‹ Moralistes anciensChapitre 48 sur 108 · CHAPITRE XV · texte numérisé non relu

CHAPITRE XV

RÈGLES DE DISGERIfEMENT.

Si tu as la vue fine, dit quelqu'un, sers-t'en pour juger comme les hommes les plus sages.

Les objets se tiennent immobiles hors de l'enceinte

DISCERNEIIENT. -^ CHÀP. XV. 279

de nos âmes ; ils ne se connaissent pas eux-mêmes, et ne peuvent nous apprendre ce qu'ils sont. Qu'est-ce donc qui nous l'apprend ? C'est la raison qui nous guide.

ni.

Socrate, dans ses discours, mettait les maximes débitées par bien des gens au rang de ces loups-garous dont on fait peur aux petits enfants.

Il faut contempler, tout nus et dépouillés de leurs écorces, les motifs, les rapports des actions ; ce que c'est que la douleur, la volupté, la mort, la gloire. Quelle est la cause qui nous 6te un repos que personne n'a le pouvoir de nous ôter? Tout dépend de nos opinions.

Quel moyen de connaître ici la vérité? C'est l'analyse des objets dans leur matière, et le principe de leur action.

Regarde au dedans de chaque cbose. Prends garde que rien ne t'échappe sur sa qualité et sa valeur intrinsèque.

Quelle idée faut-il que je prenne des viandes et autres aliments qu'on me sert? Ceci est un cadavre de poisson, cela un cadavre d'oiseau ou de cochon ; de même aussi cet excellent vin est un peu de jus exprimé de quelques grappes de raisin ; cette robe de pourpre, un tissu de poils de brebis, imbibé du sang d'un

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coquillage. Quant aux plaisirs de Tamour , c'est * un diletico deW intesiino , e con qualche convulsione una egesiione d'un moccino. Ces idées, qui vont droit au fait, et qui percent au dedans des objets, donnent à connaître tout ce qu'ils sont. 11 faut en user ainsi sur toutes les choses de la vie. Sitôt qu'un objet se présente à l'imagination comme fort estimable, il faut le mettre à nu, considérer son peu de valeur, le dépouiller de tout ce qui lui donnait un air de dignité. Un beau dehors est un dangereux séducteur. Lorsque tu crois le plus fortement ne Rattacher qu'à une chose honnête, c'est alors qu'elle ie fait le plus d'illusion. Vois donc ce que Cratès et Xénocrate disent à ce sujet.

Une araignée se glorifie d'avoir pris une mouche ; et parmi les hommes, l'un se glorifie d'avoir pris un lièvre; un autre, un poisson; celui-ci, des sangliers ou des ours ; et celui-là, des Sarmates.Mais si tu examines bien quels ont été les motifs et les principes de cette dernière classe, ne diras-tu pas que ce sont aussi des brigands*?

Âs-tu oublié que ces gens, qui louent et blAment les autres avec orgueil montrent le même orgueil à ceux qui les voient au lit, à table? As-tu oublié quelle

* La délicatesse de notre langue ne permettant pas de traduire cet endroit du texte, j'ai emprunté la version italienne du cardiiiai François Barberin, page 149 de Tédlion de 1675, faite à Rome.

* Marc-Aurèle prit aussi des Sarmates; mais ce fut dans one guerre purement défensive, et qu'il fit toujours à regret, qooiqoe avec la plus intrépide et la plus constante fermeté.

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est leur conduite, ce qu'ils craignent ou ce qu*ils ambitionnent, et les injustices qu'ils font? Ce ne sont pas leurs mains ou leurs pieds qui sont coupables ; c'est la plus précieuse partie d'eux-mêmes, qui produit, lorsqu'elle le veut, la foi, la pudeur, la justice, la sincérité, un bon génie.

Àccoutume-toi, autant que tu le pourras, à analyser tout ce qui frappe ton imagination, selon les règles de la nature, de la morale, et d'un juste raisonnement.

