CONSIDÉRATIONS PRELIMINAIRES
sans le concours d' autrui, se former sur chaque objet une conviction propre et personnelle. Nous voyons les esprits ordinaires se grouper toujours autour de quelque intelligence supérieure, et en recevoir la loi ou l'impulsion. Sans doute l'opinion à laquelle nous sommes attachés semble, au premier abord, nous appartenir tout entière ; mais prenons la peine de remonter jusqu'à la source historique d'où elle découle, et nous verrons presque toujours que cette opinion individuelle a pris naissance en grande partie dans une opinion reçue.
Y a-t-il là de quoi nous humilier? je l'ignore; — de quoi nous décourager? je ne le crois pas. Lorsque la pensée d'un autre a enfanté chez nous une pensée, il est vrai que cette idée ne nous appartient pas d'emblée. Mais si, usant des ressources de notre intelligence, nous l'élaborons, nous l'assimilons à notre être, alors elle arrive à devenir nôtre. Il est très beau et même très doux de penser que nous n'avons toute notre puissance, ajoutons toute notre originalité intellectuelle, que par l'appropriation de ce qu'on a pensé avant nous, hors de nous.
Il en est ainsi, en un sens, des idées religieuses qu'a fait naître ou qu'a développées en nous l'insensible influence de nos parents, de nos lectures, de l'atmosphère qui nous entoure. Le fait ne peut se nier. Sous un rapport, c'est un secours que Dieu accorde à notre faiblesse. Si, plus tard, nous appliquons notre raison à ces principes, si, après examen, nous les tenons pour justes et conformes à la nature hu-
maine, nous avons le droit de nous les approprier comme étant réellement à nous. Nous commentons alors le mot remarquable des Samaritains, quand ils dirent à la femme qui leur avait annoncé le Messie : « Ce n'est plus à cause de ce que tu nous as dit que « nous croyons; car nous l'avons entendu nous- « mêmes (1). »
Les philosophes du dix-septième siècle ne crurent donc pas devoir attaquer l'autorité dans son centre, c'est-à-dire dans la constitution de l'homme ; ils s'attachèrent plutôt à faire ressortir les limites naturelle* de ce principe nécessaire. Ils firent mieux encore : s' abstenant de prolonger les discussions, ils agirent, ils marchèrent, ils expérimentèrent, ils raisonnèrent, ils introduisirent enfin quelques convictions nouvelles qui s'unirent ou s'opposèrent à celles qui existaient déjà.
Cette œuvre fut surtout celle de Descartes, vaste et puissant génie, qui ne se borna pas à remonter an principe de telle ou telle branche des connaissances humaines , mais au principe même de l'intelligence et de la certitude, et qu'on peut appeler l'un des régulateurs de l'esprit humain. Contemporain de Bacon, il partage avec l'illustre Anglais la gloire d'avoir créé la philosophie expérimentale, cette philosophie qui, à la place des préjugés, des confiances, des superstitions du passé, ne se permet de conclure que d'après l'observation des faits. Descartes n'a pas, si vous le voulez, fait avancer chacune des sciences à
(1) Jean IV, «.
CONSIDÉRATIONS PRÉLIMINAIRES. ISS'
part; mais, surintendant de la science en général, il en a embrassé d'un coup d'œil l'ensemble, et il y a introduit les méthodes qui permettent le progrès dans toutes les branches. Il a fait la revue des opinions de son temps, en se mettant dans la situation d'un homme qui commence par douter de tout, mais non pas dans l'esprit de Montaigne, pour faire du doute le terme et le but de ses recherches. Le doute de Descartes est sage ; il est provisoire ; bien loin de satisfaire son âme, il lui est à charge, et Descartes voit arriver avec joie l'instant où il pourra échanger son doute contre des convictions fortes et durables. C'est sous ce point de vue que ce grand génie, cet héroïque champion de la liberté d'examen, peut surtout être rangé parmi les moralistes (1).
(1) Ici serait la place de Pascal; mais tout ce que M. Vinet a écrit sur lui ayant été réuni en un même volume, sous le lilrc d'Études sur Biaise Pascal, on y renvoie le lecteur. [Éditeurs.)
La Rochefoucauld naquit dix ans avant Pascal. La première édition de ses Maximes parut en 1665, neuf ans après les Provinciales ; la dernière qu'il a revue, en 1678, après la mort de Pascal et la publication des Pensées. Mais si les deux écrivains furent contemporains, une profonde ligne de démarcation les sépare. Avec La Rochefoucauld nous passons dans une autre atmosphère ; c'est un air différent que nous allons respirer. Sa morale est triste, amère même : elle n'a pas le sérieux chrétien qui marque celle de Pascal.
Mais avant de juger, et même avant de lire un ouvrage quelconque, et même un ouvrage de morale, il faut connaître la vie de l'auteur, les rapports qu'il a soutenus dans la société, les scènes dont il a été témoin, les personnes à qui il s'est adressé, le but particulier qu'il s'est proposé. C'est l'échelle de proportion placée au bas d'une carte de géographie. A propos de Pascal, nous avons signalé l'influence de la famille et des circonstances sur l'œuvre d'un moraliste; nous vérifierons encore les résultats de cette
LA ROCHEFOUCAILD. 187
observation au sujet de La Rochefoucauld. De lui, plus que de beaucoup d'autres , on peut dire que sa vie a produit ses ouvrages. Ses Mémoires, dont une indiscrétion fit paraître la plus grande partie de son vivant, expliquent pour une bonne part ses Maximes.
François, duc de La Rochefoucauld, connu avant la mort de son père sous le nom de prince de Marsillac, ne reçut d'abord qu'une culture assez négligée, à laquelle il suppléa plus tard par le commerce des gens instruits. De bonne heure, d'ailleurs, il eut occasion d'étudier les hommes, même à ses dépens. A peine âgé de dix-sept ans, il entra dans le monde, et dès ce temps-là il commença , à ce qu'il nous apprend dans ses Mémoires, « à remarquer avec « attention ce qu'il voyait (i). » Ce que le jeune observateur vit d'abord, ce fut la lutte entre la reinemère, Marie de Médicis, et le cardinal de Richelieu ; elle se termina à la journée des dupes, qui ruina l'intluence de la reine-mère et consolida le pouvoir du cardinal. Les catastrophes du maréchal de ^larillac et du duc de Montmorency suivirent bientôt : « La dote mination du cardinal me parut injuste, dit La Rote chefoucauld, et je crus que le parti de la reine « (Anne d'Autriche) était le seul qu'il fût honnête de
« suivre. Elle était malheureuse et persécutée;
« elle me traitait avec beaucoup de bonté et de
(l) Mémoires de La Rochefoucauld, l" Partie, d'après le texte découvert en 1817. (Nouvelle collection des Mémoires pour servir à l'histoire de France, publiée par MM. Michaud et Poujulat. 111' série, tome V, page 383.)
<88 LA ROCHEFOCCAILD.
« marques d'estime et de confiance (1). » Quelques années après, son zèle fut sur le point d'être mis à l'épreuve, à propos des persécutions qu'attirèrent à la reine les intelligences qu'elle entretenait avec le ministre d'Espagne : « M. le chancelier l'interrogea « comme une criminelle; on proposa de la renfermer « au Havre, de rompre son mariage et de la répu- « dier. Dans cette extrémité, abandonnée de tout le (c monde, manquant de toutes sortes de secours, et « n'osant se confier qu'à Mademoiselle d'Hautefort et (( à moi, elle me proposa de les enlever toutes deux « et de les emmener à Bruxelles. Quelque difficulté « et quelque péril qui me parussent dans un tel pro- « jet, je puis dire qu'il me donna plus de joie que je « n'en avais eu de ma vie (2). »
Mis à la Bastille pour avoir servi d'intermédiaire entre la reine et Madame de Chevreuse, La Rochefoucauld obtint, au bout de huit jours, de sortir de prison, dans un temps où personne n'en sortait. Il se retira dans les terres de sfi famille, « Les marques « d'estime que je recevais des personnes à qui j'étais « le plus attaché (il parle encore ici de la reine, « de Mademoiselle d'Hautefort et de Madame de Che- « vreuse) et une certaine approbation que le monde (c donne assez facilement aux malheureux quand leur « conduite n'est pas honteuse, me firent supporter « avec quelque douceur un exil de deux ou trois an-
(1) Mémoires de La Rochefoucauld. 1" Partie, d'après le teite découvert en 1817. (Nouvelle collection des Mémoires pour servir à l'histoire de France, publiée par MM. Michaud et Poujoulat. 111' série, tome V, page 384.
(3)/&»d., page 386.
LA rochefolc\i;ld. iS9
« nées. J'étais jeune, la santé du roi et celle du caret dinal s'affaiblissaient, et je devais tout attendre d'un « changement. J'étais heureux dans ma famille; j'a- « vais à souhait tous les plaisirs de la campagne ; les « provinces voisines étaient remplies d'exilés, et le « rapport de nos fortunes et de nos espérances rente dait notre commerce agréable (1). »
Ce passage ne marque-t-il pas le mélange des inclinations diverses qui se partagèrent La Rochefoucauld : affections de famille conservées jusqu'à la fin, comme Madame de Sévigné l'attesta plus tard; goût inné pour le commerce et les sympathies de la société ; disposition, enfin, à se rendre compte du présent et à l'estimer ce qu'il vaut, même dans la jeunesse et au milieu des espérances de l'avenir?
