LIVRE PREMIER
J ai souvent admiré comment les accusateurs de Socrate ont pu le présenter aux Athéniens comme un criminel d'état, et leur persuader qu'il méritait la mort. Quelle était leur accusation ? Socrate est coupable, disaient-ils, «car il ne croit point aux dieux que révère la république, car il introduit des divinités nouvelles : il est coupable, car il corrompt la jeunesse.
Il ne révérait point les dieux de Tétat I Et quelle était la preuve de cette imputation? 11 faisait des sa--* crifices, et Ton ne pouvait Tignorer : il en offrait souvent dans l'intérieur de sa maison ; souvent il en offrait sur les autels publics. Se cachait-il quand il avait recours à la divination ? Il disait lui-même, et tout le monde répétait, qu'il était inspiré par un être supérieur : c'est ce qui a le plus contribué, je crois, à le faire accuser d'introduire de nouveaux dieux.
Mais quelles sont les nouveautés qu'on peut lui re^ procher? Qu'a-t-il fait? ce que font tous ceux qui croient à la divination : ils consultent le vol des oi-
seaux, ils sont attentifs aux paroles fortuites, ils observent les présagés, ils interrogent les entrailles des victimes. Pensent-ils que les oiseaux, pensent-ils que le premier homme qu'ils rencontrent, soient instruits de ce qu'ils cherchent à savoir? Non, sans doute; mais ils croient que les dieux eux-mêmes leur envoient ces signes de leur volonté, et c'était le sentiment de Socrate.
Le vulgaire, il est vrai, dit qu'il est excité ou retenu par les rencontres qui lui sont offertes, par les oiseaux qu'il observe : mais ce n'était pas ainsi que Socrate s'exprimait. Il pensait, il. disait qu'un être supérieur daignait l'inspirer; et c'était d'après ces ' avis intérieurs qu'il conseillait à ses amis de suivre leurs desseins ou de les abandonner. Les uns se sont bien trouvés de l'avoir cru ; les autres se sont repentis de ne l'avoir pas écouté.
On n'imaginera pas qii'il eût voulu passer dans l'esprit de ses amis pour un imbécile ou pour un imposteur. Cependant s'il eût été convaincu de mensonge après avoir soutenu qu'il était inspiré par un dieu, comment aurait-il évité l'un ou l'autre de ces reproches? En un mot, puisqu'il osait prédire l'avenir, il est clair qu'il croyait dire la vérité.
Mais, dans cette persuasion, en qui pouvait-il meUre sa confiance, si ce n'était en Dieu même? Et s'il donnait sa confiance aux dieux, comment pouvaitil croire qu'ils n'existaient pas?
Religieux en public, il ne Tétait pas moins dans le
DE SOCRATÈ. 5
secret de la plus intime amitié. Il engageait ses amis à suivre leurs lumières dans les choses indispensa» blés : mais, dans les entreprises dont Tévénement est toujours. incertain, il les envoyait consulter les oracles. L'art de la divination, disait-il, est nécessaire pour bien administrer un état, et knême pour bien régler une famille. L*architecture, la sculpture, l'agriculture, la politique, Téconomie, la science des calculs, celle de commander des armées, toutes ces connaissances enfin ont leurs principes ; toutes peuvent être soumises à notre choix. Mais aussi, dans toutes* ce qu'il y a de plus important, les dieux se le sont réservé, et nous ne pouvons y trouver que l'obscurité la plus impénétrable.
En effet, on peut très bien planter un verger ; mais sait-on qui doit en recueillir les fruits? Un architecte saura donner à son édifice les plus belles proportions; mais nous dira-Ml qui doit l'habiter? Ce général d'armée sait combattre ; mais sait-il s'il ne se repentira pas d'avoir livré bataille? Ce politique connaît bien les principes du gouvernement ; mais il ignore s'il pourra se féliciter un Jour d'avoir tenu les rênes dé rétat. Ce Jeune homme épouse une belle femme ; il se promet de goûter auprès d'elle la félicité suprême : elle ne lui causera peut-être que des chagrins. Un autre se repatt des plus brillantes espérances, car il Tient d'entrer dans l'alHance des hommes les, plus puissants de l'état : il ne prévoit pas qu'Us le feron exiler un jour.
Soerate regardait comme une folie de ne pas recon*-
nattre dans tes éYénements une providence divine, et de les soumettre à rintelligence humaine; mais il ne trouvait pas moins insensé d'aller consulter les oracles sur des choses que les dieux nous ont permis d'apprendre, et dont nous pouvons juger par nousmêmes : comme si Ton s'avisait de demander à la divinité si l'on doit faire conduire son char par un cocher habile ou maladroit, ou si l'on confiera son vaisseau à un bon ou à un mauvais pilote. 11 taxait d'impiété la manie d'interroger les dieux sur ce qu'on peut aisément connaître en prenant la peine de calculer, de mesurer, de peser. Commençons, disait-il, par apprendre ce que les dieux nous ont accordé de savoir, et consultons-les sur ce qu'ils nous ont caché; car ils daignent se communiquer à ceux qu'ils favorisent.
On peut dire que la vie entière de Socrate s'est écoulée sous les yeux des hommes. Le matin, il allait à la promenade et dans les lieux d'exercice : il se montrait sur la place aux heures où le peuple s'y ren« dait en foule, et passait tout le reste du jour au milieu des plus nombreuses assemblées. Le plus souvent il parlait ; tout le monde pouvait l'écouter : et lui a-t-on jamais vu faire, lui a-t-on jamais entendu dire rien d'impie, rien de suqpect?
11 n'avait pas la manie si commune d'embrasser dans ses leçons tout ce qui existe, de rechercher l'origine de ce que les sophistes appellent la nature, et de remonter aux causes nécessaires qui ont donné
secret de la plus intime amitié. Il engageait ses amis à suiyre leurs lumières dans les choses indispensables : mais, dans les entreprise^ dontrévénement est toigours. incertain, il les envoyait consulter les ora-des. L'art de la divination, disait-il, est nécessaire pour bien administrer un état, et même pour bien régler une famille. L^architecture, la sculpture, Fagriculture, la politique, Téconomie, la science des calculs, celle de commander des armées, toutes ces connaissances enfin ont leurs principes ; toutes peuvent être soumises à notre choix. Mais aussi, dans toutes^ ce qu*il y a de plus important, les dieux se le sont réservé, et nous ne pouvons y trouver que Tobscurité la plus impénétrable.
En effet, on peut très bien planter un verger ; mais saitr-on qui doit en recueillir les fruits? Un architecte saura donner à son édifice les plus belles proportions; mais nous dira-t-il qui doit Thabiter? Ce général â*armée sait combattre ; mais sait-il s*il ne se repentira pas d'avoir livré bataille? Ce politique connaît bien les principes du gouvernement; mais il ignore s'il pourra se féliciter un Jour d'avoir tenu les rênes dé rétat. Ce Jeune homme épouse une belle femme ; il se promet de goûter auprès d'elle la lélicité suprême : elle ne lui causera peut-être que des chagrins. Un autre se repatt des plus brillantes espérances, car il Tient d'entrer dans l'alliance des hommes les plus puissants de l'état : il ne prévoit pas quils le feron exiler un jour.
Socrate regardait comme une folie de ne pas recon-
seaux, ils sont attentifs aux paroles fortuites, ils observent les présagés, ils interrogent les entrailles des victimes. Pensent-ils que les oiseaux, pensent-ils que le premier homme qu'ils rencontrent, soient instruits de ce quMls cherchent à savoir? Non, sans doute; mais ils croient que les dieux eux-mêmes leur envoient ces signes de leur volonté, et c'était le sentiment de Socrate.
