‹ Moralistes des seizième et dix-septième sièclesChapitre 17 sur 20 · PÉRIODE INTERMÉDIAIRE · texte numérisé non relu

PÉRIODE INTERMÉDIAIRE

premiers ont vécu dans le dix-septième siècle ; mais ils devancent et préparent la réaction qui éclatera au dix-huitième (J).

(1) Les remarques de M. Vinet sur Fonlenelle ont été insérées dans VHistoire de la Littérature française au dix-huitième siècle; celles sur Massillon trouveront place dans un autre volume. (Éditeurs.)

Charles de Saint-Denis, sieur de Saint-Évremond, appartenait à une famille noble et considérée de la Normandie. Il entra au service après avoir commencé par faire son droit, et fit ses premières armes sous le prince de Condé, alors duc d'Enghien. L'influence qu'il exerça de son temps, en contribuant à répandre les doctrines de l'épicurisme, fut vaste et fort au-dessus de la réputation qu'il a conservée comme écrivain. Ami de Ninon de l'Enclos, ornement de cette société, homme de guerre, de cour, de diplomatie, de plaisir, doué de beaucoup d'esprit, d'intelligence, d'instruction, il n'écrivait pas de gros livres, il ne professait pas de système arrêté de philosophie ; mais la force, pour agir sur l'opinion, est quelquefois en raison inverse du poids. Il mettait au jour des pamphlets, de petites brochures remplies de piquantes saillies, que la légèreté des pensées et la frivolité des considérations n'empêchaient nullement d'être répandues et lues. Il n'en fut pas de même après lui :

ses éditeurs l'ont enterré sans pitié dans ses propres ouvrages, en les réunissant en de gros volumes.

Il est permis de croire , d'ailleurs , que les agréments du commerce et de la conversation de Saint- Évremond ajoutaient quelque chose à l'influence de ses écrits, surtout lorsque son éloignement de la France y eut joint pour ses amis le prestige du souvenir. Il avait fait partie de la suite de Mazarin, lors des négociations qut aboutirent au fameux traité des Pyrénées. A cette occasion il écrivit au duc de Créqui une lettre où la politique du cardinal était l'objet d'une critique satirique et mordante. Cette lettre, découverte après la disgrâce de Fouquet dans les papiers d'une dame de ses amies, attira sur l'auteur, quoique Mazarin fût mort, la colère du jeune roi , qui ne put lui pardonner de s'être raillé ainsi de son ministre. Saint-Évremond se réfugia d'abord en Hollande , ensuite en Angleterre , où il mourut, âgé de quatre-vingt-dix ans, dans le plein exercice de ses facultés. Il s'était particulièrement attaché à la duchesse de Mazarin, la belle Hortense de Mancini, réfugiée à Londres comme lui. Plusieurs de ses opuscules lui sont adressés, ainsi qu'un certain nombre de ses lettres.

On a prétendu que le morceau le plus saillant compris dans la nombreuse collection des œuvres de Saint-Evremond, n'était pas de lui; nous voulons parler de la Conversation du maréchal d' Ilocquincourt avec le Père Canaye, satire pleine d'esprit et de bonne plaisanterie, mais où perce le mépris du clergé, des

institutions ecclésiastiques et de la religion. Voltaire l'a attribuée à Charleval (1).

Parmi les ouvrages qui sont bien certainement de Saint- Évremond , il faut nommer d'abord les Réflexions sur les divers génies du peuple romain dans les divers temps de la république. Une sagacité fine, mêlée à de continuelles insinuations contre les mobiles élevés de l'âme, caractérise cette œuvre remarquable, mais inachevée. La morale d'Épicure s'y montre assez à découvert; elle s'allie avec l'utilitarisme, dont elle est, en fin de compte, le principe et le résumé. Un jour vif sur les motifs de la plupart des actions humaines, mais partiel et parfois peut-être un peu suspect, devait naturellement résulter de cette tendance.

Le jugement de Saint -Évremond sur le repos d'Annibal après sa victoire de Cannes mérite d'être cité :

ce Si vous en cherchez la raison, c'est que tout est « fini dans les hommes : la patience, le courage, la « fermeté s'épuisent en nous. Annibal ne peut plus « souffrir, parce qu'il a trop souffert ; et sa vertu con- « sumée se trouve sans ressource au milieu de la (c victoire (2). »

(0 « La fameuse conversation du maréchal d'Hocquincourt et du Père Canaye, « imprimée dans les œuvres de Sainl-Évrcmond, est de Charleval, jusqu'à la petite « dissertation sur le jansénisme et sur le moliuisme que Saint-Évreniond y a ajou- « tée. Le style de cette fin est trèsdifférent de celui du commencement. " (Voltaire, Siècle de Louis XIF. Article Charleval dans le Catalogue des écrivains.) La Harpe affirme aussi que ce morceau est de Charleval. M. Hippeau a soutenu, au contraire, qu'il est de Saint-Évremond.(Jïrf<7«/rs.)

(2) Chapitre VII.

Il faut relever aussi ce qu'il dit de l'acte du premier Brutus :

« Il faudrait a\oir été de son siècle, et même l'avoir « pratiqué, pour savoir s'il fit mourir ses enfants « par le mouvement d'une vertu héroïque ou par la « dureté d'une humeur farouche et dénaturée. Je « croirais, pour moi , qu'il y a eu beaucoup de des- « sein en sa conduite. Il peut bien être que les sen- « timents de la liberté lui firent oublier ceux de la na- « ture. Il peut être aussi que sa propre sûreté prévalut « sur toutes choses; et que, dans ce dur et triste choix a de se perdre ou de perdre les siens , un intérêt si « pressant l'emporta sur le salut de sa famille (i). »

Voici quelques passages oii la philosophie de Saint- Évremond se montre tout à fait distinctement :

« Je ne saurais plaindre une pauvreté honorée de a tout le monde : elle ne manque jamais que des « choses dont notre intérêt ou notre plaisir est de « manquer. A dire vrai, ces sortes de privations sont c( délicieuses; c'est donner une jouissance exquise à « son esprit de ce que l'on dérobe à ses sens (2). »

a Dans les premiers temps de la république on « était furieux de liberté et de bien public; l'amour « du pays ne laissait rien aux mouvements de la na-

« ture On se dévouait, par une superstition aussi

« cruelle que ridicule; comme si le but de la société « était de nous obliger à mourir, bien qu'elle ait été « instituée pour nous faire vivre avec moins de dan- « ger et plus à notre aise (3). »

(1) Chapitre 1. (2) Cliapilre V. (3) Chapitre II.