En 1639, après la prise de Hesdin, on lui permit de rejoindre l'armée : « Sur la fin de celte campagne, « où l'on avait dit du bien de moi au cardinal, sa <■< haine commençait à se ralentir ; il voulut même « m'attacher dans ses intérêts... Mais la reine m'em- « pécha d'accepter cet avantage, et elle désira instam- « ment que je ne reçusse point de grâce du cardinal « qui me pût ôter la liberté d'être contre lui, quand « elle se trouverait en état de paraître ouvertement « son ennemie. Celte manjue de la confiance de la « reine me fit renoncer avec plaisir à tout ce que « la fortune me présentait (2). »
Richelieu mourut le 4 décembre 1 642 ; Louis XIII, le 4 4 mai 1643. Anne d'Autriche fut déclarée ré-
(i) Mémoires de La Rochefoucauld. Ibid., page 388. (a) Ibid.,^age 3b8.
190 LA ROCHEFOrCAULD.
gente au parlement. « La reine, dit La Rochefoucauld, <( me donnait beaucoup de marques d'amitié et de « confiance; elle m'assura même plusieurs fois qu'il « y allait de son honneur que je fasse content d'elle, « et qu'il n'y avait rien d'assez grand dans le royaume « pour me récompenser de ce que j'avais fait pour « son service (d). — Elle me cachait moins l'état de « son esprit qu'aux autres, parce que, n'ayant point K eu d'autres intérêts que les siens, elle ne me soup- « connaît pas d'appuyer d'autre parti que celui qu'elle « choisirait (2). »
Chargé de ramener Madame de Chevreuse à la cour, La Rochefoucauld fut témoin du refroidissement de la reine pour l'amie de sa jeunesse, qui avait si longtemps souffert à cause d'elle ; situation dont les artifices de Mazarin et les imprudences de Madame de Chevreuse firent bientôt une véritable disgrâce, qui s'étendit même aux amis de la duchesse. Le cardinal Mazarin, l'ayant emporté sur elle, la fit reléguer à Tours. La Rochefoucauld était presque le seul de ses amis qui n'eût pas été écarté encore. Sollicité par la reine de rompre aussi avec elle, il s'y refusa : « Je « demandai en grâce qu'il me fût permis de suivre « mes premiers engagements. La reine ne me parut « pas blessée sur l'heure de cette réponse ; mais « comme le cardinal la trouva trop mesurée, il la lui « fit désapprouver, et je connus par une longue suite « de mauvais traitements que ce que je lui avais dit
(1) mémoires de La Rochefoucauld. Ibid., page 393.
(2) Ihid., 1" Partie, d après le premier texte imprimé. (Rid., p3g« <07.)
LA ROCHEFOICAULD. 191
« m'avait entièrement ruiné auprès d'elle Je ne
« trouvai dans la suite guère plus de reconnaissance « du côté de Madame de Ghevreuse : elle oublia dans « son exil aussi facilement ce que j'avais fait pour « elle, que la reine avait oublié mes services quand « elle fut en état de les récompenser (1). »
Longtemps sans emploi, rebuté dans la plupart de ses demandes, mécontent, La Rochefoucauld, dont l'intelligence sagace s'était dès l'abord occupée à démêler les motifs des actions humaines, dut assez naturellement en venir à étudier de préférence le jeu des ressorts égoïstes qui en déterminent un si grand nombre. Il fut confirmé dans cette disposition par la guerre de la Fronde, dernier retentissement des querelles féodales et, par-dessus tout, mouvement sans idée, où les difficultés financières, la misère du peuple, l'ambition vaniteuse des grands jouèrent une de ces parties sans but défini, qui ne profitent jamais à ceux qui les entreprennent :
*(. Ma fortune était désagréable, et je portais im- « patiemment la perte de tant d'espérances. J'avais « voulu m'attacher à la guerre, et la reine m'y avait « refusé les mêmes emplois que, trois ou quatre ans « auparavant, elle m'avait empêché de recevoir du « cardinal de Richelieu. Tant d'inutilités et tant de « dégoûts me donnèrent enfin d'autres pensées, et me « firent chercher des voies périlleuses pour témoigner « mon ressentiment à la reine et au cardinal Mazarin.
(I) Mémoires de La Rochefoucauld, I" Partie, daprts le texte découvert en 1817. {Ibid., page 398.)
192 LA ROCHEPOUCACLD.
« La beauté de Madame de Longueville , son esprit « et tous les charmes de sa personne attachèrent à « elle tout ce qui pouvait espérer d'en être souf- « fert. Beaucoup d'hommes et de femmes de qualité a essayèrent de lui plaire; et par-dessus les agré- « ments de cette cour, Madame de Longueville était « alors si unie avec toute sa maison, et si tendrement « aimée du duc d'Enghien son frère, qu'on pouvait se « répondre de l'eslime et de l'amitié de ce prince « quand on était approuvé de madame sa sœur (1). » Le dépit, l'intérêt, la galanterie s'unirent donc pour jeter La Rochefoucauld dans le parti des mécontents. « Je ressentis, dit-il, un grand plaisir de voir qu'en « quelque état que la dureté de la reine et la haine « du cardinal eussent pu me réduire, il me restait « encore des moyens de me venger d'eux (2). » Ainsi c'est bien pour en avoir fait l'expérience que l'auteur a pu dire, comme nous le trouverons dans le portrait qu'il a fait de lui-même, « qu'il n'est pas in- « capable de se venger. » Dans tous les cas, on doit lui savoir gré de la smcérité avec laquelle il avoue des mobiles peu différents de ceux qui animaient la plupart des acteurs d'un drame qu'il a caractérisé en ces mots : « Il est presque impossible d'écrire une « relation bien juste des mouvements passés, parc« « que ceux qui les ont causés, ayant agi par de mau- « vais principes, ont pris soin d'en dérober la connais- « sance, de peur que la postérité ne leur imputât
(i) Mémoires de La Rochefoucauld. {Jiid., page 399.) (2)/tJd., pageiel.
« d'avoir dévoué à leurs intérêts la félicité de leur « patrie (1). »
Nous ne suivrons pas La Rochefoucauld dans les \icissitudes de ces années, oii, selon sa propre remarque, les faux pas furent le partage de tous, « chaque parti s' étant surtout maintenu par les man- « quements de celui qui lui était opposé (2). » Cette guerre insensée et frivole se termina pour lui, après une suite de désappointements de tout genre, par la blessure qu'il reçut à la fameuse journée de la porte Saint- Antoine, où Mademoiselle sauva le grand Condé cl les restes de son armée, en faisant tirer le canon de la Bastille sur les troupes royales. Blessé à en perdre presque la vue, le duc de La Rochefoucauld se retira hors de France d'abord, ensuite dans ses terres en Angoumois. Plus tard, revenu à Paris, il y vécut dans l'inaction et dans une sorte de demi-disgrâce, dont toute la faveur de son fils, le prince de Marsiliac, ne réussit pas à le faire sortir. Était-ce chez Louis XIV souvenir de la Fronde, ou crainte de cet observateur pénétrant, dont la réputation était déjà grande, et dont une partie des Mémoires avaient paru en 1662?
Quoi qu'il en soit, la vie privée de La Rochefoucauld, devenue inactive , fut loin cependant d'être désagréable. Retenu souvent par la goutte, il sut faire de sa maison le rendez-vous des hommes d'esprit de son temps. Il vécut aussi dans l'amitié de deux
(0 Mémoires de La Rochefoucauld. V Parlic, d'après le premier lesle imprimé. (Ibid., page 409.) (2) Ibid., IV Partie. {liid., page 454.)
19i LA ROCHEFOCCAULD.
femmes distinguées, Madame de La Fayette et Mudame de Sévigné ; une teinte plus intime, toutefois, marqua son attachement à la première. La seconde nous laisse suivre dans le cours de ses lettres une por tien assez étendue de la vie de l'auteur des Maximes. C'est de chez lui fort souvent, qu'elle écrit à sa fille, ajoutant pour elle, à tout moment, quelques mots de « M. de La Rochefoucauld qui est présent. » C'est chez lui qu'on lit cinq ou six fables de La Fontaine ; on en est ravi ; on apprend par cœur le Simjc et le Chatf vrai ragoût pour les anciens acteurs de la Fronde. Corneille y fait lecture d'une de ses pièces « qui fait ressouvenir de sa défunte veine (I). » En 1672, le 1" mars, on y lit une comédie de Molière, apparemment les Femmes savantes, représentes h' 11 du môme mois.
Madame de Sévigné appuie par-dessus tout sur la tendresse de cœur de La Rochefoucauld pour sa famille et ses amis : « M. de La Rochefoucauld a perdu « sa mère; je l'en ai vu pleurer avec une tendresse « qui me le faisait adorer; c'était une femme d'un « extrême mérite ; et enfin, dit-il, c'était la seule qui
« n'ait jamais cessé de m'aimer Le cœur de
« M. de La Rochefoucauld pour sa famille est une « chose incomparable ; il prétend que c'est une des « chaînes qui nous attachent l'un à l'autre (2). » Ailleurs elle le voit pleurer au récit d'une action généreuse; plus loin elle se console d'avoir été dupe
(t) Lettres dt Madame de Sévigné. Lettre à Madame Je Hriguan, du 15 jinivier 167?.
