‹ Moralistes des seizième et dix-septième sièclesChapitre 18 sur 20 · DE LA Sl'UMAMîlTi · texte numérisé non relu

DE LA Sl'UMAMîlTi

Lorsque la naliire a réuni dans un même homme une âme très forte et un esprit méditatif, il ne faut guère s'attendre que l'âme prendra contre elle-même le parti de l'esprit. Le proverbe de droit : que le mort emporte le vif, ne trouve point ici d'application. Où la vie est forte, elle se soumet la pensée. Soit au début de la spéculation, soit dans son cours, l'âme, toujours présente, toujours attentive à ses intérêts, s'arrange pour n'être pas éconduite. Le système prend insensiblement l'inflexion du caractère, et l'âme s'applaudit d'une coïncidence qu'elle a secrètement et à son propre insu ménagée. Le fils du célèbre Fichte nous apprend avec quelle joie son père, ayant achevé son système, le vit cadrer avec tous les besoins et les tendances de son âme élevée et forte. Il ne se doutait pas que c'était dans le sens même et dans l'intérêt de ces tendances qu'il avait spéculé; qu'il n'était pas possible qu'il eût jamais une philosophie à contre-sens de sa nature morale, et que rien n'est plus facile que d'assortir, en de pareilles matières, son système à son besoin.

Qu'il est effrayant, le mot de Pascal : « La volonté, « organe de la croyance! » Mais combien il est vrai ! Ce qu'on appelle la foi, dans la sphère des opinions humaines, est-ce autre chose que la volonté appliquée à des objets de spéculation? L'intensité de cette foi n'a-t-elle pas pour mesure exacte la force de la volonté? L'esprit de tel homme, quand il a fait son choix, est hors d'état de le remplacer par un autre, hors d'état d'être frappé de la force des objections

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qu'on lui propose, presque hors d'état de laisser tomber sur elles un regard distrait et fugitif, ou, si ces objections, forcément examinées, le laissent sans réplique, n'en conservant pas moins toute la tranquillité, toute l'impassibilité d'une foi qui est devenue en lui une affection , et qu'une autre affection pourrait seule effacer et détruire. Est-ce mauvaise foi? indifférence pour la vérité? Nullement : c'est l'effet d'une âme qui s'est approprié, qui a converti en sa propre substance des croyances qui , sans doute , se rencontraient avec ses dispositions les plus intimes. Mais si celte violente préoccupation est possible en beaucoup de sujets différents, où sera-t-elle plus forte, plus obstinée, qu'en des matières où la pleine évidence est impossible, où l'expérience ne trouve pas de lieu, et où la donnée fondamentale est si voisine d'un sentiment de l'âme, que presque toujours elle se confond avec lui?

Mais la vérité de tout ce qui précède tient surtout à une distinction importante entre les individus et les siècles. Quelque difficile que soit , dans un individu, la scission complète de l'homme et du penseur, il est certain que les habitudes de la vie scientifique amènent la possibilité d'une abstraction très forte, en vertu de laquelle le penseur et l'homme s'ignorent l'un l'autre dans un certain sens et jusqu'à un certain point. Il paraît d'abord bien étroit, le pont où la vie morale et la pensée doivent passer toutes deux ; ne faudra-t-il pas que l'une recule afin que l'autre avance ? L'abstraction, assez souvent, élargit cet étroit