SAIXT-ÉVREMOND. 283

ce Les hommes ont établi la société par un esprit d'intérêt particulier , clierchant à se faire une vie plus douce et plus sûre en compagnie que celle qu'ils menaient en tremblant dans les solitudes. Tant qu'ils y trouvent non-seulement la commodité, mais la gloire et la puissance, sauraient-ils mieux faire ( que de se donner tout à fait au public, dont ils tirent tant d'avantage ? Les Décies qui se dévouèrent pour le bien d'une société dont ils allaient c n'être plus, me semblent de vrais fanatiques ( 1 ). » Parmi les réflexions de Saint-Évremond sur Auguste, en général très favorables à ce premier des empereurs, se trouve ce mot assez caractéristique : « Il avait éprouvé qu'un honnête homme se fait le pre- « mier malheureux quand il en fait d'autres (2). » Et celui-ci : « Le bien de l'État était toujours sa prête mière pensée, et il n'entendait pas par le bien de « l'État un nom vain et chimérique, mais le véritable « intérêt de ceux qui le composaient. Le sien le prête mier (car il n'est pas juste de quitter les douceurs « de la vie privée, pour s'abandonner au soin du « public, si on n'y trouve ses avantages), et celui « des autres, qu'il ne crut jamais être séparé du « sien (3). »

Dans le Jugement sur Sénèque, Plularque et Pétrone, c'est le naturel de Plutarque qui plaît à Saint-Évremond, tandis que l'austérité de Sénèque le rebute :

« Plutarque insinue doucement la sagesse, et veut « rendre la vertu familière dans les plaisirs mêmes ;

(0 Chapitre V. (2) Chapitre XVI. (3) Jbid.

284 SAINT-ÉYREMOND.

« Sénèqiie ramène tous les plaisirs à la sagesse, « et tient le seul philosophe heureux. Plutarque, « naturel et persuadé le premier, persuade aiséce ment les autres : l'esprit de Sénèque se bande et « s'anime à la vertu, et comme si ce lui était une « chose étrangère, il a besoin de se surmonter lui- « même (1). »

Mais entre les trois écrivains, c'est le voluptueux élégant qui l'emporte aux yeux de Saint-Évremond. II ne se dissimule point la licence de Pétrone; mais la grâce et la délicatesse de l'expression le font passer sur le reste :

« Je ne suis pas de l'opinion de ceux qui croient que « Pétrone a voulu reprendre les vices de son temps, « et qu'il a composé une satire avec le même esprit « qu'Horace écrivait les siennes. Je me trompe, ou « les bonnes mœurs ne lui ont pas tant d'obligation : « c'est plutôt un courtisan délicat qui trouve le ridi- « cule, qu'un censeur public qui s'attache à blâmer la « corruption. Et pour dire vrai, si Pétrone avait « voulu nous laisser une morale ingénieuse dans la « description des voluptés, il aurait tâché de nous « en donner quelque dégoût; mais c'est là que pa- « raît le vice avec toutes les grâces de l'auteur, c'est « là qu'il fait voir avec plus de soin l'agrément et la « politesse de son esprit (2). »

Avouons-le néanmoins, toute choquante que puisse paraître cette préférence aux yeux de la morale, il faut faire la part de ce que l'esprit pénétrant de Saint- Ci) Sur Plutarque. (2) Sur Pétrone. II.

SAIKT-ÉVREMOND. 285

Évremond apercevait de yide et de faux dans l'austérité guindée de Sénèque. Il a pu dire avec raison : <( Il est ridicule qu'un homme qui vivait dans l'abon- « dance et se conservait avec tant de soin, ne prête chat que la pauvreté et la mort (i). »

Toutefois cette vérité d'appréciation ne change rien à l'esprit général du morceau. Les doctrines corrosives qui firent le fond de la philosophie du dixhuitième siècle, y transpirent de partout. Écoutez, par exemple, la comparaison de la mort de Socrate avec celle de Pétrone :

« Pour sa mort, après l'avoir bien examinée, ou je

« me trompe, ou c'est la plus belle de l'antiquité

(c Socrate est mort véritablement en homme sage et « avec assez d'indifférence. Cependant il cherchait à « s'assurer de sa condition en l'autre A^ie, et ne s'en « assurait pas; il en raisonnait sans cesse dans la (c prison avec ses amis assez faiblement; et pour « tout dire, la mort lui fut un olvjet considérable. « Pétrone seul a fait venir la mollesse et la noncha-

« lance dans la sienne Il s'est laissé aller aux

<c choses qui le flattaient; et son âme, au point « d'une séparation si fâcheuse, était plus touchée de « la douceur et de la facilité des vers que de tous

« les sentiments des philosophes Nulle action,

*< nulle parole, nulle circonstance qui marque l'em- « barras d'un mourant. C'est pour lui proprement <t que mourir est cesser de vivre, et le vixit des Ro- « mains lui appartient justement (2). »

(0 Sur Sèniqtie. (2) Sur Pétrone. I.

Dans ce même parallèle se rencontre un jugement littéraire assez étrange, mais qui confirme ce que les auteurs contemporains nous révèlent du goût de leur temps, avant que Boileau et Racine l'eussent rectifié. Saint-Évremond, exilé de la France à l'ouverture du grand règne, en était resté aux admirations de son époque. Amateur passionné de Corneille, il loue en lui des défauts qui nous choquent à juste titre :

« Pour moi, qui suis grand admirateur des ance ciens, je ne laisse pas de rendre justice à notre <c nation, et crois certainement que nous avons sur « eux en ce point (la galanterie) un grand avantage. « Et sans mentir, après avoir bien examiné cette « matière, je ne sache aucun de ces grands génies « qui eût pu faire parler d'amour Massinisse et So- 'i plionisbe. César et Cléopâtre, aussi galamment que « nous les avons ouï parler en notre langue (1). »

On s'étonne parfois de certaines vues de ce genre chez un homme d'autant d'esprit, et qui a laissé des morceaux de critique ingénieux et intéressants. Quoiqu'il ait fait beaucoup de vers, il avait de singulières idées sur l'essence de la poésie; il la réduisait au niveau de la prose , ne lui laissant à peu près que la mesure et la rime. Saint-Évremond aurait plus vite et aussi bien fait de proscrire absolument la poésie. Au reste , on voit trop bien à ses vers que le sentiment poétique lui manquait.

On avait attribué à Saint-Évremond des Réflexions sur la doctrine d'Epicure. Il a désavoué cet écrit, tout

(I) Sur Pétrone. IV.

en en faisant l'éloge, dans une lettre à Ninon de l'Enclos :

c J'ai un grand désaA antage en ces petits traités « qu'on imprime sous mon nom, lui dit-il. Il y en a « de bien faits, que je n'avoue point, parce qu'ils ne « m'appartiennent pas; et parmi les choses que j'ai « faites, on a mêlé beaucoup de sottises, que je ne « prends pas la peine de désavouer. A l'âge où je ce suis , une heure de vie bien ménagée m'est plus « considérable que l'intérêt d'une médiocre réputa- « tion. Qu'on se défait de l'amour-propre difficilecf ment! Je le quitte comme auteur, je le reprends « comme philosophe, sentant une volupté secrète à « négliger ce qui fait le soin de tous les autres (1). »

Il passe ensuite à la défense d'Épicure :

« Je pense qu'Épicure était un philosophe fort « sage... Indulgent aux mouvements de la nature, « contraire aux efforts, ne prenant pas toujours l'abs- « tinence pour une vertu, comptant toujours la « luxure pour un vice, il voulait que la sobriété ce fut une économie de l'appétit, et que le repas et qu'on faisait ne pût jamais nuire à celui qu'on decc vait faire. Il dégageait les voluptés de l'inquiétude ce qui les précède et du dégoût qui les suit (2). »

Rapprochons de ce passage les lignes suivantes tirées de l'écrit désavoué par Saint-Évremond , mais qu'il louait, comme nous l'avons dit, en le désavouant :

ce II ne s'agit plus de défendre la volupté, ni de la

(0 Sur la morale d'Épicure. A la moderne Léontium. (2) Ihid.

