‹ Moralistes des seizième et dix-septième sièclesChapitre 11 sur 20 · NON-MOI · texte numérisé non relu

NON-MOI

La rédemption rassasie le premier de ces éléments , non pas en changeant la condition extérieure de l'humanité, non pas en ménageant une satisfaction à chacun de nos désirs : remède grossier, mesure infructueuse, s'il est vrai que le siège du bonheur soit dans l'âme; mais en unissant cette ame à Dieu, en la ren-

(1) « H a été livré pour nos offenses, et est ressuscité pour notre justification. » (Romains IV, 25.)

LA ROCHEFOLCALXD. 229

dant certaine de l'amour de Dieu, en défendant cette certitude contre toutes les impressions du mal extérieur par des déclarations comme celles-ci : « Celui « qui vous a donné son propre Fils, ne vous donue- « ra-t-il pas toutes choses par-dessus (1) ? « — « Toutes choses concourent au bien de ceux qui ai- « ment Dieu (2) ; » enfin, en mettant sur le cœur de l'homme le boucher d'une impérissable espérance. L'homme qui se sait et se sent, malgré son indignité, aimé de Dieu, aimé sans condition et pour toujours, celui qui, dans les privations même et dans les douleurs, ne peut plus voir que des preuves d'amour, celui-là a tout obtenu : s'il forme des désirs, c'est selon Dieu, et avec l'espérance qu'il obtiendra mieux encore que ce qu'il désire; chaque privation, chaque perte éveille une espérance, chaque atteinte de l'aiguillon du malheur avertit ses yeux et son âme de s'élever à Dieu, (jui est la source à jamais jaillissante de sa félicité.

Comment l'élément moral, le non-moi, jusqu'alors resserré dans un coin de l'âme, ne se mettrait-il pas dès lors au large et en liberté ? Comment ne pas voir que, dans les relations qui viennent d'être créées, tout favorise et hâte son développement? Comment ne pas voir que les deux éléments n'en font plus qu'un, que l'idée de devoir vient d'être identifiée avec celle de bonheur, et qu'en dernier résultat le triomphe du non-moi est le triomphe du MOI, et réciproquement? Comment ne pas reconnaître

<0 Rouuiuà Vill, 3:^. (u) Romains VJll, 28.

que toute contradiction intérieure cesse, et que l'unité, une glorieuse unité est rentrée dans l'âme par le seul chemin qui lui fût ouvert ? Telle est la divine psychologie du christianisme, et le développement rationnel de la grande folie de l'Évangile. Cette folie de la croix, on ne l'explique pas, mais elle explique tout ; et à défaut même d'autres preuves, comment ce qui explique tout ne serait-il pas la vérité ?

Or, quelle place prend le livre de La Rochefoucauld dans la théorie que nous venons d'exposer? Une très importante, si l'auteur l'eût bien marquée. Il constaterait à la fois les envahissements du moi et les réclamations infatigables du non-moi; la première de ces choses, par la présence du principe égoïste dans une foule d'actes qu'on rapporte à un autre principe; la seconde de ces choses, par ce besoin singulier de rapporter à un principe désintéressé les actes qui découlent d'une tout autre source ; les vaines et perpétuelles tentatives d'accommodement entre deux éléments que le péché a rendus hostiles ; l'impossibilité de sortir par nous-mêmes de ce cercle fatal ; l'aveu qu'une conciliation, qu'une réduction de la dualité à l'unité est au-dessus de la sagesse et des forces humaines.

Le chrétien seul peut lire La Rochefoucauld sans danger et avec fruit. Je ne dis pas que le chrétien seul puisse le lire avec plaisir. Peu d'auteurs, ce me semble, sont faits pour donner à l'intelligence des joies aussi vives. Je ne sais s'il en est aucun qui, dans le genre des maximes, ait atteint à une perfec-

tion d'expression plus complète. La forme la plus lumineuse , la plus compréhensive, le point de vue le plus riche, semblent être échus en partage à chacune de ses pensées. Comme la pierre, en tombant dans l'eau, s'entoure d'un cercle médiocre, puis d'un plus grand, et d'un plus grand encore, jusqu'à un point où l'œil n'atteint plus, ainsi tombe chacune des maximes dans l'esprit du lecteur attentif : le point devient en peu d'instants une vaste circonférence. On cite de préférence, parmi les pensées de La Rochefoucauld, celles qui se rapportent à son idée favorite. Les plus belles de ses pensées n'appartiennent peut-être pas à cette sphère. J'en citerai quelques-unes dont la frappante vérité pour le fond et pour l'expression cause comme un tressaillement dans l'âme, et livre le lecteur à une suite indéfinie de contemplations. Ce sont de vrais diamants, qu'il ne faut ni enchâsser, ni réunir ; leur isolement les fait mieux éclater :

« Chacun dit du bien de son cœur, et personne « n'en ose dire de son esprit il. »

« On ne se peut consoler d'être trompé par ses en- « nemis et trahi par ses amis, et l'on est souvent « satisfait de l'être par soi-même (2). »

« Assez de gens méprisent le bien, mais peu savent « le donner (3). »

« Les personnes faibles ne peuvent être sin- « cères {4-^. »

(i) Maxime 98. d) Maxime iH.

(3) Maxime 3oi. (4) Maxime 3i6.

LA ROCHEFOICACLD.

« On donne des conseils, mais on n'inspire point (c de conduite (1). »

« Il y a du mérite sans élévation, mais il n'y a « point d'élévation sans quelque mérite (2). »

« Nous arrivons tout nouveaux aux divers âges de a la vie, et nous y manquons souvent d'expérience, a malgré le nombre des années (3). »

« La plus véritable marque d'être né avec de « grandes qualités, c'est d'être né sans envie (4). »

Toutefois La Rochefoucauld n'a pas vu l'âme humaine dans sa profondeur; il n'a pas été au delà de la région secondaire de ses phénomènes; et il est douteux qu'il ait connu la vaste portée de quelquesunes de ses propres observations.

(1) Maxime 378.

(3) Maxime 405.

(2) Maxime 400.

(4) Maxime 433.

LA BRUYERE.

Voici encore un de ces auteurs qui n'ont point traité la morale scientifiquement : La Bruyère est un artiste, comme La Rochefoucauld un homme du monde. Il n'appartenait pas aux premiers rangs de la société. Peut-être en fut-il mieux placé pour appré- ^cier certaines classes et certains ridicules; témoin cette plaisanterie sur sa naissance, ([u'on a eu la simplicité de prendre au sérieux : « Je le déclare nette- « ment, afin que l'on s'y prépare, et que personne « un jour n'en soit surpris : s'il arrive jamais que « quelque grand me trouve digne de ses soins, si je « fais enfin une belle fortune, il y a un Geoffroy de « La Bruyère que toutes les chroniques rangent au « nombre des plus grands seigneurs de France qui « suivirent Godefroy de Bouillon à la conquête de la « Terre-Sainte : voilà alors de qui je descends en « ligne directe (1). «

La vie de La Bruyère, obscure et uniforme, fut toutefois mêlée à des vies différentes; il fut en rela-

(0 Les Caractères. Chapitre XIV : De quelques uscif^es.

tion avec des gens de toutes conditions. Il venait d'acheter une charge de trésorier à Caen, lorsque Bossuet le fit venir à Paris pour enseigner l'histoire à Louis de Bourbon, petit-fils du grand Coudé. Jus- ([u'à sa mort, il resta attaché à la maison du prince, qui avait été son élève; cette situation lui permit d'apprécier les hommes de tout rang, sans sortir du rôle d'observateur.

