste, nous ne pouvons afiirmer avec ccriitudecpu' le monde est en opposition finale avec la moralité et avec le bonheur, y compris même notre bonheur personnel, l'ue seule conduite nous est donc permise : agii' comme si nous comptions que le triomphe de la bonté morale n'est pas impossible dans le monde et (pu*, siu' terre, il est entre nos mains.
DESINTERESSEMENT DE LACTE .MORAL PAR RAPPORT A l'objectivité absolue DE SES PRLNCIPES
Kant admet que notre moralité pratique a pour caractère le doute spéculatif sur les postulats de la morale : existence d'un principe éternel du bien et participation possible à la vie éternelle. Nous, ici encore, nous allons plus loin que Kant. Le doute spéculatif sur la valeur objective de Tidéal lui-même, non plus seulement sur la possibilité de son règne, nous semble être une condition de la moralité pratique. C'est nous-mêmes qui lui attribuons cette valeur objective et commençons à le réaliser en nous, avec l'espérance qu'il vaudra aussi pour Tunivers : telle est la moralité vraie. En d'autres termes, nous ne nous contentons pas de dire avec Kant que la réalisation de l'idée morale dans le monde est incertaine; nous ajoutons, contrairement à Kant, que la validité objective de cette idée même n'offre pas, elle non plus, le caractère de « certitude apodicti([ue a priori » qui seul lui conférerait un caractère « impératif ».
En conservant cet élément problématique au point de vue de la spéculalion, le suprême persuasif n'en aura que plus de beauté, n'en comportera que plus de mérite. Nous serons déjà moraux et méritants par la seule admission d'un devoir que nous nous imposerons à nous-mêmes, quoique nous n'eu puissions démontrer l'objectivité absolue. Cette attitude, selon nous, est la vraie « autonomie », que cliercliait Kant. Cette autonomie, nous l'avons vu, a elle-même pour condition antécédente une « anomie » supérieure, que Guyau a conçue d'une façon encore insuflisante et Nietzsche d'une façon inexacte.
En élevant ainsi l'idral (\(} la ho\)\ô au plus haut de notre pensée sans savoir s'il plane aussi au plus haut de la réalitt's nous n'adoptons pas une « croyance » arbitraire. La valeur de la honte pour notre intellij^'ence est une conviction philosophique l'ondée sur tous les résultats des sciences morales et sociales. Si donc nous repoussons le dogmatisme kantien, nous n'admettons pas pour cela que l'idéal moral ^oit une pure « hypothèse », qui ne serait pas exigée par notre intelligence. >'on, cet idéal est une thèse naturelle et ullime, qui, d'une mani.^re inérihthlr, résulte non seulement de toutes les uvcessilés e.xtcrnes, mais de toutes les nécessités internes. Cet idéal résume, comme nous l'avons pi-uuvé : 1" la science de l'homme et celle de la socic'té humaine ; 2" l'analyse et la critique scienliliqiu^s de notre constitution comme êtres doués du poivoir ind»'finimenl extensif de la conscience qu'on est convenu d'appeler raison et qui s'aclualise en se pensard. Eu un mot, ridt'c morale est le point vers lequel convergent toutes les directions de In science ohjeclive el suhjeclive. toutes les directi(ms de la prali(pie sociale et individuelle. P.ii' une nn'thode légitime, nous opérons le /)r/.<<sfi;/c à la limite : nous jtosons comme rnlnl)le el comme jmssihle un idt'al qui esl l'ahoutissanl logi(|ue de toutes nos possihililés, (le toutes nos probabilités, de toutes nos eerliludes. Nous ne sorlons pas par là de la niéthoile scienlilique, ni siu'fout de la mt'thodc^ philosophi(|ue : nous ne faisons pas un aele de foi [)ro|trement dite, mais une opéi'alion induclive. Celle induction ellemèn)e, par laquell(M)Ous accordons une portée» objective à noire conscience et à ce cpii lui pi'ocure une salisfaction complète, peut èli'o considért'c comme im acte (te rnnsrience intéf/rnle, acte complémentaire de toute noire science el de (unie noire philoso[)liie, aele ralionuf»! et non siq)ra-rali(Uinel, aele naturel et non surnaturel. La juorale fait ce que fait la science
(i) \<iii plu- li.'iiil. Ii\i«' Irnisièmo.