(2) Jbid. A la tn^mo, du < mai i672.
d'une plaisanterie en ajoutant : « Si je voulais, je « vous citerais M. de La Rochefoucauld, qui était « aussi aisé à tromper que moi ; mais il avait tant « d'autres sortes de mérites, que je n'en puis pas « faire une consolation, ni une comparaison (i). » En parlant de son goût pour les romans de la Calprenède et les grands coups d'épée, Madame de Sévigné ajoute : « Si je n'avais M. de La Rochefoucauld pour « me consoler, je me pendrais de trouver encore ej> « moi cette faiblesse (2}. »
A ces témoignages, on en pourrait joindre uno foule d'autres répandus dans les lettres de l'aimable amie de La Rochefoucauld. Elle nous fait bien connaître les regrets vifs et durables de sa famille et de ses amis après sa mort, en particulier ceux de Madame de La Fayette, sur lesquels elle revient souvent : « Le temps, qui est si bon aux autres, aug- « mente et augmentera sa tristesse (3). Elle s'aperçoii <c à tous moments de la perte qu'elle a faite (i). (Je « n'est plus la môme personne; je ne crois pas qu'elle « puisse jamais ôter de son cœur le sentiment d'une « telle perte; je l'ai sentie, et par moi, et pa»- « elle (5). » Nulle passion n'aurait pu surpasser la force d'une telle liaison.
Tout cela, rapproché de ce que La Rochefoucauld raconte lui-même des impressions de sa jeunesse,
(0 Lettres de Madame de Sévigné. Lfllrc à Madame de Grignan U\ juin IG80. (2; Ibid. A la même, 12 juillet iC7i.
(3) ILid. A la même, '^2 mars 168O.
(4) Ibid. A la mémo, 26 mars J680.
(5) Jbid. A la mOme, 5 avril Itiso.
donnerait l'idée d'une nature originairement sensible et généreuse, que les désappointements personnels et le spectacle des petitesses humaines auraient enfin prévenue à l'excès contre les sentiments désintéressés. Ceci n'aurait rien d'anormal ; on voit souvent les hommes doués d'une vive sensibilité naturelle arriver, en avançant en âge, à une sorte de dureté. Hors de l'action d'un principe surnaturel d'amour et de dévouement, on dirait même qu'une loi générale pousse le cœur sur cette triste pente ; à force d'avoir été blessé, il se cicatrise ; à certaines places, un calus s'y forme, et le souvenir de ce qu'on a souffert peut finir par rendre insensible aux souffrances d'autrui. Le mot fameux sur la pilië, tant reproché à l'auteur : « Je suis peu sensible à la pitié, et je vou- « drais ne l'y être point du tout (1), » tire peut-être de là son origine. Il ne faut pas oublier cette remarque en répondant à la question que les lecteurs des Maximes se sont souvent adressée : Jusqu'à quel point l'époque où l'auteur a vécu, a-t-elle influé sur leur tendance? Cette action est manifeste, du moins quant aux jugements que l'auteur a portés sur les femmes. Cela ne l'empêcha pas de les avoir pour amies. Mais ceci n'est pas particulier à La Rochefoucauld : les femmes ont souvent aimé ceux qui ont dit du mal d'elles. Est-ce uniquement générosité de leur j)art? Je ne sais ; mais, quoi qu'il en soit, le fait n'en est pas moins avéré.
Quant à l'ensemble des jugements de La Rochefou-
(1) l'orlrnil du duc de La Rochefoucauld, fail pai lui-même.
caiild, tous les temps, sans doute, ont pu offrir des circonstances analogues ou équivalentes ; il est trop évident que jamais la vertu humaine n'apparaît pure du mélange d'éléments étrangers. Mais tous les hommes ne sont pas placés de manière à en souffrir également, et d'ailleurs, il peut y avoir pour l'observateur des conditions qui changent l'aspect des choses. M. de Barante a dit fort justement : « Quand « on vit sous les lois d'une religion, le sentiment du « mépris de soi, qui pervertit les uns et attriste les « autres, rend meilleur et plus heureux. »
La forme du livre des Maximes fut l'objet du soin extrême de l'auteur; il était si attentif à porter l'expression de chacune de ses pensées au plus haut degré de perfection possible, que la dernière édition de son livre est fort différente de la première. La correspondance où nous venons de puiser renferme plusieurs détails à ce sujet : « Voilà les Maximes de « M. de La Rochefoucauld, revues, corrigées et aug- « mentées, écrivait Madame de Sévigné à sa fille ; « c'est de sa part que je vous les envoie ; il y en a « de divines; et, à ma honte, il y en a que je n'en- « tends point; Dieu sait comme vous les enten- « drez (1). » Remarquons seulement que ce fut Madame de Grignan qui retourna plus tard une de ces pensées. La Rochefoucauld avait dit, et peut-être sa vie l'avait-elle confirmé : « Nous n'avons pas assez
(1) Lettres de Madame de Sévigné. A Madame de Grignan, le 20 janvier 1672. — L'édition dont il s'agit dans la citation est probablement la troisième, publiée en 1671. (^Éditeurs.)
198 LA KOCHEFOUCAUL»,
« de force pour suivre toute notre raison (\). » Madame de Grignan disait au contraire : « Nous n'avons « pas assez de raison pour employer toute notre « force; » ce que Madame de Sévigné préférait. « Il « aurait été bien surpris de voir, disait-elle, qu'il n'y « avait qu'à retourner sa maxime pour la faire beau- « coup plus vraie (2). »
Au point de vue du fond, l'auteur adoucit beaurx)up de choses d'une édition à l'autre. Mais nous verrons bientôt que ce soin minutieux n allait point jusqu'à la conciliation des pensées entre elles. Quoi qu'il en soit des modifications que le temps put apporter aux principales idées de La Rochefoucauld, il est certain que le piquant, la vigueur, la propriété de Texpres- -sion rangeraient à eux seuls ce recueil parmi les chefs-d'œuvre de cette grande époque. Yoici comment ce livre a été apprécié par Voltaire :
« Un des ouvrages qui contribuèrent le plus à « former le goût de la nation, et à lui donner un <c esprit de justesse et de précision, fut le petit recueil « des Maximes de François duc de I^ Rochefoucauld. « Quoiqu'il n'y ait presque qu'une vérité dans ce i< livre, qui est que l'amour-propre est le mobile de « tout , cependant cette pensée se présente sous tant « d'aspects variés, qu'elle est presque toujours pi~ « quante. C'est moins un livre que des matériaux tf pour orner un livre. On lut avidement ce petit « recueil; il accoutuma à penser et à renfermer ses
(1) Maiime 4î.
(2) Lettres de Madame de Sévigné. A Madame de Grignan, U juillel iCbo.
« pensées dans un tour vif, précis et délicat. C'était « un mérite que personne n'avait eu avant lui, en « Europe, depuis la renaissance des lettres (1). )^
Les maximes de La Rochefoucauld, après avoir fait, une à une, les délices d'une société aristocratique, se rassemblèrent sous la main de leur auteur; puis, polies, aiguisées, acérées avec art, elles furent livrées dans un même carquois à tout le public ; chacun vint faire son choix dans cette satire à mille pointes de la nature humaine, et se pourvut, à son gré, de quelque flèche bien aiguë, propre à être décochée, selon l'occasion ou le besoin, contre cette humanité de laquelle tour à tour on se glorifie et l'on rougit. Mais, chose étrange! tandis que chaque trait semblait bon, tandis qu'on souriait à chaque attaque particulière, l'attaque générale déplut ; on sut tout à la fois bon et mauvais gré à l'auteur de sa sincérité ; on aurait voulu, ce semble, que chacune des épigrammes fût conservée, et que leur ensemble formât un panégyrique. Des gens qui, dans le détail de la vie, donnaient incessamment raison à La Rochefou-
Cl) Voltaire. Sicrle de Louis Ai^'. Chapitre XXXII.