En 1687 il publia une traduction des Caractères de Théophrasle, avec les Caractères ou les Mœurs de ce siècle. Ce livre, à la fois vivement goûté et critiqué dès son apparition, eut huit éditions du vivant de l'auteur.

Qu'est-ce au fond que cet ouvrage? Contient-il des portraits satiriques dessinés d'après nature, ou des peintures moins directes, fruit d'observations généralisées? C'est une question qui n'est pas encore entièrement résolue. La Bruyère a protesté contre les clefs qu'on a voulu donner de ses caractères. Après avoir vivement repoussé l'imputation de les avoir luimême livrées, il ajoute : « J'ai peint, à la vérité, « d'après nature; mais je n'ai pas toujours songé à « peindre celui-ci ou celle-là dans mon livre des »« Mœurs. Je ne me suis point loué au public pour « faire des portraits qui ne fussent que vrais et res- « semblants, de peur que quelquefois ils ne fussent « pas croyables, et ne parussent feints et imaginés. « Me rendant plus difficile, je suis allé plus loin : j'ai « pris un trait d'un côté et un trait d'un autre; et de « ces divers traits, qui pouvaient convenir à une

« même personne, j'en ai fait des peintures vraisem- ^ « blables (1). »

Mais on ne peut se le dissimuler, dans une œuvre pareille, comment échapper au reproche de personnalités? La Bruyère l'a senti; il a dit lui-même: « Vous qui voulez être offensé personnellement de « ce que j'ai dit de quelques grands, ne criez-vous « point de la blessure d'un autre ? Ètes-vous dédai- « gneux, malfaisant, mauvais plaisant, flatteur, hypo- « crite ? je l'ignorais, et ne pensais pas à vous : j'ai « parlé des grands (2). »

Il résulte de ces citations, que l'auteur a eu souvent en vue telle ou telle personne en particulier ; et en effet, quelques-uns de ses portraits présentent quelque chose d'individuel, l'aspect d'une épigramme à laquelle le temps a arraché son aiguillon, en effaçant le souvenir du personnage. Il en résulte aussi que sa méthode n'a pas été toujours celle du véritable artiste, chez qui une individualité ne naît pas du rapprochement de plusieurs pièces de rapport. On s'en aperçoit bien en lisant ses Caractères : ils ne sont pas compacts; du moins, la plupart. La nature cimente mieux les traits d'un caractère; toute individualité a de l'unité; un trait explique l'autre; les contrastes s'engendrent par une loi profonde, et ce qui, à la surface, nous paraît disproportionné, tient fréquemment à une sorte d'équivalent intérieur, que

(J) Préface du Discours de réception de La Bruyire à l'Académie Française, le 15 juin 1693.

(2) Les Caractères. Chapitre XIl ■ Des Jugements.

236 LA CIll\i£RE.

nous admettons peut-être en théorie, quoique nous ne sachions pas toujours le reconnaître dans l'appréciation des individus. Mais ce qui échappe souvent à l'œil du simple observateur est précisément ce qui se révèle au talent du poëte. Dans le germe caché et fécond contemplé ou conçu par le génie poétique, celui-ci saisit l'individualité riche, puissante, variée, toujours concrète, des êtres qu'il met en scène. C'est la vie même qu'il reproduit, et de là le prix de son œuvre et la dignité du rang qu'il occupe.

Telle n'est pas, en général, la méthode de La Bruyère, quoique les facultés poétiques ne lui manquent pas, comme nous le reconnaîtrons plus tard. Mais, pour le moment, renonçant à voir dans son œuvre un recueil de satires, une galerie de portraits, voyons-y pourtant, suivant le titre qu'il a choisi, un tableau de son siècle, point de vue trop négligé. En effet, les principaux éléments du siècle de Louis XIV apparaissent dans ce tableau. Ils y sont présentés dans une classification complètement eflacée aujourd'hui. Ce sont les gens de cour, les bourgeois, les hommes de finance , les hommes de robe , les gens d'église et, tout au fond, le peuple ; tout cela formant un corps dont les membres n'étaient point liés ensemble, et dont la seule unité centrale et véritable était la personne du monarque. Il est aisé de comprendre, et la suite l'a prouvé, combien cette société sans consistance ni liaison naturelle entre ses parties était facile à ébranler. Que ])ouvait trouver, entre elle et les masses, une monarchie sans aristocratie?

Commençant par les gens de cour, La Bruyère les peint méprisables et librement méprisés :

« Le reproche en un sens le plus honorable que « l'on puisse faire à un homme, c'est de lui dire « qu'il ne sait pas la cour : il n'y a sorte de vertus « qu'on ne rassemble en lui par ce seul mot.

« L'on est petit à la cour; et, quelque vanité « que l'on ait, on s'y trouve tel : mais le mal est « commun, et les grands mêmes y sont petits.

« L'on s'accoutume difficilement à une vie qui se « passe dans une antichambre, dans des cours ou sur « l'escalier.

« La cour ne rend pas content; elle empêche qu'on « ne le soit ailleurs.

« La cour est comme un édifice bâti de marbre ; « je veux dire qu'elle est composée d'hommes fort « durs, mais fort polis.

« Un noble, s'il vit chez lui dans sa province, il « vit libre, mais sans appui ; s'il vit à la cour, il est '( protégé, mais il est esclave; cela se compense.

« Un esprit sain puise à la cour le goût de la soli- « tude et de la retraite.

« L'on se couche à la cour et l'on se lève sur l'in- « térèt : c'est ce que l'on digère le matin et le soir, « le jour et la nuit ; c'est ce qui fait que l'on pense, « que l'on parle, que l'on se tait, que l'on agit; « c*est dans cet esprit qu'on aborde les uns et qu'on u néglige les autres, que l'on monte et que l'on « descend (1). »

(0 Chapitre vin : De la Cour.