et partant des thèses qui lui sonl [)ropres. La science chercbe les lois universelles déjà réalisées, la morale cherche ce qui reste à réaliser dans la société et même dans Tunivers; elle pose les lois par lesquelles nous pouvons coopérer avec conscience à celte réalisation, nous idenlilier par notre vouloir rt''fléclii avec le tout, principalement avec la société humaine, substitut de la société universelle.
Hommes, nous ne pouvons pas plus invoquer labsolue certitude spéculative de la « loi » morale que toute autre cerlilurle absolue ; nous ne pouvons lui accorder qu'une certitude relalivc à nous, qui se résouL elle-même en une satisfaction ultime de toutes nos facultés personnelles, en une reconnaissance de toutes nos solidarités sociales. Nous agissons rom/7it^ s/ notre « raison prati(|ue » Commandait avec une valeur absolument objective, non jifirce (/lie noire raison pratifj'ie commande avec une valeur absolument objective. Si, d'ailleurs, notre raison se réduit à notre conscience la plus reculée et la plus intime ; si cette conscience bien comprise, loin d'être une pure « forme », est une réalité ; si, loin d'être une illusion, elle est la condition de toute vérité» par nous attribuée h quoi que ce soit; si elle est ainsi la première base de robjectivilé des faits mêmes d'expérience, il s'ensuivra que « la raison -> est, pour l'homme, objective et impersonnelle d'un côte, profondément subjective et [)yrsonnelle de l'autre, et que sa suprématie pratique dérive, en dernière analyse, de sa su|»rêmalie tiiéorique. C'est précisénjent ce que, rtMMiliant le kantisme, nous croyons avoir démontré. L'homme' nKjiite ou descend, il est en quelque sorte plus aérien ou plus terrestre, selon la puissance qu"ac<|uièrent en lui et la vraie conscience du moi et rid(''e de l'universel où cette conscience s'achève. Ihi im'me coup, il est plus libre ou plus esclave. Le moraliste et le sociologue doivent donc s'etîorcer de |>roduire chez tous : 1" la conviction scienlilique et philosophi(pie de la valeur appartcnanl à l'idéal
moral et social ; 2" l'amour de cet idéal ; 3" la volonté de le réaliser dans la pratique. Les hommes se classeroni psycliologi(|uement et socialement selon le degré de leur conviction morale, de leur amour moral, de leur vouloir moral. Les actes, à leur tour, se classeront en raison composée de cette conviction intellectuelle, de cet amour et de ce vouloir.
PaO(;Ri:S POSSIIJLE DL' DliSI.\TKRi:SSK.MK.NT DANS I.A l'ItATIOUl.
Lu sacrilice absohuneni pur, sans aucun csiioir de rcldur, est-il aussi absurde (pu' le prétend, par exemple, l*aul.lanet dans sa Moi'tilc, et (pie l'avait prétendu Kaiit lui-même ? — Un tel sacrifice ne serait absui'de cpie si la science positive [touvait démontrer l'impossibilité à venir (Tiin monde nieilleiii' el vraiment mornl. (Tiiii l'ègne de la bonh'. Oue (pielqu'un se noie pour sauver un homme cpiil est im|)Oj:sible de sauver, il y aura {\q\\\ victimes au lieu d'une. Eiu'oi'e eel inutile dévouement serait-il une protestation du c<eur humain contre la nécessite'* brulale. La subslilution d'une victime à une autre, (pnmd elle est possible, est d(''jà une première victoire; le dévouement, sous toutes ses formes, esU par lui-même autant d'enlevé aux lois ini- ((ues du monde matériel. Le sacrilice sans espoir a donc sa raison d'être ccmime il a sa grandeiu'. Mais la vérité est que la science positive mius laisse dans l'ignorance relativement à l'avenir du monde moral. Nul savant ne [)eut démontrer l'espe-rance, mais nul savant ne peut démontrer le dc'sespoir : optimisme el l»essimisme seront toujours deux hypothèses incapables de vérilicalion el de démonstration ;iu poiid de vue de la science positive.