Ce qui précède est tiré des noies de M. Vinet et des cahiers de quelques-uns de ses auditeurs. Ce qui va suivre a été écrit par M. Vinet lui-même pour le Semeur. Le professeur ayant dit, comme on l'a vu, qu il était nécessaire de connaître la vie de La Rochefoucauld pour comprendre ses maximes, on a cru devoir conserver cette introduction biographique. Quoique sa rédaction soit loin d'être aussi achevée que celle du reste du morceau, elle est remarquable comme appréciation du caractère de La Rochefoucauld et comme indication de la marche des pensées de l'auteur. M. Vinet tenait fort à offrir à ses auditeurs quelques détails sur la vie des écrivains moralistes dont il avait à s'occuper; mais il se bornait à ceui que le but de son enseignement lui paraissait exiger. Ces introductions ne sont donc pas des notices complètes. (Éditeurs.)
caiild, en se défiant de tout homme , en prêtant à chaque action un mauvais motif, déclarèrent néanmoins (J.-J. Rousseau à leur tête) que le recueil des Maximes était « un livre désolant, qui ne serait ja- « mais aimé des bonnes gens. » Car il y a deux penchants dans l'homme, l'un qui le porte vers la vérité, quand la vérité ne lui nuit pas ; l'autre qui l'entraîne vers le mensonge, quand le mensonge le sert ou le flatte. Dans le détail, la corruption humaine est bien reconnue; on la suppose même là où l'on ne la voit pas ; mais quand il s'agit de rassembler tous ces traits épars pour en former un jugement général et collectif, les censeurs de l'humanité en deviennent les louangeurs les plus intrépides, parce que, dans un blâme qui atteint expressément l'humanité^ ils se sentent nécessairement enveloppés et compromis. C'est à eux à s'accorder, s'ils le peuvent. D'autres, plus hardis, bien loin de se plaindre du poison que les premiers voyaient découler du livre des Maximes, les ont pressées pour en extraire, s'il était possible, encore davantage. Ce poison leur a paru un suc précieux ; ce fait que La Rochefoucauld reproduit si souvent et avec tant de complaisance, savoir la présence de r amour-propre (l'amour de soi) dans toutes les actions humaines et notamment dans les actions de vertu, ce fait, ils se sont hâtés de l'élever à la puissance d'un fait absolu, fondamental dans la nature humaine, générateur de toute notre activité et de tous les phénomènes quelconques de notre vie morale. Ce point gagné, ou pour mieux dire dérobé, les
a conduits sans peine à la théorie qu'ils poursuivaient avec préoccupation, et le livre de La Rochefoucauld leur a servi comme d'un pont pour arriver à l'utilitarisme.
Les uns et les autres, ce me semble, se sont trop hâtés de conclure, les premiers à leur préjudice, les seconds en leur faveur. Le livre des Maximes ne renferme ni un système, ni même les éléments d'un système. Les grands seigneurs font peu de systèmes. Les idées générales dont la conduite de la vie ne peut se passer, ils les prennent comme ils les trouvent, sans y regarder beaucoup ; ils s'en munissent négligemment pour les besoins courants; et ils diraient volontiers, au sujet de telles idées, ce qu'un d'entre eux, le maréchal de Villeroi, disait à ses valets, sa toilette achevée : « A-t-on mis de l'or dans mes « poches ? )) Le duc de La Rochefoucauld, esprit distingué, était pourtant grand seigneur dans toute lu force du terme; il n'a fait ni un système ni un livre (i); il n'a rattaché les éléments de son ouvrage à aucun principe général ; nul caractère scientifique n'apparaît dans ce travail d'un homme de cour ; ce sont, ainsi qu'il convient à un tel homme, des jets de pensée, des sentences ingénieuses et quelquefois profondes, mais brèves et détachées comme la parole du commandement. Il n'y a pas de principe général dans son ouvrage, parce qu'il n'y en eut pas dans sa
(0 Que les grands seigneurs de noire époque, si toutefois il y a encore de^ grands seigneurs, nous pardonnent cette observation; nous faisons la part deS exceptions. On peut être grand seigneur, et faire un traité admirable sur l'Exislence de l'Ame, qui vaut tout un livre, qui est un livre.
vie. Lisez le portrait qu'il a tracé de lui-même. Rien de plus ordinaire, dans ces sortes d'écrits, que d'affecter une sorte d'unité, alors même qu'elle a manqué. Mais, au contraire, ce qui frappe dans ce portrait, ce sont les incohérences et l'absence de tout principe directeur. L'homme donné par la nature, l'homme façonné par le monde et par la cour, s'y mêlent si bien que les traits de Tun se perdent dans les traits de l'autre, et La Rochefoucauld lui-même n'eût pas su démêler en lui l'être factice et l'être naturel. « Il est mélancolique. Il a de l'esprit; à quoi « bon tant façonner là-dessus?... Il a les sentiments <c vertueux, les inclinations belles, et une si forte ce envie d'être tout à fait honnête homme, que ses « amis ne sauraient lui faire un plus grand plaisir
« que de l'avertir sincèrement de ses défauts
a II a toutes les passions assez douces et assez ré-
« glées Il n'est pourtant pas incapable de se
« venger, si on l'avait offensé et qu'il y allât de son « honneur à se ressentir de l'injure qu'on lui aurait « faite. Au contraire, il est assuré que le devoir ferait « si bien en lui l'office de la haine, qu'il poursuivrait « sa vengeance avec encore plus de vigueur qu'un a autre. L'ambition ne le travaille point. Il ne craint « guère de choses, et ne craint aucunement la mort. « Il est peu sensible à la pitié, et il voudrait ne l'y « être point du tout. Cependant il n'est rien qu'il ne « fit pour le soulagement d'une personne affligée; « et il croit effectivement que l'on doit tout faire, « jusqu'à lui témoigner même beaucoup de compas-
LA ROCHRFOUCAILD. 203
« sion de son mal ; car les misérables sont si sots que <t cela leur fait le plus grand bien du monde ; mais « il tient aussi qu'il faut se contenter d'en ténioi- « gner, et se garder soigneusement d'en avoir (1). »
Son prétendu système ne Tempècha pas d'avoir des rapports de société assez étendus, et des amis fort dévoués, au dévouement desquels il parut croire. Kul-il chrétien? C'est lui qui a dit que « la vérité ne cf fait pas tant de bien dans le monde cjue ses appa- « rences y font de mal (2); » c'est lui, d'ailleurs, un des plus profonds observateurs du mal de la nature humaine, qui ne fait nulle part la moindre allusion au remède apporté par la religion. Après cela, on fera ce qu'on voudra de ces témoignages de Madame de Sévigné , témoin de ses derniers moments : « Il « est fort bien disposé pour sa conscience; voilà qui (c est fait. — Ce n'est pas inutilement qu'il a fait des « réflexions toute sa vie ; il s'est approché de telle « sorte ces derniers moments , qu'ils n'ont rien de « nouveau ni d'étranger pour lui (3). » Il est permis de conclure de ces paroles, qu'il mourut, comme on l'a dit plus tard, avec bienséance.
Je ne crois donc point à un système du duc de La Rochefoucauld, mais seulement à une tendance. Tout son livre, il faut l'avouer, res,)ire cette pensée, (jue l'amour-propre, ou l'intérêt, a plus de part à toutes nos actions que nous ne le croyons; et cette pensée se reproduit si souvent et sous tant de formes,
(i) Portrait du duc de La Rochefoucauld, lait par lui-même.
(2) Maxime 64.
(î) Lettres de Madame de Sévigne. A Madame de Grigiian, 15 niar» IGSO.
qu'on peut concevoir le reproche adressé à l' auteur ^ d'avoir nié la réalité de toute vertu. On a cherché à faire ressortir cette tendance dans un dialogue supposé entre La Rochefoucauld et un de ses contemporains, dialogue oii les pensées de la même couleur se serrent les unes contre les autres et font masse pins que dans l'ouvrage lui-même.
— On dit, Monsieur, que, dans un livre que vous allez publier , vous menez assez mal la nature humaine. D'autres l'ont attaquée sur ses vices; vous l'attaquez sur ses vertus. Il se peut que j'en vienne à partager votre sentiment; mais d'abord je voudrais le connaître. Que je sache donc, s'il vous plaît , ce que vous pensez de nos vertus en général.
La R. « Ce que nous prenons pour des vertus « n'est souvent qu'un assemblage de diverses actions « et de divers intérêts, que la fortune ou notre in- « dustrie savent arranger (1). Les vices entrent dans « la composition des vertus, comme les poisons « entrent dans la composition des remèdes (2). « La vertu n'irait pas loin, si la vanité ne lui te- « nait compagnie (3). Les vertus se perdent dans « l'intérêt, comme les fleuves se perdent dans la « mer (4). »
— Voilà un langage fort clair. La vertu ne serait donc, à vous entendre, qu'une invention de l'amour-
(i; Maxime t. (2) Maxime 182.
(Z) Maxime 200. (4) Maxime ni.
propre ; et l'amour-propre serait l'unique mobile de notre conduite, bonne ou mauvaise.
La R. L'amour-propre ! « Toute la vie n'en est
« qu'une grande et longue agitation Il est tous
« les contraires ; il est impérieux et obéissant, sin- « cère et dissimulé, miséricordieux et cruel, timide « et audacieux (1). »
— Il me faudra du temps pour m' accoutumer à cette pensée. Mille exemples, présents à mon souvenir, s'élèvent à la fois contre elle. Espérez-vous bien d'expliquer par l'amour-propre tant de belles actions dont l'histoire est pleine ?
La R. « Quelque découverte que l'on ait faite « dans le pays de l'amour-propre, il y reste encore « bien des terres inconnues (2), » par conséquent l)ien des actions dont on ne peut rendre compte; mais je n'en conclus pas qu'elles soient vertueuses.
— Je vous entends. Ainsi il y aurait moyen, en y bien pensant, de flétrir ce qui, jusqu'à présent, a paru le plus pur et le plus généreux. Il ne faut pas désespérer de voir l'homme un jour nier la réalité de toute vertu
La R. Eh non! n'ayez pas peur; l'homme s'en gardera bien; il se trompera toujours là-dessus, parce qu'il a besoin de s'y tromper. « Les hommes « ne vivraient pas longtemps en société s'ils n'étaient « les dupes les uns des autres (3). » Suis-je donc le premier qui l'ai dit? Lisez Pascal : « L'union qui « est entre les hommes n'est fondée que sur cette
<i; Pensée i. (2) Maxime 3. (3) Maxime 87.