288 SA1>-T-ÉVREM0XD.

« considérer comme le souverain bien de la vie. Il (c faut l'élever sur le trône de la vertu même, qui lui « dispute ce titre; et quoique nous n'en chassions « pas cette vertu, de laquelle nous faisons profession, « il faut néanmoins la contraindre d'y céder la prête mière place à la volupté. En effet, comme tous les « philosophes demeurent d'accord que la dernière fin « que l'homme se doit proposer en ce monde est la c( vie tranquille et agréable, beaucoup d'entre eux se c trompent de mettre cette vie dans la vertu, et non *c pas dans la volupté ; et de s'attacher seulement à t( la splendeur d'un nom qui leur impose, sans consi- « dérer une opinion à laquelle la nature même les « force de consentir (1). »

L'indifférentisme , chez Saint-Évremond, n'a rien qui surprenne; il est le résultat naturel de sa doctrine. On n'est point étonné de le lui entendre exprimer nettement dans une Lettre à M. Juslel, réfugié protestant, sur les deux religions, catholique et protestante :

« Vous vous plaignez de Tarrêt qui oblige vos ente fants à faire choix d'une religion à sept ans, et « c'est la plus grande faveur qu'on leur pouvait faire. « En effet, ne vaut-il pas mieux recevoir la religion « des lois de son pays que de la liberté de sa fan- « taisie, ou de l'animosité des factions où l'on se « trouve? w

Et dans ses Réflexions sur la Religion :

« Nous disons par docilité que nous croyons ce « qu'on dit avec autorité qu'il nous faut croire; mais

(i) Réflexions sur la doctrine d'Épicitrc,

SAINT-ÉVREHOND. 289

« sans une grâce particulière , nous sommes plus « inquiétés que persuadés d'une chose qui ne tombe « point sous révidence des sens, et qui ne fournit « aucune sorte de démonstration à notre esprit. »

Ces morceaux et d'autres encore qu'il faut lire, par exemple la Lettre au maréchal de Créqui, qui lui avait demandé en quelle situation était son esprit et ce qu'il pensait sur toutes choses dans sa vieillesse, montrent Saint-Évremond homme du monde, homme de plaisir, mais homme de sens et de goût, qui met la sagesse à la place de la vertu, qui trouve dans la volupté des raisons d'être honnête homme, et tend à substituer l'intérêt bien entendu à tous les autres mobiles ; mais il y tend comme un homme sensible et naturel , que la spéculation n'a pas absorbé, et qui, par dialectique, ne s'inscrit pas en faux contre les mouvements de son cœur.

Il a exprimé, dans la dernière pièce que nous avons nommée , ce sentiment aimable :

« De tous les liens, celui de l'amitié est le seul « qui me soit doux; et n'était la honte qu'on ne « répondît pas à la mienne, j'aimerais par le plaisir « d'aimer, quand on ne m'aimerait pas. »

Dans un autre genre, voici un mot qui le peint assez bien :

« Il n'y a personne de bon goût qui aime le vice, « quand le vice n'est pas agréable (1). »

Observateur délicat de ce qui se passait dans son cœur et dans celui des autres, Saint-Évremond com-

(0 Lettre au duc de Buchingham, sur sa conversion.

prenait remarquablement bien les sentiments qu'il ne partageait pas, et il en parlait convenablement. A l'inverse de Voltaire, qui n'a point connu la réelle nature du christianisme , et qui en parle comme un aveugle des couleurs, il en avait l'intelligence à fort peu de chose près. On en pourra juger par ces pensées éminemment vraies :

« Le vrai chrétien doit se faire des avantages de « toutes choses. Les maux qui lui viennent sont des (f biens que Dieu lui envoie ; les biens qui lui mance quent sont des maux dont la Providence l'a garanti. « Tout lui est bienfait, tout lui est grâce en ce « monde ; et quand il en faut sortir par la nécessité « de la condition mortelle, il envisage la fin de sa « vie comme le passage à une plus heureuse qui ne « doit jamais finir.

« Tel est le bonheur du vrai chrétien, tandis que <c l'incertitude fait une condition malheureuse à tous « les autres.

« En effet, nous sommes presque tous incertains, « peu déterminés au bien et au mal.

« C'est un tour et un retour continuel de la nature « à la religion, et de la religion à la nature.

« Si nous quittons le soin du salut pour contenter « nos inclinations , ces mêmes inclinations se soulè- <c vent bientôt contre leurs plaisirs , et le dégoût des « objets qui les ont flattées davantage, nous renvoie « aux soins de notre salut.

« Que si nous renonçons à nos plaisirs par prin- « cipe de conscience, la même chose nous arrive dans

(c rattachement au salut, où l'habitude et l'ennui « nous rejettent aux objets de nos premières incli- « nations (1), »

Il avait écrit , en commençant le morceau, ces paroles dont la vérité relative saisit tristement : « A « considérer purement le repos de cette vie, il se- « rait avantageux que la religion eût plus ou moins « de pouvoir sur le genre humain. » On reconnaît, à ces mots, l'homme dont le repos est le souverain bien.

Dans le court écrit intitulé : Que la dévotion est le dernier de nos amours, le véritable caractère de la piété est admirablement saisi :

« Ce n'est pas à la crainte, c'est au seul amour « qu'il est permis de bien effacer l'amour. Je dirai «( plus, une personne sérieusement touchée ne songe « plus à se sauver, mais à aimer, quand elle s'unit à « Dieu. Le salut, qui faisait 'le premier de ses soins, « se confond dans l'amour, qui ne souffre plus de < soins dans son esprit, ni de désirs en son âme, que « les siens. Que si on pense à l'éternité dans cet état, (c ce n'est point pour appréhender les maux dont on « nous menace, ou pour espérer la gloire que l'on (c nous promet; c'est dans la seule \ue d'aimer « éternellement qu'on se plait à envisager une éter- « nelle durée. »

Mais cette remarquable intelligence du christianisme n'empêchait pas Saint-Évremond d'être au fond un esprit profane. Sa Lettre au duc de Buckingham .swr

(i) Réflexions sur la religion.

sa conversion, et surtout celle qu'il adressa à la duchesse de Mazarin pour la détourner du couvent, en fournissent de tristes preuves. Ce sont des plaisanteries , dira-t-on ; cela est vrai , mais elles ne fussent pas venues à un esprit où le respect des choses saintes eût conservé sa place :

« Votre beauté, devenue tout inutile, ne se découvrira ni à vos yeux ni à ceux des autres. « Cependant, Madame, cette beauté merveilleuse, ce grand ornement de l'univers, ne vous a pas été donné pour le cacher. Vous vous devez au public, à vos amis, à vous-même. Vous êtes faite pour vous plaire, pour plaire à tous, pour dissiper la tristesse, inspirer la joie, pour ranimer généralement tout ce qui languit. Quand les laides et les imbéciles se jettent dans les couvents, c'est une inspiration divine qui leur fait quitter le monde, où elles ne paraissent que pour faire honte à leur auteur : sur votre sujet. Madame, c'est une vraie tentation du diable, lequel, envieux de la gloire de Dieu, ne peut souffrir l'admiration que nous donne son plus bel ouvrage. Vingt ans de psaumes et de cantiques chantés dans le chœur ne feront pas tant pour cette gloire qu'un seul jour que votre beauté sera exposée aux yeux du monde. Vous montrer est votre véritable vocation : c'est le service que vous devez à Dieu ; c'est le culte le plus convenable que vous puissiez lui rendre. »

Dans l'ensemble des opinions de Saint-Évremond et même dans ses moments sérieux, il est aisé

de se convaincre que tout, en définitive, se rapporte pour lui à cette vie tranquille et agréable que nous l'avons entendu vanter, que tout chez lui relève de l'épicurisme.