DESINTKIiESSliMKNT DANS LA MORALE DES IDEES-FORCES 373
Si nous lie sommes pas eerlaiiis du triomphe linal et universel du bien, nous sommes du moins certains d'en pouvoir commencer la réalisation en nous et autour de nous ; la méthode la plus rationnelle nous prescrit donc de commencer par là. Soulager une misère actuelle, a dit Guyau, alléger cpielqu'un d'un iardeau, d'iuie souffrance, voilà ce qui ne peut pas tromper. « Même dans le doute, on peut aimer ; mém(^ dans la nuit intellectuelle, qui nous empêche de poursuivi'e aucun but lointain, on peut tendre la main à celui qui pleure à nos pieds. » — Sait-on, d ailleurs, si le secours donné à celui qui souffre ne vaut itas plus, à lui seul, que tout le firmament sur nos tètes? Donnons ce secours, et que, dans fimmense univers, il y ait un petit coin où un être, en face d'un autre être, aura eu pitié.
I/abnégation morale, détachée de toute certitude relativement au succès final de ses efforts, deviendrait-elle tro{) difficile dans la pratique pour la masse des hommes? — Si on considère la conscience contemporaine et si l'on en tire des inductions pour l'avenir, la frc(|uence du désintéressement à notre époque, indépendamment de toute conception religieuse et parfois même métaphysique, permet d'espérer un croissant progrès de rabnégation morale. L'esprit de dévouement est favorisé par la diffusion de la science, de l'art, de l'éducation laïque et soustraite aux dogmes. Nous avons déjà, à |)lusieurs reprises, insisté sui' le pouvoir qu'a la science, par ses idées universelles, de nous déprendre du moi, de reporter notre point de vue an dehors de nous-inénics, plus loin et plus haut ((ue notre chétive individualité. Dans un(* foule d'occasions, les savants ne donnent-ils pas à la foule des exemples d'héroïsme? Nous sommes loin du temps où les médecins les plus religieux, conscients de limpuissance où se trouvait alors la médecine devant les grands flt-aux, ne voyaient aucun déshonneur à fuir
les lieux cil sévissait la peste; aujoiird'luii, les pUis incréflules bravent la mort pour étuilier une épich'mie ou simplement pour soigner ceux qui en sont atteints. Il en est qui se transportent en pays lointain pour découvrir le bacille de la fièvre jaune ou du choléra. Il en est qui s'inoculent à eux-mêmes le mal dont ils cherelient les causes et les remèdes. Les aéro nautes s'exposent à la mort pour faire des observations scientifiques; de même pour les navigateurs du [tôle nord ou du pôle sud. Dans les applicntions de la science à Tindustrie abondent les exemples d'intrépidité en face des plus grands périls, (pi'il s'agisse de niines à exploiter, d'isthmes à percer, de voies ferrées à établir, dMmmenses tunnels à percer sous les montagnes. De toutes parts on « s'expose ». Et quelles sont les grandes idées désintéressées que Ton a derrière la tète ? — Le progrès de la science, le progrès de l'humanité, le progrès de la personnalité individuelle On ne songe plus guère au pai-adis ou à l'enfer: c'est pour la science et pour le genre humain que « parient » les Pascals modernes, non pour leur propre salut dans un autre monde. Comme la science, l'art a ses lidMes. menant parfois une vie de labeur et de dévcHU'inenf . Ils contribuent à dév(dop|)er dans l'humanité un sens du beau qui, nous l'avons vu, est un des plus grands auxiliaires pour le sens du bien. Ce dernier, à S(m tour, est développé direcl<Mnent. so;is l;i forme hi [)lus désintéressée, par la morale seienli- (ique et pliilosophi(jue, «pn accnntiime les espi'Ks à tnelire les lois g(''n(''rales de la conduile au-dessus de l'égoïsmc individuel. LiDrizon s'élargit pour tous, même pour les classes popuhiires. auxquelles s'ouvrent tant de p(M'speclives sur l'avenir iiKh'dini de la science. Les religions s'é{»urent, donnent à leurs dogmes un sens plus symbolique, se montrent moins étroitement orlhodo\(^s. Elles oïd beau proclamer lein' infaillibilité' et leur immutabilité, elles s'accommodent, par une évolution lente, aux donné-es nouvelles de la science ;
elles se pénètrent de l'esprit laïque et moderne. Le résultat est une prédominance graduelle, chez les vrais croyants , des mobiles désintéressés et proprement moraux sur la crainte de Dieu et de Tenfer.
