‹ Moralistes anciensChapitre 5 sur 108 · LIVRE III · texte numérisé non relu

LIVRE III

Je vais raconter les avantages que les jeunes gens qui se portaient au bien trouvaient dans la.société de Socrate, et combien il savait ajouter encore à l'ardeur de leur zèle.

Un certain Dionysidore, qui venait d'arriver à Athènes, s'annonçait pour donner des leçons dans l'art de commander les armées. Socrate n'ignorait pas qu'un des jeunes gens qui s'étaient attachés à lui aspirait à se. distinguer par la gloire des armes.— Jeune

homme, lai dit-il, il serait honteux de prétendre à commander un jou^ les troupes de la république, sans apprendre Tart du commandement, surtout quand il se présente une si belle occasion de s'en instruire. Ce serait mériter d'être puni plus sévère* ment encore qu'un impudent qui demanderait à faire des statues sans ayoir reçu les prindpes de Tart. Dans les dangers de la guerre, toute la fortune de rétat est confiée au général : par sa bonne conduite, il rend à sa patrie les plus grands service^ ; il lui fait le plus grand mal par ses fautes. Comment ne seraitil pas justement puni pour avoir osé briguer un emploi si délicat, sans avoir daigné se rendre capable de le remplir?

Ce discours engagea le jeune homme à se mettre sous la conduite de Dionysidore. Après avoir pris ses leçons, il vint revoir Sqcrate. — Mes amis, dit le sage en plaisantant, vous savez qu'Homère, en parlant d'Âgamemnon, liïi donne le titre de respectable r ne trouvez-vous pas que ce jeune homme est plus respectable encore maintenant qu'il a appris l'art de commander les armées? Car enfin celui qui sait jouer du luth est un joueur de luth même lorsqu'il n'en joue pas ; et quaùd on connaît l'art dé la médecine, on n'en est pas moins médecin pour n'avoir pas aotuellement de malades à guérir. Ainsi ce jeune homme a, dès à présent, le caractère ineffaçable de général, quand on ne lui donnerait jamais d'armées à oom«mander. Mais un homme qui ne saurait ni guérir les maladies, ni conduire les troupes, ne serait ni général

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ni médecin, quand toutes 1e« yoix du monde entier se réuniraient en sa fkveur.

Puis , adressant la parole au Jeune homme : -^ Gomme il pourrait» lui dit-il, arriver à quelqu^un de nous d*ayoir sous yos ordres un commandement subalterne, il serait boti de ne nous pas laisser dans toute notre ignorance. Faites-nous donc le plaisir de nous rendre les premières leçons que tous avez reçues. — Les premières, répondit le Jeune homme, ont été les mêmes que les d^nières : on m*a enseigné la tactique, c'est-à-<lire Fart de ranger les troupes en ordre de bataille, et Ton ne m'a rien appris de plus. — Ce n'est là qu'une faible partie de l'art militaire : il faut encore qu'un général sache pourvoir à tous les besoins de l'armée ; qu'il ne laisse rien manquer au soldat; qu'il soit riche en expédients, soigneux, patient, laborieux ; qu'avec une grande présence d'esprit, il ait à la fois de l'indulgence et de la sévérité ; qu*il soit franc et rusé, habile à surprendre et à se tenir sur ses gardes, prodigue et rapace, aimant à donner, n'aimant pas moins à prendre, retenu tout ensemble et déterminé. Je pourrais détailler ici mille autres qualités naturelles et acquises, toutes égale* ment nécessaires à un général.

le ne dis pas que ce soit une faible gloire de savoir Uen ranger les troupes; car il y a bien de la différence entre une armée bien rangée et des troupes en désordre. Jetez confusément des pierres, des briques, du bois, des tuiles ; vous ne ferez qu'un monceau bizarre et inutile. Mais si l'on emploie dans les fonde-

ments et sur les combles les matériaux qui ne peuvent ni pourrir ni se dissoudre par Thumidité, comme les pierres et les tuiles, et qu'on place au milieu les briques et les bois, suivant la méthode des architectes» on fait une chose précieuse qu*on appelle un édifice. -^ Ce que vous dites là, interrompit le jeune homme, a le plus grand rapport à Fart militaire ; car on doit placer aux premiers et aux derniers rangs les meilleures troupes, et mettre au milieu le rebut de Tarmée, qui se trouve ainsi conduit et poussé par les soldats d*élite.