Le vulgaire, il est vrai, dit qu'il est excité ou retenu par les rencontres qui lui sont offertes, par les oiseaux qu'il observe : mais ce n'était pas ainsi que Socrate s'exprimait. Il pensait, il disait qu'un être supérieur daignait l'inspirer; et c'était d'après ces ' avis intérieurs qu'il conseillait à ses amis de suivre leurs desseins ou de les abandonner. Les uns se sont bien trouvés de l'avoir cru ; les autres se sont repentis de ne l'avoir pas écouté.
On n'imaginera pas qû*il eût voulu passer dans l'esprit de ses amis pour un imbécile ou pour un imposteur. Cependant s'il eût été convaincu de mensonge après avoir soutenu qu'il était inspiré par un dieu, comment aurait-il évité l'un ou l'autre de ces reproches? En un mot, puisqu'il osait prédire l'avenir, il est clair qu'il croyait dire la vérité.
Mais, dans cette persuasion, en qui pouvait-il me^r€ sa confiance, si ce n'était en Dieu même? Et s'il donnait sa confiance aux dieux, comment pouvaitil croire qu'ils n'existaient pas?
Religieux en public, il ne l'était pas moins dans le
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secret de la plus intime amitié. Il engageait ses amis à suivre leurs lumières dans les choses indispensa^ blés : mais, dans les entreprises dont Tévénement est toujours. incertain, il les envoyait consulter les oracles. L'art de la divination, disait-il, est nécessaire pour bien administrer un état, et même pour bien régler une famille. L^architccture, la sculpture, Tagriculture, la politique, Téconomie, la science des calculs, celle de commander des armées, toutes ces connaissances enfin ont leurs principes ; toutes peuvent être soumises à notre choix. Mais aussi, dans toutes^ ce qu'il y a de plus important, les dieux se le sont réservé, et nous ne pouvons y trouver que Tobscurité la plus impénétrable.
En effet, on peut très bien planter un verger ; mais sait-on qui doit en recueillir les fruits? Un architecte saura donner à son édifice les plus belles proportions; mais nous dira-Ml qui doit Thabiter? Ce général d'armée sait combattre ; mais sait-il s'il ne se repentira pas d'avoir livré bataille ? Ce politique connaît bien les principes du gouvernement ; mais il ignore s'il pourra se féliciter un Jour d'avoir tenu les rênes dé rétat. Ce Jeune homme épouse une belle femme ; il se promet de goûter auprès d'elle la félicité suprême : elle ne lui causera peut-être que des chagrins. Un autre se repatt des plus brillantes espérances, car il Tient d'entrer dans l'alliance des hommes les plus puissants de l'état : il ne prévoit pas qu'ils le feron exiler un Jour.
Socrate regardait comme une folie de ne pas reoon-
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868 disciples Tart de gouverner les hommes, aurait dû leur apprendre celui de se gouverner eux-mêmes. Je ne m'anouserai pas à combattre cette objection : je vois seulement que tous les mattres, non contents d'instruire leurs élèves par le moyen de la parole, se donnent pour exemples, et leur montrent qu'ils sont les premiers à pratiquer ce qu'ils enseignent. Je sais aussi que Socrate montrait en lui-même à ses amis le modèle de l'homme sage et vertueux, et qu'il Joîgnait à son exemple les plus belles leçons sur les devoirs des hommes et sur la vertu. Je sais enfln qu'Âlcibiade et Critias se conduisirent avec sagesse tant qu'ils le fréquentèrent; non qu'ils craignissent, comme des enfants, qu'il les punit de leurs fautes, mais parcequ'ils avaient alors l'idée du bien.
La plupart de ces gens qui font un métier de la philosophie soutiendront peut-être que l'homme Juste ne peut devenir injuste, ni l'homme modeste, insolent; et que, dans tout ce qui porte sur des principes, on ne peut tomber dans l'ignorance après avoir été bien instruit.
Je ne pense pas comme eux. Par l'exercice, le corps prend lès habitudes qu'on lui veut faire contracter : l'exercice n'est pas moins nécessaire à l'ame ; c'est par lai seul qu'on s'accoutume à remplir ses devoirs, et qu'on parvient à s'abstenir sans peine de ce qui nous est interdit.
Aussi voyons-nous que les pères n'osent se reposer sur le caractère heureux de leurs enfants : ils ont en-
DE SOGRÂTE. 4 S
eore un grand soin de les éloigner des sociétés dangereuses, persuadés que la fréquentation des hommes honnêtes est un des plus utiles exercices que puisse prendre la vertu , mais qu'elle se perd dans la fréquehtation des méchants. Le poëte Théognis rend témoignage à cette vérité :
Le sage dans nos cœurs fait passer ses Tertas ; Le méchant nous refit notre bonté première.
n dit ailleurs :
Le. vice a qnelqaefois surpris le cœur du sage.
le suis frappé de cette vérité. Je vois que, par le défaut d'exercice, on oublie même les vers, quoique leur mesure serve à les graver profondément dans la mémoire : la négligence nous fait oublier de même les principes que nous avons le mieux connus. Si nous oublions les préceptes qui nous engageaient à la vertu , nous perdons bientôt de vue tout ce qui nous la rendait chère; elle-même est bientôt oubliée.
Voyez Fhomme qui s'adonne au viii ou qui se laisse enchaîner par l'amour : il n'a plus la même force pour observer ses devoirs et pour s'interdire ce qu'il doit éviter. Plusieurs , avant d'aimer, savaient ménager leur fortune ; blessés par l'amour, ils ne le savent plus : ils commencent par dissiper leur bien , et se livrent ensuite à des gains honteux qui naguère les auraient fait rougir.
Comment donc ne pourrait-il pas arriver qu'un homme auparavant réservé dans ses mœurs perdit tonte retenue, et que le juste devint injuste? Je suis
persuadé que toutes les bonnes qualités peuvent s*acquérir par Texerçice, et la tempérance aussi bien que les autres. Dès que les voluptés se sont empa^ rées de notre ame, elles lui font abjurer toute retenue» et la soumettent en esclave aux appétits déréglés du corps.
Tant qu'Âlcibiade et Critias restèrent auprès de Socrate, tant qu'il leur prêta ses secours pour combattre leurs passions vicieuses, ils surent leur résister et les vaincre : mais dès qu'ils l'eurent abandonné, Critias se retira dans la Thessalie, et y vécut avec des hommes qui aimaient bien mieux s'abandonner à leurs dérèglements que d'observer la justice. Pour Alcibiade, sa beauté le fit poursuivre par une foule de femmes du plus haut rang ; le peuple le révérait ; le pouvoir qu'il acquit dans la république et che2 les puissances alliées lui procura un nombreux cortège de flatteurs habiles à le corrompre ; il vit qu'il lui serait aisé de saisir les rênes du gouvernement; il s'oublia lui-même, et ressembla bientôt à ces athlètes qui négligent de s'exercer parcequ'ils ont remporté trop aisément la victoire.