Le passage aux vues impersonnelles est également visible dans l'ordre social, politique et même économique. Les caractéristiques de notre époque sont le progrès de la démocratie, l'extension politique et économique des grandes nationalités, entin les réformes sociales et le mouvement socialiste, au sens large du mot. Or, tous ces faits, à côté d'intérêts individuels, d'intérêts de nations ou de classes, nous révèlent des facteurs désintéressés, qui entraînent les esprits à des vues plus larges. La démocratie, en dépit de ses vices, a la vertu de hausser le peuple à la considération des droits collectifs et des grands intérêts collectifs, qui sont confiés à la garde de tous; cluKiue citoyen d'une nation libre, avec le sentiment de sa responsabilité personnelle, acquiert celui de la responsabilité' nationale et même internationale, donc humaine. D'autre pai't, ta démocratie est fondée sur la valeur de la personne et sur l'égalité de droits entre les diverses personnes ; de là un sentiment progressif de la dignité humaine, de la liberté et de l'autonomie humaines. En un mot, à mesure que s'accroit et s'organise la démocratie, la conscience de soi et la conscience d'autrui grandissent parallèlement; malgi'é de trop fréquentes déviations, la démocratie est donc par elle-même moralisatrice.
L'expansion des grandes nationalités et des grandes races, vaec les divers « impérialismes» qui en sont Teffet, apparaît d'abord comme une lutte d'intérêts égoïstes. Cette lutte est réelle sur certains points, mais efle n'est pas le seul élément à considérer. D'abord, (pielque intéressées que soient les nationalités dans leur effort vers l'agrandissement et vers la domination, les citoyens qui appartiennent à ces nationalités sont obligés de placer leur but haut et loin : ils travaillent pour une
plus grande Allemagne, une plus grande Angleterre, une plus grande Améri(|ue, une plus grande France. L' « impérialisme », outre les considérations économiques, invoque aussi la mission civilisatrice des peuples supérieurs, qui n'est pas un vain mot ; voilà encore une part faite aux lins imi)ersonnelles. De même pour la lutte des classes. Le prolétaire qui s'élève à rintuilion d'un intérêt de classe se désintéresse plus ou moins de lui-même ; souvent il se dévoue à un ])ut lointain : jusque dans une grève, il sacritiera son avantage à celui de son groupe. Le progrès du socialisme, malgré ses cotés matérialistes, est un essor idéaliste vers une justice et une moraiiti' supéi-ieures. N'estil pas clair qu'une plus équitable répartition de la projn'iété diminuerait les crimes el délits contre les biens, qu'une plus égale éducation diminuerait les crimes ou délits contre les personnes'.' Sous les troubles et les tempêtes de la surface, on entrevoit le grand courant moralisateur.
Ainsi, à tous les points de vue el dans toutes les directions, les idées-forces \os plus désintéressées tendent à se répandre, à s'universaliser. On travaille et, au besoin, on donne sa vie pour un avenii' (pion ne verra pas éclore, potw des descendants (|ue l'on ne connaîtra |ioint, pour une hnmanilé (pii n'est encoi'c quiin idéal de notre pensée. Les lioninies clierchenl de plus en |)lus le bien pour lui-même, — mm pas, sans donir, un bien abstrait, un bien « en soi ", mais le bien buinain de la société et de la i)ersonne, surtout ce bien fondamental pour les sociétés et les personnes (jui («^l la science.