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passage, la pensée et la \ie passent a côte lune de l'autre sans se coudoyer, même sans se \'oir. Combien de spiritualisme dans la conduite de certains hommes à qui le matérialisme a du son crédit ! Combien de matérialisme pratique chez certains défenseurs des doctrines spiritualistes ! Sans doute un examen attentif et répété sur un gi'and nombre de ci\> ferait rentrer l'exception dans la règle; en général cependant c'est moins aux individus qu'il faut regarder qu'aux masses, aux époques, aux siècles. Toutes les saillies individuelles et les accidents s'effacent dans un aspect général, tous les portraits dans le tableau. L'individu peut s'abstraire, se scinder, une moitié de lui-même ignorer l'autre : un siècle est essentiellement et toujours concref. Le genre humain est le vrai homme, l'homme complet, le type de soimême. La psycologie n'a point de base plus siu'e que l'étude du genre humain pris en niasse, ou considéré de siècle en siècle. Or, le genre humain est plus conséquent que les individus. Telles sont ses mœurs, telle est sa morale ; telle est sa morale, telle est aussi sa philosophie. C'est à cet homme collectif que s'appliquent les observations que nous avons présentées; ces observations, vraies des individus en général, le sont sans réserve transportées à l'humanité.

Un fait important, cent fois reproduit, répandu pour ainsi dire dans toute l'histoire des sociétés, vient à l'appui des considérations précédentes.

Les théories sociales, aussi bien que la philosophie, affectent la spontanéité . Elles se piquent de prendre

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naissance dans l'examen de la nature des clioses, c'est-à-dire des vrais rapports de l'homme avec l'homme et de l'individu avec la société. Et cependant tous les faits s'élèvent contre cette prétention. Ils nous conduisent même à penser que jamais la spéculation pure n'eût trouvé ces théories, ni même ne les eût cherchées. Elles n'ont apparu dans le monde qu'à la suite des faits qui les rendaient nécessaires. Elles se sont présentées à titre de remède ou de protestation. La souflrance a éveillé le sentiment, le sentiment a éveillé l'idée. Les théories qui en ont résulté n'en sont pas pour cela moins vraies. Leur vérité en effet n'est pas abstraite, mais relative; vérité qui dort en quelque sorte jusqu'à ce que le besoin la réveille. Il n'y a pas de raison suffisante pour cpie, dans cet ordre d'idées, une seule vienne au jour et se formule, aussi longtemps que rien ne la blesse. L'ordre (jui n'a pas été précédé du désordre n'est pas remar- (jué tant qu'il dure. Vivant et fort, il n'a point de nom; sa première voix est un cri d'alarme; c'est en périssant qu'il se nomme. C'est l'esclavaeie ([ui a donné l'idée de la liberté, les privilèges celle de l'égalité, l'oppression religieuse celle des droits de la conscience. Il n'est pas dans la nature de l'humanité <le s'éprendre pour de pures spéculations avant toute expérience qui les lui ait rendues respectables et chères. Mais, menacé dans la possession d'un bien, on s'avise alors que cette possession est un droit ; ce droit, on le constate, on l'exprime, on le circonscrit ; dès lors, il sera défendu comme vérité abstraite, alors

même qu'il aura cessé d'être menacé ; poussé d'abord à sa défense par le souvenir de ses dangers passés, par la prévision de ses dangers à venir, on y sera porté ensuite d'une manière plus pure par l'intérêt dû à toute vérité. Mais encore alors cet intérêt épuré ne sera pas éprouvé également par tout le monde : il y aura toujours, sous ce rapport, une différence entre la multitude et les penseurs.

On a voulu faire des réformateurs du seizième siècle les champions de la liberté de conscience. Jamais avec ce dogme abstrait ils n'eussent remué les masses; jamais aussi ce dogme abstrait ne leur eût, à eux-mêmes, inspiré tout ce qu'ils ont fait. Un intérêt plus intime, plus personnel, si l'on peut ainsi parler, mit en mouvement l'Europe du seizième siècle. On ne commença pas par réclamer la liberté religieuse, mais par en faire usage. On fit mieux que de la démontrer, on s'en empara. Bien loin de la démontre]', à peine y croyait-on; du moins on n'y croyait que pour soi-même et pour le cas présent; après l'avoir revendiquée, on la refusait aux autres; ce n'est que lentement qu'elle est devenue vérité générale à l'usage et au bénéfice de tout le monde ; et il a fallu, pour cela, que chacun tour à tour eût été froissé dans sa conscience, qu'une longue expérience eût démontré que tous les vrais droits sont réciproques, et que nul, dans ce genre, ne peut s'attribuer ce qu'il refuse à autrui. On parle des progrès de l'esprit humain, de sa rapide ascension : c'est de sa paresse qu'il faudrait parler; les vérités les