Et que de mots pareils, peut-être plus forts encore! Ce chapitre De la Cour et celui Des Grands, qui le suit, étonnent par la liberté avec laquelle La Bruyère parle de la cour et de la vie qu'on y mène. Il n'était pas le seul à parler ainsi. On sentait déjà ce qu'était cette domesticité brillante et vile. D'ailleurs, en disant du mal de la cour, on ne déplaisait pas au monarque, surtout si l'on avait soin de le louer, ce que La Bruyère fait avec une exagération qui peine. La fin du chapitre Du Souverain est un éloge de Louis XIV, présenté d'une manière indirecte, qui donne plus de grâce à la flatterie. Il est vrai qu'en 1687 le grand règne était dans son plus vif éclat : succès au dehors, grandes entreprises au dedans, tout se réunissait pour éblouir et séduire. Toutefois la révocation de l'édit de Nantes était prononcée, et les maux qui en furent la suite commençaient trop bien à se montrer pour qu'un observateur tel que La Bruyère eût dû faire de l'intolérance religieuse un sujet d'éloge. Saint-Simon, un peu plus tard, ne s'y laissa pas tromper. Mais ce point de vae à part, voici, en fait d'éloges, un passage assez étrange quand on pense à celui qui en était l'objet. On se demande si La Bruyère était sérieux, lorsqu'il disait du Dauphin, fils de Louis XIV, l'un des hommes les plus insignifiants de son temps :

« Un jeune prince d'une race auguste, l'amour et « l'espérance des peuples, donné du ciel pour prolon- « ger la félicité de la terre, plus grand que ses « aïeux, fils d'un héros qui est son modèle, a déjà

« montré à l'univers , par ses divines qualités et « par une vertu anticipée , que les enfants des « héros sont plus proches de l'être que les autres « hommes (1). »

Quant aux gens de ville, bourgeois enrichis, bien alliés, en possession des jouissances de la vie, ils y veulent, selon l'auteur, joindre celles de la vanité, et ils imitent les grands autant qu'il est en eux :

« Paris, pour l'ordinaire le singe de la cour, ne « sait pas toujours la contrefaire.

« Quel est l'égarement de certains particuliers, « qui, riches du négoce de leurs pères, se moulent « sur les princes pour leur garderobe et leur équi- « page, excitent, par une dépense excessive et par « un faste ridicule, les traits et la raillerie de toute « une ville qu'ils croient éblouir, et se ruinent ainsi « à se faire moquer de soi (2) !

Les partisans ou traitants , entre les mains de qui se trouvaient alors les grandes richesses, sont traînés dans la fange :

« Les partisans nous font sentir toutes les passions, « l'une après l'autre. L'on commence par le mépris à « cause de leur obscurité. On les envie ensuite, on « les hait, on les craint, on les estime quelquefois, « et on les respecte. L'on vit assez pour finir, à leur « égard, par la compassion.

« Il y a une dureté de complexion ; il y en a une « autre de condition et d'état. L'on tire de celle-ci,

(0 Chapitre XU -. Des Jugement$.

(2) Chapitre VII : Dit la Fille.

ce comme de la première, de quoi s'endurcir sur la « misère des autres, dirai-je même de quoi ne pas « plaindre les malheurs de sa famille? Un bon finan- « cier ne pleure ni ses amis, ni sa femme, ni ses « enfants.

« Champagne, au sortir d'un long dîner qui lui « enfle l'estomac, et dans les douces fumées d'un « vin d'Avenay ou de Sillery, signe un ordre qu'on « lui présente, qui ôterait le pain à toute une pro- « vince si l'on n'y remédiait : il est excusable ; quel « moyen de comprendre, dans la première heure de « la digestion, qu'on puisse quelque part mourir de « faim ?

« Si le financier manque son coup , les courtisans « disent de lui : C'est un bourgeois, un homme de « rien, un malotru ; s'il réussit, ils lui demandent sa « fille (1). »

Les hommes de robe, classe intermédiaire entre la bourgeoisie et la noblesse, ou plutôt sorte de noblesse équivoque et bâtarde, classe respectable pourtant, au dire des historiens, et qui, mieux que les autres, avaient conservé des habitudes et des traditions morales, ne sont pas non plus épargnés. La Bruyère s'attache surtout à signaler la mauvaise administration de la justice ; il s'étonne « de n'être pas pendu, « cela pouvant arriver aux plus honnêtes gens. » La magistrature, et ce qui y tient, lui apparaît surtout sous l'aspect de la vanité et de la frivolité.

« Il y a dans la ville, la grande et la petite robe ;

(i) Chapitre VI : Des Biens de fortune.

LA BRUYÈRE. 2il

« et la première se \'enge sur l'autre des dédains de (c la cour, et des petites humiliations qu'elle y este suie : de savoir quelles sont leurs limites, où la (( grande finit et où la petite commence, ce n'est pas « une chose facile.

« L'un, avec quelques mauvais chiens, aurait

« envie de dire : ma meule; il sait un rendez-vous de « chasse , il s'y trouve , il est au laisser-courre , il « entre dans le fort, se mêle avec les piqueurs : il a « un cor. Il ne dit pas comme Ménalippe : Ai-je du « plaisir '/ il croit en avoir ; il oublie lois et procéct dure : c'est un Hippolyte. Ménandre, qui le vit « hier sur un procès qui est en ses mains, ne recon- « naîtrait pas aujourd'hui son rapporteur. Le voyez- «■ vous le lendemain à sa chambre, où l'on va juger « une cause grave et capitale ? il se fait entourer de t( ses confrères , il leur raconte comme il n'a point « perdu le cerf de meute, comme il s'est étoufifé de « crier après les chiens qui étaient en défaut, ou « après ceux des chasseurs qui prenaient le change ; ce qu'il a vu donner les six chiens : l'heure presse; « il achève de leur parler des abois et de la curée, et ic il court s'asseoir avec les autres pour juger (1). »

Arrive le tour du clergé, des gens d'église de toutes sortes, et avec eux d'une masse d'individus accusés par La Bruyère de tenir plus aux formes extérieures qu'au fond de la religion. Ce sont eux qui, selon lui, ont fait prendre en mauvaise part le mot de dévotion. A ses yeux un dévot est presque im hypocrite :

(l) Chapitre VU : De la Fille.

24â LA BRUYÈRE.

ce Un dévot est celui qui, sous un roi athée, serait « athée (1). »

« Le faiL\ dévot, ou ne croit pas en Dieu, ou se « moque de Dieu : parions de lui obHgeamment, il ne « croit pas en Dieu (2).

L'honorable indignation de La Bruyère se soulève, à toute reprise, contre cette hypocrisie consacrée par la mode du temps. Mais quelque sympathie que nous inspire ce courageux dégoût d'une âme droite et vraiment religieuse, n'oublions pas toutefois que cet abus indique un sentiment vrai, un respect, un honneur pour tout ce qui touchait à la religion, une religion, en un mot, qui s'honorait elle-même dans une part assez considérable de ceux qui l'enseignaient ou la pratiquaient. On ne saurait perdre de vue Bossuet, Fénelon, Bourdaloue et bien d'autres, ni des hommes tels que les ducs de Beauvilliers et de Chevreuse, même en présence de la flatterie et de l'entraînement qui attiraient tant de courtisans sur les traces du monarque. C'était l'heure où le roi, corrigé et placé sous le plein ascendant de Madame de Maintenon, recourait à un surcroît de dévotion pour remplir le vide laissé par les passions de sa jeunesse. Cette situation reconnue sous ses deux faces, il faut savoir gré à La Bruyère d'avoir signalé, comme il l'a fait, l'empressement de la cour à certains actes, tout en se dispensant de beaucoup d'autres regardés cependant comme tout aussi essentiels.