(f mutuelle tromperie (1). » Ce qui nous aide à nou^ tromper sur autrui, c'est que nous nous trompons sur nous-mêmes. « Nous sommes si accoutumés ii « nous déguiser aux autres, qu'enfin nous nous dé- « guisons à nous-mêmes (2), » et du moment que nous attribuons à nos vertus quelque réalité , comment la refuser à celles de tout le monde?
— Ainsi donc, à vous croire, il se serait dépensé beaucoup d'admiration en pure perte, et ces hommes que l'histoire place avec orgueil à la tête de l'humnnité, ces héros
La R. Tenez, commençons par eux, car j'en suis plus désabusé, s'il se peut, que de tout le reste. Qu'admirez -vous en eux? Par où commenceronsnous? Par la valeur? Cette valeur, qui « n'est, dans « les simples soldats , qu'un métier qu'ils ont pris a pour gagner leur vie (3), » qu'est-elle chez les vaillants d'un ordre plus élevé? Si vous remontez à son principe, vous verrez que a l'amour de la gloire, « la crainte de la honte, le dessein de faire fortune, « le désir de rendre notre vie commode et agréable, « et l'envie d'abaisser les autres, sont souvent les « causes de cette valeur si célèbre parmi les honi- « mes (4). » Vous voyez bien comme ils se conduisent au grand jour; mais il faut les observer dans l'ombre et les voir sans être vu : car « la parfaite « valeur est de faire sans témoins ce qu'on serait « capable de faire devant tout le monde (5). La
(i) Pascal. Pensées. Parlie I, An. V, > 6.
(2) Maxime ii9. ;3} Maxime -ni. (4) Maxime 2i3. (5) Maxime 2ii>.
« plupart des hommes s'exposent assez dans la a guerre pour sauver leur honneur; mais peu se (( veulent toujours exposer autant qu'il est nécessaire « pour faire réussir le dessein pour lequel ils s'expose sent (1). »
Tel que je suis, je ferais naturellement plus de cas de la constance que de la valeur ; mais je l'ai observée aussi, et j'ai vu que « la constance des sages «( n'est que l'art de renfermer leur agitation dans leur (f cœur (2). » Pour apprécier cette constance si vantée , étudiez le moment où elle vient à défaillir : « Lorsque les grands hommes se laissent abattre pai- '( la longueur de leurs infortunes, ils font voir qu'ils « ne les soutenaient que par la force de leur ambi- M tion, et non par celle de leur âme ; et qu'à une « grande vanité près, les héros sont faits comme les « autres hommes (3). »
Je voulais parler d'une autre vertu héroïque, la clémence; mais j'espère que vous me l'abandonnez. Vous reconnaissez déjà que « la clémence des princes « n'est souvent qu'une politique pour gagner l'aflec- « tion des peuples (i); » vous ne vous ferez pas presser pour convenir que « cette clémence, dont on «f fait une verlii, se pratique tantôt par vanité, quel- <( quefois par paresse, souvent par crainte, et prcs(|ue « toujours par tous les trois ensemble (5). »
Pour en finir avec les grands hommes, parlons encore de la vertu \m leur est la moins naturelle,
(0 Maxime 219. (?) Maxime 20. (3) Maxime 24.
(4) Maxime i5. (5) ^!aximc 16.
dont ils se piquent aussi le moins, et qui leur siérait le mieux, je veux dire la modération, a On a fait « une vertu de la modération pour borner l'ambition « des grands hommes, et pour consoler les gens mé- « diocres de leur peu de fortune et de leur peu de « mérite (1). » Les gens médiocres ont volontiers accepté une règle qui ne les regardait pas ; les grands hommes, qui ne le sont point sans des passions fortes, ne connaissent point cette vertu favorite des âmes faibles. « La modération ne peut avoir le mérite de « combattre l'ambition et de la soumettre : elles ne « se trouvent jamais ensemble. La modération est la « langueur et la paresse de l'âme, comme l'ambition « en est l'activité et l'ardeur (2). » Il semblera quelquefois qu'un homme met des bornes à ses propres desseins ; mais ne vous y trompez pas : « La modé- « ration, alors, est une crainte de tomber dans l'en- « vie et dans le mépris que méritent ceux qui s'eni- « vrent de leur bonheur; c'est une vaine ostentation « de la force de notre esprit ; et enfin la modération « des hommes dans leur plus haute élévation est un « désir de paraître plus grands que leur fortune (3). »
— Vous en voulez beaucoup , ce me semble , à la modération ?
La R. Non , mais aux gens qui se trompent si grossièrement que de prendre pour vertu l'absence même de la vertu. C'est pis, à mon sens, que de prendre le vice pour la vertu; car le vice est au moins quelque chose. « La faiblesse est plus opposée
(0 Maxime 3o8. (2) Maxime 293. (3) Maxime 18.
LA ROCHEFOLCAULD. 209
« à la vertu que le vice (1). » Et aucune erreur n'est plus commune. « Pendant que la paresse et la timi- « dite nous retiennent dans notre devoir, notre vertu a en a souvent tout l'honneur (2). » Vous voyez çà «t là des passions qui s'éteignent, et vous applaudissez. D'abord, vous oubliez probablement « qu'il y « a dans le cœur humain une génération perpétuelle « de passions, en sorte que la ruine de l'une est près- « que toujours l'établissement d'une autre (3) ; sou- « vent même les passions en engendrent d'autres qui « leur sont contraires; l'avarice produit quelquefois « la prodigalité, et la prodigalité l'avarice (4); » mais souvent aussi la défaite des passions a lieu à moins de frais. « La paresse, toute languisssante qu'elle « est, ne laisse pas d'en être souvent la maîtresse; « elle usurpe sur tous les desseins et sur toutes les « actions de la vie ; elle y détruit et y consume insen- « siblement les passions et les vertus (5). Quand <f les vices nous quittent , nous nous flattons que « c'est nous qui les quittons (6). » On attribue quelquefois cet effet au repentir; je le veux bien; mais « notre repentir n'est pas tant un regret du « mal que nous avons fait, qu'une crainte de celui te qui nous en peut arriver (7). Nous oublions aiséce ment nos fautes , lorsqu'elles ne sont sues que « de nous (8). » Qu'est-ce qu'on appelle dans le monde sagesse de conduite? Le talent de tenir ses
(i) Maxime 445.
(2) Maxime 169.
(3) Maxime 10.
(4; Maxime 11.
(5) Maxime 266.
(6) Maxime 192.-
-Voyez aussi la maxime 122.
(7) Maxime iso.
,(8) Maxime 196.
iï
vices bien alignés, de sorte qu'aucun ne dépasse l'autre et que le rang ne soit pas rompu. « Ce qui « nous empêche souvent de nous abandonner à un « seul vice, c'est que nous en avons plusieurs (1). » Ne me parlez donc plus de vos vertus négatives; ce ne sont que des négations de vertus.
— Eh bien ! soit, n'en parlons plus ; et passons en revue les vertus positives, celles qui supposent l'emploi et l'exercice d'une force quelconque. Celles-là, du moins, sont quelque chose, et j'espère que quelques-unes trouveront grâce devant vous.
La R. Ne vous en flattez pas trop; j'ai fait cette revue dans mon livre, et je ne m'en rappelle pas une qui ait résisté à l'épreuve. Je vais recommencer, si c'est votre bon plaisir, et pour mettre un peu plus d'ordre dans cet entretien que dans mon ouvrage, je diviserai méthodiquement la matière en deux chapitres; l'un pour les vertus intransitives, c'est ainsi que je nomme celles qui n'ont point leur objet en dehors de l'individu qui les exerce; l'autre pour les vertus transitives ou relatives, c'est-à-dire celles qui s'exercent sur autrui.
« Le mépris des richesses était, dans les philoso- « phes, un désir caché de venger leur mérite de « l'injustice de la fortune par le mépris des mêmes « biens dont elle les privait ; c'était un secret pour « se garantir de l'avilissement de la pauvreté; c'était « un chemin détourné pour aller à la considération « qu'ils ne pouvaient avoir par les richesses (2). »
(i) Maxime 195. (2) Maxime 54.
LA ROCHEFOLCAULD. 211
Or, si le mépris des richesses n'est que cela chez les philosophes, que sera-t-il chez les autres hommes? Je ue dis pas qu'on n'ait jamais méprisé les richesses; mais c'est lorsque leur poursuite se trouvait incompatible avec quelque autre avantage auquel on attachait plus de prix ; un intérêt chassait un autre intérêt. Il ne faut pas s'en laisser imposer : « L'intérêt « parle toutes sortes de langues et joue toutes sortes (c de personnages, même celui de désintéressé (i). »
« La persévérance, » qu'on estime fort, « n'est « digne ni de blâme ni de louange , parce qu'elle « n'est que la durée des goûts et des sentiments, « qu'on ne s'ôte et qu'on ne se donne point (2). »
« Ce qui paraît générosité n'est souvent qu'une « ambition déguisée , qui méprise de petits intérêts, « pour aller à de plus grands (3). La magnanimité « méprise tout pour avoir tout (4). On pourrait dire a que c'est le bon sens de l'orgueil, et la voie la plus « noble pour recevoir des louanges (o). »
Je croirai à la vertu quand je saurai de science certaine qu'elle ne poursuit pas la louange; car, à mes yeux, « le vrai honnête homme est celui qui ne « se pique de rien (6). » Mais comment pourrais-je le croire jamais? Vous me montrez, il est vrai, des gens qui repoussent la louange ; montrez-moi des gens qui l'évitent. « Le refus des louanges est un désir d'être « loué deux fois (7). »
(1) Maxime 39. (2) Maxime 177. (3) Maxime 246.
