IV
11 vit un jour Nioomacbide qui sortait de rassemblée du peuple. Eh bien I mon cher N|coinachide, lui dit-il, quels soilt les généraux qu'oii, xient de nous donner?'—- Ah! Socrate, les Athéniens n'ont garde de m*élire, moi qui ai si bien ser^f^i pendaot tant d'années, qui ai commandé tantôt des compagnies, tantôt des cohortes ; moi qui ai reçu tant de blessures ! Tout en disant cela il ôtait son habit et montrait les cicatrices dont il était couvert. Devinez, continua-t-il, le beau choix qu'ils ont fait. Ils ont élu Autisthène, lui qui n'a jamais servi dans l'infanterie, qui ne s'est Jamais distingué dans la cavalerie, qui n'a d'autre habileté que d'amasser de l'argent.
^— Mais vraiment cette habileté-là n'est pas méprisable. 11 saura mieux qu'un autre trouver des fonds, et son armée ne manquera de rien. — Des marchands sont capables d'en faire autant : en est-ce donc assez pour qu'on les mette à la tête des armées? — Mais Antisthène aime à remporter la victoire, et c'est une qualité nécessaire à un général. Ne savez-vous pas qu'il n'a jamais été chargé par sa tribu de diriger les choBurs des musiciens sans leur avoir fait gagner le prix? — Eh ! quel rapport y a-t-il entre une armée et des chœurs de musique? — Ne voyez-vous pas qu' Antisthène ne sait pas chanter, qu' Antisthène ignore absolument la science des chœurs , et qu'il a eu l'art de
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choisir les meilleurs musiciens? — Il trouvera donc aussi à Parmée des gens qui mettront pour lui les troupeftén- ordre de bataille, des gens qui combattront pçrur lui? — Il est certain que sUl a le talent de tromer, de choisir les meilleurs guerriers» comme i! a eu celui de choisir les meilleurs musiciens, il TemporterO) du moins dans cette partie, sur les autres généraux. 11 n*a pas épargné la dépense pour triompher avec sa tribu dans les combats de musique; il faut croire qu*il la regrettera moins encore pour remporter sur les ennemis une victoire dont il partagera les honneurs avec toute sa nation.
— Il résulte de votre discours que le même homme qui dirige bien les chœurs de musique, saura tout aussi bien commander les armées. — 11 en résulte du moins qu'un homme qui , dans tout ce qu'il entrer prend, connaît ce qu'il faut, et qui a Fart de se le procurer, saura diriger des chœurs de musique, régler une maison, commander une armée, gouverner un état.
— En vérité, Socrate, je ne m'attendais pas à vous voir établir qu'un bon mattre de maison fût aussi un bon général. — Eh bien 1 recherchons quels sont les devoirs de Tun et de l'autre : nous verrons s'ils sont les mêmes, ou s'il se trouve entre eux des différences essentielles. — Fort bien. -^ N'est-il pas d'abord du devoir de tous deux de tenir dans l'obéissance, dans le bon ordre, ceux qui leur sont soumis? — Âssùré-> ment. — Ne doivent-ils pas imposer à chacun ses fooetioDs?— Sans doute. — Je crois qu'ils sont éga-
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lement obligés de punir les méchants, de récompenser ceux qui remplissent leurs devoirs. — Oui. — .Ne feront-ils pas bien Tun et l'autre de gagner les cœurs de ceux qui leur sont subordonnés? — Sans difficulté. — N^ont-ils pas intérêt de se faire des amis dont ils puissent employer les secours? — Rien ne peut leur être plus avantageux. — Tous deux ne doivent-ils pas être en garde contre les événements? — Qui pourrait en douter? — Enfin, dans leurs fonctions différentes, ne doivent-ils pas être également attentifs et infatigables? — J'avoue que, dans tout cela, les rapports sont frappants : mais il faut qu'un général combatte, et voilà la. différence.