(1) Chapitre XI 11 : De la Mode.

(î) Chapitre XVI : Des Esprits forts.

Il caractérise fort bien la fausse dévotion : « Négliger vêpres comme une chose antique et « hors de mode , garder sa place soi-même pour le « salut, savoir les êtres de la chapelle, connaître le « flanc, savoir où l'on est vu et oii l'on n'est pas vu; « rêver dans l'église à Dieu et à ses affaires, y rece- « voir des visites, y donner des ordres et des com- « missions, y attendre les réponses ; avoir un direc- « teur mieux écouté que l'Évangile; tirer toute sa « sainteté et tout son relief de la réputation de son « directeur; dédaigner ceux dont le directeur a moins « de vogue, et convenir à peine de leur salut ; n'ai- « mer de la parole de Dieu que ce qui s'en prêche « chez soi ou par son directeur, préférer sa messe aux « autres messes, et les sacrements donnés de sa main « à ceux qui ont de moins cette circonstance ; ne se « repaître que de livres de spiritualité, comme s'il « n'y avait ni évangiles, ni épitres des apôtres, ni « morale des Pères ; lire ou parler un jargon ina connu aux premiers siècles ; aller à son salut par « le chemin de la fortune et des dignités : c'est, du « moins jusqu'à ce jour, le plus bel eflbrt de la dé- « votion du temps (1). »

« Qu'est-ce qu'une femme que l'on dirige? est-ce « une femme plus complaisante pour son mari, plus « douce pour ses domestiques, plus appliquée à sa « famille et à ses affaires, plus ardente et plus sin- « cère pour ses amis ; qui soit moins esclave de son (f humeur, moins attachée à ses intérêts; qui aime

CO Chapitre XIII : De la Mode.

« moins les commoditc% de la vie; qui soit plus « exempte d'amour de soi-même, et d'éloignement « pour les autres? Non, dites-vous, ce n'est rien de « toutes ces choses. J'insiste et je vous demande : « Qu'est-ce donc qu'une femme que Ton dirige? Je ic vous entends, c'est une femme qui a un direc- « teur (1). »

Les prédicateurs n'échappent pas aux sarcasmes de La Bruyère. Il blâme hautement leur manque de simplicité évangélique, leur prédication remplie de pompe et de faste, un art plutôt qu'un office :

« Le discours chrétien est devenu un spectacle. « Cette tristesse évangélique qui en est l'âme ne s'y « remarque plus : elle est suppléée par les avantages « de la mine, par les inflexions de la voix, par la ré- « gularité du geste, par le choix des mots et par les « longues énumérations. On n'écoute plus sérieuse- « ment la parole sainte : c'est une sorte d'amusement « entre mille autres; c'est un jeu où il y a de l'ému- « lation et des parieurs (2). »

Il traite comme elles le méritent les habitudes d'une scolastique artificielle, découpure artistement appliquée sur un fonds d'étofl'e commune, pour lui imprimer des formes qui ne lui appartiennent réellement pas; procédé dont tant d'orateurs célèbres et généralement admirés n'ont pas été entièrement exempts :

« Ils ont toujours, d'une nécessité indispensable et

(i) Chapitre 111 : Des Femmes. __

(2) Chapitre XV : De la Chaire.

LA BRIÎÈRE. 24-5

géométrique, trois sujets admirables de vos attentions ; ils prouveront une telle chose dans la première partie de leur discours, cette autre dans la seconde partie, et cette autre encore dans la troisième : ainsi vous serez convaincu d'abord d'une certaine vérité , et c'est leur premier point ; d'une autre vérité, et c'est leur second point; et puis d'une troisième vérité, et c'est leur troisième point : de sorte que la première réflexion vous instruira d'un principe des plus fondamentaux de votre religion; la seconde, d'un autre principe qui ne l'est pas moins, et la dernière réflexion, d'un troisième et dernier principe, le plus important de tous, qui est remis pourtant, faute de loisir, à une autre fois... Il semble, à les voir s'opiniâtrer à cet usage, que la grâce de la conversion soit attachée à ces énormes partitions : comment néanmoins serait-on converti par de tels apôtres, si l'on ne peut qu'à peine les entendre articuler, les suivre, et ne les pas perdre de vue ''1 . »

La Bruyère , qui n'épargne ni prédicateurs , ni clergé, ni dévots, malgré leur nombre et leur crédit, laisse percer, pour sa part , une foi véritablement chrétienne. De là même des sévérités, et le reproche d'athéisme que nous le voyons adresser aux dévots par calcul. Il est vrai qu'ailleurs il a dit : « L'a- « théisme n'est point (2); » mais il entend par là

(1) Chapitre XV : De la Chaire.

(2) Chapitre XVI : Des Esprits forts.

l'athéisme en tant que doctrine réfléchie, armée de preuves, formellement adoptée, et non l'athéisme comme sentiment du cœur. Remarquons, du reste, à ce point de vue, la différence de notre temps à celui de La Bruyère. Entre l'admission des vérités fondamentales du christianisme publiquement enseignées et l'athéisme, le dix-septième siècle ne comptait rien. De nos jours, au contraire, d'innombrables nuances s'échelonnent entre la pleine incréduHté qui repousse Dieu et l'adoption de la pure vérité évangélique. Nous rassemblons tout cela sous le nom de rationalisme ; un degré de foi chrétienne s'y mêle encore en proportion diverse et ne cesse qu'au déisme; et du déisme à l'athéisme la distance est grande encore, au moins pour le cœur. C'est du cœur qu'il faut partir dans le jugement qu'on porte sur les hommes, fort différent de celui que les doctrines méritent. En effet, à prendre la chose logiquement et philosophiquement, les nuances s'effacent beaucoup entre les deux extrêmes, et de conséquence en conséquence, il est fort difficile d'assigner le vrai point d'arrêt entre la négation d'une vérité fondamentale de la foi chrétienne et l'athéisme. Mais, par bonheur, les hommes ne sont pas tout entiers dans leur pensée; leur impuissance et leur excellence les en empêchent également. Qui est assez fort pour embrasser du premier coup la suite logique de toutes ses idées, et assez résolu pour faire d'avance son choix? Beaucoup d'hommes, restés chrétiens par leurs affections et leur volonté, se trouvent dispersés sur les degrés intermédiaires entre la foi et

LA PRUïÈRE. 247

l'absolue négation. Les uns monteront, les autres descendront peut-être; mais il n'appartient à personne de décider à l'ayance quels sont ceux qui auront la force de résister à l'inflexible ascendant de la logique, et ceux, au contraire, qui se laisseront vaincre par elle.

La Bruyère n'oublie pas les femmes ; mais il ne montre la femme que sous le costume des femmes du monde. Il décrit le rôle qu'elles jouaient alors dans la société, hors de leur véritable sphère. Justement sévère pour leurs vices et leurs faiblesses, il n'est point injuste envers les facultés dont elles sont douées et il apprécie fort bien l'emploi qu'elles en pourraient faire.

