PERENNITE DES SOUTIENS ESTHETIQUES DE LA MORALE
produira, on dô])it do Nietzsche, notre pitié croissaule, et la pitiô n'a qu'à devenir iirofondo, raisonnée, volontaire et non nerveuse, pour devenir bonté.
La théorie de l'art pour l'art, bien interprétée, et la théorie qui assigne ta l'art une mission morale ou sociale, sont également vraies et ne s'excluent point. C'est précisément parce que l'art a ce haut caractère d'être, comme la science pure, une fui en lui-même, d'être l'art poiu' lart ou i)lutôt pour le beau, au lieu d'être un simi»h' moyen de démonstration ou une plaidoirie, qu'il exerce sur les cœurs le plus d'action elïective. Le poète n'est pas un prédicateur ; il n'a besoin que d'être un « voyant » et de nous faire voir ce qu'il voit. Victor Hugo et Lamartine sont plus puissants sur la direction bonne ou mauvaise des i)euples que Massillon et Bourdaloue. 0 poètes.
Vous indiquez le but suprême Au genre luwnaiu toujours le mMiie El toujours nouveau sous le c'ci; Nous jetez dans le vent qui vole La même éternelle parole Au m;'me passant éternel (1).
On s'est moqué de cette prétention des grands poètes à être les prophètes, les mages, les prêtres de l'avenir,
Tous ceux eu qui I)ieu se concentre Tous les yeux où la lumirre entre, Tous les fronts d'où le rayon sort.
Mais ce rôle de la poésie est conforme à l'histoire. S'il est vrai rpi'il y a aujourd'hui divorce entre l'art et ce qu'on pourrait appeler la moralisalion sociale, il est vrai aussi que ce divorce ne durera pas élernellement, que les grands poètes et artistes redeviendront les grands
1 Ilngo, r Année terrible.
initiateurs des masses. De plus, en même temps qu'une valeur morale et sociale, l'art et la poésie ont toujours eu et auront toujours un rcMe religieux. Ce qui fait le fond même des religions, c'est la pensée morale ou philosophique traduite par le moyen d'images en senlimenls et tendant ainsi à V action. L'image est un intermédiaire naturel et nécessaire entre la pensée pure, concevant un idéal de vie. et la volonté qui le réalise. Un idéal abstrait est déjà une idée-force, mais n'est pas toujours cai)able, à lui seul, d'entraîner le mouvement extérieur ; il faut que, par la conception, Taclion commence déjà, ce qui ne peut avoir lieu que si dans l'idée s'introduit une image sensible. Toute image, en effet, enveloppe des mouvements et tend à les traduire en actions. C'est ce qui fait que la morale abstraite ne meut pas l'homme, du moins riionime ordinaire. La morale vivante, au contraire, produit cette harmonie des sentiments de l'un avec les sentiments de l'autre, des volontés de chacun avec les volontés de tous, qui constitue la sympathie et la synergie. Aussi toutes les religions, pour adoucir l'homme et le moraliser, ont-elles eu spontan(Miient recours aux images, aux mythes, aux symboles. Une religion agit sur les âmes pai'Iapoésie qui est en elle : réduite à des lois ou à des idées, elle serait presque sans influence. La force des diverses religions vient de leur puissance à concevoir des lypcs et à les personnifier dans des individus : la vie et la mort de Jésus, du dicu-liomme. du type le plus universel et le plus individuel tout ensemble, voilà ce (jui a fait la force (lu christianisme. La religion n'est ni science jiure. ni pure métaphysique : elle est poésie vivante et vécue, qui croit à ses propres créations, qui prend les images pour des réaliti's, les mythes pour des véril('s où le moral et le physirpu' se réconcilient ; c'est une Muse qui, sous la forme d'une histoire dans le temps, raconte des choses éternelles. La religion est un art moral (4 soeial qui, loin de se considérer comme un jeu supérieur des facultés représentatives,