L'épicurisme, Messieurs, a été exposé et interprété de plusieurs manières. Les uns l'ont présenté sous une forme scientifique; d'autres, abandonnant la rigueur (les formules, ont imprégné leurs œuvres de son esprit, et ont réussi à en insinuer les tendances. Mais, de quelque manière qu'on s'y soit pris, il a été la négation de toute religion et de tout principe moral. Si nous remontons jusqu'au chef de la secte, nous verrons qu'en philosophie le système des atomes, en morale la volupté comme mobile de la volonté, ont au fond, l'un et l'autre, l'athéisme du cœur ou de l'esprit pour principe commun et pour résultat.

Peu importe comment l'épicurisme, corrosif puissant, pénètre dans la société ; mais ici, plus visiblement qu'ailleurs, son action est partie du cœur pour arriver à l'intelligence. Montesquieu a pu dire justement : « Je crois que la secte d'Épicure, qui s'in- « troduisit à Rome sur la fin de la République , con- « tribua beaucoup à gâter le cœur et l'esprit des « Romains (1). » Je le crois facilement, parce qu'en tout fait de ce genre, il y a action et réaction; mais il fallait toutefois que l'épicurisme des mœurs eût préparé le terrain à celui des doctrines. La corrup tion du cœur a dû précéder l'aberration de l'esprit.

Deux méthodes ont été employées pour attaquer

(i) Grandeur et Décadence des Romains, chapitre X.

294 SAtNT-ÉVREMOND.

l'épicurisme, mais avec un succès inégal. La première, celle du raisonnement serré et fondé sur des preuves, essentiellement négative et répressive, est insuffisante pour atteindre un mal dont le siège est dans le cœur. Comment faire goûter une suite de déductions, quelque légitimes qu'elles soient, à un cœur amolli par l'habitude de céder à tout ce qui l'attire? Une raison offusquée au point d'appeler sagesse la complaisance aux penchants qui la dominent, où prendrait-elle la force de saisir, dans leur énergie, les droits inflexibles de la vérité morale ? Au lieu de réfuter, il faudrait pouvoir opposer à l'erreur la présence d'un fait positif. Les faits seuls sont capables de produire des modifications réelles dans les volontés paralysées. C'est ici le lieu de répéter ce que nous avons dit plusieurs fois dans le cours de ces entretiens : rien de plus propre à agir sur la volonté que le grand fait du sacrifice de Jésus-Christ. Ce fait immense renferme pour le cœur une logique plus puissante que toutes les ressources de l'esprit humain.

Chez Saint-Évremond le système de l'épicurisme fut très peu scientifique, et cela môme le mit à la portée d'un plus grand nombre de personnes. Aujourd'hui ce même principe s'est fondu, sous des formes plus sévères, dans la doctrine des utilitaires.

XIIÏ.

Après Saint-Évremond, Bayle fut l'un des premiers fondateurs de la philosophie nouvelle que le dix-huitième siècle allait voir surgir. Il y a peu de chose à dire de sa vie ; elle est tout entière dans ses œuvres. Né en 1647, fils d'un pasteur du Cariât, petite ville du comté de Foix, il se laissa de bonne heure entraîner au catholicisme, au grand mécontentement de sa famille. Peu après, étant revenu au protestantisme, passible par conséquent des peines portées contre les relaps, il se vit obligé de quitter la France. Après un séjour à Genève et dans le pays de Vaud, il devint professeur de philosophie à Sedan, naguère principauté des ducs de Bouillon, puis à Rotterdam, où il mourut en \ 706.

On pourrait appeler Bayle le Montaigne du dixseptième siècle. Il est naturel, en effet, de les mettre en parallèle : Bayle, c'est Montaigne moins la grâce, plus la dialectique. Tandis que le fil des pensées de Montaigne se trouve sans cesse interrompu, Bayle, au travers de ses divagations apparentes, mène son

lecteur, de syllogisme en syllogisme, jusqu'au point où il s'est proposé d'emblée de le conduire. Ce qu'on a nommé Végotisme de Montaigne , sa manière de se mettre continuellement en scène, de ne montrer guère l'homme en général qu'au travers de sa propre individualité, est tout à fait étranger à Bayle, qui disparaît complètement derrière son œuvre. Ils ont de commun une parfaite indépendance d'opinion et un cynisme à peu près égal. Malgré les reproches qu'il mérite à ce dernier égard , Bayle eut des mœurs très pures ; l'attention la plus malveillante ne sut rien découvrir de déréglé dans sa vie. Souvent d'une crudité, d'une grossièreté révoltante, il n'est pourtant pas voluptueux comme Montaigne.

Tous deux sont pourvus d'une vaste érudition; mais l'emploi charmant que Montaigne en fait est sans rapport avec la manière dont Bayle use de la sienne. Celle-ci a un autre aspect; cela tient en partie à ce que les écrits de Bayle sont d'un autre genre : Montaigne se souvient; Bayle recherche. Si l'on a comparé l'un à une prairie émaillée de fleurs, on pourrait dire que l'autre ressemble à un chef entreprenant qui revient d'une expédition avec un butin un peu confus, conquis, selon l'occurrence, sur les grands et sur les petits, sur les riches et sur les pauvres. Il a dû mettre à contribution les auteurs les plus ignorés et les plus repoussants, et trop souvent les citations qu'il en tire chargent ses pages plus qu'elles ne les enrichissent. Toutefois cette immense et rare érudition n'accable pas celui qui la possède. Sous le poids

de ses citations, Bayle a su conserver toute la liberté de sa pensée, toute la vivacité de son esprit, et même quelques-unes des grâces de l'imagination.

Tous deux ont cette aisance de style qui naît de l'indépendance de la pensée ; tous deux ont communiqué de l'énergie à leur diction par l'emploi des locutions familières; mais il est à remarquer que Bayle puise ordinairement les siennes dans les tournures de la conversation vulgaire, et même dans des trivialités populaires. C'est un langage de provincial ou de réfugié : la correction n'y manque pas, mais le choix presque toujours. Montaigne, aussi familier que Bayle, crée lui-même ses expressions selon le besoin; il leur communique la grâce et la propriété, et son commerce intime avec la belle latinité y ajoute une fleur originale et délicate.

C'est donc des points de contact entre ces deux écrivains que nous voyons ressortir les différences qui les caractérisent. On en peut dire autant des deux penseurs. Tous deux, sans doute, furent les apôtres du scepticisme; tous deux tendirent à la même conclusion : que rien n'est vrai sur rien ; mais ici même, une nuance les distingue.