Enfin nous arrivons au peuple, entre\ai par La Bruyère dans un coin du tableau. Il est presque le seul à nous montrer cette portion de la nation , si supérieure en nombre, et qui échappait néanmoins aux regards des écrivains du temps :

« L'on voit certains animaux farouches , des mâles a et des femelles, répandus par la campagne, noirs, « livides et tout bndés du soleil , attachés à la terre « qu'ils fouillent et qu'ils remuent avec ime opiniâ- « treté invincible; ils ont comme une voix articulée, « et quand ils se lèvent sur leurs pieds, ils montrent « une face humaine; et en effet ils sont des hommes. « Ils se retirent la nuit dans des tanières où ils vivent « de pain noir, d'eau et de racines; ils épargnent « aux autres hommes la peine de semer, de labou- « rer et de recueillir pour vivre, el méritent ainsi

248 LA BUIYÈRE.

« de ne pas manquer de ce pain qu'ils ont semé (1). w Ce portrait , fût-il un peu exagéré , atteste chez l'auteur ce sentiment général d'humanité que manifestent bien d'autres passages des Caractères , et qui était peu partagé à cette époque. Qui s'occupait alors de ce pauvre peuple, si maltraité par les uns, si méprisé par les autres? On en peut juger par des passages fort connus des lettres de Madame de Sévigné.

Tel était, dans la diversité de ses parties, l'esprit général de la société française au dix-septième siècle. Il est aisé de comprendre, d'après tout cela, que, malgré l'éclat et le charme qui en décoraient les sommités, cette vie sociale, si brillante et si raffinée, fut cependant étroite dans son ensemble; ces classifications fausses isolaient des éléments sociaux qui, plus tard, se sont mieux fondus. iVujourd'hui , la société , quels que soient ses défauts , forme un corps organisé, souple, dispos, où les articulations transmettent les mouvements de l'une à l'autre extrémité.

Mais il ne suffit pas d'envisager La Bruyère comme l'historien des mœurs de son époque. Comme peintre de la société humaine en général et de l'homme, en un mot comme moraliste , il mérite toute notre attention. Je me suis efforcé de découvrir son idée fondamentale, celle qui sert de Hen à toutes les autres; mais cette idée centrale , saillante chez Pascal , évi-

(l) Chapitre XI : De THomme.

dente chez La Rochefoucauld, ne se laisse pas voir distinctement chez La Bruyère.

Lne justice vraie, une équité délicate, se montrent ordinairement dans le jugement qu'il porte des hommes. Il n'est ni Démocrite, ni Heraclite :

« Il faut rire avant que d'être heureiLX , de peur « de mourir sans avoir ri (i).

«L'inquiétude, la crainte, rabattement, n'éloi- « gnent pas la mort ; au contraire : je doute seule- « ment que le ris excessif convienne aux hommes « qui sont mortels (2). »

Moraliste sans misanthropie et sans prévention, il accepte le monde comme il est fait :

« Ne nous emportons point contre les hommes, en « voyant leur dureté, leur ingratitude, leur injustice, « leur fierté, l'amour d'eux-mêmes et l'oubli des « autres : ils sont ainsi faits, c'est leur nature : c'est « ne pouvoir supporter que la pierre tombe, ou que « le feu s'élève ['S). »

Mais cette sorte de résignation passive ne lui suffît pas toujours, et il a aussi de meilleurs enseignements à nous offrir :

« Chaque heure en soi, comme à notre égard, est « unique : est-elle écoulée une fois, elle a péri entiè- « rement; les millions de siècles ne la ramèneront « pas. Les jours, lés mois, les années s'enfoncent et « se perdent sans retour dans l'abîme des temps. Le c( temps môme sera détruit : ce n'est qu'un point

(i) Chapitre IV : Du Cœur. (2) Chapitre XI : De l'Homme.

(3) Chapitre XI : De l'Homme.

« dans les espaces immenses de l'éternité, et il seft*a « effacé. Il y a de légères et frivoles circonstances « du temps qui ne sont point stables, qui passent, et « que j'appelle des modes : la grandeur, la faveur, « les richesses, la puissance, l'autorité, l'indépen- « dance, le plaisir, les joies, la superfluité. Que de- « viendront ces modes quand le temps même aura « disparu ? La vertu seule , si peu à la mode , va au « delà des temps (1). »

« Il y a deiLX mondes : l'un oii l'on séjourne peu, « et dont l'on doit sortir pour n'y plus rentrer; « l'autre oii l'on doit bientôt entrer pour n'en jamais « sortir. La faveur, l'autorité, les amis, la haute ré- « putation, les grands biens servent pour le premier « monde ; le mépris de toutes ces choses sert pour le « second. Il s'agit de choisir (2). «

Certainement ceci est de la morale chrétienne, et tel est au fond le point de vue dominant de l'œuvre de La Bruyère. C'est un observateur chrétien, qui regarde autour de soi et qui peint ce qui le frappe. Il ne voit pas la vie en beau; mais, considérant sa brièveté , il prend son parti des maux dont elle est semée.

Ses sentiments moraux font honneur à sa profession de christianisme; on trouve chez lui beaucoup d'idées élevées. C'est une âme délicate et généreuse plus que tendre et sentimentale. On en peut juger par des mots comme ceux-ci :

(i) Chapitre XUI : De la Mode.

(1) Chapitre XVI : Des Esprits forts.

LA bruyèue. 251

« Quelque désintéressement qu'on ait à l'égard de « ceux qu'on aime, il faut quelquefois se contraindre « pour eux, et avoir la générosité de recevoir.

« Celui-là peut prendre , qui goûte un plaisir « aussi délicat à recevoir que son ami en sent à lui « donner.

« Donner, c'est agir; ce n'est pas souffrir de ses « bienfaits, ni céder à l'importunité ou à la nécessité « de ceux qui nous demandent.

« Il vaut mieux s'exposer à l'ingratitude que de « manquer aux misérables.

« Il faut briguer la faveur de ceux à qui l'on veut « du bien plutôt que de ceux de qui l'on espère du « bien (1). »

« Il y a une espèce de honte d'être heureux à la « vue de certaines misères (2). »

« L'on est plus sociable et d'un meilleur commerce « par le cœur que par l'esprit (3). »

« Il n'y a pour l'homme qu'un vrai malheur, qui « est de se trouver en faute, et d'avoir quelque chose « à se reprocher. »

« Il faut des saisies de terre et des enlèvements de « meubles, des prisons et des supplices, je l'avoue; « mais justice, lois et besoins à part, ce m'est une « chose toujours nouvelle de contempler avec quelle « férocité les hommes traitent d'autres hommes (4). » Ace sentiment d'humanité large et général, La Bruyère en joint un autre, que Pascal n'avait point

(0 Chapitre IV : Du Cœur. (2) Chapitre XI : De l'Homme.