Qu'est-ce qu'une telle chose en elle-même, par sa constitution propre? quelle est sa substance et sa matière? quel est le principe de son action? que fait-elle dans l'univers? combien de temps durera-t-elle?

Pense d'où chaque être est venu ; de quels éléments il a été composé ; quels changements il éprouvera ; ce qui en pourra résulter : et tu verras qu'il ne peut lui en arriver aucun mal.

Considère toujours que tout ce qui se fait n'est que changement de forme, et que la nature n'aime rien tant qu'à changer les choses qui sont, pour en faire de nouvelles de même espèce. Tout ce qui existe est comme la semence de ce qui en viendra. Mais toi tu n'entends par semence que celle que l'on jette dans le sein de la terre, ou d'uqe mère. C'est être bien grossier,

Prends Tbabitude, en voyant les actions d'autrui, de te faire, autant qu'il se pourra, cette question : quel est le but que cet homme se propose ? Hais songe d*abord à tes propres actions, et commence par Vexdr miner toi-même.

Prends aussi l'habitude d'écouter sans distraction ce qu'on dit ; et entre, autant qu'il se pourra, dans l'esprit de celui qui parle.

Tâche de connaître la qualité du principe actif de chaque chose, et, faisant abstraction du matériel, contemple la nature. Détermine ensuite combien de temps ce principe particulier doit subsister pour le plus, suivant l'ordre de la nature.

C'est avoir passé trop de temps à te rendre misérable , à murmurer , à faire des grimaces ridicules. Qu'est-ce qui te trouble? Qu'est-ce qu'il y a de nouveau dans ces accidents? Qu'est-ce qui te fait perdre courage? Est-ce la cause par excellence? Considère sa nature pleine de bonté. Est-ce la matière ? Fais attention à sa qualité purement passive. 11 n'y a rien de plus. Montre donc à l'avenir aux dieux un cœur plus simple et meilleur,

A toutes ces règles il faut en i^jouter une, c'est de faire toujours la définition ou la description de l'objet qui viendra frapper mon imagination, afin de voirdi»-

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tinctement et à nu ce qu'il est dans sa substance, considéré dans son tout et séparément dans ses parties, et afin de pouvoir me dire à moi-même son vrai nom, ainsi que le vrai nom des parties dont il est composé, et dans lesquelles il se résoudra. Car il n'est rien de si propre à élever Tame, que d'analyser avec méthode et justesse tout ce qui se rencontre dans la vie, et que d'examiner toujours chaque objet d'une façon à pouvoir aussitôt connaître à quel système de choses il appartient, de quelle utilité il y est, quel rang il tient dans l'univers, et relativement à l'homme, puisqu'il est citoyen de cette ville céleste, dont les autres villes ne sont en quelque manière que les maisons.

Quel est donc en particulier cet objet-ci, qui vient de me saisir l'ame? De quels éléments a-tril été fait? Combien doit-il durer? Quelle vertu faut-il pratiquer à son occasion? Est-ce, par exemple, la douceur, la force, la sincérité, la foi, la simple résignation , la frugalité, ou quelqu'une des autres vertus?

11 faut se dire en toute rencontre : ceci me vient évidemment de Dieu; et telle autre chose me vient par une suite nécessaire du système général, de la liaison, et du tissu de toutes choses, dont il a dû résulter particulièrement un tel concours et une telle rencontre.

Quant à cet autre cas, il me vient de mon concitoyen, de mon allié, de mon compagnon, qui par malheur ignore ce qui convient à notre propre nature» Mais je ne l'ignore pas ; c'est pourquoi je le traiterai arec humanité et justice, selon la loi naturelle d'une société d'hommes. Cependant je n'oublie pas à quel

rang je dois mettre ce qui in*arrive, puisqu'il est du nombre des choses moyennes qui ne sont ni bonnes ni mauvaises par leur nature.

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