On voit que Montaigne ne tient d'avance à aucune opinion ; son occupation propre est de lire dans sa pensée et dans ses souvenirs, comme nous lisons dans un livre sans rien affirmer à l'avance sur les doctrines et les sentiments de l'auteur. Il n'est pas toujours essentiellement sceptique; il ne prétend pas d'une manière absolue qu'il faille douter de tout et toujours ; il

reconnaît la distinction qui existe entre le bon et le mauvais, le beau et le laid, parfois même entre le vrai et le faux; mais il appuie sur la nécessité de n'apporter aucun parti pris dans la recherche de la vérité, parce que trop souvent les idées qu'on a, repoussent celles qu'on voudrait avoir. Montaigne, sans doute, ne s'en tient pas là; nous savons que sa tendance générale porte bien plus loin. Toutefois son scepticisme est plutôt affaire de tempérament que de Aolonté; c'est la fluctuation de l'homme naturel, entraîné çà et là par ses tendances diverses, par les impressions variées qu'il reçoit de l'étude de l'homme poursuivie avec amour et sagacité , mais sans trop d'inquiétude quant au résultat, sans ce besoin de conclure inhérent à la masse des hommes. Montaigne s'occupe des problèmes de la destinée humaine en diieltante intellectuel ; il n'en prend que pour son plaisir.

Le plaisir de Bayle, c'est de batailler ; l'esprit de contradiction est essentiellement son esprit. Les raisons faibles et mauvaises par lesquelles on a souvent le tort de défendre la vérité, lui suscitent une foule de réponses, les unes solides , vu la nature des arguments qu'il réfute, les autres spécieuses seulement, mais présentées avec un art qui lui est particulier. Quand les thèses de ses adversaires ne lui suflisent pas, il leur en prête de son chef, afin d'avoir de quoi lutter. Il s'anime au bruit de ses paroles, ou plutôt une force secrète le pousse à l'enchaînement d'une suite quelconque de pensées. Ces interminables

discussions sont en général conduites avec une apparence d'impartialité exemplaire. Il fait suivre les idées, mais il ne les balance pas; il semble donner scrupuleusement le pour et le contre, mais il est rare qu'il fasse voir en quoi l'un l'emporte sur l'autre. Vous l'interrogez avidement sur une de ces questions qui agitent le plus la curiosité humaine ; il la développe au long et avec intérêt, puis il finit par vous laisser dans la perplexité. On dirait qu'il a eu pour but d'humilier la présomption de l'intelligence humaine. Il le déclare même ouvertement çà et là; c'est ainsi qu'il dit à propos de la question de l'origine du mal :

« Elle est hors de la portée de notre raison : la philosophie peut sentir par là son fort et son faible. Quand elle charge le système des deux principes, elle l'enfonce, elle le met en déroute, sans le pouvoir rallier ; mais quand elle tourne ses batteries contre l'unité de principe, elle y fait des brèches qu'elle ne répare pas, quelque soin qu'elle s'en donne. Elle peut donc connaître que si elle a quelque force pour élever des brouillards, elle est trop faible pour les dissiper. Nous devons par là lui donner de bons coups de caveçon, afin qu'elle soit moins orgueilleuse, et que cette humiliation ou cette mortification lui apprenne à se captiver sous l'obéissance de la foi. Il faut la dompter comme l'on dompta Encéphale, en l'empêchant de voir son ombre, et en la tournant vers le soleil ; c'est-à-dire qu'il faut qu'elle se détache de son es-

« prit de dispute, pour ne consulter que l'oracle de la « révélation (1). »

Si l'on était bien assuré que la conclusion de Bayle fût sincère, on pourrait jusqu'à un certain point excuser en lui cette tendance à désespérer de la raison. Nous l'avons remarqué déjà, cette marche est celle de plusieurs penseurs, notamment dans le catholicisme. Nous avons fait nos réserves là-dessus à propos de Montaigne; nous n'y reviendrons pas. Remarquons toutefois que si la présomption de l'esprit humain est un mal, traiter cette maladie à la manière de Bayle, c'est agir comme un médecin qui laisserait mourir de faim son malade pour le guérir d'une indigestion.

Le scepticisme de Bayle est bien loin d'avoir le charme de l'examen philosophique de Montaigne. Montaigne vous donne ce qu'il a au moment oii il vous parle, tandis qu'il est impossible de savoir au juste le fond de la pensée de Bayle. Son esprit batailleur est certainement pour beaucoup dans les objec-

(i) Réponse aux questions d'un Provincial. Cliapilre XCII. — C'est le dernier des dix-neuf chapitres consacrés par Bayle à l'examen du livre de King, évéquc de Londonderry et depuis archevêque de Dublin, sur l'origine du mal. Bayle avait dit dus l'entrée de ce travail, au chapitre LXXIV : « La première chose dont je « doive vous avertir est que M. King dispute non avec ceux qui reconnaissent « la révélation , mais avec ceux qui la combattent. C'est pourquoi il n'emploie que « des principes tirés de la lumirre naturelle, à moins qu'il n'ait à répondre à des •t objections tirées de cette même révélation. » Plus loin, au chapitre LXXXVIl, il dit des disputes où de telles objections sont produites : « Je crois que l'on doit « d'abord demander aux opposants : Admettez-vous l'Écriture? Et s'ils répondent « que non, leur déclarer ce que l'on déclare à ceux qui nient les principes : Nous <i ne disputerons donc point avec vous. » Ces deux passages préparent de loin et motivent peut-être les lignes qui terminent la citation à laquelle la note actuelle se rapporte. {,Éditeurs.)

PIEURE BAYLE. 301

tions qu'il amasse contre la religion ; mais on serait fort embarrassé de démêler, au milieu de ce luxe d'arguments, poussés comme ensuite d'une gageure, ce qu'il a pu conserver de convictions philosophiques ou chrétiennes.

Au reste, ce n'est pas de l'homme lui-même que nous avons à nous occuper ici , c'est de la tendance de ses écrits, et l'influence qu'ils ont exercée a été incontestablement funeste.

Nous l'avons dit, Messieurs, le scepticisme, qui semble au premier coup d'œil une maladie de l'esprit, est en réalité une maladie du cœur. L'homme est fait pour connaître; savoir, est un besoin primitif de son être ; c'est le but de toute activité scientifique et morale. Qu'il n'adopte pas aveuglément tout ce qui se présente à lui comme vérité, qu'au dépari il emploie le doute comme précaution contre l'erreur, rien de plus légitime. Douter ainsi, c'est croire : c'est croire à une vérité, à un ordre suprême, qui se présente au bout d'une route souvent âpre et rude, mais dont la possession est le couronnement de la destinée humaine. Il y a, au fond, plus d'amour, plus de respect pour cette vérité dans les efforts consciencieux de celui qui lutte durant de longues années pour se l'approprier, que dans le mol assentiment de tant d'esprits emportés par le courant des adliésions qu'on accorde autour d'eux. Mais admettre le doute autrement qu'en qualité de méthode pour arriver à la vérité, le présenter, l'inspirer comme s'il devait être l'état nor-

mal et définitif de l'intelligence humaine sur la terre, c'est méconnaître les conditions de cette intelligence.

A ce point de vue déjà, les apôtres du doute illimité ont manqué à la nature humaine, à leur propre nature. Ils ont fait plus encore : en interdisant à l'homme la certitude, ils lui ont enlevé toute impulsion vraiment active, tout principe de moralité éclairée et réiléchie. Parfois les bons instincts font résistance; les habitudes de la foi et du respect luttent contre le grand dissolvant ; mais une fois le doute entré dans le sanctuaire de l'âme, les idées morales ne tiennent pas ferme longtemps ; elles lâchent pied devant les impulsions flottantes de la sensibilité, et l'on arrive ainsi, au travers des jouissances délicates du cœur, des plaisirs les plus raffinés de l'esprit, à cette sphère dont le MOI est le centre et le pivot, où la sensibilité confine au sensualisme, où le bien-être moral ne ditîère qu'en degré du bien-être physique, en un mot, à l'épicurisrae. Telle est la marche naturelle et presque nécessaire du scepticisme. Nous venons de le voir à propos de Saint-Évremond.