(3) Chapitre IV : Bu Cœur. (i) Chapitre XI : De l'Homme.

à montrer, et qui manque à La Rochefoucauld, celui de la nature :

a On s'élève à la ville dans une indifférence gros- <f sière des choses rurales et champêtres ; on distinct gue à peine la plante qui porte le chanvre d'avec « celle qui produit le lin , et le blé froment d'avec « les seigles, et l'un ou l'autre d'avec le méteil : on « se contente de se nourrir et de s'habiller. Ils igno- « rent la nature, ses commencements, ses progrès, « ses dons et ses largesses. Il n'y a si vil praticien « qui, au fond de son étude sombre et enfumée, et « l'esprit occupé d'une plus noire chicane, ne se préce fère au laboureur qui jouit du ciel, qui cultive la « terre , qui sème à propos , et qui fait de riches K moissons ; et s'il entend quelquefois parler des pre- « miers hommes ou des patriarches , de leur vie ce champêtre et de leur économie , il s'étonne qu'on ce ait pu vivre en de tels temps, où il n'y avait encore ce ni offices, ni commissions, ni présidents, ni procu- <( reurs; il ne comprend pas qu'on ait jamais pu se « passer du greffe, du parquet et de la buvette (J). »

ce Le monde est pour ceux qui suivent les cours ou ce qui peuplent les villes : la nature n'est que pour ce ceux qui habitent la campagne ; eux seuls vivent, ce eux seuls du moins connaissent q\i'ils vivent (2). »

Sous le rapport de la pensée philosophique, il faut le dire, nous ne pouvons égaler La Bruyère à La Rochefoucauld. Un examen attentif fait reconnaître bien

(1) Chapitre Yll : Be la Fille.

(2) Chapitre XU : Des Jugements.

plus de substance dans le fond des pensées de ce dernier. Comme moraliste, La Bruyère a plus de justesse que de profondeur, plus de vivacité que de force. L'horizon de sa pensée n'est pas vaste; on en peut juger par le chapitre Du Souverain ou de la République. Son mérite principal, à part toutefois ses sentiments honnêtes et élevés, est plutôt un mérite d'écrivain que de philosophe. Il se distingue, en premier lieu, par la variété ingénieuse et le piquant des tournures :

« Je suppose que les hommes soient éternels sur la « terre , et je médite ensuite sur ce qui pourrait me « faire connaître qu'ils se feraient alors une plus « grande affaire de leur établissement qu'ils ne s'en « font dans l'état où sont les choses (1). »

« Il n'est pas absolument impossible qu'une perce sonne qui se trouve dans une grande faveur perde « un procès (2). »

« Faibles hommes ! un grand dit de Timagène , « votre ami, qu'il est un sot, et il se trompe; je ne « demande pas que vous répliquiez qu'il est homme a d'esprit; osez seulement penser qu'il n'est pas un « sot (3). »

La Bruyère rajeunit les lieux communs, qui sont, au fond, les vérités les plus précieuses. Cette monnaie indispensable, que le long usage seul avait dépréciée, est par lui comme refondue et frappée à neuf. Voici des pensées très ordinaires, point piquantes en

(1) Chapitre XI : De l'Homme.

(U) Chapitre XIV : De quelques Usages.

(3) Chapitre VUI : De la Cour.

elles-mêmes, rendues piquantes par l'expression :

« Une belle maxime pour le Palais, utile au public, a remplie de raison, de sagesse et d'équité, ce serait « précisément la contradictoire de celle qui dit que la « forme emporte le fond (1). »

« Diseurs de bons mots, mauvais caractère; je le « dirais , s'il n'avait été dit. Ceux qui nuisent à la « réputation ou à la fortune des autres plutôt que « de perdre un bon mot, méritent une peine infa- « mante : cela n'a pas été dit, et je l'ose dire.

« Qui est plus esclave qu'un courtisan assidu, si « ce n'est un courtisan plus assidu (2)? »

« Un homme fort riche peut manger des entremets, « faire peindre ses lambris et ses alcôves, jouir d'un « palais à la campagne et d'un autre à la ville, avoir « un grand équipage, mettre un duc dans sa famille, « et faire de son fils un grand seigneur : cela est « juste et de son ressort. Mais il appartient peut-être « à d'autres de vivre contents {3). »

« Après l'esprit de discernement, ce qu'il y a au « monde de plus rare, ce sont les diamants et les « perles (4). »

Plus on étudie la manière de La Bruyère, plus on est frappé de la diversité, de la richesse des formes qu'il emploie. Allusions, apologues, rapprochements, interrogations, doute simulé , indifférence affectée, réticences, mouvements dramatiques, se succèdent

(i) Chapitre XIV : Be quelques Usages.

C2) Chapitre VIII : Be la Cour.

(3) Chapitre VI : Bes Biens de fortune.

(4) Chapitre XII : Bes Jugements.

sans relâche dans son livre, en font une suite continuelle de surprises. Tantôt c'est par l'exagération qu'il relève ses idées ; d'autres fois il diminue, il affaiblit l'expression , afin de rendre plus frappant le contraste avec la grandeur de la pensée. Il veut contraindre le lecteur à s'étonner ou du moins à s'apercevoir des abus et des vices qui, à force d'habitude, ont cessé d'être remarqués. De là tant de détours , tant d'artifices de diction, des chutes fréquentes plus ou moins bien ménagées, où l'attention, réveillée par des préliminaires pleins d'ampleur et de faste , se trouve enfin fixée sur l'idée principale , tout simplement exprimée à la fin :

« Le solide et l'admirable discours que celui qu'on « vient d'entendre ! Les points de religion les plus « essentiels, comme les plus pressants motifs de con- « version, y ont été traités : quel grand effet n'a-t-il « pas dû faire sur l'esprit et dans l'âme de tous les « auditeurs î Les voilà rendus, ils en sont émus et « touchés au point de résoudre dans leur cœur, sur ce « sermon de Théodore , qu'il est encore plus beau « que le dernier qu'il a prêché (I). »

Il est vrai que La Bruyère n'est pas constamment aussi heureux. A force de vouloir être neuf, il lui arrive de devenir puéril et affecté? Ceci est rare sans doute ; mais les lointains créés par son pinceau sont peut-être trop souvent illusoires. A l'inverse de La Rochefoucauld, sa pensée a ordinairement moins d'étendue que l'expression n'en fait pressentir. Si l'éner-

(0 Chapitre XV : De lu Chaire.

gique fécondité du premier est contenue dans un petit nombre de paroles, c'est l'art de l'expression et le développement des nuances qui font le caractère du second. Il a dit : « Lorsqu'on désire, on se rend à ce discrétion à celui de qui l'on espère : est-on sûr « d'avoir , on temporise , on parlemente , on capicc tule (1). » La Rochefoucauld dit en deux mots : « Nous promettons selon nos espérances, et nous te- « nons selon nos craintes (2). »

La Bruyère laisse seulement trop peu à faire à son lecteur; et cependant l'un des plus grands plaisirs comme des plus grands profits de la lecture , c'est d'éveiller la pensée du lecteur, de lancer son esprit sur une voie où il fasse par lui-même quelques pas.