Voilà ce qui perdit Critias et Alciblade. Enflés de leur noblesse , éblouis de leur fortune , étourdis de leur puissance, amollis par leurs complaisants, corrompus par toutes ces circonstances réunies, éloignés depuis longtemps de Socrate , doit-on s'étonner qu'ils soient devenus présomptueux? Mais les fautes qu'ils ont faites, l'accusateur les rejette sur Socrate. Eh
quoil dans rflge où Ton manque le plus de jugement, où Ton sait le moins se modérer, ils se montrèrent sages et réservés; le mérite en était à Socrate : et Faccusateur ne croit lui devoir aucun éloge I
On n'a pas la même injustice pour les autres professions. Quand un maître de flûte ou de lyre a donné de bons principes à ses élèves, s*ils s'avisent de le quitter, de prendre d'autres leçons , et qu'ils perdent leurs talents, est-ce sur lui qu'on en rejette la faute? Un père voit son flls se bien conduire sous un mattre et devenir vicieux sous un autre : accusetril le premier instituteur? n'en faiMl pas même l'éloge en voyant que le jeune homme ne s'est corrompu qu'en cessant de suivre ses leçons? Les pères même ne sont pas accusés des fautes que font ceux de leurs enfants qu'ils ont toujours gardés auprès d'eux , à moins qu'ils ne leur aient donné de mauvais exemples. On n'aurait pas dû juger Socrate avec plus de rigueur.
Lui-même a-Mi fait le mal ? dites qu'il fut un méchant. Mais si toute sa vie ne mérita que des éloges, quelle injustice de rejeter sur lui des fautes qui lui ftarent étrangères !
Blâmez-Ie cependant s'il a loué les vices des autres en pratiquant loi-même la vertu. Mais n'a-t-il pas fortement repris les vices de Critias? Ne l'a-t-il pas fait rougir de ses goûts pervers? Pour récompense, il se fit un mortel ennemi.
Critias, devenu l'un des trente tyrans, et choisi avec Chariclès pour donner des lois , satisfit son res*
sentiment, et défendit d'enseigner Tart de la parole. Cétait Socrate qu'il avait en vue. Comme il n'avait aucun moyen de l'attaquer, il faisait tomber sur lui les reproches dont on charge communément les philosophes, et cherchait à le perdre dans l'esprit de la multitude. Socrate n'avait pas donné lieu à ces imputationSy du moins si j'en dois croire ce que j'ai moimême entendu de sa bouche, et ce que d'autres, qui l'avaient souvent écouté , ont pu m'apprendre de lui.
Enfin Critias leva le masque ; car les trente tyrans ayant fait mourir un grand nombre de citoyens, en ayant forcé d'autres à seconder leurs injustices : Je serais étonné, dit Socrate, que le gardien d*un troupeau qui égorgerait une partie du bétail qui lui est confié, et rendrait le reste plus maigre, prétendit passer pour un bon berger : mais un homme qui, se trouvant à la tête de ses concitoyens, en détruirait une partie et corromprait le reste , m'étonnerait encore bien davantage, s'il ne rougissait pas de sa conduite et qu'il prétendit à la gloire d'un bon magistrat. On ne tarda pas à rapporter ces paroles aux trente tyrans. Critias et Chariclès firent venir Socrate, lui montrèrent leur loi , et lui défendirent d'avoir des entretiens avec la jeunesse.
Socrate leur demanda s'il lui était permis du moins de leur faire certaines questions sur les choses qui lui étaient interdites et qu'il ne comprenait pas : ils le lui permirent. Je suis prêt , leur dit-il , à me soumettre aux lois : mais je crains de péchef par ignorance, et je voudrais savoir bien clairement de vousrmémes ce
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qae tous entendez en défendant de professer Fart de la parole. Avez-vous en vue ce qui se dit de bien ou ce qui se dit de mal? Si votre défense pprte sur ce qui se dit de bien, il est clair qu*il faut s'abstenir de bien dire : défendez-vous seulement ce qui ^e dit de mal? je vois qu*il faut travailler à bien parler. Alors Chariclès s*emportant : — Puisque tu ne nous entends pas, Socrate, nous allons t'ordonner quelque chose de plus clair : c'est de n'avoir aucun entretien avec les Jeunes gens de quelque façon que ce soit.
— Pour qu'il ne reste plus aucune équivoque, dit Socrate^et que je ne m'écarte pas de ce qui m'est pre^ crit, indiquez-moi bien à quel âge vous fixez le terme de la jeunesse.— A l'âge, dit Chariclès, où les hommes ont acquis toute leur prudence, à l'âge enfin où il est permis d'entrer au sénat : ainsi ne parle pas fiux jeunes gens au-dessous de trente ans.
— Mais, reprit Socrate, si je veux acheter quelque chose, et que le marchand n'ait pas encore trente ans accomplis, pourrai-je lui dire au moins : Combien cela? — On te permet, dit Chariclès, de faire cette question : mais tu as coutume d'en faire sur quantité de choses que tu sais fort bien, et voilà les conversations qui te sont interdites — Ainsi je n'oserai pas répondre à un jeune homme qui m'interrogera sur des choses que je saurai fort bien. S'il me demande, par exemple : Où demeure Chariclès? où demeure Critias ? —Tu peux répondre à cela , lui dit Chariclès. — Oui, reprit Critias; mais souviens-toi bien, Socrate, de renoncer à faire entrer dans tous tes discours les cor-
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donnfers, les maçons, les chaudronniers : aussi biefi Je crois qu'ils sont fort las d'être toujours mêlés dans tes propos. — Ufaudra sans doute aussi, répondit Socrate, que je renonce aux conséquences que je tirais de leurs professions, et qui m'aidaient à faire mieux sentir ce que c'est que la justice, la piété, toutes les yer* tus? Précisément, répliqua Critias ; et renonce mékiie à parler des gardiens de troupeaux, sans quoi tu pourrais bien trouver du déchet dans ton bétail.
. Ces dernières paroles faisaient assez connaître qu'on leur avait rapporté la comparaison du berger, et que c'était là le principe de leur haine contre Socrate.
On vient de voir quelle avait été la liaison de So-crate et de Gritlas, et quels sentiments ils conservèrent l'un pour l'autre. Je dirais volontiers que nous M pouvons être bien élevés que par un homme qui nous iplaise. Critias et Alcibiade se mirent sous la discipline de Socrate ; mais il ne leur plaisait pas : déjà leurs vues se portaient vers le gouvernement de la repu* bliqme ; et, dans le temps même qu'ils fréquentaient Socrate, ils ne s'entretenaient volontiers qu'avec ceux qui tenaient les rênes de l'état.
On dit qu'Âlcibiade , avant l'âge de vingt ans , eut avec Périclès , son tuteur, la conversation suivante sur les lois :
Dites-moi , Périclès , ne pourriei-vous pas m'ap-> prendre ce que c'est que la loi î — Assurément , ré^ pondit Périclès. — Au nom des dieux, ne refusez pas de me le dire. J'entends louer certaines personnes
parcequ'elles observent religieusement les lois, et Je crois qu^on ne saurait mériter cet éloge sans savoir ce que c^est que la loi. — Il n*est pas fort difficile, mon cher Alcibiade 9 de satisfaire ta curiosité. La loi est tout ce que le peuple rassemblé a revêtu de sa sanction, tout ce qu'il a ordonné de faire ou de ne pas faire. — Et qu*ordonne-t-il de faire? le bien ou Te mal? — Le bien, sans doute. Jeune homme : veux-tu qu'il ordonne de mal faire? — Mais si ce n*est pas le peuple; si, comme dans Toligarchie, c'est un petit nombre de citoyens qui se sont rassemblés et qui ont prescrit ce qu'on doit faire, comment cela s'appellel-il? — Dès que la portion de citoyens qui gouverne a ordonné quelque chose, cet ordre s'appelle une loi. —Mais si un tyran usurpe la puissance et qu'il prescrive au peuple ce qu'il doit faire, est-ce encore une loi? — Oui, c'est une loi , puisqu'elle émane de celui qui commande. — Eh I qu'est-ce donc que la riolence? qu'est-ce que le renversement des lois? N'est-ce pas lorsque le puissant , négligeant de persuader et n'employant que la force , oblige le faible à faire ce qui lui platt? — Il me semble que c'est cela même. — Ainsi quand un tyran force les citoyens à suivre ses caprices sans chercher à les persuader, c'est donc un renversement de la loi? — Je le crois : j'ai eu tort de dire que les ordres d'un tyran étaient des lois, quand il n'a pas obtenu l'aveu des citoyens. — Mais quand un petit nombre de citoyens se trouve revêtu de la puissance souveraine, et prescrit ses volontés à la multitude sans obtenir son aveu, appellerons-nous
cela de la yiolence ou non? — De quelque part que Tordre soit émané, qu'il soit écrit ou qu'il ne le soit pas, dès qu'il n'est appuyé que sur la force, et qu'il n'a pas l'aveu de ceux qui doivent s'y soumettre , 11 me parait tenir bien plus de la yiolence que de la loi. — Et ce que la multitude qui commande prescrit aux riches, sans prendre la peine d'obtenir leur aveu, tiendra donc moins aussi de la loi que de la violence? -^ C'en est assez , mon cher Âlcibiade. Quand nous étions à ton âge, nous étions forts sur ces difficultés; nous aimions à les subtiliser, à les sophistiquer comme il me semble que tu fais à présent. — Je suis fflché, mon cher tuteur, de n'avoir pu vous entretenir dans l'âge heureux où vous étiez si subtil , et où vous vous surpassiez vous-même en finesse d'esprit.