Beaucoup de mal était fait, sans doute, quand Bayle se mit à écrire ; mais il en fit davantage encore. Que de gens se croient savants et éclairés lorsqu'on les a mis en état de nier! Les sceptiques les plus hardis ont réclamé Bayle comme étant des leurs; les douteurs les plus incurables ont été les hommes pénétrés de son esprit. Au siècle dernier, ceux qui se sont nourris de la lecture de ses livres ont presque tous laissé émousser en eux la faqulté de percevoir la

vérité. Cette vaste influence peut étonner, si l'on s'arrête à l'aspect imposant des in-folio de Bayle ; mais, sans nier la patience de nos pères, il nous sera permis de dire que les gros volumes de Bayle confirment l'observation que nous avons faite sur la puissance des petits. Ils n'ont d'épais que l'apparence ; en réalité, ce sont une suite de pamphlets, ajoutés bout à bout les uns aux autres, et répondant aux mêmes inclinations que ceux de Voltaire.

Ce caractère est particulièrement celui du Dictionnaire historique et critique, entrepris d'abord comme rectification du grand dictionnaire historique de Moréri, ce qui explique certaines lacunes qu'on a signalées dans ce volumineux recueil. Un savoir énorme y est mêlé à un inconcevable bavardage sur des faits qui ne valaient pas la peine d'être mentionnés : ce sont tantôt des discussions sur des sujets puérils, tantôt des éclaircissements de points insignifiants; puis des sottises, des obscénités, toutes choses qui ont contribué à populariser cette œuvre gigantesque ; puis, au milieu de tout cela, des argumentations, vrais chefs-d'œuvre de dialectique. Jamais, avant Bayle, cette arme formidable n'avait été maniée avec autant de vigueur et de dextérité ; jamais tant de précautions n'avaient été prises pour endormir la méfiance du lecteur. Bayle n'évite aucune question, ne ménage aucune opinion, et au travers de ses circuits ne perd jamais de vue le but qu'il s'est proposé.

Il sait répandre ses idées dans des ouvrages

30i PIERRE BAYLE,

dont le titre fait supposer des sujets sans rapport avec celui qu'il a vraiment en vue. Cette remarque s'applique surtout à ses Pensées diverses à l'occasion de la Comète qui parut au mois de décembre 1680. S'il en était autrement, on aurait peine à comprendre comment, science astronomique à part, il eût pu écrire tant de centaines de pages sur une comète. Aussi est-ce de tout autre chose que ce livre est plein . Bayle semble lui-même s'y excuser de son absence de méthode : « Je ne sais, dit-il, ce que c'est « que de méditer régulièrement sur une chose; je « prends le change fort aisément; je m'écarte très « souvent de mon sujet ; je saute dans des lieux dont « on aurait bien de la peine à deviner les chemins, « et je suis fort propre à faire perdre patience à qui « veut de la méthode et de la régularité partout (1). » Mais ceci même est un piège perpétuel auquel il ne faut pas se laisser prendre. Cette absence de méthode était une vraie méthode, fort convenable à son dessein de conduire insensiblement le lecteur à un terme non prévu. Des ressources incroyables sont déployées dans cette composition ; une foule de questions y sont traitées : ainsi, les désordres de la cour de France à l'époque des persécutions ; le zèle des grands seigneurs contre les protestants ; les traités de Plutarque ; Jansénius et les soLxante-cinq propositions condamnées par le pape ; la nécessité de la grâce divine pour la correction des mœurs; la maxime du préteur Cassius : Cui hono; la lenteur de la politique

(l) Pensées diverses à l'occasion de la Comète de 1630, § I.

PIERRE B.VYLE. 3C5

de la maison d'Autriche, sa bigoterie et sa tendance à persécuter; la critique de la forme de gouvernement de l'Empire germanique ; la force des républi ques du temps passé relativement aux monarchies; l'état de l'Europe; les avantages de la paix de Nimègue pour la France; l'éloge un peu ironique peutêtre de la modération de Louis XIV; la question des ligues politiques et de leur convenance à cette époque; le Cid de Corneille. Mais tout cela, et mille autres choses, se trouve ramené au point de vue central de l'auteur : l'athéisme préférable à la superstition.

C'était la première fois que le christianisme était attaqué, comme ici, dans ses fondements d'une manière aussi vigoureuse qu'elle était détournée. Un grand trouble fut jeté dans les esprits par des difticultés si artificieusement présentées. Les objections furent mal réfutées : on s'embarrassa à repousser des attaques contre des propositions qu'il n'eût pas fallu soutenir. Il était, d'ailleurs, plus difficile encore de neutraliser ce venin déguisé et subtil que de combattre le scepticisme plus candide de Montaigne.

Et pourtant, les tentatives de Bayle ont été utiles à l'esprit humain. Attaquée dans la possession de son plus précieux trésor, l'âme se réveille et s'interroge de nouveau; elle étudie de plus près elle-même, le monde, l'histoire, et tire des profondeurs de la vérité des armes auparavant inusitées. De siècle en siècle grandit la masse des témoignages apportés à la divinité du christianisme, et c'est toujours en se heurtant contre rafiirmation instinctive et souvent confuse de la loi,

306 PIERRE BATLE.

que le doute a fait jaillir de nouveau la lumière. Ainsi se justifie, dans toutes les sphères de la vie, des plus hautes aux plus infimes, ce proverbe populaire, simple expression de l'universalité de la loi de travail imposée à l'homme : « La nécessité est la mère de « l'industrie. »

Mais , à cette heure-là , les esprits n'étaient pas mûrs pour répondre à Bayle. Il entremêlait ses sophismes de réflexions si sages, d'assertions si évidentes, de professions si formelles de l'authenticité du christianisme, la supposant toujours admise, et partant de là pour suivre le fil de ses raisonnements ; il connaissait si bien la théologie chrétienne ; son argumentation était conduite , en général , d'un ton si calme et avec une impartialité si spécieuse , qu'on avait grand'peine à démêler le point faible de cet échafaudage préparé avec tant de soin. Quoi de plus incontestable que ses arguments contre l'astrologie judiciaire ? Cela peut sembler superflu de nos jours ; mais au dix-septième siècle, où l'on était tout proche de ce genre de superstition, où l'on avait présent à l'esprit l'horoscope de Louis XIII, fait au moment de sa naissance par La Rivière sur l'ordre de Henri IV, et d'autres horoscopes plus récents encore, il n'était peut-être pas inutile de rappeler qu'un évêque et un cardinal avaient eu « la témérité de faire celui de « Jésus - Christ , et de dire que les aspects des plate nètes lui promettaient toutes les merveilles qui ont « éclaté en sa personne (1). »

(l) Pensées diverses à l'occasion de la Comète, § XX.