Eh quoi! reprit Socrate, tous deux ne peuvent-ils pas avoir des ennemis? — Sans doute. — Ils ont donc le même intérêt à l'emporter sur eux. — Certainement : mais, sans parler de cela, de quelle utilité sera la science économique lorsqu'il s'agira de combattre?—r De la plus grande utilité. Un bon économe sait que rien n'est plus utile, plus profitable, que de remporter la victoire sur. ses ennemis ; rien de plus nuisible, de plus ruineux, que d'être vaincu. 11 mettra donc toute son intelligence à chercher, à rassembler les moyens de vaincre. Il n'examinera pas avec moins d^attentipn ce qui pourrait occasionner sa défaite ; il aura soin de s'en garantir. Yerra-tril qu'il a tout ce qu'il faut pours s'assurer la victoire? il ne craindra pas de combattre. Quelque chose- lui man* que-t-il encore? il ne risquera pas l'action. Mon cher Nicomachide , ne méprisez pas les bons économes.
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Les affaires d*un particulier sont moins nombreuses que les afTaires publiques : voilà toute la différence. L'essentiel, c'est que les unes et les autres ne peuvent se traiter que par dès hommes : ce sont les mêmes hommes qui régissent les afTaires de Tétat et celles des particuliers; et celui qui a montré ses talents dans les affaires privées est souvent choisi pour gouverner celles de la république.
En un mot , quand on sait bien employer les hommes, on est capable de bien régir les affaires d'un particulier et celles de toute une nation : mais, dans les unes et les autres, ce talent manque*t-il ? on ne fait que des fautes.
Socrate eut un entretien avec Périclès, fils du célèbre Périclès. J'espère, lui dit-il, que, si vous commandez un Jour nos armées, la république fera la guerre avec plus de succès et plus de gloire, et que nous la verrons victorieuse de ses ennemis. — ^ Je voudrais bien , répondit le Jeune Périclès , confirmer vos espérances : mais je ne vois pas même par quel moyen je pourrais les remplir. — Eh bien ! raisonnons là-dessus, et voyons comment vous pourriez ne les pas tromper. -!- Rien ne peut m'étre plus agréable.
— Vous savez que le peuple d'Athènes n'est pas moins nombreux que celui de la Béotie? — Je le sais. -- Où croyez-vous qu'on puissd lever de plus belles troupes? est-ce dans l'Àttique ou dans la Béotie? — Notre patrie ne parait pas le céder non plus en
ce point. -* Chez lequel des deux peuples voyez-
TOUS mieux régner la concorde? — Chez les Athéniens: car les Béotiens sont mal disposés envers ceux de Thèbes qui ne cherchent qu'à les opprimer. Je ne vois rien de semblable dans notre république. Mais on ne connaît pas de peuple ni plus ambitieux, ni plus obligeant que les Béotiens : et ce caractère porte les hommes à braver les périls pour acquérir de la gloire et servir leurs concitoyens et leur patrie. — Aussi ne dira-t-on pas que ces qualités manquent aux Athéniens. D'ailleurs , est-il un peuple qui puisse se rappeler un plus grand nombre de belles actions qui aient illustré ses ancêtres? Ce souvenir élève les citoyens au-dessus d'eux-mêmes, enflamme leur couragé, et les excite à la vertu.