(4) Maxime 248. (5) Maxime 285. (6y Maxime 203.
(7) Maxime i49.
Vous me direz peut-être que vous détestez très sincèrement la flatterie; je vous crois volontiers, et je pourrais vous en offrir autant ; mais qu'est-ce que cela prouve? « On croit haïr la flatterie; mais on ne « hait que la manière de flatter (1). »
De quoi se pique-t-on plus que de ne point redouter la mort ? Et quelle prétention est plus mal fondée? Quelle fanfaronnade plus avérée, ou du moins quelle illusion plus complète ? Affronter un danger dont on connaît la réalité et l'étendue, voilà ce que j'appellerais du courage ; mais le braver parce qu'on ne le connaît pas, c'est tout autre chose. Or, « peu de « gens connaissent la mort ; on ne la souffre pas or- « dinau'ement par résolution, mais par stupidité et « par coutume ; et la plupart des hommes meurent, « parce qu'on ne peut s'empêcher de mourir (2). » Convenons-en une fois : « le soleil ni la mort ne se « peuvent regarder fixement (3). On a écrit tout ce « qui peut le plus persuader que la mort n'est point « un mal ; cependant je doute que personne de bon « sens l'ait jamais cru; et la peine que l'on prend « pour le persuader aux autres et à soi-même, fait « assez voir que cette entreprise n'est pas aisée. Les « plus habiles et les plus braves sont ceux qui pren- « nent de plus honnêtes prétextes pour s'empêcher « de la considérer ; mais tout homme qui la sait voir « telle qu'elle est, trouve que c'est une chose épou- « vantable (4). »
(i) Maxime 329. 12) Maxime 23.
(3) Maxime 26. (■!) Maxime S04.
Passons maintenant aux vertus de l'autre sorte, aux vertus sociales, et commençons par le commencement, je veux dire par la justice. Ceux qui sont remontés à la source de ce sentiment savent bien que « l'amour de la justice n'est, dans la plupart des « hommes, que la crainte de soufTrir l'injustice (1). » Il y a, dans l'état ordinaire des choses, une utilité si évidente à se conformer aux règles de la justice, le chemin de la probité se confond si bien avec celui de l'habileté, « qu'il est difficile de juger si un procédé « net, sincère et honnête, est un effet de probité ou « d'habileté (2). »
Que dirons-nous de la sincérité, autre espèce de justice, et la condition de toute justice? La sincérité des grands n'est le plus souvent qu'impertinence ; la sincérité du vice, effronterie. Sortons de là ; qu'estelle encore? Si la véritable sincérité n'est autre chose qu'une « ouverture de cœur, on la trouve en fort peu « de gens; et celle cjue l'on voit d'ordinaire n'est « qu'une fine dissimulation pour attirer la confiance « des autres (3). » N'y croyez pas même alors qu'elle se met en train de confession et d'aveux : « L'envie « de parler de nous et de faire voir nos défauts du « côté que nous voulons bien les montrer , fait « une grande partie de notre sincérité (i). Nous « avouons nos défauts pour réparer par notre sin- « cérité le tort qu'ils nous font dans l'esprit des « autres (5). » Et admirez jusqu'où va notre raffîne-
(0 Maxime 78. (2) Maxime i70. (3) Maxime 63.
(*) Maxime 383. (5) Maxime 184.
ment : « Nous avouons quelquefois de petits dé- « fauts pour persuader que nous n'en avons pas « de grands [i). «
La reconnaissance n'est ainsi qu'une branche de la justice; parlons-en. Vous me montrerez tant que vous voudrez des actes de reconnaissance; je ne me contente pas de cela : je remonte au principe. « Tous « ceux qui s'acquittent des devoirs de la reconnais- « sance ne peuvent pas pour cela se flatter d'être « reconnaissants (2). » C'est dans le cœur qu'est la reconnaissance; or, bien habile qui l'y trouve. « Il cf en est de la reconnaissance comme de la bonne foi « des marchands, elle entretient le commerce ; et « nous ne payons pas parce qu'il est juste de nous « acquitter, mais pour trouver plus facilement des « gens qui nous prêtent (3). La reconnaissance de la « plupart des hommes n'est qu'une secrète envie de « recevoir de plus grands bienfaits (4). Aussi ne « trouve-t-on guère d'ingrats, tant qu'on est en état « de faire du bien (5). »
Du reste, gardons-nous de trop exiger; il n'est en vérité pas toujours aisé d'être reconnaissant. Les bienfaiteurs nous rendent quelquefois ce devoir bien difficile. « Tel homme est ingrat, qui est moins cou- « pable de son ingratitude que celui qui lui a fait du « bien (6). « Nous ne pouvons être cordialement reconnaissants que des intentions, et quand l'intention nous parait mauvaise, notre reconnaissance est
(0 Maxime 327. (2) Maxime 224. (3) Maxime 223.
(4) Maxime 298. (5) Maxime 306. (6) Maxime 96.
nécessairement factice et forcée. Prenons un des services les plus vantés, les bons conseils. « On ne « donne rien si libéralement que ses conseils (1); » car « il est plus aisé d'être sage pour les autres que « de l'être pour soi-même (2); » mais « rien n'est « moins sincère que la manière de les demander et « de les donner. Celui qui les demande paraît avoir « une déférence respectueuse pour les sentiments de ce son ami, bien qu'il ne pense qu'à lui faire approu- « ver les siens et à le rendre garant de sa conduite; « et celui qui conseille paye la confiance qu'on lui té- « moigne d'un zèle ardent et désintéressé, quoiqu'il « ne cherche le plus souvent, dans les conseils qu'il « donne, que son propre intérêt ou sa gloire (3). » Il en est de même « des remontrances que nous fai- « sons à ceux qui commettent des fautes; l'orgueil « y a plus de part que la bonté, et nous ne les repre- « nons pas tant de leurs fautes pour les en corriger « que pour leur persuader que nous en sommes « exempts (4;. Les vieillards aiment à donner de « bons préceptes pour se consoler de n'être plus en « état de donner de mauvais exemples (^o). »
La bonté! la bonté! voilà la vertu par excellence, €t que chacun admire, et dont chacun se pique ; tout le monde veut passer pour bon. Et, après tout, qu'est-ce que la bonté ? « Il semble, en vérité, que « l'amour-propre soit la dupe de la bonté, et qu'il « s'oublie lui-même lorsque nous travaillons pour
(0 Maxime uo. (2) Maxime i32. (3) Maxime 116.
(4) Maxime 37. (s) Maxime 93.
« l'avantage des autres. Cependant c'est prendre le « chemin le plus assuré pour arriver à ses fins; c'est « prêter à usure sous prétexte de donner; c'est enfin « s'acquérir tout le monde par un moyen subtil et « délicat (4). » Quand la bonté n'est pas calcul, elle est faiblesse, elle tient à la mollesse du tempérament, et alors elle n'est d'aucune valeur. « Nul ne « mérite d'être loué de sa bonté, s'il n'a pas la force « d'être méchant. Toute autre bonté n'est le plus souff vent qu'une paresse ou une impuissance de la vot « Ion té (2). » La vraie bonté suppose encore autre chose que de la force; elle suppose du bon sens. « Ua « sot n'a pas assez d'étoffe pour être bon (3). »
Calcul ou faiblesse, voilà ce que vous trouverez généralement dans toutes les nuances et dans tous les actes de la bonté. « Ce qu'on nomme libéralité « n'est le plus souvent que la vanité de donner, que « nous aimons mieux que ce que nous donnons (4). « La pitié est souvent un sentiment de nos propres « maux dans les maux d' autrui. C'est une habile pré- « voyance des malheurs où nous pouvons tomber. « Nous donnons du secours aux autres pour les ence gager à nous en donner en de semblables occasions, « et ces services que nous leur rendons sont, à pro- « prement parler, un bien que nous nous faisons à « nous-mêmes par avance (5). La civilité est un désir € d'en recevoir et d'être estimé poli (6). » C'est par
(0 Maxime 236. (2) Maxime 237 — Voir aussi la maxime 48i.
(3) Maxime 387. (4) Maxime 263. (5) Maxime 264.
