LM
Il est également dangereux de tenir des discours obscènes. Si tu assistes à quelques-unes de ces co'^
yersations, et nue Toccasion soit favorable, reprends avec vigueur celui qui se permet ces propos indécents; bu du moins faik-Iui connaître ton mécontentement par ton silence, par la rougeur de ton front, et par la sévérité de ton tisage.
LVIÏ.
Si quelque idée voluptueuse vient s*olTrir à ton
imagination, retiens-toi comme sur tous les autres
objets, de peur que cette idée ne t*entraîne. Ne cède
pas d*abord à Timpulsion du désir, et prends quelque
délai. Compare ensuite les instants, celui de la jouissance , et celui du repentir et des renlords qui la suivront : n'oublie pas, surtout, la satisfaction intérieure qui t'attend, et les louanges que tu te donneras à toi-même, si tu résistes.
Quand tu auras fixé pour toi le moment où tu peux Jouir, prends garde de te laisser vaincre par le charme et les délices de la volupté : oppose-leur le plaisir plus grand encore dé remporter cette victoire sur toitnêmé, et de pouvoir te rendre ce témoignage.
Ne crains point d'être aperçu en faisant une action que tu as jugée convenable, quoiqu'il puisse arriver que le peuple lui donne une interprétation maligne : car si cette action est mauvaise, ne la fais point ; et si elle est bonne, que t'importe le blâme de ceux qui te condamneront injustement?
Ces propositions. Il est jour, il est nuit, sont très vraies si on lés énonce séparément ; mais elles sont
DÉPICTÈTE. 427
fausses si on les joint ensemble : de même, dans un festin, celui qui s*empare exclusivement de tout ce qu*on sert de meilleur, fait une chose très utile pour son corps, mais très malhonnête si Ton considère la communauté et Tégalité qui doivent subsister entre des convives. Lors donc que tu seras à la table dé quelqu'un, souviens-toi, non-seulement de ne pas t'occuper de la qualité des mets qu'on servira et qui exciteront ton appétit, mais encore de ne pas t'écarter du respect que tu dois au maître du festin.
Si tu prei^ds un rôle qui soit au-dessus de tes forces, tu le joues mal, et tu abandonnes celui que tu pouvais remplir avec distinction.
Gomme, en te promenant, tu évites avec soin de marcher sur un clou, ou de te donner une entorse : prends garde de même, dans Fusage de la vie, de i)lesser cette partie supérieure de ton ame qui doit être la règle de ta conduite. Si tu observes ce précepte dans toutes tes actions, le succès en sera plus sûr.
Les besoins du corps doivent être pour chacun la mesure des richesses, comme le pied est celle du soulier. En te renfermant dans ces bornes, tu tiendras toujours un juste milieu : si tu les passes, tu seras entratné dans le désordre comme dans un précipice. 11 en sera de même des souliers, s'ils excèdent la mesure de ton pied : tu voudras d'abord des souliers dorés, ensuite de pourpre, et enfin brodés; car il n'y
a plus de limite pour celui qui a une fois passé celle du besoin.
Les filles ont à peine atteint FAge de quatok'ze ans, que les hommes les appellent leurs maîtresses : elles jugent de là qu'elles sont uniquement destinées à leurs plaisirs; dès lors elles commencent à se parer, et mettent toutes leurs espérances dans leurs ornements. Mais il faut leur faire comprendre qu'elles ne peuvent plaire et se faire respecter que par leur sagesse, leur pudeur, et leur modestie.
Un signe certain destupidité, c'est de s'occuper beaucoup de son corps, de s'exercer longtemps, de boire longtemps, de manger longtemps, de donner beaucoup de temps au plaisir des femmes et aux autres nécessités purement corporelles. Toutes ces fonctions ne doivent se faire qu'en passant : c'est à cultiver notre esprit, que nous devons donner tous nos soins.
Si quelqu'un te fait du tort, ou dit du mal de toi, souviens-toi qu'il croit y être obligé : il n'est donc pas possible qu'il renonce à son propre sentiment pour suivre le tien. S'il juge mal, c'est à lui seul qu'il fait tort, comme il est le seul qui se trompe : car si quelqu'un accuse de fausseté un bon syllogisme, ce n'est pas le syllogisme qui en souffre, mais celui qui fait un faux raisonnement. Si tu sais appliquer cette règle, tu supporteras patiemment tous ceux qui parleront mal de toi ; car, à cbaque injure que tu en
D'ÉPICTETE. 429
recevras, tu te diras : Cet homme croit avoir raison.