Le motif ostensible de la dissertation de Bayle est de répondre à ceux qui , envisageant les comètes comme des présages , prétendaient que Dieu les employait pour rappeler à l'esprit des hommes son existence et son pouvoir. 11 montre, d'abord, que leur apparition est, non un présage , mais la conséquence des lois générales qui régissent le monde; que, même à supposer que Dieu eût fait coïncider le retour de ces astres avec quelque événement important, l'obscurité du présage l'aurait rendu inutile quant à l'impression morale qui pouvait en résulter; enfin, que des présages miraculeux ne pouvant servir, cliez les nations païennes, qu'à les confirmer dans l'idolâtrie, il y aurait impiété à attribuer à un acte particulier de la souveraineté divine des phénomènes dont un tel résultat serait l'eJGfet dernier. C'est sous prétexte d'arriver à cette fin qu'il étale à ses lecteurs tous les maux de l'idolâtrie. Il s'attache à démontrer que l'athéisme n'en saurait produire davantage, et même qu'il en aurait moins produit. Il va plus loin : l'athéisme, selon Bayle, fait moins de mal que la superstition. Le gros des chrétiens n'est pas mieux traité que les idolâtres; il appelle en témoignage les désordres, les vices, les cruautés des chrétiens de nom. La liste en est longue , en effet , mais il ne la trouve pas suffisante ; il s'applique à juger les motifs d'après lesquels la plupart des hommes s'abstiennent de plusieurs choses mauvaises , et il les attribue , non à la conscience, mais à l'honneur, à l'intérêt, au tempérament. Il conclut de là qu'une société d'athées pourrait

aussi bien qu'une société dite chrétienne s'abstenir des mômes choses ; qu'en général l'athéisme, tenant à un vice de l'esprit plutôt qu'à une passion quelconque du cœur, fournirait des hommes moins livrés au désordre des passions, et en cela plus propres à une organisation sociale ; et que, par conséquent, une société d'athées serait en réalité plus heureuse, plus paisible, plus respectable qu'une société d'idolâtres.

Il ne s'en tient même pas là, et ici la mauvaise foi est évidente. Après avoir combattu à outrance la crédulité populaire , après s'être justement raillé de tant d'opinions généralement et aveuglément reçues, après avoir appuyé en ces termes sur la nécessité de peser les suffrages au lieu de les compter : « Je vous l'ai « déjà dit, et je le répète encore, un sentiment ne « peut devenir probable par la multitude de ceux qui « le suivent, qu'autant qu'il a paru vrai à plusieurs, « indépendamment de toute prévention, et par la seule « force d'un examen judicieux , accompagné d'exac- « titude et d'une grande intelligence des choses (1), » il oublie tout à coup ces réserves qu'il a faites, et, sur l'autorité confuse et suspecte de quelques voyageurs, il tient pour accordé le fait de l'existence de plusieurs peuples athées, alors que ce fait précisément était en question.

De toutes parts on s'éleva contre Bayle ; mais ce fut sur l'argument à prioi^i que les réfutations s'appuyèrent surtout. Cet argument était considérable sans doute, l'athéisme étant aussi absurde pour l'es-

(i) Pensées diverses à l'occasion de la Comète, § XLYII.

prit que détestable pour le cœur ; mais il était facile de perdre pied devant l'accumulation de paroles et de faits grands et petits entassés par l'auteur. Il ne vint à la pensée de personne d'aller droit au fait essentiel et de sommer Bayle de montrer à l'œuvre sa prétendue société d'athées. Montesquieu lui-même, qui a plusieurs fois défendu le principe des religions, ne s'est pas avisé de cette réponse. Bayle donnait pourtant de bonnes armes contre lui, quand il citait avec de grands éloges ce passage de Montaigne : « Je veois « ordinairement que les hommes, aux faicts qu'on « leur propose, s'amusent plus volontiers à en cher- « cher la raison qu'à en chercher la vérité. Ils pas- « sent par dessus les presuppositions, mais ils exami- « nent curieusement les conséquences. Ils laissent (( là les choses et courent aux causes. Plaisants cau- « seurs ! Ils commencent ordinairement ainsi : Comte ment est-ce que cela se faict ? Mais se faict il ? (( fauldrait il dire (I). »

Il en est , il en sera toujours ainsi. Que de gens ont été séduits par les dissertations de Bayle sur les peuples athées et leurs bonnes mœurs, sans se demander seulement si ces peuples étaient réels ou imaginaires! Nombre de sophistes, J.-J. Rousseau entre autres, ont procédé comme Bayle. La fausseté de leur point de départ est Aoilée par la vigueur de leur argumentation : il est des substances fragiles auxquelles on sait donner toute l'apparence de l'acier.

(0 Pensées diverses à l'occasion de la Comète, 5 XLIX. — Essais de .Vontaifjne, livre 111, chapitre XI.

310 'pierre batlk.

Toutefois, Messieurs, nous ne nous contenterons pas de cette réponse sommaire. Si Bayle était ici, il serait fondé à nous dire, et il l'a dit en effet, que, sur ce pied, nous n'avons pas plus le droit déparier des mauvaises mœurs des peuples athées qu'il n'a celui de parler de leurs bonnes mœurs. Dans l'un des cas, pas plus que dans l'autre, la preuve à posteriori ne saurait venir étayer le raisonnement.

Bayle n'est pas facile à prendre à partie. Il a un art de présenter les faits et les quêtions, tantôt sous un aspect et tantôt sous un autre, qui rend l'attaque malaisée. Parfois cependant, on rencontre une grosse contradiction, dont l'évidence n'est sauvée que par quelque réserve insignifiante, introduite par lui, on le dirait , pour qu'il ne risque pas d'être pris au dépourvu en cas d'objection. Au milieu de la lutte actuelle, il prévoit la lutte future. C'est ainsi qu'il dit à propos de l'athéisme :

« Il est impossible d'une impossibilité morale et « physique , qu'une nation entière passe de la « croyance d'un Dieu et de l'usage d'une religion « dans une croyance et un usage contraires. A peine « se peut -on persuader qu'un homme seul, ou par « abrutissement, ou par de fausses subtilités, étouffe « dans son ame l'idée d'une première cause de qui « tout dépend et à qui tout doit hommage... Il n'y « a jamais eu de malheur moins à craindre que l'a- « théisme, et par conséquent Dieu n'a point produit « des miracles pour l'empêcher (1). »

(0 Pensées diverses à l'occasion de la Comète, SS CIV et CV.

PIERRE BAÏLK. 311

Et ailleurs : « Si l'on regarde les athées dans le ju- « gement qu'ils forment de la Divinité, dont ils nient (c l'existence, on y voit un excès horrible d' aveuglece ment, une ignorance prodigieuse de la nature des a choses, un esprit qui renverse toutes les lois du « bon sens, et qui se fait une manière de raisonner K fausse et déréglée plus qu'on ne saurait le dire(l). »

Accorde qui voudra ceci avec la supposition des peuples athées et de leurs bonnes mœurs. Ce serait plus difficile encore si l'on y joignait la judicieuse remarque de l'auteur, que l'adhésion pure et simple à une cause première n'implique pas la foi à l'existence de Dieu :

« Il n'y a rien de plus facile que de connaître « qu'il y a un Dieu, si vous n'entendez par ce mot « qu'une cause première et universelle. Le plus gros- « sier et le plus stupide paisan est convaincu que « tout effet a une cause, et qu'un très grand effet « suppose une cause dont la vertu est très grande... « II ne suffit donc point de connaître qu'il y a un « Dieu, il faut de plus déterminer le sens de ce mo « et y attacher une idée, il faut, dis-je, rechercher « quelle est la nature de Dieu , et c'est là où comci mence la difficulté (2;, »

Bayle, qui fait de son hypothèse des nations athées son corps de bataille, a toujours ainsi, en avant ou en arrière, quelque réserve à faire valoir. Il rentre dans le vrai lorsqu'il envisage l'athéisme spéculatif

(i) Pensées diverses à Voccasion de la Comète, S CXXllI.