(6) Maxime 260.
le même principe, et non par obligeance, que nous louons les autres. « On n'aime point à louer, et on « ne loue jamais personne sans intérêt (1). On ne « loue d'ordinaire que pour être loué (2), » ou bien c'est « pour faire remarquer son équité et son discer- « nement (3). » Quelquefois même on loue pour mieux déchirer, « Nous choisissons des louanges « empoisonnées, qui font voir par contre-coup en « ceux que nous louons des défauts que nous n'osons « découvrir d'une autre sorte (4); » et on nous laisse exercer tout à notre aise ce manège perfide, « car peu de gens sont assez sages pour préférer « le blâme qui leur est utile à la louange qui les « trahit (5). »
— Assez, assez; voilà un assez grand abatis de vertus humaines. Je juge par là du reste. Je m'imagine de reste tout ce que vous diriez des autres choses. Ainsi, le pardon des offenses
La R. Je vous dirais que « la réconciliation avec « nos ennemis n'est qu'un désir de rendre notre « condition meilleure, une lassitude de la guerre, et « une crainte de quelque mauvais événement (6). »
— Avec votre manière de voir, la société doit vous offrir un étrange aspect. C'est une troupe de comédiens qui, sachant fort bien, les uns des autres, qu'ils jouent la comédie, ne laissent pas de se faire illusion sur leurs intentions réciproques , et dont chacun s'identifie si bien avec son rôle qu'il oublie que c'est
(i) Maxime H-J. (2) Maxime H6. (3) Maxime Hi.
(i) Maxime H5. (5) Maxime 147. (6) Maxime 82.
218 LA nOCHEFOUCAULD.
un rôle. Ainsi tout est jeu, tout est feinte, rien n'est réel ; et, à part les sentiments de la nature, auxquels vous n'avez pas osé attenter, il ne reste aucune affection, aucun sentiment moral au milieu de tous ces intérêts. Je n'ose pas vous parler de l'amitié ; il est bien clair que, comme tout le reste, ce n'est qu'un mot.
La R. Non; ne me parlez pas de l'amitié, car j'y crois moins qu'à chose quelconque. « Ce que les « hommes ont nommé amitié n'est qu'une société, « qu'un ménagement réciproque d'intérêts, et qu'un « échange de bons offices ; ce n'est enfin qu'un com- « merce où F amour-propre se propose toujours quelce que chose à gagner (1). L'amour-propre nous aug- « mente ou nous diminue les bonnes qualités de nos « amis, à proportion de la satisfaction que nous avons « d'eux, et nous jugeons de leur mérite par la mate nière dont ils vivent avec nous (2). » Nous ne les aimons que par rapport à nous; c'est une autre sorte d'amour-propre ; nous sommes toujours prêts à les haïr. Je ne sais comment cela se fait ; mais « dans « l'adversité de nos meilleurs amis, nous trou- « vous toujours quelque chose qui ne nous déplaît « pas (3) ; » c'est peut-être parce que « leurs dis- « grâces servent à signaler notre tendresse pour « eux (4) ; » mais c'est peut-être aussi par quelque autre raison plus cachée et plus honteuse.
En résumé (car il faut finir), voilà comme les
(0 Maxime 83. (2) Maxime 88.
(8) Pensée 15. (4) Maxime 235.
choses vont dans la société; tromperie réciproque, illusion volontaire ; et de cette manière cela ne va point trop mal ; la vérité nous enlèverait nos meilleures jouissances. « On n'aurait guère de plaisirs si « l'on ne se flattait jamais (1). » Il est clair que l'erreur est grossière, car elle va jusqu'à ce point « qu'il « y a des gens qu'on approuve dans le monde, qui « n'ont pour tout mérite que les vices qui servent au « commerce de la vie (2). » L'arbitraire le plus illimité règne dans tous les jugements ; nos actions sont comme « les bouts rimes, que chacun fait rapporter « à ce qu'il lui plaît (3). » Eh bien! cet arbitraire et ces erreurs conservent la société; je ne m'en plains pas; je devrais me plaindre plutôt de ne pas partager la prévention universelle; j'en ai pris mon parti. Si je pouvais, je tâcherais de substituer de la réalité à toutes ces vertus feintes, de donner un corps à toutes ces apparences ; la société sans doute en irait mieux encore, mais pour cela il faudrait trouver, avant tout, un point d'appui dans les âmes, et je l'y cherche en vain. Elles ne sont qu'amour-propre; et comme si ce n'était pas assez de ce premier fonds fourni par la nature, « l'éducation que l'on donne d'ordinaire « aux jeunes gens est un second amour-propre qu'on « leur inspire (4). » Vous voyez donc qu'il n'y a rien à faire, rien à faire qu'à observer, et j'observe.
Nous avons fait assez ressortir l'idée dominante
(1) Maxime J23. (2) Maxime 273.
(3) Maxime 382. (4) Maxime 26 1.
du livre de La Rochefoucauld. Et cependant nous n'avons cité que les maximes où elle est flagrante et nettement formulée. Nos citations se seraient fort multipliées si nous avions dû rapporter toutes les maximes d'où elle ressort indirectement, toutes celles où elle est tendue en piège, toutes celles où l'auteur l'a blottie dans un coin obscur, en réserve pour les lecteurs plus attentifs. Les pensées en apparence le plus inofifensives la recèlent; elle transperce à tout moment le tissu doux et soyeux où la main passait avec complaisance ; on voit que, soit conviction, soit malice, l'auteur ne s'en sépare point et la sème en tous lieux. « On pardonne, dit-il quelque part, on « pardonne tant que l'on aime (1). » Que cela est simple, et que cela est fin ! Et c'est la simplicité de l'expression qui en fait la finesse. Que l'auteur ait eu en vue des rapports de galanterie ou des rapports plus généraux, n'importe : il veut dire, dans les deux cas, qu'il y a ordinairement dans le pardon moins de générosité qu'on ne pense ; qu'un amour dont nous ne sommes pas maîtres, un attachement involontaire, un servage, une faiblesse de cœur est le vrai principe de nos pardons; que c'est à nous-mêmes que nous accordons ce pardon que notre cœur demande ; mais que pardonner, hors de cette disposition, pardonner sans avoir le cœur lié, est beaucoup plus rare et presque inouï. La pensée n'est pas trop innocente ; c'est toujours , comme on voit , l'idée favorite de l'amour-propre s' introduisant partout et s'ingcrant
(1) Maxime 330.
de tout diriger. Et une foule d'autres maximes ont la même tendance.
Malgré tout cela, il ne nous est pas possible de dire, avec le cardinal de Retz, que La Rochefoucauld ne croyait pas à la vertu. 11 y croyait pour le moins autant que le célèbre coadjuteur. D'abord, il faut remarquer que son expression est plutôt générale qu'absolue. Souvent, quelquefois, presque toujours, d'ordinaire, voilà ses termes. Il va aussi plus loin de temps en temps, et occupe hardiment tout le terrain ; mais s'il le fait pour quelques vertus, il ne le fait pas pour toutes; et le peu de rigueur scientifique de son langage peut faire penser que, même dans ces cas, il ne tranche que pour abréger, ou que l'absolu de l'assertion n'est qu'une figure de langage.
D'ailleurs, plusieurs de ses pensées supposent chez lui la croyance à la réalité du sens moral. Ainsi les suivantes :
« Il est plus honteux de se défier de ses amis que « d'en être trompé (i;. »
« Il faut demeurer d'accord, à l'honneur de la « vertu, que les plus grands malheurs des hommes « sont ceux où ils tombent par les crimes (2). »
« Il y a une certaine reconnaissance vive qui ne « nous acquitte pas seulement des bienfaits que « nous avons reçus , mais qui fait même que nos « amis nous doivent, en leur payant ce que nous leur « devons (3). »
« Quelque méchants que soient les hommes, ils
(0 Maxime 84. (2) Maxime 183. (3) Maxime 438.
222 LA UOCHEFOUCAULD.
« n'oseraient paraître ennemis de la vertu; et lors- « qu'ils la veulent persécuter, ils feignent de croire « qu'elle est fausse, ou ils lui supposent des cri- (c mes (1). »
« L'hypocrisie est un hommage que le vice rend à « la vertu (2). »
Un seul de ces passages suffirait à absoudre La Rochefoucauld. Et si l'on tenait pour une contradiction que des chrétiens, qui professent que « le monde « est plongé dans le mal (3), » appliquent ici le mot d' absolution , nous répondons que le sens dans lequel La Rochefoucauld aurait nié la vertu, si en effet il l'avait niée, n'est point du tout le nôtre. Selon l'idée qu'on lui attribue, la vertu ne serait qu'un nom arbitraire donné à l'intérêt; l'intérêt serait le véritable et unique principe de toutes les actions humaines; le principe moral n'aurait jamais résidé dans l'âme humaine, ou en aurait disparu. Or, s'il en était ainsi, si la notion de devoir et d'amour était réellement anéantie, le langage de l'Écriture serait une énigme pour nous. La Rochefoucauld, selon la pensée qu'on lui prête, ne serait point l'auxiliaire, mais l'adversaire du dogme chrétien, qui suppose ou plutôt qui reconnaît dans l'âme la présence d'un élément moral. Au reste, notre auteur s'est exposé à de telles imputations. N'ayant de pensée générale sur rien, mais beaucoup de vues particulières, il les a jetées à côté les unes des autres, sans les juger les unes par les autres, sans se soucier de leur contradiction mutuelle,
(t) Maxime 489. (2; Maxime 218. (3) 1 Jean V, 19.