En revanche , La Bruyère possède ce que nous avons vainement cherché auprès de La Rochefoucauld, le talent de saisir le côté dramatique des caractères. La Rochefoucauld est avant tout profond. Pascal est profond, abstrait, universel; son observation s'élève du premier coup à la plus vaste généralité. La Bruyère est surtout dramatique; il fait ressortir l'aspect pittoresque des individualités jusque dans les moindres détails. Son chapitre De la Mode mérite d'être étudié sous ce rapport. C'est là que se trouvent ces peintures du Fleuriste et de V Amateur de fruits, tableaux piquants des manies où l'esprit humain peut s'égarer. Ailleurs il faut remarquer Philémon(3)j

(Ij Chapitre XI : Be l'Homme. {■<) Maxime 38.

(3) Chapitre II : Bu Mérite personnel.

LA ERrTÈRE. 257

Irène' \\ Giion et Phédon, ou le Riche et le Pauvre (2). Parfois, mais rarement , il a la touche un peu lourde et grossière; ainsi dans le portrait de V Egoïste :

« Gnathon ne vit que pour soi , et tous les hommes « ensemble sont à son égard comme s'ils n'étaient « point. Non content de remplir à une table la pre- « mière place, il occupe lui seul celle de deux autres : « il oublie que le repas est pour lui et pour toute la " compagnie : il se rend maître du plat, et fait son « propre de chaque service; il ne s'attache à aucun « des mets qu'il n'ait achevé d'essayer de tous : il « voudrait pouvoir les savourer tous tout à la fois : (( il ne se sert à table que de ses mains : il manie les « viandes, les remanie, démembre, déchire, et en « use de manière qu'il faut que les conviés, s'ils veu- « lent manger, mangent ses restes ; il ne leur épargne « aucune de ces malpropretés dégoûtantes capables « d'ôter l'appétit aux plus affamés : le jus et les sau- « ces lui dégouttent du menton et de la barbe; s'il « enlève un ragoût de dessus un plat, il le répand « en chemin dans un autre plat et sur la nappe : on w le suit à la trace ; il mange haut et avec grand « bruit; il roule les yeux en mangeant; la table est « pour lui un râtelier; il écure ses dents, et il conti- « nue à manger. Il se fait, quelque part où il se « trouve, une manière d'établissement, et ne souffre « pas d'être plus pressé au sermon ou au théâtre « que dans sa chambre. Il n'y a dans un carrosse

(0 Chapitre XI : De l'Homme.

(a) Chapitre VI -. Des Biens de fortune.

« que les places du fond qui lui conviennent ; dans « toute autre, si on veut l'en croire, il pâlit et tombe « en faiblesse. S'il fait un voyage avec plusieurs, il « les prévient dans les hôtelleries, et il sait toujours « se conserver dans la meilleure chambre le meilleur « lit; il tourne tout à son usage : ses valets, ceux « d'autrui courent dans le même temps pour son « service ; tout ce qu'il trouve sous sa main lui est « propre, hardes, équipages; il embarrasse tout le « monde , ne se contraint pour personne , ne plaint « personne , ne connaît de maux que les siens , que « sa réplétion et sa bile, ne pleure point la mort a des autres, n'appréhende que la sienne, qu'il rate chèterait volontiers de l'extinction du genre hu- « main(l). »

Outre ce qu'il y a de trop brutal dans la réunion de tous ces traits, il est évident que Végoïste ne peut constituer un caractère spécial. L'égoïsme est, plus ou moins, le caractère de tout le monde ; l'égoïsme est quelque chose dont chacun de nous a quelque chose. Fond inévitable d'une nature séparée de son vrai centre, chaque individu y participe en une certaine mesure; la différence n'est guère que dans le degré et dans le mode des manifestations. Celles que présente le portrait que nous venons de considérer sont choquantes, et cependant trop superficielles en un sens. Si chacune à part peut être vraie, l'ensemble cesse de reproduire la vérité complète. Ce portrait ne donne pas non plus l'idéal de l'égoïste; mérite

(i) Chapitre XI : De l'Homme.

réservé à Arnaiilt dans cette admirable fable du Colimaçon que chacun sait par cœur :

Sans ami, comme sans famille, Ici-bas vivre en étranger; Se retirer dans sa coquille Au signal du moindre danger ; S'aimer d'une amitié sans bornes ; De soi seul emplir sa maison; En sortir, suivant la saison, Pour faire à son prochain les cornes ; Signaler ses pas destructeurs Par les traces les plus impures ; Outrager les plus belles fleurs Par ses baisers ou ses morsures ; Enfin, chez soi comme en prison, Vieillir, de jour en jour plus triste, C'est l'histoire de l'égoïste, Et celle du colimaçon.

De nos jours surtout , le morceau de La Bruyère ne saurait satisfaire; on a peine à se figurer tant d'impudence et de grossièreté dans la préférence de soi aux autres; c'est, en général, avec plus d'art que l'égoïsme se manifeste. Je l'estime aussi fort, aussi âpre que jamais; mais il a su revêtir d'autres formes. L'égoïsme de notre temps , l'égoïsme dompté , apprivoisé, mais non amoindri par la civilisation, fournirait matière à une étude digne d'intérêt ; ou y verrait un calcul par lequel nous renonçons à une portion de nos jouissances , afin de mieux nous assurer les autres; ce serait l'égoïsme transigeant avec lui-même et avec les usages d'aujourd'hui.

Il serait utile encore de poursuivre l'égoïsme qui

se mêle et s'attache à certains sentiments particuliers, où il est plus aisé de se le dissimuler à soi-même. L'égoïsme sentimental, l'égoïsmede famille, de caste, de profession, pourraient donner lieu à de curieuses observations. En général , les moralistes devraient toujours aller plus loin que la peinture des vices grossiers; il faudrait nous forcer à reconnaître ceux de nos mauvais penchants qui se cachent sous l'aspect des vertus, nous dévoiler ce qui se dissimule dans le secret de nos plus intimes sentiments. Que de découvertes attristantes et honteuses à faire dans ces régions! Dans notre patriotisme, par exemple, que d'occasions de reconnaître un égoïsme raffiné ! Et dans notre religion même, la trace de l'égoïsme n'est-elle pas souvent brûlante et profonde? Que de fois nous ne cherchons Dieu que pour nous-mêmes !

Un auteur qui, maintenant, se mettrait devant son miroir, tracerait peut-être ainsi le portrait de l'égoïste :

« Narcisse est un homme taillé pour la société ; sa « politesse est parfaite ; ses idées sont toujours prêtes « à s'abandonner au courant des vôtres; personne, « dans une discussion, ne sait mieux amortir les « angles du raisonnement. Il est sensible, poétique, « un peu romanesque; il s'attendrit aisément, et son « émotion est sincère. Vous vivrez dix jours avec <c lui, que vous ne verrez pas autre chose; mais « peut-être le onzième observerez-vous que le récit « d'une infortune véritable le laisse passablement '( froid, que du moins, s'il s'agit de la secourir, il « laisse aux autres le soin d'en chercher les moyens.