Chaque chose a deux anses ; Tune, qui la rend très facile à porter, et Tautre, très difficile. Si ton frère te fait une injustice, ne va pas considérer seulement rinjustice ; car c^est là le côté désavantageux : mais songe plutôt que c'est ton frère, et que vous avez été élevés ensemble. Si tu envisages son procédé sous ce point de vue, tu le trouveras supportable.
C'est mal raisonner que de dire : Je suis plus riche que vous, donc je suis meilleur; je suis plus éloquent, donc je suis plus vertueux. Mais cette conséquence est bien tirée : Je suis plus riche qae vous, donc mes richesses surpassent les vôtres; je suis plus éloquent, donc mes discours valent mieux que les vôtres. Mais toi, tu n'es ni discours ni richesses.
Quelqu'un prend le bain de bonne heure ; ne dis pas qu'il fait mal de se baigner, mais qu'il se baigne de bonne heure : un autre boit beaucoup de vin ; ne dis pas qu'il fait mal de boire, mais qu'il boit beaucoup. Car avant de connaître les motifs qui les font agir, comment peux-tu savoir s'ils font mal ? En jugeant ainsi, tu cours toujours risque de voir une chose et de prononcer sur une autre.
Ne dis jamais que tu es philosophe, et ne débite point de belles maximes devant les ignorants ; mais fais tout ce que ces maximes prescrivent. Dans v*^
eût écrit avec moins d'obscurité, cet homme n'aurait donc rien dont il pût se glorifier. Mais moi, quel est mon but? de connaître la nature pour la suivre. Je demande donc quel est son meilleur interprète. On me dit que c'est Chrysippe. Je Tacheté. Mais je ne l'entends point. Je cherche alors quelqu'un qui me l'explique. Jusqu'ici il n'y a pas un grand mérite à tout cela. Quand j'ai trouvé cet interprète, il me reste à mettre en pratique les préceptes^du philosophe ; c'est la seule chose dont on puisse me louer. Car si je me contente d'admirer l'explication des livres de Chrysippe, je ne suis qu'un simple grammairien, et non un philosophe ; avec cette différence, que j'explique Chrysippe au lieu d'Homère. Lors donc que quelqu'un me propose de lui expliquer Chrysippe, je suis bien plus honteux de ne pas montrer des actions conformes à ses préceptes , que de ne pas entendre ses écrits.
Demeure fidèle à ces maximes et observe-les comme des lois que tu ne peux violer sans impiété. Ne te mets pas en peine de tout ce qu'on dira sur ton compte; car cela ne dépend pas de toi.
Jusques à quand différeras-tu de mettre en pratique ces grandes leçons, et d'obéir en tout à la voix de la raison? Tu viens d'entendre les maximes qui doivent régler ta vie, tu leur as donné ton consentement; quel nouveau maître attends-tu donc encore
pour commencer à réformer tes mœurs? Tu n*es i>lus j
un enfant, mais un homme fait. Si tu persistes dans i
l'indolence et Tinaction, si tu renvoies d'un jour à l'autre le soin de te corriger, si tu ajoutes délais sur délais, résolutions sur résolutions, tu vivras et mourras ] comme un ignorant, sans t'apercevoir que tu n'as fait aucun progrès dans l'étude de la sagesse.
Commence donc dès aujourd'hui à vivre en homme qui tend à la perfection, et qui a déjà fait quelques pas dans la carrière. Que tout ce qui te paraîtra très beau et très bon soit pour toi une loi inviolable. Si la douleur ou la volupté, la gloire ou Tinfamie s'offrent à toi, souviens-toi que c'est alors le moment du combat, que la barrière s'ouvre, que les jeux olympiques t'appellent, qu!U n'est plus temps de reculer, enfin que ton avancement, ou ta ruine, dépend du gain ou de la perte de la victoire. C'est ainsi que Socrate est parvenu à ce haut degré de sagesse où on l'a tu, en avançant toujours vers ce but, sans perdre un seul pas, et en n'écoutant jamais que la droite raison. Pour toi, quoique tu ne sois pas encore Socrate, tu dois pourtant vivre comme l'ayant choisi pour modèle.
LXXVU.