— A merveille, reprit Socrate. Mais votre mattre vous a-t-il appris à discerner les bons et les mauvais soldats? car, sans cela, quel usage ferez-vous de ses leçons? Supposons qu'il vous eût dit d'arranger de l'argent, de mettre aux premiers et aux derniers rouleaux les pièces de bon aloi, et au milieu celles de billon, comment vous en tireriez-vous si vous ne saviez pas distinguer la bonne et la fausse monnaie? — Il ne m'a rien appris de cela; c'est à nous de distinguer par nous-métnes les bons et les mauvais soldats. — Ëh bien! que n'examinons-nous ce qu'il faudra faire pour n'y être pas trompés ? — J'y consens. — S'il s'agissait d'enlever des trésors, ne ferions-nous pas bien de placer à la tête les soldats qui auraient le plus d'amour pour l'argent? ^ Je le crois. — Où le danger est le plus grand, n'est-ce pas là qu'il faut placer ceux qui aiment la gloire? — Sans doute, car ils ne demandent qu*à braver le péril sans autre récompense que l'honneur. Ceux-là ne sont pas dif-

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ficiles à découvrir ; ils cherchent toujours à se mon* trer.

— Enfin vous avez appris de votre mattre à mettre une armée en ordre de bataille ; mais il y a plusieurs manières de la ranger : ne vous a-t-il pas appris sur quel terrain, dans quelle occasion, Ton doit préférer l'une à l'autre? — Point du tout. — Cependant les circonstances différentes exigent un ordre différent. — Il ne m'a pas dit un mot de tout cela. — Retournez donc le trouver ; faites-lui les questions nécessaires. S'il sait l'art qu'il se mêle de professer, et que ce ne soit pas un impudent, il rougira de s'être fait payer et de ne vous avoir pas mieux instruit.

Il rencontra un jour un citoyen qui venait d'être nommé général : Savez-vous bien, lui dit-il, pourquoi Homère appelle Àgamemnon le pasteur des peuples? Je crois en voir la raison. Comme il est du devoir d'un pasteur de ménager la vie de ses troupeaux et de les mener sur de gras pâturages^ c*est celui du général de ménager la vie de ses soldats, de leur procurer des munitions suffisantes et de remplir l'objet qui a fait entreprendr^ la guerre. On ne renonce aux douceurs de la paix que pour vaincre ses ennemis et pour être plus heureux soi-même.

Pourquoi Homère fait-il cet éloge d'Agamemnon :

n était à la fois yaillant gnerrier, bon princp?

Pour mériter le titre de vaillant guerrier, c'était trop peu de montrer son courage dans les combats :

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il était obligé par son rang û'en inspirer à toute rar^mée. Pour être bon roi, c'était peu de se procurer k lui-même les agréments de la vie ; il fallait encore qu'il fit le bonbeur de ses sujets. Un roi n'est pas élu par ses peuples pour, ne s'occuper que de sa prospé* rite personnelle, mais pour faire la félicité de ceux qui l'ont cboisi. Les peuples combattent pour ajouter à leur bonheur : c'est pour obtenir cet objet de leurs vœux qu'ils nomment des généraux. Le devoir du général est de répondre à la confiance de ceux qui l'ont proclamée Remplit-il leurs vues ? Rien n'est plus glorieux ; rien n'est plus honteux que de tromper leur espérance.

C'est ainsi qu'en recher<$hant quelle devait être la vertu du chef d'une nation, Socrate faisait abstraction de toutes les autres bonnes qualités et bornait tous ses devoirs à rendre heureux le peuple qu'il cornmande.

Je n'ai pas oublié l'entretien qu'il eut avec un homme qui venait de recevoir le commandement de la cavalerie.

Pourriez - vous m'apprendre, jeune homme, lui dit-il, pourquoi vous avez recherché ce commandement? Ce n'était pas, sans doute, pour marcher à la tôte des cavaliers : c'est un honneur dont jouissent les archers à cheval ; ils précèdent même le commandant. — Vous avez raison. — Ce n'était pas non plus pour vous faire connaître ; car personne n'est plus connu que les fous. -^ Sans doute. •*- Cest donc que

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Vims espériez faire des réformes utiles dans la cavalerie, et rendre, à la tête de ce corps, de grands ser* YÎees à rétat? ^ Voilà tout mon objet. — 11 est bien glorieux si vous pouvez le remplir. Enfin, on vous a donc élu pour commander les chevaux et les cava^ tiers? — Précisément. — Fort bien. Dites-nous donc d'abord quelles sont vos idées pour rendre les chevaux d'un meilleur service. — Cela ne me regarde pas : c'est à chaque cavalier à prendre soin de son chevaL — £t si les uns vous amènent des chevaux qui n'aient ni jambes ni vigueur ; si les autres ont de» chevaux si mal nourris qu'ils n'aient pas la force de * suivre le corps, ou si fougueux qu'ils ne demeurent pas où vous les aurez placés, ou si rétifs que vous ne puissiez même les mettre en rang ; comment, ,k la tète d'une cavalerie si mal montée, rendrez-vous de grands services à la république? — Vous avez raison, il faudra que je tâche d'avoir l'œil sur les chevaux.