Les consid(''rations (pie nous venons de (b'velopper complètent el, sur certains points, peuvent reclilicr celles que Guyau avait déjà fait valoir pour montrer la possibilité croissant(^ de rabn('gation. Selon lui, le suicide et le di'Vonment, si dillV-rents (pi'ils soient, se ressemblent en cejjue tous les (\q{\s. supposent un même sentiment : aimei" (pielque chose ou (piebprim plus cpie la vie. De là résulte, desdeu.x côtés, ce sentiment iVinlo-
lérabilité qui s'attache à certains maux physiques ou à certaines pensées, et dont Guyau a fait une si belle analyse. Par l'influence de Tattention et de la réflexion, certaines douleurs physiques et surtout morales grandissent dans la conscience au point d'obscurcir tout le reste : «Une seule peine, dit Guyau, suriitàetïacertoutela multitude des plaisirs de la vie. » L'un se tue parce qu'il ne peut supporter les tourments de telle maladie ou ceux d'une pauvreté sidute ; ce sont là les motifs les moins élevés ; mais tel autre se tue parce qu'une tache à son honneur, causée par une faillite, lui est absolument intolérable. Tel autre se tue parce qu'il aime une femme jilus que tout le reste. L'art même peut acquérir une importance capitale dans l'existence : « interdire la musique à Beethoven, la peinture à Raphaël, c'eût été les tuer »>. Nous nous rapprochons ainsi peu à peu, selon Guyau, ries mobiles du sacrilice moral. Ce sacriflce a lieu quand le ressort est Tamour d'une grande idée : celle de la justice, l>ar exemple, celle de la patrie, celle de l'humanité. Dans ce cas, la valeur de la vie parait réduite à zéro devant Tintinité du but à atteindre, et la vie, en dehors de l'amour (pie ce but inspire, devient ii)sui»poi-table. Pounpioi, par TeiTet de la civilisation, voit-on augmenter, avec le sentiment de l'intolérabilité, le nombre <lrs suicides? C'est que, dit Guyau, certaines idées, certains sentiments acquièrent une force et une acuité plus grandes, tandis que, d'autre part, l'importance de la vie individuelle diminue. On ne considère plus autant la vie comme d'un prix inestimable, iiicommensui'cible. Ce sont là, selon Guyau, deux raisons qui, j(jiiites à l'exaltation croissante et souvent maladive du système nerveux, produisent la fréquence des suicides. Mais ce qui est aujourd'hui un ellet en (piehpie sorte pathologique, anormal et, en définitive, antisocial, pourra devenir un j(jur, quand il s'agira du sacrilice moral, un résultat bienlaisant pour la société entière. Avec le progrès de la science, de la philosophie, de la vie nationale et internationale, avec i'agrandissemenl
de riioi'izo:i luiiiiain et même, si on jxmiI dire, di> riioi'izon eosmiiiue, l'individu se verra enirainé dans un tout .immense dont il ne sera <iu"une j)arcelle. Il prendra à ses propres yeux une importance de moins en nudns grande |iar rapport au tout, de plus en plus Jurande par rapport au eerele d'action qui lui est assigné. Guyau pose donc cette loi : — Par Télargissemeid de rinfelligenee, du senliment et de l'activité humaine, l'écart ira grandissant entre les idéesforces de plus (Ml plus élevées ((ue concevra l'individu et rimjiortance de moins en moins grande que sa vie matérielle iirendra à ses propres yeux. D'où (.-e corollaire : la grande dilliculté du sacrltire. .. aimer quelque chose jilus (pie la vie », perd et doit aller en diminuant. Ce (pii pr«)dnit aujoni'd'hui un elTet perturbateur et fâcheux, sous les formes du suicide, du pessimisme, du découragement, du nervosisme, etc., arrivera, en se régularisant, à produire un elïet moral sous la forme du dévouement aux idées. On verra se multii>lier, selon Guyau, les « risques •' coui'us volontairement. Guyau com|>are le sentinu'nt moral à un grand amoiu' qui éteint toutes les autres passions: sans cet amour, la vie nous est im[)Ossil)le. On plaint d'habitude, ajoule-t-il, ceux (jui ont au cteur des amours sans esf)()ii'. (pie rien ne jieut rassasier; et pourlani nous en nourrissons tous un aussi puissant |)uur noire idéal moral. « Cet amour semblera toujours vain au poiid de vue utilitaire, |)uis(pi'il ne doit jioitd e(»mplei' sur une satisfaction, sur une récompense; mais, d'un point de vue plus élevé, ces satisfactions et ces préleFidiM's l'i'compenses peuvent apparaître .'i leui' tour comme une vanit('' 1 1 . - Le grand amoiu- dont parle r.nyau, cet amour désintéressé el non mercenaire, qui ne sait pas s'il sera jamais pay('' de retour et ne peut renoncer à aimer, parce «ju'il a déjà en S(»i sa propre récompense d que tout le reste, en drhors de lui, esl
(1, liHi/iiisir il' 11111" niiirnle, p. •j.'à^.