-^ Cela est vrai, Socrate. Hais vous voyez que depuis la malheureuse afl'aire de Lébadie, où mille hommes périrent avec Tolmide , et depuis la défaite d'Hippocrate, qui reçut la mort en combattant devant Délium , notre gloire s'est humiliée devant celle des Béotiens, qui ont commencé dès lors à nous braver. Autrefois les Béotiens n'osaient nous résister, même sur leurs frontières, sans le secours des Lacédémoniens et des autres peuples du Péloponèse : contents aujourd'hui de leurs propres forces, ils menacent de se Jeter sur l'Attique. Autrefois, quand nous n'avions que les Béotiens pour ennemis, nous portions la désolation Jusque dans le sein de leurs foyers : et nous craignons aujourd'hui de leur voir ravager nos campagnes. — Je sais tout cela, et c'est cela même qui me persuade que notre république
(Mira plus TOlontiers à un général digne de la conduire. La confiance.engendre la langueur, Tindolence et rindisclpline : la crainte rend les hommes plus yi« gilants, plus soumis, plus fidèles au bon ordre. Nous eu voyons la preuve dans les matelots : tant qu'ils ne craignent aucun danger, ils s'abandonnent au désor* dre ; quand ils aperçoivent la tempête , quand ils sont en présence de Fennemi, ils obéissent à la voix de celui qui les commande, ils attendent ses ordres dans le plus profond silence, comme des chanteurs se règlent sur la voix du maître de musique.
Si l'on peut espérer que les Athéniens se soumettent à la discipline , reprit le jeune Périclès, voyons donc comment on pourrait leur rendre l'énergie qu'ils ont perdue, les rappeler à la vertu de leurs ancêtres, à leur première gloire, à leur ancienne prospérité. — Quel moyen trouveriez-vous le plus capable de leur faire revendiquer des richesses qui seraient en d'au^ très mains? Me serait-ce pas de leur montrer qu'elles ont appartenu à leurs pères, et qu'ils doivent les re* garder comme leur patrimoine? Nous voulons les élever au-dessus de tous les autres peuples par la vertu : il faut done leur montrer que cette première place leur appartenait dès l'antiquité la plus reculée, et qu'en cherchant à la reprendre, ils se mettront au-dessus de toutes les autres nations. — Et comment leur donner une instruction si utile? — En rappelant à leur mémoire les belles actions de leurs ancêtres dont ils ont entendu célébrer la vertu.
— Voulez-vous parler, dit Périclès , de ce fameux différend qui s'éleva parmi les dieux sous le règne de Cécrops, lorsqu'ils reconnurent les Athéniens pour juges de leur querelle?— r Sans doute: je veux parler aussi de la naissance et de l'éducation d'Erechthée, et des guerres que, du temps de ce prince , ils soutinrent contre tous leurs voisins; de celles qu'ils eurent avec les peuples du Péloponnèse du temps des Héraclides, et de toutes celles qu'ils firent sous la conduite de Thésée. Dans toutes, ils se montrèrent les plus valeureux des hommes.
— Aux grandes actions de ces héros, vous pouvez encore ajouter les exploits de leurs neveux , qui se rapprochent bien plus de nos jours. Représentez-les tantôt combattant avec leurs seules forces ces fiers dominateurs de l'Asie entière qui étendaient leur puissance en Europe jusqu'à la Macédoine , et reculant les limites de leur empire bien au delà des bornes qu'avaient connues leurs ancêtres ; tantôt se couvrant de gloire sur terre et sur mer avec le secours des peuples du Péloponnèse, qui jouissaient alors euxmêmes d*une si haute réputation de valeur. Il faut aussi raconter qu'il s'est fait un grand nombre d'émigrations dans la Grèce, sans que les peuples de l'AtUque aient jamais abandonné leur pays ; que plusieurs nations, qui disputaient ensemble de leurs droits, se sont soumises au jugement des Athéniens ; et que d'autres , opprimées par la force , ont eu recours à leur protection.