« et que, dans ce genre, son imagination ne lui « fournit rien; il donne volontiers; mais s'il faut s'en- « tremettre, agir, recommander, représenter le mal- « heureux, il évite avec modestie les difficultés de « ce rôle. Vous avez été charmé de sa confiance et « de son abandon; il vous a généreusement confié « ses affaires ; il vous cherche souvent pour vous en a parler : il ne s'informe jamais des vôtres , excepté « par une sorte de réflexion subite, pour l'acquit des « formes, et surtout lorsqu'il sent qu'il vous a un « peu fatigué du récit des siennes. Toujours plein « d'une pensée, chaque sujet le ramène à son sujet ; « que dis -je, l'y ramène? l'y trouve établi, assis, « planté. Votre rhumatisme le fait penser à son mal « de dents; l'aventure que vous racontez lui est aussi a arrivée ; le goût que vous exprimez est le contraire « du sien; à la place du personnage dont on parle, « voici ce qu'il aurait fait, ou ce qu'il a fait peut-être. « Clavecin sensible, sonore et toujours ouvert, chaque « mot que vous articulez en sa présence fait vibrer <f en lui la corde du moi. Ce monosyllabe retentit in- « cessamment dans ses discours, revient à chaque « hgne des lettres qu'il écrit. Un moi large et reten- « tissant fortifie habituellement le je trop mince et « trop muet, et sa conversation n'est qu'une varia- « tion plus ou moins agréable de ce thème favori. « Vous le cherchez pour l'entretenir d'une chose qui « vous intéresse; le voilà devant vous, attentif et re- « cueilli; il sent que c'est son devoir; mais quand il a faut qu'il vous réponde, vous êtes tout surpris de

« voir que le point délicat lui a échappé. Sa condes- « cendance dans les détails de la vie sociale est très « remarquable ; elle serait parfaite sans la distraction « à laquelle il est sujet, et qui, par une fatalité bi- « zarre, tourne presque toujours à son profit; il est « fort oublieux, mais il ne s'oublie point. Voyez-le, « avec d'autres, au pas d'une porte : tout en causant, « il entre le premier; à table, il se sert machinalement « avant son voisin, et machinalement aussi il prend le « meilleur morceau du plat qu'on fait passer. Occupe- « t-il sur un sofa ou dans une voiture la place qui « pourrait convenir à un autre, il l'offre, il se lève à « moitié ; mais le bras cjui le repousse dans les cous- « sins est toujours le plus fort, et il s'y renfonce en « gémissant. En affaires, Narcisse est intègre, délice cat, d'une délicatesse qui ne lui permet pas d'ac- « cepter un service, encore moins de recevoir un « bienfait ; ce n'est que par surprise qu'on peut «l'obliger, et jamais impunément; il rend, aussi « promptement que la bienséance le permet et avec « usure, tout le bien qu'on lui fait; rien ne lui pèse « tant qu'une obligation. Quand vous avez observé « chez lui ces traits et mille autres, vous commencez « à comprendre que cet homme si aimable, si com- « mode dans la société, si uni, si lisse au toucher, « n'est pas un homme dont le commerce puisse dece venir un besoin de l'âme. Ce n'est pas qu'il ne soit « né plus généreux ; il y a dans son âme le commen- « cément de tout, le germe de tout ; mais il semble « qu'une gelée subite ait tout comprimé. Cet homme

« si sociable est, au fond, l'homme le plus isolé; « car l'égoïsme l'entoure comme d'une barrière « mystérieuse , que la sympathie ne franchira ja- « mais (1). »

Pour en revenir à La Bruyère , les mérites d'homme de bien, d'écrivain exquis et de peintre habile que nous avons admirés en lui, ne nous ont guère instruits sur l'idée fondamentale de sa morale. Il est moins guidé par une pensée dominante qu'inspiré par un ensemble de sentiments nobles, humains et en général chrétiens.

Néanmoins, si La Bruyère n'a pas la profondeur de La Rochefoucauld, qui renferme en quelques paroles tout un monde d'idées, il ne manque pas de vérités frappantes, souvent poignantes. Voici des passages où l'on trouve la manière, et presque la touche de La Rochefoucauld :

« Il n'y a pour l'homme que trois événements, « naître, vivre et mourir : il ne se sent pas naître, il « souffre à mourir, et il oublie de vivre (2). »

ft Toute révélation d'un secret est la faute de ce- « lui qui l'a confié (3/. »

Il avait déjà dit à la page précédente ;

« Toute confiance est dangereuse, si elle n'est en-

(i) En rapprochant ce portrait de Ndrcisse de celui du &nathon de La Bruyère, on remarquera comment M. Vinel a adouci tous les traits qu'il a conservés: il a ôlé l'impertinence à l'égoïste, et moins l'égoïsme qu'il nous montre est grossier au dehors, plus nous comprenons combien il doit être profond au dedans. (Éditeurs.)

(2) Chapitre XI : De l'Homme.

(3) Chapitre V : De la Sociéic et de la Conversation.

« tière : il y a peu de conjonctures où il ne faille tout « dire ou tout cacher. On a déjà trop dit de son se- « cret à celui à qui l'on croit devoir en dérober une « circonstance (1). »

Voici une autre pensée qui rappelle ou plutôt qui contredit La Rochefoucauld. Celui-ci disait : « C'est une grande folie de vouloir être sage tout « seul (2). » La clarté, comme la supériorité morale, est ici du côté de La Bruyère : « Il faut faire comme c les autres : maxime suspecte, qui signifie presque « toujours, il faut mal faire, dès qu'on l'étend au delà « de ces choses purement extérieures qui n'ont point « de suite, qui dépendent de l'usage, de la mode et « des bienséances (3). »

Remarquons , en finissant , cette pensée excellente et d'une si parfaite justesse :

« La moquerie est souvent indigence d'esprit (4). »

Et deux lignes plus bas :

« Si vous observez avec soin qui sont les gens qui « ne peuvent louer, qui blâment toujours, qui ne « sont contents de personne , vous reconnaîtrez que « ce sont ceux mêmes dont personne n'est con- « tent (5). »

Enfin, nous indiquerons encore le morceau qui commence ainsi : « Les hommes parlent de manière, « sur ce qui les regarde, qu'ils n'avouent d'eux- « mêmes que de petits défauts, et encore ceux qui

(t) Chapitre y : De la Société et de la Conversation.

(2) Maiime 23 1. (3) Chapitre Xll : Des Jugements.

(4) Chapitre V : De lu Société et de la Conversation.

(5) Ibid.

« supposent en leurs personnes de beaux talents ou « de grandes qualités (1). » Des nuances fines de la vanité humaine y sont rendues avec cette vérité piquante si habituelle à La Bruyère.

(0 Chapitre XI ; De l'Homme.

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