La première et la plus nécessaire partie de la philosophie est celle qui traite de la pratique des préceptes; par exemple, de l'obligation de ne point mentir. La seconde a pour objet les démonstrationsit c'est-à-dire les raisons pour lesquelles il ne faut point mentir. La troisième donne la preuve de ces démonstrations, et en détermine la nature : comme, par
eiemple, ce qui en fait la force et la certitude ; ce que c'est que démonstratioD, conséquence, opposition, yérité, fausseté. Cette troisième partie est né* cessaire pour la seconde, et la seconde pour la pre* tnière : mais la première est la plus nécessaire de toutes, et celle où Ton doit s'arrêter davantage. Nous renversons cet ordre, nous nous arrêtons particulière^ ment à la troisième ; elle consume seule notre temps et nos soins^ et nous négligeons entièrement la pre^ mière : nous mentons sans scrupule ; mais nous sommes toujours prêts à prouver, par de solides raisons, qu'il ne faut point mentir.
LXXVIU.
En toute occasion, aie toujours présente à la mé* moire cette prière : t Grand Jupiter, et vous, puis» ir santé Destinée, conduisez -moi partout où vous t avez arrêté dans vos décrets que je dois aller ; Je « suis prêt à vous suivre constamment : en effet, k quand je m'obstinerais à vous résister, il faudrait « toujours vous suivre malgré moi. •
Souviens-toi de plus que « Celui qui cède à la néces* « site est véritablement sage, et habile dans la con- « naissance des secrets des dieux. »
Enfln, dis avec Socrate : < Cher Criton, si les dieux « l'ont ainsi résolu, que leur volonté s'accomplisse : « Anytus et Mélitus peuvent bien me faire mourir ; f mais ils ne sauraient me nuire, i
AU
Loin d'opérer nne altération préjadidable an Mannel, Anrian loi aurait donné plus de Taleur, s'il l'avait enrichi de quelquesunes des maximes insérées dans ses discours, et de plusieurs applications ingénieuses que son maître faisait de set principes*
Cette erreur n'est point échappée à Dacier. Pour la réparer^ il a formé un nouveau Manuel de tout ce qu'il a pu recueillir dans les discours d*Arrien : mais l'érudit Dacier manqua de sobriété en extrayant Arrleo , de tact en dédiant de la morale au régent de France, et de raison en privant Épictète d'une partie de la sienne pour faire un chrétien de «e sage.
Nous nous bornons à emprunter ici au docte Dacier ce qui nons a semblé le plus digne de former un appendice an Manuel, et attendrons, pour le dédier à un prince, qu'il en apparaisse un philosophe.
LeR. deP...
Rien n'est insupportable à riiomme raisonnable que ce qui est sans raison.
La grandeur de l'esprit ne se mesure pas par Tétendue, mais par la certitude et la vérité des opinions.
Quelqu^un peut- il t'empécher de te rendre à la vérité connue, ou te forcer d'approuver ce qui est faux? Tu vois donc que tu as un libre arbitre que rien ne peut te ravir.
Si j'aime mon corps, si je suis attaché à mon bien, je suis perdu; me voilà esclave. J'ai fait connaître par où je puis être pris.
Diogène a fort bien dit qae le seul moyen de conserver sa liberté est d'être toujours prêt à mourir sans peine.
Le bonheur et le désir ne peuvent se trouver ensemble.
Le sage sauve sa vie en la perdant.
L'attention est nécessaire à tout, jusque dans les plaisirs même. As-tu vu quelque chose dans la vie où la négligence fasse qu'on s'en acquitte mieux?
Ne faut-il pas que je me venge et rende le mal qu'on m'a fait? Tu oublies qu'on ne t*a point fait de mal, puisque le bien et le mal ne sont que dans ta volonté. D'ailleurs , si un homme s'est blessé luimême en te faisant une injustice , pourquoi veux-tu te blesser toi-même en la lui rendant?
La présomption est surtout ce qui nous perd. A peine avons-nous goûté la philosophie du bout des lèvres, nous voulons faire les sages et être utiles aux autres, nous entreprenons de réformer le monde. Eh I mon ami , réforme-toi auparavant toi-môme. Présente-lui ensuite un homme que la philosophie a formé. En mangeant avec les hommes, en te promenant avec eux, instruis-les par ton exemple, cèdeleur à tous, préfèrMes tous à toi, supporte-les tous, tu leur seras utile.
Xï.
Tu quittes ton enfant quand il est fort mal, parceque tu Taimes, dis-tu, et n*as pas le courage de le voir souffrir. Si c'est là Teffet de Famitié , il faut donc que tous ceux qui Taiment, sa mère, sa nourrice, ses frères, ses sœurs, son précepteur l'abandon* nent, et qu'il demeure entre les mains de ceux qui ne Taiment point? Quelle injustice et quelle barbarie ! En bonne foi, dans tes maladies voudrais-tu avoir des amis qui t'aimassent avec cette tendresse?