Dès qu' Alcibiade et Critias crurent avoir l'avantage sur les citoyens qui tenaient alors les rênes de l'état, on ne les vit plus dans la compagnie de Socrate. La vérité est que jamais ils ne l'avaient aimé; et d'ailleurs ils ne pouvaient se trouver avec lui sans essuyer sur leur conduite des reproches qu'ils n'écoutaient pas volontiers. Ils se livrèrent aux affaires de la république, et n'avaient pas eu d'autre motif de se lier quelque temps avec Socrate. Mais que l'on considère ses autres disciples, Chéréphon, Simmias, Phédon, Chérécrate, Cébès, et tant d'autres qui le fréquentaient, non pour apprendre à séduire le peuple dans les assemblées par les charmes de la parole, non pour s'élever aux emplois de la judicature, mais pour de-
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Tenir honnêtes et vertueux, et pour apprendre leurs devoirs envers leurs parents , leurs domestiques » leurs amis, leur patrie, leurs concitoyens : jamais aucun d'eux, ni dans sa jeunesse, ni dans un âge plus avancé, n'eut à se reprocher d'avoir fait le mal , ne put même en être soupçonné.
Mais Socrate , dit son accusateur, persuadait à ses disciples qu'il les rendait plus sages que leurs pères, et c'était détruire en eux le respect filial. 11 leur disait que la loi permet aux fils de lier leur père quand ils peuvent le convaincre de folie, et se servait de cet argument pour prouver que les lois accordent à l!hoRime instruit le droit de mettre l'ignorant à la chaîne.
Ce n'est pas ainsi que pensait Socrate : il croyait au contraire que le savant présomptueux qui voudrait charger l'ignorant de chaînes mériterait d'être enchaîné lui-même par le premier qui en saurait plus que lui. 11 examinait souvent la différence qui se trouve entre l'ignorance et la folie : 11 faut, disaitil, enchaîner les insensés furieux pour leur propre intérêt et pour celui de leurs amis : quant à ceux qui ne savent pas ce qu'il est nécessaire de savoir, les gens plus éclairés ont sur eux un beau droit : celui de les instruire.
Socrate ne s'est pas contenté, poursuit l'accusateur,
de détruire dans ses disciples le respect pour leurs
pères ; il les a rendus indifférents pour toute leur fa-
mille.Étes-vous malades? leur disait-il : avez-*vous un
tt LES ENTRETIENS
procès? vous ne vous adressez pas à vos parents, mais à un médecin ou à un ayooat. Il ajoutait même que les amis n*étaient bons à rien s*ils n'étaient utiles^ et que personne enfin ne méritait nos honneurs que ceux qui savent ce qu'il nous importe de savoir et qui peuvent nous l'enseigner. Et comme il avait Fart de persuader à cette jeunesse que lui-même était fort sage et que personne n'avait plus que lui le talent de rendre sages les autres, elle croyait que tous les hommes n'étaient rien en comparaison de Socrate.
Je sais quil se servait des expressiohs que lu4 reproche l'accusateur. On se hflte, disait-il aussi, d'em-* porter les corps des personnes mêmes qui nous ftirent les plus chères dès qu'ils sont abandonnés de i'ame en qui seule réside l'intelligence. Tant que nous vivons, ajoutait-il, nous n'avons rien de plus cher que notre corps : nous coupons cependant, nous rejetons de toutes ses parties ce qui n'est d'aucun usage» comme les ongles » les cheveux » les callosités* Nous nous soumettons aux plus vives douleurs pour nous défaire de certaines portions inutiles de nous-mêmes; nous les faisons extirper ou brûler par un médecin, et nous croyons que ce service mérite des récompenses. Voilà bien ce qu'il disait : mais il o'ensei^ait pas pour cela qu'il fallût enterrer son père tout vivant ni se faire couper soi-même en morceaux; il prouvait seulement que ce qui est sans utilité doit rester sans honneur. C'est ainsi qu'il engageait ses amis à se rendre utiles par leurs talents et leurs connaisse»** *' ees. Vous voulez, leur disait-il , être estimé de votre
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père , de votre frère , de vos parents : ne restes pas dans rindolence , vous reposant sur les liens de la parenté ; mais soyez utile à eeux dont vous voulez obtenir la tendresse.
L^accusateur le chargeait encore d'avoir choisi dans les plus célèbres des poètes les morceaux les plus dangereux; de s*en être fait des autorités pour détruire dans ses disciples Thorreur du crime , et pour leur inspirer des sentiments tyranniques. Hésiode a dit :
G« ii'eft pas l'-«ctioD qnî qooi coaTrede tioiit#« Malt rinactiTité.
Il prétendait que Socrate expliquait ce vers comme si le poëte eût ordonné de ne s*abstenir d'aucune action injuste ou malhonnête, et de faire le mal quand on y trouvait son proflt. Ce n'était pas là le sentiment de Socrate. Après avoir rétabli qu'il est utile et honnête de s'occuper, nuisible et honteisx de languir dans la paresse: Ceux qui font le bien, ajoutailril, travaillent en effet et méritent d^ éloges ; mais Jouer aux dés, mais ne se livrer qu*à des occupations condamnables et dangereuses, c'est croupir dans la plus coupable inaction : et, dans ce sens , il est bled vrai que
Ce D'est pas l'action qui nous coayre de honte/ Mais rinacttvité.
On lui reprochait encore d'avoir abusé de ces vers d*Homère :
Eb qaoi ! disait Ulysse anx monarques, aux grands, Murtds abéqaéas dieux, tous connaissez la crainte?
Je vais écrire, autant que ma mémoire pourra me le permettre, tout le bien qu*il a fait à ses disciples* soit en leur donnant des leçons, soit en leur montrant en lui-même l'exemple qu'ils devaient suiyre.
Comment se comportait-il envers les dieux? comment en parlait-il? Comme la Pythie elle-même répond à ceux qui viennent Tinterroger sur les sacrifices qu'ils veulent offrir, sur tous les actes religieui^,, Conformez-vous aux lois de votre pays, répond la prêtresse ; c'est remplir les devoirs qu'exige la piété.