— Je ne puis concevoir, reprit Péridès, comment
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notre république, brillante alors d*un tel éclat, est tombée dans une telle décadence. —Ne voyez-vous pas, répondit Socrate, que les hommes qui l'emportent trop aisément sur les autres par la supériorité de leurs forces s'abandonnent à une folle confiance, tombent dans Tengourdissement, et finissent par ne pouvoir résister à leurs adversaires? C'est parceque les Athéniens se sont enorgueillis de leur puissance, qu'ils sont tombés dans la langueur, et qu'ils ont dégénéré de leur première vertu. — Et' comment pourront-ils la recouvrer? — Par un moyen qui se présente de luirmême. Qu'ils étudient, qu'ils reprennent les mœurs de leurs ancêtres , qu'ils n'y soient pas moins fortement attachés que ne l'étaient leurs pères ; ils ne leur céderont pas en vertu. Sont-ils incapables d'un si généreux effort? qu'ils imitent du moins les peuples dont ils éprouvent aujourd'hui la puissance ; qu'ils empruntent leurs institutions, qu'ils ne les suivent pas avec moins de zèle, ils cesseront bientôt de leur être inférieurs ; qu'ils redoublent de soins, ris les auront bientôt surpassés.
— C'est dire assez, repartit Périclès, que notre république sera longtemps encore bien éloignée de la vertu. Quand verrons-nous nos citoyens , à l'imitation des Spartiates, respecter les vieillards, eux qui, pour mieux s'affermir dans le mépris pour l'âge avancé, commencent par mépriser leurs pères? Quand chercheront-ils à se fortifier par l'exercice , eux qui, non contents de négliger leurs forces, tournent en ridicule ceux qui cherchent à en acquérir ?
Qoand obéiront-ils à leurs magistrats, eux qui se fbnt gloire de les mépriser? Quand agiront-ils d'un eonmiun accord, eux qui, loin de se réunir pour leurs propres intérêts , ne cherchent qu'à se nuire , et portent plus d'enyie à leurs propres concitoyens qu'aux étrangers et aux ennemis; eux qu'où ne yoit pas moins divisés dans les assemblées de famille que dans celles de la nation , qui s'intentent chaque jour de nouveaux procès* et qui aiment mieux les profits qu'ils peuvent faire en se nuisant les uns aux autres, que s'ils les devaient à leurs secours mutuels? La fépublique leur devient étrangère ; Ils se combattent pour en obtenir les emplois : mais les premières places leur sembleraient indignes de leurs vœux, s'ils ne les devaient pas à la violence. De là l'ignorance , la malignité , les cabales , les haines : et je crains bien de voir l'état plongé dans une source de maux qu'il n'aura pas la vigueur de supporter.
Ah I mon cher Périclès, n'exagérez pas la corruption de nos chers Athéniens, et ne croyez pas que leurs maux soient incurables. Ne voyez-vous pas le bon ordre qui règne parmi nos rameurs? N'avea^-vous pas remarqué combien, dans les jeux gymniques, les combattants sont soumis à leurs chefs, et comme, dans les choeurs de chant, les musiciens obéissent au maître qui les conduit? — On peut, sans doute, être surpris que de telles gens se fassent remarquer par leur subordination, et que les guerriers, qui doivent tenir les premiers rangs entre les citoyens.
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ne se distinguent que par leur indiscipline. •— Mais ce sont aussi des hommes d'un rang supérieur qui composent l'aréopage : connaissez-vous un tribunal qui se comporte, à tous égards, arec plus de dignité, qui mette plus d'honneur, plus d'équité dans tous ses Jugements, qui observé plus religieusement les lois, qui discute avec plus de scrupule les causes qui lui sont confiées, qui remplisse enfin avec plus d'éloge toutes ses fonctions? — J'avoue que je ne trouve rien h lui reprocher. — 11 ne faut donc pas désespérer des Athéniens comme s'ils étaient tout à fait incapables de conduite et de bon ordre. — Mais c'est précisément à la guerre que la tempérance , l'ordre et là discipline sont le plus nécessaires, et c'est là qu'ils se piquent de ne connattre aucune de ces vertus.