Je te demande quel progrès tu as fait dans la vertu, et tu me montres un livre de Chrysippe , que tu te vantes d'entendre; c'est comme si un athlète dont Je voudrais connaître la force, au lieu de me montrer ses bras tierveux, ses larges épaules, me faisait voir seulement ses gantelets. Comme je voudrais voir ce que l'athlète a fait avec ces gantelets, de même je voudrais voir ce que tu as fait avec ce livre de Chry-
sippe. As-tu pratiqué ses préceptes? As-tu maintenant Famé élevée, libre, pleine de pudeur? Est-elle en état que rien ne puisse rempécher ou la troubler? Às-tu médité sur ce que c'est que la prison, Texil, la ciguë? Peux-tu, en toute occasion, dire : Passons courageusement par là, puisque c*est par là que les dieux nous appellent?
Quel est Thorome invincible? Celui qui, ferme dans son assiette, ne peut être ébranlé par aucune des choses qui ne sont pas en son pouvoir. Je le regarde comme un athlète. 11 a soutenu un premier combat, en soutiendra- t-tl un second? Il a résisté à Targent, résislera-t-il à une belle femme? Il a résisté en plein jour sous les yeux du public, résistera-t-il étant seul dans le silence et les ténèbres de la nuit? Résistera-t-il à la gloire, à la calomnie, aux louanges, à la mort? Voilà Fathlète qu'il me faut.
Je veux être assis à l'amphithéâtre au banc des sénateurs. — Mon dieu t tu vas te donner beaucoup de peine, et être bien pressé. — Mais je ne saurais voir commodément les jeux sans cela. -— Ne les vois point : quelle nécessité que tu les voies ? Si c'est l'envie d.'être assis sur ce banc qui t'y fait aller, attends qu'on sorte. Quand le spectacle sera fini, tu iras t'asseoir sur ce banc si désiré, et tu y seras fort à ton aise.
Ah ! quand reverrai-je Athènes et sa citadelle ? ^ Quoi 1 peux-tu rien voir de plus beau que le ciel, ce
AU MANUEL D'ÉPIGTÈTE. 4i9
soleil, cette lune, ces étoiles , cette terre, cette mer? Si tu t'affliges d^ayoir perdu Athènes de vue, que fera»*tu donc quand il te faudra perdre de vue le soleil?
Tu as acquis beaucoup de belles choses, tu es riche; mais le meilleur te manque, la i;onstance, la résignation, Fexemption de trouble et de crainte. Tout pauyre que )e suis, je suis plus riche que toi : je ne me soucie point d'avoir de patron à la cour, je ne me soucie point de ce qu'on pourra dire de moi au prince, et je ne flatte personne. Tu as des yases d*or et d'argent , mais toutes tes pensées, tous tes désirs, toutes tes
inclinations, toutes tes actions sont de terre.
xvn.
On ne donne ici rien pour rien. Tu veux parrenir au consulat : il faut briguer, prier, solliciter, baiser la main de celui^K^i , de celui-là ; pourrir à sa porte ; faire mille bassesses, mille indignités ; envoyer tous les jours de nouveaux présents. Et qu'est-ce qu'être consul? C'est faire porter devant soi douze faisceaux de verges, s'asseoir trois ou quatre fois sur un tribunal, donner des jeux et des fêtes au peuple : voilà tout. Et pour être libre de passions et de trouble, pour avoir de la constance et de la magnanimité, pour pouvoir dormir en dormant et veiller en veillant , pour n'avoir ni angoisses ni craintes, tu ne veux rien donner, tu ne veux prendre aucune peine ; juge toi-même si tu as raison.
Tu espères être heureux» dès que tu auras obtenu ce que tu desires. Tu te trompes. Tu n*eii seras pas plutôt en possession , que tu auras mêmes inquiétudes, mêmes chagrins, mêmes dégoûts, mêmes craintes, mêmes désirs. Le bonheur ne consiste point à acquérir et à Jouir, mais à ne pas désirer; car il consiste à être libre.