sans valeur, cet ainoiii- (|iii ne poiil se concevoir sans se juger au-dessus de tout, fût-il seul, appelant sans que le ciel lui réponde, mais réalisant en Ini-nirMue l'idéal qui devrait rtre partout réalisé; cet amour insatiable, aussi indestructible au fond de notre cœur que l'action même de l'univers sur notre conscience, n'est-ce pas l'amourde l'universelle bonté et de l'universelle félicité?
Après Guyau, Gabriel Tarde contribua à mettre en évidence la possibilité croissante du sacrilice dans la société future. C(jinmeiitant V Irrél'ujion de l'avenir, il lit voir cjue les hautes et belles choses à vouloir se multiplient au cours de la civilisation, tout comme les jeunes filles dont la beauté excite l'amour sont plus nombreuses dans les villes et plus rassemblées en un étroit espace que dans les campagnes. D'où un déploiement inévitable du penchant à aimer dans un cas, de la faculté de vouloir dans l'autre. Or quel est le dessein ferme, énergique, qui n'implique pas le dévouement éventuel, le sacrifice de soi accepté <ravnnce? Un philoso|)he italien, M. Tarrozzi, commentant à son tour Guyau, a fort bien montré que la conscience moderne s'appuie moins sur l'idée de l'immortalité pei'sofHielic (]ue sur« la pcrpétuit(' et l'immortalité collective de l'humanité ou même de l'univers, telle (|ue Giivaii l'avait conçue dans son Irréligion de l'avenir ».
Tout ce qu'ont |iu dire Guyau. Tarde et d'autres encore sur la possibilit('' croissante de 1 abnégation, la morale <les idées-forces l'accueille et le conlirme ; mais elle tâche d'aller plus loin. Klle ne se contente pas d'une sorte de consolation au milieu du doute. Elle ne considère pas l'acte moral comme un suicide héroïque. Elle n'accepte qu'avec des réserves la coniparaison «le l'acte moral, élan de vouloir, avec le suicide, qui e>l trop souvent une défaillance de la volonté. De même, elle rejette la conception de Nietzsche qui, clu'rchanl au ilelà du bien et du mal un nouveau bien capable de susciter la « voloiMi' de puissance », n'aboutit (|u"à la résignation stoïque , amor fali, ou à une ivresse
(lyoïiisiaqiie qui est un étourdissement en face do la vie, en face de la mort. Toutes ces manières de réaliser le bien ou de « dépasser » le bien ont je ne sais quelle secrète amertume ; sous Tetïort de Toptimisme voulu, se trahit le sentiment pessimiste. Dans riiéroïsmc ainsi compris, il y a un fond de découi'agemeut el de tristesse maladive. La vraie moralité, selon nous, est essentiellement saine, comme l'est un acte de Icrme raison et de courage éclairé; elle est, encore un coup, la force conscienle qu'une idée peut prendre en nous et par nous; loin d'être une sorte de crise nerveuse, elle est r « amour inlelleclnel » de l'idéal et son acceptation réllécliie par une volonté aussi maîtresse de soi (pie généreuse pour les auti-es.