— 11 fout peut-être, mon cher Péridès, en rejeter la faute sur l'ignorance des généraux. Vous 'voyez que personne ne se présente pour commander aux joueurs de luth, aux chanteurs, aux danseurs, aux athlètes , sans avoir acquis le talent nécessaire pour les diriger; tous peuvent nommer le mattre dont ils ont pris les leçons : mais la plupart des généraux le deviennent subitement et sans mattres. )e ne crois pas que vous méritiez ce reproche; et vous diriez aussi bien le temps où vous avez commencé à vous instruire dans l'art de la guerre, que celui où vous avez commencé à vous exercer à la lutte. Non content de conserver les principes que vous a donnés votre père, vous avez rassemblé de toutes parts des lumières qui ne manqueront pas de vous être utiles. Je suis per-^
soadé que vous réfléchissez souyent sur votre métier, curieux de ne laisser échapper aucune des connaissances qui peuvent y être nécessaires. Si vous vous apercevez qu'il vous en manque quelquesr-unes , vous interrogez les personnes les plus instruites ; vous n'épargnez ni présents ni bienfaits pour apprendre d'elles ce que vous ignorez, et pour vous attacher des hon^mes capables de vous seconder. — Je vous entends, Socrate. Vous ne me ferez pas accroire que vous me jugiez digne de tant d'éloges ; vous savez trop bien que je ne me suis pas donné toutes les peines dont vous parlez : mais , par ce tour adroit , vous m'apprenez qu'on ne doit prétendre au commandement <iu'après se les être données.
— J'en veux bien convenir avec vous, repritSocrate. Mais continuons. Avez-vous remarqué que , sur nos frontières, s'étendent de hautes montagnes qui dépendent de la Bcotie, et qui ne permettent d'entrer dans nos plaines que par des dédiés étroits et difficiles, entourés de roches inaccessibles? — Assurément. — N'avez-vous pas entendu dire que les Mysiens et les Pisidiens occupent dans la Perse des contrées défendues par la nature, et qu'armés h la légère, ils font ppr leurs incursions beaucoup de mal au pays du grand roi, et conservent eux-mêmes la liberté? — J'en ai entendu parler. — Ne pensez-vous donc pas que si les Athéniens s'emparaient des montagnes qui les séparent, de la Béotie , et qu'ils y envoyassent une jeunesse agile et légèrement armée , ils feraient beaucoup de mal à leurs ennemis, et formeraient un
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puissant rempart en faveur de leurs concitoyens?- ^ Je n'en doute pas, et il serait très avantageux de suivre vos projets. — Puisqu'ils vous plaisent, jeune homme, travaillez à les mettre un jour en exécution. Quand un seul réussirait, vous en tireriez de la gloire, vous rendriez service à Tétat : si la fortune refuse de vous seconder, vous ne serez pas du moins la honte de votre pays, vous n'aurez pas à rougir de vous-même.
Il prit en fantaisie à Glaucon, fils d*Àriston, de parler dans rassemblée du peuple , quoiqu'il n'eût pas encore vingt ans : il ne visait pas à moins qu'au gouvernement de l'état. Les railleries ne lui étaient pas épargnées ; on lui faisait même quelquefois l'affront de l'arracher de la tribune. Tout cela était inutile : ses amis, ses parents, ne pouvaient le guérir de sa folie. Socrate, qui lui voulait du bien par amitié pour Gharmide et pour Platon, parvint seul à le rendre plus sage. Se trouvant un jour avec lui, il prit le moyen le plus adroit de s'en faire écouter.
Vous avez donc envie, mon cher Glaucon, lui ditil, de prendre en main les rênes de notre république? — Il est vrai, répondit Glaucon. — De tous les projets qu'un homme puisse former, c'est le plus beau, sans doute : car, si vous parvenez à Iq remplir, vous n'aurez pas de désirs que vous ne puissiez satisfaire ; il vous sera facile d'obliger vos amis, d'élever votre propre maison, et d'augmenter la puissance de votre patrie. D'abord vous vous ferez le plus grand nom dans l'état; bientôt votre gloire s'étendra dans toute
la GrAce, flt peat^tre mônia, comme celle de "niéini»-
tocle, parviendra-t-elle jusque chez les barbares. £a quelque endroit que vous tous trouviez, tous les regarda se porteront sur vous.
