‹ Moralistes anciensChapitre 47 sur 108 · DE LA DOULEUR. — CHAP, XIV · texte numérisé non relu

DE LA DOULEUR. — CHAP, XIV

Ce qu'on dit communément qu'un médecin a ordonné à un malade, de monter à cheval, ou de se baigner à Teau froide, ou de marcher pieds nus, on peut le dire de la nature de Tunivers, qu'elle a ordonné à un tel homme d'avoir une maladie, ou d'être estropié, ou de faire telle perte, ou autres choses semblables. Car comme ce mot ordonne signifie, pour le médecin, qu'il a mis en ordre les moyens propres à rétablir la santé, il signifie de même, à regard de la nature, qu'elle a mis ce qui arrive à chacun dans Tordre qui convenait à la destinée générale ; et nous disons conve^ nait dans le même sens qu'un architecte dit que des pierres carrées conviennent à un mur ou à une pyramide, parcequ'elles s'y arrangent bien les unes avec les autres pour faire un certain tout.

En général, il n'y a qu'une seule harmonie; et comme l'ensemble de tous les corps fait le monde entier tel qu'il est, ainsi le jeu de toutes les causes produit une condition particulière qu'on nomme destinée. Ce que Je dis est connu des plus ignorants ; car ils disent : Son destin le portait ainsi. C'est dire, le portait, par une certaine disposition des choses.

Recevons donc ce qui arrive, comme nous recevons les ordonnances des médecins. Il y a dans ce qu'ils ordonnent bien des choses désagréables, auxquelles pourtant nous nous soumettons de bon gré, par l'espérance de guérir. Regarde l'exécution et Taccomplissèment de ce que la commune nature a jugé à propos d'ordonner du même œil que ta santé. Soumets-toi

de bon gré à tout ce qui arrive, quelque dur qu'il te paraisse, comme à une chose qui doit contribuer à la santé du monde, au succès des vues du grand Jupiter et à son bon gouvernement : car il ne te Teùt point envoyé, s'il n'eût eu en vue l'utilité de l'univers. La nature ne porte jamais rien qui ne convienne à ce qu'elle gouverne.

Voilà donc deux raisons pour toi d'embrasser tout ce qui t'arrive. La première, que cela fut fait pour toi, combiné pour toi, et qu'il t'appartenait en quelque sorte, ayant été lié là-baut à ton existence par une suite de très anciennes causes ; la seconde, parceque ce qui a été affecté à chacun en particulier contribue au succès des vues de celui qui gouverne toutes choses, et à leur donner de la perfection et même de la consistance. Car le grand tout se trouverait mutilé, si tu pouvais retrancher quelque chose de la continuité et de la liaison, tant de ses parties que de son action ; or, tu fais autant que tu le peux ce retranchement, lorsque tu supportes avec peine un accident, et que tu l'ôtes en quelque sorte du monde.

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