C'est ce que Socrate observait, et ce qu'il recommandait aux autres. 11 traitait d'insepsés et de superstitieux ceux que la vanité faisait tendre à une plus grande perfection. Ses prières étaient simples; il demandait aux dieux de lui accorder ce qu'il lui était utile d'obtenir, persuadé qu'ils connaissent bien mieux que nous nos véritables avantages. Demander aux dieux de l'or, de l'argent, la puissance suprême» c'était, suivant lui, comme si on leur demandait de jouer aux dés, de combattre, ou d'autres choses semblables dont le succès est toujours incertain.
Les faibles offrandes du pauvre ne lui semblaient pas plus méprisables que les nombreuses victimes offertes par des hommes puissants et fortunés. 11 serait; disait-il, indigne des dieux de donner la préférence aux plus pompeuses offrandes ; car il leur arriverait souvent de recevoir avec plus de clémence les vœux des méchants que ceux des hommes vertueux. Daignerions-nous regarder la vie comme un présent
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fort estimable, s*il fallait que les offrandes du crime fussent préférées à celles de la vertu? Persuadé que les hommages rendus par la piété sont toujours les plus agréables aux dieux, il aimait à citer ce vers :
Consaltez vos moyeosi même daos vo« offrandes.
Il liJoTitait que le précepte qui nous ordonne de eoth salter nos moyens devait être la règle de notre conduite avec nos amis, avec nos hôtes, et qu'il ne fallait même s*en écarter dans aucune action de la vie.
Quand il croyait que les dieux lui avaient euxméme signifié leurs yolontés, aucune force humaine n'aurait pu le faire résister à cette inspiration : on lui aurait fait plutôt préférer pour guide d'un voyage Un aveugle ou quelqu'un qui n'aurait pas su le chemin, à un homme clairvoyant et qui aurait bien connu la route. Il accusait de folie ceux qui agissaient contre rinspiration divine dans la crainte de s'attirer la raillerie des hommes ; car toute la prudence humaine lui paraissait bien méprisable, comparée aux avis de la divinité.
A la manière dont il avait, réglé son corps et son esprit, il eût fallu que le ciel même eût pris plaisir à l'accabler pour l'arracher à sa sécurité et l'empêcher de suffire aux faibles dépenses qu'exigeaient ses besoins. Telle était sa sobriété, qu'il parait impossible de travailler assez peu pour ne pas gagner ce dont il se contentait :il ne prenait de nourriture qu'autant qu'il en pouvait prendre avec plaisir, et attendait, pour se
mettre à manger, que Fappétit lui serytt d'assaisonnement ; toute boisson lui était agréable, parcequ'il ne buvait jamais sans avoir soif.
S'il était inyité à quelque festin, et qu'il ne refusât pas de s'y rendre, il trouvait aisé ce qui parait si difficile aux autres, de ne se livrer à aucun excès. U exhortait ceux qui ne pouvaient suivre son exemple à ne pas toucher aux mets qui excitent encore à manger lorsqu'on n'a plus faim, et aux liqueurs qui engagent à boire quand la soif est passée : il disait que rien n'était plus funeste que ces excès à l'estomac, è la tête et à l'esprit. Qrcé, ajoutait-il en riant, n'employait pas d'autre enchantement pour changer les hommes en pourceaux ; et si Ulysse a pu se soustraire à cette funeste métamorphose, c'est qu'il était éclairé par les conseils de Mercure, et que sa sobriété naturelle ne lui permettait pas de prolonger les plaisirs de la table quand il n'y était plus invité par le besoin. C'est ainsi que Socrate savait mêler le badinage à ses plus graves leçons.
XVUI.
Il connaissait les suites funestes de l'amour, et il exhortait ses disciples à fuir les traits dangereux de la beauté. 11 n'est pas aisé, disait-il, de s'y exposer et de conserver la sagesse.
S'étant aperçu que Gritobule, fils de Criton, avait eu l'imprudence de dérober un baiser à la fille d'Âlcibiade, qui se distinguait par sa beauté, il ne lui dit rien à lui-même ; mais s'adressant en sa présence à Xénophon : Répondez-moi, lui dit-il; n'avez-vous pas
pris Jusqu'ici Critobule plutôt pour un jeune homme prudent que pour un téméraire? Àuriez-yous cm qu'avec son air réservé ce fût un étourdi prêt à se plonger tète baissée dans le péril? — J*étais loin de le croire. — Eh bien ! regardez-le à présent comme le plus audacieux, le plus bouillant des hommes, capable de se précipiter sur le fer, de se Jeter dans les flammes. — Et qu*a-t-il donc fait, Socrate, pour que vous preniez de lui cette idée? — Comment! n'a-t-il pas eu l'audace d*embrasser la fille d*Alcibiade, cette Jeune personne qui réunit tant de charmes ! — Oh ! si c'est là sa témérité^ Je crois que Je serais capable de la même audace. — Ah I malheureux ! tu ne prévois pas combien tu paierais cher ce baiser cueilli sur une si belle bouche. Tu es libre : veux-tu donc en un instant devenir esclave? veux-tu te perdre dans le sein des plus dangereuses voluptés? veux-tu détruire dans ton cœur l'amour de l'honnêteté, de la décence, et te livrer à des soins honteux, indignes même d'un insensé? — Par Hercule! mon cher Socrate, voilà une terrible puissance que vous donnez à un baiser. — En es-tu donc étonné? Ne sais-tu pas que l'araignée qu'on appelle phalange n'est pas plus grande qu'une demi-obole, et qu'appliquée seulement sur les lèvres elle cause des douleurs mortelles et prive les hommes de la raison? — Je le sais : mais c'est qu'en pinçant les chairs elle y insinue je ne sais quel venin. — Insensé ! tu ne sais donc pas qu'une belle bouche, en donnant un baiser, insinue dans notre sang un invisible ix>ison? tu ne sais donc pas que la beauté est
bien plus redoutable encore que la phalange ? Celleci blesse quand elle touche; mais Tautre, sans toucher, et par le seul aspect, répand en nous je ne sais quoi qui nous tourne la tête. Si Ton donne le nom d'archers aux Amours, c*est parceque la beauté blesse de loin. Ainsi, mon cher Xénophon, je n*ai qu'un conseil à te donner. Quand tu verras des attraits capables de te charmer, détourne les yeux et prends la fuite. Et vous, Critobule, je vous exhorte à voyager une année entière : te temps suffit à peine pour guérir votre blessure.
C'est ainsi qu'il ne connaissait, pour les cœurs trop faibles contre l'amour, d'autre remède que la fuite : elle empêche l'imagination de former des désirs que n'inspire pas le besoin, et même de s'abandonner à ceux qu'il inspire.
n ne s'était pas moins fortement armé lui-même contre la beauté que les autres ne le sont contre la laideur, et ne combattait pas la passion du vin et de la bonne chère avec moins de puissance que celle de l'amour. Persuadé qu'il ne goûtait pas moins de plaisirs que ceux qui s'abandonnent à tous leurs mouvements déréglés, il était sûr d'éprouver bien moins de peines.
On a dit, on a même écrit, qu'il avait bien le talent d'appeler les hommes à la vertu, mais qu'il n'avait pas celui de les en pénétrer. Cependant qu'on veuille bien réfléchir sur les raisonnements qu'il employait pour combattre les présomptueux qui se flat-
DE SOGRÂTE. 54
talent de tout sayoir ; qu'on se rappelle ce quMl disait Journellement à ceux qui le fréquentaient, et Ton ne pourra s*empècher de croire qu'il était bien capable de rendre ses disciples plus vertueux.