Nous devons faire aussi quelques réserves sur le sens donné par Guyau au xaXô; xtvowo; de Platon. Guyau y a vu l'amour du risque et du danger, qu(d{pu^ chose d'analogue à ce qu'éprouve celui (pii gravit un pic jus- (ju'alors inaccessible ou (pii aventure sa barque au milieu des mers soulevées. Il y a encore là une sorte d'enivrement physique, un « jeu ^ périlleux el peut-être mortel, un vertige où l'on risque le loiil pour le tout. Ce que, dans la Liherlé el le iJéle/ minisnie, nous avions appelé une « spéculation en acte » désignait l'acte inlelleeluel par excellene(\ l'acte qui crée des idées |)()Ui' les n'-aliser dans la j>rati<pie. Ce n'est plus la spéculali(tii du joueur, mais celle du penseur (pii veut èlre lioiiiiiie d'action. Guyau, d'ailleurs, en parle admirahlemenl lui-même dans les derniers cha|»itres de son Esi/iiisse (l'une morale. Toul en reconnaissanl (pu' l'idéal le plus hêronpie est aussi le plus capable de mouvoii' les cd'ui's bien n(''s ou bien fornn's, g;M'd<tiisiions (htnc de voir dans le sacriliee un ;iete de di'sespoir plus ou moins (h'guisé; c'est, au eontraii'e, — el Gnyau l'a compris comme nous, — un acte d'esiférance dans l'avenir i]*- l'Iinnianih'- el du monde.
COxNCLCSION
Si nous lie nous trompons, la morale des idées-forces a fait aux autres leur part légitime. Elle n"a pas juxtaposé au hasard les principes ou les faits que les diverses doctrines mettaient en avant ; elle les a subordonnés selon une hiérarchie rationnelle, en élevant audessus l'idée autonome et automotrice. C'est la synthèse méthodique de toutes les opinions sur le bien moral et social, ([u'elle complète et déi)asse : opinions dogmatiques, opinions critiques et même sceptiques, mais prises en leur véritable sens et orientées selon une nouvelle direction. En même temps, la morale des idées- forces poursuit l'analyse la plus complète de l'e'Cpirience. Elle analyse sujet, qui est l'expérience même en sa source consciente; elle analyse l'objet, qui est encore l'expérience en ses déterminations, selon les catégories de quantité, de qualité, de causalité et de fiiialifc', d'où dérivent les valeurs objectives; elle analyse le rapport des sujets entre eux, qui est la solidarité à la fois organique et contractuelle ; enfin elle analyse le rapport du sujet à l'objet, qui est Tadhésion à un idéal fondé sur la l'éalité nirme.dont il continue les lignes directrices. Cet idéal, nous nous persuadons à nous-mêmes de le réaliser, par un acte de pensée et de volonté où l'expériciice, sous le nom de raison, se projette au delà de ses limites actuelles. La morale des idées-forces est cà la fois la plus naturaliste et la plus idéaliste de toutes, cherchant dans le réel les raisons de son idéal, jugeant ensuite le réel selon cet idéal pour réformer sans cesse ce qui est par l'idée de ce (lui devrait être.