Exerce-toi longtemps contre les tentations et les désirs ; observe tous les mouvements ; vois si ce ne sont pas les appétits d*un malade ou d'une femme qui a les pâles couleurs. Cherche à être longtemps caché, ne philosophe que pour toi. C'est ainsi que naissent les fruits : la semence est longtemps en fouie sous terre ; elle crott peu à peu pour parvenir à sa maturité. Si elle porte un épi avant que sa tige soit nouée , elle est imparfaite, et ne produit qu'une plante inutile. Le désir d'une vaine gloire fa fait paraître avant le temps, le froid ou le chaud t'ont tué. Tu semblés vivant, parceque ta tète fleurit un peu ; mais tu es mort, car tu as séché par la racine.
Un enfant plonge sa main dans un vase à gorge étroite , qui renferme des noisettes , il en remplit sa main tant qu'elle en peut tenir, et, ne la pouvant retirer si pleine, se met à pleurer. Mon enfant, laissesen la moitié , et tu retireras ta main assez garnie. Tu es cet enfant, tu desires beaucoup, et tu ne peux tout obtenir; désire moins, et tu l'auras.
Il y a de petits et de grands esclaves ; les petits sont ceux qui se rendent tels pour des dtners, un logement, ou de petits services ; les grands sont ceux qui se fontesclaves pour des gouvernements, desprétures, un consulat. Tu en vois devant qui on porte les haches, les faisceaux, et ceux-là sont bien plus esclaves que les autres.
Une Romaine voulant envoyer une somme considérable à Tune de ses amies que Domitien venait d'exiler, on lui représenta qu'infailliblement cet argent tomberait entre les mains de Domitien, qui le confisquerait ; n'importe, dit-elle, j'aime encore mieux que Domitien le vole que de ne pas l'envoyer.
Un médecin visite un malade et lui dit : Vous avez la fièvre ; abstenez-vous aujourd'hui de toute nourriture* et ne buvez que de l'eau. Le malade le croit, le remercie et le paye. Un philosophe dit à un ignorant : Vos désirs sont déréglés , vos craintes sont serviles, et vous n'avez que de fausses opinions. L'ignorant le quitte en colère, et dit qu'on l'a mal traité. D'où vient cette différence? C'est que le malade sent son mal, et que rignorant ne sent pas le sien.
Qu'est-ce qui rend un tyran formidable? Sa garde, ses satellites, armés de piques et d'épées. Mais qu'un enfant les approche, il ne les craint point; c'est qu*''
ne connaît pas le danger. Et toi , tu n'as qu'à le connaître et le mépriser.
Tu as la fièvre et t'en plains, paroequ'elle t'empêche d'étudier. Mais pourquoi étudies-tu? n'est-ce pas pour devenir patient, ferme, constant ? Sois-le dans la fièvre, et tu sais tout. Elle est une partie de la vie, comme les promenades, les voyages ; elle est même plus utile, puisqu'elle éprouve le sage et lui montre les progrès qu'il a faits. Tu as la fièvre ; mais, si tu l'as comme il faut, tu as tout ce que tu peux avoir de mieux dans la fièvre. Qu'est-ce qu'avoir la fièvre comme il faut? C'est ne se plaindre ni des dieux ni des hommes, ne point s'alarmer de ce qui peut arriver; car tout ira comme il doit aller ; c'est attendre courageusement la mort, ne pas se réjouir avec excès, quand le médecin annonce du mieux, ne pas s'affliger, quand il trouve qu'on est plus mal. Qu'est-ce qu'être plus mal? C'est s'approcher du terme où l'ame se sépare du corps. Appelles-tu cette séparation un mal ? Quand elle ne vient pas aujourd'hui, ne vîendra-t-elle pas demain? Le monde périra-Ml quand tu seras mort ? sois donc tranquille dans la fièvre comme dans la santé.
Il ne faut pas prendre légèrement l'alarme dans cette vie. Nous envoyons un homme reconnaître ce qui se passe ; mais nous avons mal choisi notre espion. C'est un lAcbe qui , au moindre bruit , a eu peur de son ombre, et nous revient dire, tout eflArayé : Voilà la mort, l'exil, la calomnie, la pauvreté qui s'avancent.
Mon ami, parle pour toi; nous sommes des malavisés de t'avolr choisi pour être bien informés. Diogène, qui a été reconnaître avant toi, nous a fait un rapport tout différent ; il nous a dit que la mort n*est point un mal, quand elle n*est pas honteuse ; que la calomnie n'est qu'un bruit de gens insensés. Mais qu'a-t-il dit du travail, de la douleur, de la pauvreté ? Il a dit que c'était un exercice préférable à la robe bordée de pourpre. En un mot, nous a-t-il ajouté, je n'ai point trouvé d'ennemis ; tout est tranquille.Yousn'avez qu'à me voir : ai-Je été battu? suis-je blessé? ai-je pris la fuite? Voilà les espions qu'il faut envoyer ; ils nous rapporteront que nous n'avons à craindre que nous-mêmes.