Je vais d'abord raconter Fentretien qu'il eut en ma présence avec Âristodème, surnommé le Petit, un Jour que la conversation vint à tomber sur la divinité. Il savait qu'Aristodëme n*off)rait pas de sacrifices aux dieux, qu'il mépHsait la divination, et qu'il n'épargnait pas, dans ses railleries, ceux qui observaient ces pratiques religieuses.
Daignez me répondre, mon cher Aristodème, lui dit-il : t a-Ml quelques personnes dont vous admiriez les talents? — Sans doute, répondit Aristodème. — Voudriez-vous bien me les nommer? — fadmire surtout Homère dans la poésie épique, Hélanippe dans le diliiyrambe, Sophocle dans la tragédie, Polyclète dans la statuaire, et Zeuxis dans la peinture. — ^ Mai9 quels artistes trouvez-vous les plus admirables, de ceux qui font des figures dénuées de mouvement et de raison, ou de ceux qui produisent des êtres animés et qui leur donnent la faculté de penser et d'agir? — Ceux qui créent des êtres animés, si cependant ces êtres sont l'ouvrage d'une intelligence, et non pas du hasard.— Mais supposons des ouvrages dont on ne puisse reconnaître la destination, et d'autres dont on aperçoive manifestement l'utilité : lesquels regarderez-vous comme la création d'une intelligence, ou comme le produit du hasard? — Il fiiudra bien attribuer à l'intelligence les ouvrages
dont on sentira l'utilité. -^ Ne vous semble-t-il donc pas que celui qui a fait tes hommes d^s le commencement, leur a donné les organes des sens parceque ces organes leur sont utiles; des yeux, pour qu*ils eussent la perception des objets visibles; des oreilles, pour qu'ils pussent entendre les sons? À quoi nous serviraient les odeurs si nous n'avions pas de narines? et sans un palais capable de recevoir les sensations qu'excitent en nous les saveurs, comment aurioBs^nous quelque idée de leur douceur ou de leur âcreté?
Notre vue est délicate : ne reconnaissez-vous pas l'œuvre de la Providence dans ces paupières qui lui servent de portes? elles s'ouvrent quand il nous platt de faire usage de nos yeux ; elles se baissent quand nous nous abandonnons au sommeil. Les vents auraient pu offenser nos prunelles : mais les cils sont comme des cribles qui les défendent ; et les sourcils s'avançant en forme de toit au-dessus de nos yeux^ ne permettent pas que la sueur les incommode en découlant de notre front.
Parlerai-je de l'ouïe, qui reçoit tous les sons et nç se remplit jamais? Chez tous les animaux les dents antérieures sont tranchantes, et les molaires achèvent de broyer les aliments qu'elles reçoivent déjà tout coupés des incisives. La bouche est destinée à recevoir ce qui excite l'appétit de l'animal : c'est la Providence qui l'a placée près des yeux et des narines. Comme nos déjections inspirent le dégoût, elle en a éloigné les canaux et les a placés aussi
DE SOGRÂTË. 8S
loin qu'il est possible des plus délicats de nos sens. Eh quoil lorsque ces ouvrages sont faits avec tant d'intelligence» vous doutez qu'ils soient le fruit d'une intelligence I — Je sens bien qu*en les considérant sousee point de vue, il faut reconnaître Tœuvre d'un sage ouvrier, animé d'un tendre amour pour ses oavrages. — Ajoutons qu'il a imprimé dans les pères Famour de se reproduire dans leurs enfants; dans les mères , le besoin de les nourrir ; dans tous les animaux, le plus grand désir de vivre, la plus^grande crainte de mourir. Pouvez- vous méconnaître les sdns d'un ouvrier qui voulait que les animaux existassent? Ne croyez-vous p^as avoir vous-même une intelligence? Et vous ne croirez pas qu'il existe de l'intelligence hors de vous. Embrassez en imagination rétendue de la terre ; votre corps n'en est qu'une bien faible partie : j'en dis autant de l'humidité et des autres éléments dont vous êtes formée Tous sont immenses; mais une portion presque insensible de ces éléments compose votre corps : et vous croyez avoir eu le bonheur d'enlever pour vous seul toute l'intelligence ! et tant d'oeuvres magnifiques, innombrables, cet ordre si sublime, tout cela vous semble Touvrage d'un aveugle hasard 1 — Il faut bien que j'en convienne, car enfin je ne vois pas les ouvriers qui ont produit ces chefs-d'œuvre , et je connais les artisans qui ont fait les ouvrages que je vois sur la terre. — Vous ne voyez pas non plus votre esprit qui gouverné votre corps : dites donc aussi que vous faites tout par hasard, et rien avec intelligence.
Sa les entretiens
•— Mais Je ne méprise pas la divinité , nion cher Socrate ; je lui crois seulement trop de grandeur pour qu'elle ait besoin de mon culte. — Cependant plus elle met de grandeur dans les bienfaits qu'elle vous accorde^ plus il vous convient de la révérer. — Soyez persuadé que je ne négligerais pas les dieux, si je croyais qu'ils prissent quelque intérêt à ce qui regarde les hommes. — Ils n'en prennent donc pas, eux qui nous ont accordé, comme aux autres animaux, le goût, la vue, l'ouïe, mais qui n'ont permis qu'à nous seuls de lever la face vers le ciel ! Par ce bienfait, nous voyons plus loin, nous regardons plus facilement au-dessus de nos têtes , nous prévenons plus sûrement les dangers. Us ont attaché les autres animaux à la terre , et ne leur ont donné que des pieds pour changer de place : c'est à nous seuls qu'ils ont accordé des mains, et eiles nous rendent bien supérieurs à tous les autres animaux. Tous ont une langue ; mais la nôtre seule, par ses divers mouvements combinés avec ceux des lèvres, articule fous les sons et fait connaître aux autres toutes nos volontés. Parlerai-je des plaisirs de l'amour? il n'est permis aux animaux de s'y livrer que dans une saison de l'année : l'homme seul peut les goûter en tout temps jusque dans la vieillesse.
Peu contents de nous avoir témoigné leur bonté dans la conformation de nos corps, les dieux ont voulu nous donner l'âme la plus parfaite. Quel est l'animal dont l'ame connaisse l'existence des dieux , auteurs de toutes les beautés, de toutes les merveilles
que nous admirons? Quel autre animal adore les dieuxtQuel autre, par la force de son esprit, sait prévenir la faim , la soif, les rigueurs opposées des saisons, guérir les maladies, augmenter ses forces par Texercice, Sijouter à ses connaissances par le travail, se rappeler au besoin ce qu'il a entendu , ce quMl à vu, ce qu'il a appris? Ne voyez-vous donc pas clairement que lés hommes sont comme des dieux entre les autres animaux , qu'ils sont faits pour leur commander par la conformation de leur corps et par I9 supériorité de leur ame ?
L'animal qui aurait les pieds du bœuf et l'intelligence de l'homme , aurait les mêmes volontés que nous sans pouvoir les remplir. Accordez-lui les mains de rhomme et privez-le de l'intelligence ; il ne sera pas moins borné. Vous réunissez ces deux avantages dignes de tant de rçconnaissance, et vous vous croyez négligé par les dieux ! Que faut-il donc qu'ils fassent pour vous persuader qu'ils s'occupent de vous? — Qu'ils m'envoient, comme vous dites qu'ils le font, des conseillers pour m'apprendre ce que je dois faire , ce que Je dois éviter. — Ëh quoi I quand ils répondent aux Athéniens qui consultent leurs oracles, ne vous parlent-ils pas à vous-même ? Ne vous parlent-ils pas quand, par des prodiges, ils témoignent leurs volontés aux Grecs , quand ils les mani-^ festent à tous les hommes? Us n'exceptent donc que vous? vous seul n'êtes donc pas l'objet de leurs soips?