Ces paroles chatouillaient la vanité de Glaucon , et le plaisir de les entendre l'arrâtait auprès de Socrate. Pendant qu'il eu savourait la douceur, celui-ci continua en ces termes : — Voiïs voulez que la république TOUS accorde des honneurs, mon cher Glaucon ; il est un moyen sftr d'en obtenir : c'est de lui être utile. — Je le sais. — Au nom des dieux t n'ayez pas pour mol de secret :quelestlepremierservice que vous comptez lui rendre?
Glaucon gardaitle silence, cherchant en lui-même quelle réponse il pourrait faire : mais Socrate voulut bien ne pas faire durer son embarras. — Si vous vouliez, lui dit-il, rendre plus ilorigsante la maison d'un de vos amis, vous chercheriez les mojens d'augmenter sa fortune : ne tâcherez-vous pas aussi d'augmenter les richesses de la république? — C'est à quoi je n'ai garde de manquer. — Le moyen de la rendre plus riche, n'est-ce pas de lui procurer de plus grands revenus?— Cela est clair. — Eh ! quels sont les objets d'où se tirent à présent les revenus de l'état? à com- Iden peuvent-ils monter? Je suis bien sûr que vous : car, sans cela, comment supse trouveraient trop faibles, et ndraient à manquer? — Voilà, laquelle Je n'avais pas même vous est échappé, dites-noua
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au moins quelles sont les dépenses de Tétat : il faut bien que tous en ayez pria connaissance, pour sup* primer eeUes qui sont inutiles. — le ne me suis pas plus occupé des dépenses que des revenus. —Remet* tons donc à uù autre temps notre magnifique projet d*enrichir la patrie : nous ne pouvons y parvenir, si nous ne connaissons ni ses revenus ni ses dépenses. — Mais, Socrate, vous ne parlez pas d*un autre moyen d'enrichir la république ; c'est de lui procurer les dépouilles de ses ennemis. — Oh! cela est bien vrai : il ne faut même pour cela que se rendre plus puissant qu'eux; car, si Ton était plus faible, on ne ferait que se ruiner. — J'en conviens. — Celui qui forme le dessein d'entreprendre une guerre est dope obligé de bien connaître la force de sa nation et celle des ennemis. S'il voit que sa patrie est la plus forte, il lui conseille de prendre les armes : s'il reconnaît qu'elle est la plus faible « il lui persuade de ne rien hasarder. — On ne peut mieux parler. — Dites-nous donc d'abord quelles sont nos forces de terre et de mer ; quelles sont celles de nos ennemis, — C'est une question à laquelle je ne saurais répondre siir-Ie^ champ. rr« Mais vous avez du moins là«»dessus quel* ques mémoires : faites-moi le plaisir de me les com* muniquer. Je serai fort aisede m'instruire sur cet objet. ^ Son, en vérité, Je n'ai rien écrit. —* Nous ne nous presserons donc pas de délibérer sur la guerre. J'avoue que c'est un article dont les détails sont im« menses : c'est ce qui vous a empêché d'en faire votre étude dès les premiers temps de votre administration^
ut LES ENTRETIENS
— Mais je yois bien, ajonta-MI, qne tous ayei pris des mesures pour la défense du pays : vous savez quelles garnisons sont nécessaires, quelles antres ne le sont pas ; les unes sont trop nombreuses, les autres trop faibles; rien de cela n*a pu vous échapper. Vous augmenterez celles qui ne sont pas assez fortes» tous retirerez celles qui ne sontpas nécessaires. — Pour moi. Je suis d'ayis de les retirer toutes : car, à la manière dont elles gardent le pays, on peut dire que l'ennemi n'y ferait pas plus de ravage. — Mais si le pays n'est plusf^ardé, vous sentez bien qu'il va devenir la proie du premier qui voudra s'en saisir. D'ailleurs, avezvous visité vous-même les garnisons? ou comment savez-vous qu'eUes font si mal leur devoir? — Je le .soupçonne. — Des soupçons ne suffisent pas : quand nous aurons quelque chose de plus que des conjec* tures, nous proposerons au peuple de supprimer les garnisons. — Ge sera peut-être ce qu*on pourra faire de mieux.