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plus simples, les plus nécessaires, ont eu mille obstacles à surmonter; et ce n'est guère que par la porte étroite de la nécessité qu'elles ont pénétré dans le cœur et de là ont passé dans l'esprit. Elles ont dû vivre, et prouver leur vie par l'action, avant d'être adoptées par l'intelligence.

Ce fait si universel, si répété, ne paraîtra pas sans rapport avec la question que nous étudions aujourd'hui. Il constate la tendance de l'humanité à faire marcher le sentiment avant l'idée.

Mais en accordant, d'après ces données, l'initiative au sentiment sur la pensée, n'accorderons-nous point de réaction à la pensée sur le sentiment? Sans doute; et c'est ici que la proposition de J.-J. Rousseau trouve sa vérité. Les doctrines sont nées des besoins, si l'on enferme dans ce mot de besoins les sentiments, qui ont toute la force et la valeur de véritables besoins; mais, en tombant dans des cœurs disposés d'avance à les recevoir, elles y réchauffent et y développent des germes qui s'y trouvaient avant elles; elles accroissent de beaucoup l'intensité des penchants avec lesquels elles concordent (1); appelées dans l'âme par une des dispositions de l'Ame, elles payent libéralement cet accueil ; voici mémo quelque chose d'étonnant : elles dépassent le sentiment ou le besoin qui les a fait naître. C'est comme une loi de notre destinée que, de la théorie et de la pratique, toujours

(i) C'est à l'aide de ces idées qu'il faut modifier ce qu'a dit Montesquieu sur l'introduction des doctrine* d'Épicure à Rome. (Grandeur it décadence de» Romaim, chapitre X.)

l'une déborde l'autre , que les effets débordent les causes, tant qu'entin, en quelque manière, l'effet devient cause de sa cause, c'est-à-dire que l'idée excite et même exagère le sentiment qui lui a donné naissance.

Tel est son effet, remarquable surtout dans la région des opinions politiques. Que cet effet soit irrégulier dans son exagération, bien qu'inévitable et naturel; que cette impossibilité où se trouvent la pratique et la théorie, le fait et l'idée, de marcher d'un même pas, soit un mal et un mal bien grave , on en conviendra sans peine; mais il n'en faudra pas moins reconnaître les droits de la théorie sur la pratique, et les titres de Tidée au gouvernement de la vie. L'idée naît des faits; elle a dû, s'il est permis de parler ainsi, être vécue avant d'être conçue ; mais une fois conçue, elle prétend avec justice à régler la vie, ou plutôt la vie se range avec raison sous sa tutelle souveraine. Un instinct nous avertit que ce que nous sommes n'est pas la norme de ce que nous devons être, c{ue nous avons à chercher hors de nous-mêmes notre règle, que notre Aolonté ne peut pas être la loi de notre volonté, qu'il faut auparavant qu'elle soit réglée sur l'idée, sur la vérité, qui doit être autre chose que le moi. Mais si l'idée elle-même est issue du moi, si elle n'en est que l'expression, si elle en reproduit tous les caractères, comment nous servirait-elle de règle? Chacun aspire à ordonner sa ^ie sur des convictions; mais si ses convictions ne sont que sa volonté déguisée, dans quel cercle vicieux n'est-il pas

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coniraint de tourner? Nous ne dirons pas à ce sujet : ((. Là commence un al)ime, il faut le respecter; » mais nous dirons : « Là se présente un problème; il faut lui trouver une solution. » C'est ce que nous tenterons dans V Essai suivant.

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