Quoi ! nous pensons que les dieux peuvent récompenser et punir; eux-mêmes nous ont inspiré cette
pensée : et tous croyez qu'ils n*en ont pas le pou* voiri TOUS croyez que les hommes, tou^jours trompés, n'ont Jamais éprouvé ni ces peines ni ces récompenses! Ne voyez-vous pas que ce qu'il y a de plus ancien et de plus sage sur la terre, les villes, les nations, se distinguent par la piété? ne voyez-vous pas que rflge qui a le plus de sagesse est aussi le plus religieux ?
0 bon et honnête homme ! sachez que votre esprit , tant qu'il est uni à votre corps , le gouverne à son gré. Il faut donc croire aussi que la sagesse qui vit dans tout ce qui existe gouverne ce grand tout comme il lui platt. Quoi ! votre vue peut s'étendre jusqu'à plusieurs stades, et l'œil de Dieu même ne pourra tout embrasser 1 Votre pensée peut en même temps s'occuper des événements dont vous êtes témoin et des affaires de l'Egypte et de la Sicile , et l'esprit de Dieu ne pourra s'occuper à la fois de tout l'univers I
C'est en rendant des services aux hommes que TOUS reconnaissez s'ils veulent bien eux-mêmes vous en rendre ; c'est en les obligeant que vous voyez s'ils sont disposés à vous obliger à leur tour; c'est en les consultant que vous apprenez s'ils ont de la prudence : révérez donc les dieux ; c'est à ce prix qu'ils daigneront vous éclairer sur ce qu'ils n'ont pas soumis à notre faible raison. Vous reconnaîtrez alors que la divinité voit tout d'un seul regard, qu'elle entend tout, qu'elle est partout, et qu'elle prend soin de tout ce qui existe.
Ainsi parlait Socrate; et Je ne crois pas qu'il pût
DE SOGRATë:. S7
engager plus puissamment ceux qui le fréquentaient à ne rien faire d*impie, d*injuste, de honteux, non-seulement en présence des hommes, mais même dans la plus profonde solitude , puisqu'ils étaient persuadés qu'aucune de leurs actions ne pouvait échapper à la connaissance des dieux.
Passons à la tempérance. S'il est utile aux hommes d'obserrer cette yertu, yoyons si Socrate ne parlait pas de manière à la faire aimer.
Mes amis , disait-il , supposons que nous ayons la guerre et que nous voulions choisir un homme capable de nous défendre contre nos ennemis et^de les soumettre à notre domination. Nous connaissons un citoyen esclave de son yentre, abandonné au yin, livré au libertinage, incapable de commander au sommeil : est-ce lui que nous choisirons? Et comment pourrions-nous attendre de lui notre salut et la défaite de nos ennemis?
Supposons encore que nous touchions à notre dernière heure : nous voulons trouver un homme sûr, qui prenne soin de l'éducation de nos fils, qui veUle sur la vertu de nos filles, qui ménage notre fortune à nos enfants : est-ce un homme intempérant que nous croirons digne de notre confiance ?
Remettrons-nous à un esclave débauché l'inspection de nos troupeaux, de nos celliers, de nos travaux? Qu'on youlùt même nous en foire présent, daignerions-nous l'accepter pour le mettre à la tète de notre* maison, pour le charger de notre dépense? Quoi I nous
ne voulons pas d*un esclave intempérant, et noué ne craindrons pas de lui ressembler!
L'avare lâche d'entever aux autres leur fortune ; mais c'est qull espère s'enrichir : il leur nuit , mais pour son intérêt. Le débauché est bien moins excusable : il nuit, sans tirer aucun parti de ses Vices ; il fait du mal aux autres , mais il s'en fait bien plus à lui-même. N'est-ce pas en effet la plu» dangereuse de toutes les fureurs de ruiner à la fois sa maison, son corps et son esprit?
Qui pourrait se plaire à la familiarité d'un homme qui préfère le vin, la bonne chère, à ses meilleurs amis, et la compagnie des filles perdues à la société la plus estimable? On sait que la tempérance est le fondement de toutes les vertus; et l'on ne tâchera pas d'en orner son ame ! Comment, sans elle, connaître le bien? comment s'en occuper? Le malheureux asservi à ses plaisirs n'aura-t-il pas le corps et l'esprit également corrompus? En vérité, je crois que tout holiittie honnête doit faire des vœux pour n'avoir pas un semblable esclave , et (|ue l'esclave des voluptés doit priet- le ciel de lui donner des maîtres vertueux : c'est le seul moyten qui puisse le sauver de lui-ttiétne.
Si Socrate célébrait la tempérance dans ses discours, il ne l'observait pas moins dans sa conduite. Non-seulement il s'était mis au-dessus de toutes les jouissances qui flattent le corps , mais aussi de toutes les commodités que procure la fortune. Recevoir de quelqu'un, c'était , suivant lui , se donner un mettre.
DE SOCHATE. 39
c'était se souinetjxe k la servitudo la plus bonteusç de tputes. Je me reprocberais de passer sous silène^ Featretien qu'il eut avec le sophiste Antiphon. Cet Autipboa tâcbait d'enlever à Socrate ses disciplef. 11 l^at uq JQUIP^ vol^, et lui p^rla ainsi eu l^ur pf4seuce ;
Je croyais , Socrate , que ceui^ qui prpfessept 1^ phUosophie devaient être les plus Heureux des hommes ; mais il me semble que vous ayez tiré ub parti tout contraire de la sagesse. A la mapière dont vous vivez» un valet, nourri cpmme vous, ne reste** rait pas chez son mettre. Vous vous contentez des mets les plus grossiers et des plus viles boissons. C'est peu d'être couvert d'un inéchant manteau, il vous sert pour toutes les saisons ; et vous n'avez ni chaussure ni tunique. L'argent p)att quan4 ou le re^ coit; il donne, quand ou le possède, le moyen de vivre avec plus d'agrément et de décence : vous re^ Aisez d'en recevoir. Les autres maîtres tâchent que leurs élèves suivent leur exemple ; si vous faites de même, vous pouvez vous vanter 0*étre le premier maître du monde pqur enseigner l'art de se rpndrp malheureux.
Je le vois bien, mou cher Antiphon, )ui répoudit Socrate ; ma vie vous parait bieu triste, et Je gage que vous aimeriez mieux mourir que vivre comme moi. Voyons donc ce que vous trouvez de si dur dans ma façon de vivre. D'abord ceux qui reçoivent de l'argent sont obligés de repnpUr leurs engagements;
car c'est à Cjette condition qu'on leur donne un salaire. Pour moi qui ne reçois rien, je ne suis pas forcé de m*entretenir avec des gens qui me déplaisent.
Vous méprisez la manière dont Je me nourris ; est-ce que mes aliments sont moins sains que les vôtres? estce qu'ils me donnent moins de force? ou bien sont-ils plus difficiles à trouver, plus rares, plus chers? Seraitce enfin que les mets qui vous nourrissent sont plus agréables à votre palais que les aliments dont je vis ne flattent le mien? Ignorez-vou^ qu'avec un bon appétit on n'a pas besoin d'assaisonnement, et que ceini qui boit avec plaisir ne songe pas môme aux boissons qu'il n'a pas ?