—Je sais, ajouta Socrate, que vous n'avez pas visité les mines d'argent. Il serait bon cependant que vous pussiez dire pourquoi elles rapportent moins qu'eUes ne faisaient autrefois. — Il est vrai que je n'y ai pas encore été.— On dit que l'air en est malsain : c'est une fort bonne excuse que vous pourrez donner quand il s'agira de délibérer sur cette partie. Hais je suis sûr du moins que vous avez soigneusement examiné com* bien de temps le blé qu'on recueille dans le pays peut nourrir la ville, et combien on en consomme de plus chaque année. Si vous n'étiez pas instruit là-dessus»
nous risquerions fort d'éprouver la disette : mais, avec les connaissances que vous avez acquise, vous saurez prévenir nos besoins, et nous vous devrons notre conservation.
— Mais , Socr^te , on ne finirait jamais, s*il fallait entrer dans tous ces détails. — Cependant on n'est pas même capable de gouverner sa maison , si l'on n'en connatt pas les besoins, si l'on ne sait pas les moyens d'y subvenir. Notre ville contient plus de dix mille maisons, et ce n'est pas une chose aisée que de vouloir les gouverner -toutes. Que n'avez-vous essayé d'abord de relever la maison de votre oncle? elle en a bon besoin. Après avoir rétabli ses affaires, vous vous seriez élevé à de plus grandes choses. Si vous ne pouvez rendre service à un seul homme, comment pourrezvous être utile à tout un peuple? Quand on ne peut soulever un fardeau de cent livres, il ne faut pas essayer de porter une charge encore plus pesante. — Je n*aurais pas manqué non plus de rendre de grands services à mon oncle ; mais il n'a pas voulu m'écouter. — Comment! reprit Socrate, vous n'aurez pu vous faire écouter de votre oncle, et vous serez capable de soumettre à votre volonté tous les Athéniens, et votre oncle lui-même qui en fait partie I Prenez-y garde, mon cher Glaucon : vous recherchez la gloire ; craignez de vous attirer tout le contraire. Ne voyezvous pas combien il est dangereux de parler de ce qu'on ne sait pas, d'entreprendre des choses dont on n'a pas même les principes? Voyez ceux qui parlent, qui agissent sans savoir : vous paraissent-ils obtc '
Qttels sont en effet ces juges redoutables qui tous en imposent? des foulons, des cordonniers, des maçons , des chaudronniers , des laboureurs , de petits marchands, des colporteurs, des brocanteurs : car Toilà les graves personnages qui composent rassemblée du peuple. Je crois voir un savant mattre d'escrime qui craindrait de se mesurer avec un ignorant. Vous parlez avec facilité devant les plus illustres citoyens; plusieurs d*entre eux affectent pour vous peu d'estime sans pouvoir vous intimider; vous l'emportez sur ceux qui font leur état de parler en public : et vous craignez de vous faire entendre devant une multitude qui ne s'est jamais occupée des affaires d'état, et qui est bien loin d'avoir pour vous du mépris! Vous craignez peut-être qu'elle ne vous tourne en ridicule?