Veux-tu voir un homme content de tout, et qui veut que tout arrive comme il arrive? C'est Agrippi-^ nus. On vient lui annoncer que le sénat est assemblé pour le juger : A la bonne heure, dit-il, et moi je vais me préparer pour le bain, à mon ordinaire. A peine est-il sorti du bain, qu'on lui vient dire qu'il est condamné. — Est-ce à la mort , ou à l'exil? — A l'exil. — Et mes biens, sont-ils confisqués? — Non , on vous les laisse. — Partons donc sans différer ; allons dtner à Tibur, nous y dtnerons aussi bien qu'à Rome.
Néron avait envoyé Epaphrodite interroger le con* sul Latéranus , impliqué dans la conspiration de Pison; il n'en obtint que cette réponse : — Quand j'aurai quelque chose à dire, Je le dirai à ton mattre. — Hais tu seras traîné en prison. — Faut-il que j*y sois
traîné en fondant en larmes? — Tu seras envoyé en exil. — Qu'est-ce qui empêche que j*y aille gaiement et content de mon sort? — Tu seras condamné à mort. — Faut-il que Je meure en murmurant et gémissant? — Dis-moi ton secret. — Je ne le dirai point ; cela dépend de moi.— Qu*on le mette aux fers ?— Que dis-tu? est-ce moi que tu menaces des fers? ce sont mes jambes que tu y mettras ; mais ma volonté restera libre, et Jupiter même ne peut me Téter. — Je vais à Tinstant te faire couper le cou. — - T*ai-je dit que mon cou eût seul le privilège de ne pouvoir être coupé ? Latéranus fut aussitét saisi et traîné au lieu destiné au supplice des esclaves, et égorgé de la propre main du tribun Statius, gardant jusqu'à sa mort un généreux silence, et ne reprochant rien à son complice, qui s'était fait son bourreau.
VB8PÂSIEII ET HELviDius, dialogue.
— Ne venez pas aujourd'hui au sénat. — Il dépend de vous de m'en empêcher; mais j'irai au sénat tant que je serai sénateur. — Si vous y venez, n'y venez du moins que pour vous taire. — Ne me demandez pas mon avis, et je me tairai. — Si vous êtes présent, je ne puis me dispenser de vous demander votre avis. — Ni moi de vous dire ce qui me paraîtra juste. — Mais, si vous le dites, je vous ferai mourir. — Quand vous ai-je dit que je fusse immortel? Nous ferons tous deux ce qui dépend de nous : vous me ferez mourir, et je souffrirai la mort sans trembler.
AU MANUEL D'JÉPICTÈTE. 445
De qai est cette médaille? De Trajan. Je la reçois et je la conserve. De Néron. Je la rejette et je Fabhorre. Fais-en de même à regard des bons et des méchants. Quel est celui-là? C«st un homme doux, sociable, bienfaisant, patient, ami des hommes. Je le reçois, je le fais mon concitoyen, mon voisin , mon ami, mon compagnon, mon hôte; et celui -ci, quel est-il? C'est un homme qui tient quelque chose de Néron ; il est emporté, malfaisant , implacable ; il ne pardonne jamais. Je le rejette. Pourquoi m'as-tu dit que c'était un homme? Un homme emporté, vindicatif, n'est non plus un homme qu'une pomme de cire n'est une pomme, elle n'en a que la figure et la couleur.
Pourquoi les hommes ne jugent-ils pas de la philosophie comme ils le font de tous les arts? un ouvrier fait mal son ouvrage, on ne s*en prend qu'à lui; on dit, c'est un mauvais ouvrier, et on ne décrie pas son art. Un philosophe fait une faute , on ne dit pas c'est un mauvais philosophe, mais on dit, voyez ce que c'est que les philosophes , la philosophie n'est bonne à rien. D'où vient cette injustice? De ce qu'il n'y a point d'art que les hommes ne cultivent et ne connaissent mieux que la philosophie ; de ce que les passions n'aveuglent point les hommes su^ les arts qui amusent ou leur sont utiles, et qu'elles les aveuglent sur ce qui les gène, les combat, ou les condamne.
FIN
sa