Le doute qui reste, clans la doetrine des idées-lorees comme dans toutes les autres, sur la vérité et la puissance objectives de notre suprême idéal, n'est que le doute inhérent à la pensée mèine sur son objectivité propre et sur son eriicaeité dans le monde. Ce doute met en question la valeur dernière de notre liumaine morale comme la valeur dernière de notre humaine science. Aucune tiiéorie de la conduite, — qu'elle soit biologique, sociologique, cosmologique, psychologi(jiie ou mélapliysi(iue, — n"y saurait échapj)er. Nous no pouvons jamais, nous autres hommes, (pi*^ penser et agir en appliquant nos idées aux choses pensées, pour voir si ces idées ont la force de s'actualiser en nous et hors de nous. La réussite, c'est la véritication. Telle est la méthode que nous suivons tous dans le monde sensible. Pour le monde des idées, pas de vérification comj)lclc par \' expérience. Ce|)endant. ce monde se vérilie h sa manière. L'idée peut réussir autour de nous et dans la société humaine, en produisant un progrès sans tin vers un type supérieur dliumaiiili'. I/idée peut réussir en nous comme suprême salislaction de notre intelligence, qui n'est juécisément satisfaite (|ue par la croyance à sa proj)re objectivité. L'idée peut réussir en nous commo satisfaction des autres puissances de notre être, sensibilité et volonté ; elle piîut n'ussir comme répondant ta nos l)esoins à la fois ihéorit/ues et prntif/iies, comme notre supi'ême intérêt spi'culatif et vital, en même tenqts (jue celui de la socic'té entière et de toute •société qiH' nous pouvons concevoir. De là l'éternel ascendant de l'idée morale au fond de toutes les consciences, l'éternelle attraction (pTclle exerce siu* Ions les hommes normalement constitués.
Il y a, d'après la doctrine <les idé'cs-forccs : un pouroir iuunanent cà cet idé'al du vouloir cpii est c(^ qu'on nomme vulgairement le devoir : l'idée porte en clic une première puissance de ré'alisation , gernu» de la liberté'. Mais, sur les aidres points, on a exagé'ré le lien ipii nuit devoii' à |)ouvoir. Certes, je ne dois pas ce
qui m'est démontré im|tossilile ; en ce sens, nous l'avons vu, le devoir suppose une non-impossibilité. Mais c'est tout. La possibilité positive, je veux dire toutes les conditions réelles qui, en dehors de l'idéal même et de mon vouloir de l'idéal, seraient nécessaires à son accomplissement et à son triomplio, je n'ai pas besoin de les établir préalablement avec certitude. La moralité est un etïort pour amener à la réalité une id(''e qui n'est pas encore réelle dans le monde à nous connu, dont la réalisation n'est même pas démontrée possible, mais n'est pas non plus démontrée impossible. Si l'objet de cette idée n'est point, comme dans le moralisme kantien, supérieur ou même contraire aux vrais lois de la nature, il n'est pas non plus une conséquence qui sortirait nécessairement et certainement de ces lois sians notre conscience et sans notre action volontaire. Non, il est une « nature meilleure », une société meilleure conçues par nous, qui ne peuvent exister (jue par l'idée-force et Vamour qu elles suscitent. Le « devoir >>\ est une création de notre i)ensée, par laquelle nous nous imposons de produire réellement le meilleui' en nous et en dehors de nous. La conception d'un bien (pii serait à la fois mon bien et notre bien à tous ne dépend pas de la question de savoir si, en fait, l'univers est ca|)ablede le réaliser : ce dernier problème se pose après, non avant. L'homme prononce pour son compte le fiat idea, qui est le vrai fiat lux., avec l'espoir que la liunière intellectuelle se propaj^^era à liidiiii. Quelque indémoiiti'able (|ue soit la victoire linale de l'idée dans l'univers, l'homme lutte pour elle, meurt pour elle. N'y eût-il dans l'infinité du temps et de l'espace (pi'une seule chance de faii'e triompher l'universelle bonté, l'homme veut la poursuivre. Dans la grande bataille de la pensée contre l'aveugle nature, l'humanité est semblable k ces soldats que la Léf/ende des siècles nous montre placés au pivot de l'action, sur un cimelière rempli de tombes, avec la consigne de tenir jus- ((u'au soir ou de mourir en combattant. Le soir vient,
la brume de la miMée, où chacun tirait sans voir la portée (le ses coups, se dissipe : presque tous sont morts, quelques-uns restent ; morts et vivants , sans le savoir , ont décidé du sort d'un peuple, et c'est grâce à leur héroïsme que s'élève à la lin un chant de triompli(\
— Par f|ui donc la victoire a-t-elle été gagnée?
— Par vous.
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