—Eh 1 ne voyez-vous pas en effet, Socrate, que, dans tes assemblées du peuple, on se moque souvent de ceux qui parlent le mieux ? — Et ces hommes importants que vous fréquentez ne raillent donc jamais? En vérité, je vous admire! Vous qui savez si bien repousser leurs railleries, vous croyez n'avoir aucun moyen de vous mesurer avec la populace ! 0 mon estimable ami ! apprenez à vous rendre justice. Garantissez-vous d'un défaut qui est celui de la plupart des hommes : ils scrutent d'un œil curieux les actions des autres, et ne s'avisent jamais de s'examiner. Cette indolence est indigne de vous. Employez toute votre énergie à vous considérer, à vous connaître ; et si vous pouvez rendre quelque service à votre patrie, no
DE SOCRÀTE. 447
Tabandonnez pas. Le bien qu'elle recevra de vous se répandra sur tous les citoyens, sur vos amis et sur vous-même.
Àristippe, que Socrate avait quelquefois réduit au silence, avait bien envie de Tembarrasser à son tour par des questions captieuses. Socrate ne répondit pas en homme qui se tient sur ses gardes et qui craint que ses paroles ne soient interverties. Il avait un plus grand objet, celui de rendre cet entretien utile à ses auditeurs, et il parla de manière à les éclairer sur leurs devoirs.
Aristippe lui demanda s'il connaissait quelque chose de bon. Si Socrate avait répondu que c'est une bonne chose que la boisson, la nourriture, la richesse, la santé, la force, le courage, il se préparait à lui démontrer que c'est quelquefois un mal. Mais Socrate, considérant que nous cherchons surtout à nous délivrer de nos incommodités, lui fit la réponse la plus convenable. — Me demandez-vous , lui dit-il , si je connais quelque chose de bon pour la fièvre? — Non. — Pour les maux d'yeux? — Pas davantage. — Pour la faim? — Pas encore. -^ Si vous entendez quelque chose de bon qui ne soit bon à rien, je ne le connais ni n'ai besoin de le connaître.
Aristippe changea de batterie et lui demanda s'il connaissait quelque belle chose. — J'en connais ^ et beaucoup, répondit Socrate. — Et toutes ces belles choses sont-^Ues semblables entre elles?— Il y en a qui diffèrent des autres autant qu'il est possible.—^
4U LES ËNTAËTIEINS
Et comment ce qui diffère dsi beau peuMl être beau?
— Rien i\*est plus simple. Bn bouclier est fait pour défendre le corps : il a sa Ireauté; mais cette beauté est bien différente de celle'd'un javelot dont la belle proportion doit le rendre propre à être lancé avec autant de force que de vitesse. — Mais vous me répondez comme si je vous demandais s'il y a quelque chose de bon. — Eh! croyez-vous que le bon ^ et le beau soient deux. choses différentes? Ignorez-vous que tout ce qui est beau, relativement à un objet, est bon par rapport à cet objet même? La vertu n'est pas bonne dans une occasion, et belle dans une autre. L'homme qu'on appelle beau à certain égard est bon à ce même égard, et les proportions qui constituent la beauté de son corps en font aussi la bonté. Tout ce qui peut être destiné à quelque usage est bon et beau relativement à Fusage auquel il est destiné.
^- Vous trouvez donc, reprit Aristîppe, qu'un panier à mettre des ordures est une belle chose? — Assurément, s'il est fait comme il doit l'être pour y mettre des ordures ; et un bouclier d'or est fort loin d'être beau, s'il n'est pas propre à garantir le corps.
— D'où il faudra conclure que les belles choses peuvent en même temps ne l'être pas. — Sans doute , et que le bon peut aussi être mauvais. Ce qui est bon pour apaiser la faim est souvent mauvais pour guérir la fièvre, et ce qui est bon pour la fièvre est très peu convenable pour soulager l'appétit. Un genre de beauté est nécessaire pour la course , et ne conviendrait pas du tout pour la lutte ; ce qui est beau à la lutte serait
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fort laid à la course. Les choses sont belles et bonnes pour Fusage auquel elles conviennent ; elles sont laides et mauvaises pour Tusage auquel elles ne conviennent pas.