et leur laissant, pour ainsi dire, le soin de s'accommoder ensemble comme elles le pourraient. Dans son livre, le spiritualiste et le matérialiste se rencontrent, se heurtent sans se reconnaître. Même les pensées homogènes ne s'entr' aident pas, ne forment pas un tout, ne s'élèvent pas en voûte vers une pierre qui leur serve de clef. A chaque instant, on est frappé, on s'étonne , on se récrie ; mais au sortir du livre, on ne se sent pas instruit. C'est un tourbillon d'étincelles, ce n'est pas une flamme, ce n'est pas une lumière. Beaucoup de gens n'ont vu dans ce livre qu'une raison de plus pour mépriser les hommes; pauvre instruction! Ce livre a fait l'impression et il a eu les suites d'une satire, non d'un livre philosophique. Et pourtant, que d'observations vraies, fines, admirables! Que d'éclairs jetés dans les ombres du cœur humain ! Quelle est celle des pensées que nous avons citées à laquelle, sauf peut-être l'absolu de la forme, chacun ne se sente obligé de souscrire ! Qui ne s'est reconnu, vingt fois, cent fois, en parcourant ces pages peu flatteuses! Mais ce n'est pas tout que d'être mortifiant, il faut être utile ; il faut conduire à un résultat ; et La Rochefoucauld ne pouvait le faire qu'en encadrant ses observations dans une idée générale, dont elles n'auraient été que les pièces justificatives, les faits à l'appui. Si l'homme du monde, l'artiste, le grand seigneur, s'était soucié d'idées générales, voici peut-être à quelles considérations ces faits particuliers l'auraient conduit.
Il y a en nous un principe qui s'appelle le moi,
principe qui a horreur du vide, principe qui s'étend autant qu'il trouve de l'espace, principe qui remplit tout ce qu'autre chose ne remplit pas , principe qui tend à absorber en soi tous les sentiments de l'âme. Ce principe ne trouve dans l'âme, à son état actuel, rien qui puisse le contre-balancer suffisamment, rien qu'il ne soit prêt à dévorer, rien qu'il ne soit en état de convertir en sa propre substance. Toutefois il est €ontramt de reconnaître dans l'âme la présence d'un principe mystérieux qui ne s'explique pas comme lui par des faits matériels, par l'organisation et la sensibilité, principe qui ne se rattache à rien de visible, qui ne se déduit pas du moi, comme il arrive dans le point de vue psychologique ; qui, bien plutôt, lui est contraire, qui se déclare franchement son rival, qui ne réclame rien de moins que l'âme entière; qui est insatiable comme le moi, mais qui est bien moins puissant; et qui, alors qu'on est parvenu à l'exclure du foyer, retiré au seuil de la porte, s'y tient debout et n'en bouge pas. Ce principe, on l'appelle, selon le point de vue, devoir, sens moral, conscience, amour, Dieu. Pour ne pas nous compromettre, nous l'appellerons le ^•o^'-MOI.
Il est prodigieux qu'il y ait d^ns l'âme quelque chose à côté du moi. Et à quel titre ? Et à quoi bon ? Et qu'en veut-on faire? Le moi n'est-il pas tout? A-t-il besoin de ce non-moi ? Il paraît que c'est plutôt ce NON-MOI qui a besoin de lui ; il paraît qu'il ne dépend pas de l'âme de recevoir ou de rejeter cet hôte, ni même de lui demander raison de sa présence.
LA ROCHEFOLXAULD. 225
Il est là, c'est un fait; il y sera toujours, nous le sentons; il veut l'empire, et malgré nous nous y souscrivons. Ce non-moi, cet à-côté du moi, lequel s'en passait si bien, cette doublure de l'être humain, cet inconnu qui vient rompre une si belle unité, a donné aux philosophes et leur donne encore plus d'embarras qu'on ne saurait dire. Le problème étemel qu'ils agitent est de concilier le moi et le NON-MOI. Ils ont avancé là-dessus plusieurs systèmes; mais ce ne sont que des systèmes.
Le premier, qui est celui du vulgaire des penseurs et des hommes, consiste à faire équitablement la part des deux éléments; mais c'est pis que chercher la quadrature du cercle ; les prétentions de l'un et de l'autre sont également exorbitantes ; ni l'un ni l'autre ne veulent entendre à un partage; il est dans la nature du non-moi de tout exiger, dans la nature du moi de tout refuser. L'instinct en déciderait tout aussi bien ou tout aussi mal; ce n'est pas la peine de faire un système. La difficulté demeure entière.
Un second système consiste à sacrifier le moi au non-moi; doctrine généreuse, mais pure doctrine; il ne s'agit pas de commander un sacrifice, mais de l'obtenir ; le moi est indestructible ; quand vous croirez l'avoir étouffé, vous le retrouverez palpitant dans les actes du non-moi; chassez-le d'une retraite, il fuit dans une autre, et finalement dans celle de la vanité, de la propre justice, où il s'accule, etd'oii il est impossible de le déloger.
226 LA UOCÎIEFOIXAULD.
ïyC troisième système consiste à sacrifier le non-moi au moi; c'est la doctrine utilitaire dans toutes ses différentes nuances. Mais observez sa marche ; elle ne yient pas dire : Sacrifiez le non-moi au moi ; car si le NON-MOI existe, elle sent bien que, par cela même qu'il existe, il est maître; son autre nom, c'est devoir, et ce nom seul lui décerne l'empire. Ne pouvant donc le chasser, on le nie; on le traite d'enfant supposé; on en fait un être de raison, une chimère. C'est la seule manière de s'en débarrasser, et, sous le point de vue logique, le parti me paraît fort bon.
]\Iais s'il est aisé de dire ou de répéter, après tant d'autres, que ce mystérieux élément est une pure invention des législateurs et des prêtres, il est moins aisé de le prouver. L'homme n'invente pas ainsi; inventer, pour l'homme, c'est combiner. Il invente des composés, il compose ; il est hors de sa puissance d'inventer des substances simples; ce serait créer, et il serait Dieu. Or, je prie qu'on me dise de quelles substances est composé le non-moi ou la notion du devoir; et s'il faut reconnaître que c'est une substance simple, je prie qu'on veuille bien reconnaître aussi que c'est donc Dieu qui en est l'inventeur; qu'ainsi nous ne nous le sommes pas donné, mais que nous l'avons reçu; et qu'il n'est pas à nous, mais que nous sommes à lui, comme nous sommes réellement à tout ce qui constitue une partie essentielle de notre être. Or, si le non-moi existe, nous savons déjà, du consentement des utilitaires, quels sont ses droits; ils ont avoué qu'il était nécessaire de
le nier pour le détrôner ; n'ayant pu le nier, ils l'ont donc laissé sur le trône ; il ne peut donc plus être question de le sacrifier au moi.
Ces trois systèmes épuisent toutes les combinaisons rationnelles. Si vous ne pouvez ni régler la part de chacun des deux principes, ni anéantir le premier, ni anéantir le second, que pouvez-vous faire? Un quatrième système pourtant a été présenté ; mais il est absurde : c'est de satisfaire l'un après l'autre les deux principes, en commençant par le moi. Or, le MOI est insatiable; personne au monde ne peut lui donner assez; la satiété des jouissances n'est pas encore la satiété du moi ; les moyens de jouir s'usent, le MOI ne s'use point; et quand, dans ce désespoir que l'homme rencontre aux dernières limites des jouissances humaines, il se donne la mort, c'est encore le MOI qui l'ordonne, c'est le moi qu'on cherche à satisfaire ou à apaiser. Il n'est donc pas question de rassasier le moi ; le monde entier n'y suffirait pas : ainsi le moment ne peut point arriver où ce sera le tour du NON-MOI ; son tour ne viendra jamais. Ce système est donc une rêverie.
Aussi ce système n'a-t-il jamais été conçu par des philosophes ; je n'en connais aucun qui l'ait enseigné. Ce système a été enseigné par des hommes ignorants ; et, chose étrange, à leurs propres yeux le système a paru tellement une absurdité qu'ils l'ont eux-mêmes appelé une folie ; entendons-nous : une folie en tant que système, une folie en tant que pure conception de la raison; car, d'un côté, cela ne sert de rien et
228 LA ROCHEFOrCAVLD.
c'est un yrai babil qiie de parler de la satisfaction du MOI lorsqu'on ne peut pas en même temps donner de quoi le satisfaire; cela n'est qu'au pouvoir de Dieu ; et qui dit que Dieu le fera? Et à quel titre le ferait-il? Au lieu de ce bonheur absolu, ne nous doit-il pas plutôt le malheur, si nous en croyons le cri de nos consciences? A moins donc qu'on ne puisse nous dire que, contre toute vraisemblance, toute attente, toute induction de la raison, Dieu veut faire cela, nous sommes obligés de répéter, avec les hommes cidessus, que ce système est une folie. Mais s'ils le regardent eux-mêmes comme une folie, comment s'avisent-ils de l'enseigner, de le recommander? Précisément parce que ce n'est pas un système, mais un fait. Ils annoncent ce fait au nom de leur maître ressuscité ; cette résurrection, fait miraculeux et toutefois constaté, suffit pour faire adopter un autre fait dont elle n'est que la suite, le couronnement (i), le sceau : je veux dire le fait de la rédemphon, par lequel le grand problème est résolu, par lequel se termine l'interminable lutte entre le moi et le