On change d'habits pour se garantir successivement du chaud et du froid ; on porte des chaussures pour ne pas craindre de se blesser les pieds. Avez-vous jamais vu que je fusse retenu à la maison par le froid? M'avez-vous vu, pour éviter la chaleur, disputer un ombrage à quelqu'un? Avez-vous vu que mes pieds fussent blessés et ne me permissent pas d'aller où je voulais? Ne savez-vous donc pas que ceux qui ont reçu de la nature un corps faible deviennent cependant bien plus forts dans les travaux auxquels ils se sont exercés que ceux qui n'ont pas cultivé le môme genre d'exercice? Croyez-vous que j^aurai fait prendre à mon corps l'habitude de supporter les privations et les fatigues, et que je n'y résisterai pas bien plus aisément que vous qui ne vous ôtes jamais occupé de ce soin?
Si je ne suis pas esclave de la bonne chère , du
sommeil , de la volupté , quelle eu est la cause? c'est que Je connais d'autres plaisirs qui me flattent bien davantage , qui ne s'échappent pas dans l'instant où Ton en jouit, et qui promettent des douceurs inaltérables.
Vous savez qu'on ne peut embrasser gaiement une entreprise dont on n'espère aucun succès ; mais qu'on se livre avec joie à la navigation , à l'agriculture , à quelque travail que ce soit, quand on ne craint pas de perdre le fruit de ses peines. Eh I la volupté la plus pure , à votre avis , n'est*ce donc pas d'espérer qu'on se rendra soi-même plus estimable et qu'on aura des amis plus vertueux? Cette espérance foit mon bonheur.
S'il faut servir ses amis ou sa patrie, qui sera plus en état de le faire? sera-ce celui qui vit comme moi ou celui qui mène cette vie dans laquelle vous placez le bonheur? Qui supportera mieux les fatigues de la guerre? qui défendra plus constamment une ville assiégée? seraH^ celui qui se contente de tout ce qu'il trouve , ou celui qui ne peut vivre que des mets les plus recherchés?
Les délices , la magnificence, voilà ce que vous appelez le bonheur; et moi je crois que n'avoir besoin de rien, c'est la félicité des dieux, et qu'avoir besoin de peu de chose, c'est approcher de ce bonheur suprême. Si rien n'est plus parfait que l'essence divine, oe qui en approche le plus touche aussi de plus près à la perfection.
42 LES ËNTRBTIEI^S
XXIF.
Àntiphon lui dit une autre fois : « Je veux croire» Socrate , que tous êtes un fionime juste ; mais je ne vous crois pas fort sage, et il me semble que vous en convenez vous-même. En effet, vous ne recevez d'argent d'aucun. de vos disciples; cependant vous ne douBeriez pas pour rien, vous ne vendriez pas même «u-dessous de leur valeur, votre manteau, votre maison, ni rien de ce que vpus possédez. S| donc vous attachiez quelque valeur à vos leçons , il est cl^ir que vous les mettriez à leur juste pri^. En un tnot , soyez un homme de bien , je ne vous con? teste pas oa titre, pulsqu'enfin vous ne trompez personne par cupidité ; mais ne prétendez pas être sage, puisque vous ue savez rien qui mérite d'être payé. »
Socrate ne laissa pas ce reproche sans réponse. « U est reçu parmi oous, dit-il, qu'on peut faire un usage honnétQ ou honteux de la sagesse comme de la beauté. Qu*une femme mette ses charmes à prix d'argent «t les vende au premier qui veut les payer, ou lui donne le nom outragaux de courtisane; mais nous ne croyons pas indigne d'une femme honnête de se faire un ami qui ne chérit en elle que son mérite et sa vertu. Il en est de même de la sagesse : uous méprisons comme de villes courtisaues , nous appelons sophisdes ceux qui la vendent argent comptant ; mais $i le sage découvre un jeune homme d'un caractère heureux, s'il se plaît à l'instruire, s'il en fait un ami» il remplit les devoirs d'un honnête et respectable ci<* toyen.
DE SO€BÀTE. 45
« D*atttre$ aiment à se procurer de bons chiens, de beaux chevaux, des oiseaux de prcâe : nion plaiaîr, à moi, c*est de me proc^re^ d^.s amis estimables. Si je sais quelque chose d'utile , je leur en fais psirt ; j0 tes recoiiimande à tous cepx qui pourront les aider d^ns le chemin de la v^rtu. Je rechercha , je |eur Qpmomniqiie les trésors de sagesse que les ançfan^ nouf ont laissé^ dans Ieqri| écrits ; si nous troiiyonii ^pBlque chose de bon, nous w^ manquons pas de le recueillir; nous faisons surtQi^t ensemble leiplus grand de tous les profits» cqlui de pqus aimer 1^ uns If s aytres. ^
lin ^^t^dant sinsi parlef Socrat^, pouv^it-je nt te pas regarder coinnie le plys heureux des» hoipip^s.^ pouvais-je jouter qu'i) coiiduisU à la vertu ceux qui recentrent?
Vous croyez, lui disait up jour ^ n|éi^ Antiph(^n, faire de vos amif» des hompie^ (l'état ; et coffl^tent ne vous ètéfr-vous jamais mêlé 4e« affaires , pKifîque vous vous flattez de les entendre ci (û^n?
Et de quelle manière , reprit Soçrate , puis-je le nûeux servir Tétat? est-ce en ne lui consacrant que nés talents et ma personne , .ou en instruisant un grand nombre de sujets capables de traiter les affaires avec autant de probité que d'intelligence ?
Voyons à présent si $ocrs|te , ei^ détournaiM^ ses disciples de la vanité, ne les amenait pias à cultiver la yertu. Itltre homme 40 hiçn , di^îNl toujours , n^
pas chercher à le paraître, c*est le vrai chemin de la gloire. Voici comme il prouvait cette vérité.
Supposons, disaitrii, un homme qui sache à peine jouer de la flûte et qui veuille passer pour avoir un grand talent; imaginons un peu ce quMl aura de mieux à faire pour usurper cette réputation. D*abord il faudra qu'il imite les grands musiciens dans tout ce qui fait l'extérieur de leur art. Ils ont d'excellents instruments, ils traînent à leur suite une foule de valets ; il ne manquera pas de les imiter en cela : de nombreux admirateurs célèbrent leurs talents ; il se procurera donc un grand nombre de prftneurs. Ce n*est pa$ tout encore; s'il ne veut pas se rendre ridicule, étro convaincu d'imposture, il faudra qu'il ne joue jamais de la flûte. Voilà donc un homme qui dépense beaucoup , qui ne gagne rien , et qui va se perdre de réputation. Ne faut-il pas convenir qu'il vit misérablement et qu'il n'est digne que de risée?
Figurons-nous encore un homme qui veuille passer pour un bon général, pour un habile pilote , et qui ne connaisse ni la mer ni le métier des armes : imaginons ce qui lui arrivera. S'il ne peut persuader les autres du talent qu'il n'a pas , il est malheureux ; s'il les persuade, il est plus malheureux encore. Avec toute son ignorance, il se verra chargé' du commandement d'une armée, de la conduite d'un vaisseau : il ne manquera pas de perdre des gens qu'il aurait bien vdulu sauver, et sera forcé lui-même de renoncer honteusement à son emploi.
Socrate montrait par ces exemples combien il est
dangereux de faire une fausse parade de richesses, de force, de courage. On obtient par ce moyen des places qu*on ne peut remplir, on montre au grand Jour toute son incapacité, et Ton se rend indigne de toute indulgence.
Il n'appelait pas imposteur le petit fripon qui fait des dupes, en tire un peu d*argent ou quelques effets; mais rimportant sans mérite, qui en impose à ses concitoyens et leur persuade qu'il est capable de gouverner Fétat. Il me semblait que de tels discours étaient bien propres à guérir ses disciples de la ▼anité.