Mais n'établirez-vous pas aussi des réformes avantageuses parmi les cavaliers ? — N'en doutez pas. -* D*abord il faudra les habituer à sauter plus lestement à cheval. — Cela est important ; car, s'il leur arrive de tomber, ils se remettront plus vite en selle, et risqueront moins de périr. — Et quand il s'agira d'en Tenir aux mains, prierez-vous les ennemis de vouloir bien se rendre sur la place où vous avez coutume d'exercer vos troupes, ou n'essaierez-vous pas d'exereer vos cavaliers dans toutes les positions, sur toutes les espèces de terrain où il peut arriver de combattre? -«- Voilà bien ce qu'il Caudra faire* — Ne les ac-

coutamerez-TOus pas aussi à lancer adroitement des javelots pour éclaircir les rangs des ennemis ? — r Gela n*est pas à négliger. — 11 faudra piquer le courage des cavaliers, les animer contre Tennemi : c*est le moyen d^augmenter leur force. — Si j*ai manqué à cela jusqu'iciy je robservçrai à Favenir.

— Avez-vous aussi pensé aux moyens de vous faire obéir? Ayez la troupe la plus courageuse, la mieux montée; vous n'en ferez rien sans discipline. — Votre observation est bien juste : mais quel est le meilleur moyen de plier mes cavaliers à Tobéissance? — Vous avez pu remarquer qu*eh toute occasion, pour ^e soumettre les hommes, il faut leur montrer de la supériorité. Est-on malade, par qui se laisse-t-on conduire? par ceux qui passent pour avoir le plus de connaissance en médecine. Doit-on s'embarquer? on cherche le meilleur pilote. A-t-on des terres à faire valoir? on se pourvpit du plus habile laboureur. — • Cela est vrai. — A qui donc les cavaliers obéirontils de meilleur cœur, si ce n'est à celui qui réunira le plus de connaissances nécessaires à la cavalerie? — Il suffira donc, pour m'en faire obéir, de leur prouver que je l'emporte sur eux en connaissance? — Oui, pourvu*^que vous leur ayez aussi prouvé qu'il est de leur honneur et de leur intérêt de vous obéir. — Ehl comment leur apprendrai-je cela? — ^ Vous seriez bien plus enfibarrassé s'il fallait leur apprendre que le mal est préférable au bien, et procure plus d'avantages.

—Mais il résulte de vos observations qu'un coinman-

dant de cavalerie doit avoir le talent de la parole. — Espériez-vous done commander la cavalerie sans parler? N*avez-vous donc pas remarqué que lés plus belles connaissances, celles que nous prescrivent les lois, celles qui nous donnent les principes qui doivent régler notre vie, nous ont été communiquées par la parole? S'il est quelque autre science dignB de notre estime, c'est par la parole que nous la recevons : c'est la parole que sont obligés d'employer «eux qui nous instruisent ; et les sages qui possèdent le mieux les connaissances les plus utiles sont en même temps ceux qui savent le mieux en parler. — J'en conviens. — Quand on envoie d'Athènes à Délos un chœur de musiciens, ne vous étes-vous pas aperçu qu'il n'est aucun pays où l'on pût rassembler autant de belles voix? N'avez-vous pas aussi remarqué qu'aucune ville ne fournit autant de beaux hommes? — Cela est vrai. — Mais ne croyez pas que nos Athéniens ne l'emportent sur les autres nations que par la beauté de la Yoix, ou par la force et les belles proportions du corps : ils ne s'en distinguent pas moins par l'amour de la gloire qiii les excite aux grandes choses. — Cest encore une vérité dont il faut convenir. — Et ne croyez-vous pas aussi que notre ca'Valerie l'emporterait sur toutes les autres par le choix et l'entretien des armes et des chevaux, par la justesse des évolutions, par l'ardeur de se précipiter dans le danger, si l'on prenait la peine de lui persuader qu'elle obtiendrait des éloges et se couvrirait de gloire? — Cela est vraisemblable. — Eh bien I que tardez-vous?

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9% LES ENTUETIËNS

Etifffkgez votre troupe à vous faire honneur en servant bien la patrie. — DU moins n'épargnerairje pas mes efforts.

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