(2) Continuation des Pensées diverses à l'occasion de la Comète, S XX.

312 PIERRE BATLE.

comme un fait rare, exceptionnel, comme le travers de quelques penseurs seulement, simple idée, notion de l'esprit qui s'amuse à mettre en question toute chose. On lui demandera d'où vient cette idée; on lui dira que ce n'est que du cœur qu'elle a pu monter à la tête, que l'athéisme est une monstrueuse aberration du cœur, qui a fmi par séduire la raison. Mais gardez- vous de croire que ce point de vue lui soit étranger. Il vous répondra par la distinction de deux ordres d'athées :

(( On ne distingue point les athées qui commencent « par douter d'avec ceux qui finissent par douter. « Ceux-là sont pour l'ordinaire de faux savants, qui « se piquent de raison , et de mépriser les voluptés « corporelles. Les autres sont des âmes souillées de « toutes sortes de vices et capables des plus noires ce méchancetés, qui, s'apercevant que la crainte des « enfers vient quelquefois troubler leur repos, et com- « prenant qu'il est de leur intérêt qu'il n'y ait point « de Dieu, tâchent de se le persuader. Je ne crois ce pas que tous les athées soient de cette espèce ; je ce crois seulement qu'il y a des gens qui tâchent de « se persuader l'athéisme. Soit qu'ils en viennent à c< bout, soit qu'ils n'y puissent pas réussir, ce sont les c< plus méchants hommes du monde. Mais ils ne sont ce pas méchants, parce qu'ils sont athées : ils devienee nent athées, parce qu'ils ont été méchants (1). »

En effet, un athée spéculatif devrait, au fond, faire moins d'horreur qu'un athée pratique. Il y avait là

Ci) Pensées diverses à l'occasion de la Comète, S CLXXVII.

un angle ouvert sur l'un des mystères de la nature humaine ; mais l'auteur n'en tire aucun parti.

Dans ce miroitement perpétuel, où Bayle fait jouer îa lumière tantôt sur une face des questions, tantôt sur une autre, l'idolâtrie lui sert de bouclier pour masquer les coups qu'il porte à la religion en général.

Quand il veut faire pencher la balance en faveur des athées, n'osant, cela va sans dire, les mesurer d'emblée aux chrétiens, c'est aux idolâtres qu'il les compare :

« On n'a qu'à lire le dénombrement qui a été fait « par saint Paul de tous les désordres où les païens a se sont jetés, et on comprendra que les athées « les plus opiniâtres n'eussent pu enchérir par-des- « sus (J). »

Voilà pour le mal ; voici pour le bien. Il s'étaie de la théologie de saint Augustin sur l'entière corruption de l'homme naturel et les motifs viciés des bonnes œuvres païennes :

« Qui empêche qu'un athée , ou par la disposition « de son tempérament, ou par l'instinct de quelque « passion qui le domine , ne fasse toutes les mêmes « actions que les païens ont pu faire? Si le païen n'a « rien fait pour la gloire de Dieu, s'il n'a point donné « l'aumône par le motif de l'amour de Dieu, s'il n'a « point rapporté à l'honneur de Dieu l'usage qu'il « faisait de son crédit pour empêcher l'oppression « des innocents, il est clair que la connaissance de « Dieu n'a de rien contribué à lui faire faire ce qu'il

(0 Pensées diverses à l'occasion de la Coriù'te,% CXXIX.

« a fait, et qu'il l'eût fait tout aussi bien quand « même il n'eût jamais ouï parler de Dieu; et par « conséquent, selon les principes de saint Augus- « tin, les athées sont très capables de faire toutes « les actions morales que nous admirons dans les « païens (1). »

Si Bayle avait osé exprimer ici toute sa pensée , il aurait immédiatement ajouté : « Et parmi le gros des « chrétiens. » Mais ce qu'il ne fait pas dans ce morceau, parce qu'il ne lui convient pas de le faire, il l'insinue et même il l'exprime ailleurs ;

« Ce qui nous persuade que l'athéisme est le plus « abominable état où l'on se puisse trouver, n'est « qu'un faux préjugé que l'on se forme touchant les ce lumières de la conscience, que l'on s'imagine être « la règle de nos actions , faute de bien examiner les « véritables ressorts qui nous font agir (2). »

« L'homme est toujours homme. La Providence di- « vine n'ayant pas trouvé à propos d'établir sa grâce « sur les ruines de notre nature, se contente de nous « donner une grâce qui soutient notre infirmité. Mais (c comme le fond de notre nature , sujette à une infi- « nité d'illusions, de préjugés, de passions et de vice ces, subsiste toujours, il est moralement impossicc ble que les chrétiens, avec toutes les lumières et ce toutes les grâces que Dieu répand sur eux , ne « tombent dans les mêmes désordres où tombent les ce autres hommes (3). »

(i) Pensées diverses à l'occasion de la Comète, S CXLVI. (2} Ibid., S CXXXni. (3) Ibid., § XCll.

PIERRE BATLE.

Yoilà qui ne laisse pas d'incertitude. Bayle, il est vrai, ne parle pas toujours ainsi; il a généralement soin de faire des exceptions en faveur de ceux que préserve la grâce particulière du Saint-Esprit. Mais, en dépit de ces réserves, il est évident que les lecteurs qui se laissent faire, et ce n'est pas le plus petit nombre, se trouvent assez naturellement amenés à conclure que les athées pourraient bien valoir autant et plus que la masse des chrétiens.

Convenons-en, au point de vue de la valeur personnelle et de la responsabilité morale de l'individu, on ne saurait condamner Bayle. Athées, idolâtres, chrétiens de nom , chacun se trouve responsable selon le degré des lumières qu'il possède.

Qu'est-ce au fond que l'athéisme? N'est-ce pas cet éloignement de Dieu par lequel le genre humain est tombé dans l'état de dégradation où nous le voyons ? N'avoir pas de Dieu, c'est n'avoir pas le vrai Dieu, c'est méconnaître le Dieu saint et bon dans les quahtés inaliénables qui constituent son essence. A ce compte, le monde est plein d'athées, et les idolâtres sont au premier rang. On peut avoir ?ent dieux et n'avoir pas de Dieu. C'est aux Éphésiens, adorateurs passionnés de leur grande Diane, que saint Paul disait qu'ils étaient en ce temps-là « sans Dieu dans « le monde (1). » Si l'humanité est misérable et corrompue, ce n'est pas parce que deux ou trois insensés ont dit : « Il n'y a point de Dieu, » mais c'est par la rupture des liens naturels entre le vrai Dieu

(0 Éphésiens, II, 12.

et ses créatures intelligentes : Dieu est pour elles comme s'il n'était pas. Les idolâtres sont donc de véritables athées. Il en est de même, au fond, de ceux qui, reconnaissant un Dieu unique, et l'investissant sans difficulté de toutes les perfections, ne se conduisent point à son égard comme ses perfections le réclament, ou même ne songent jamais à lui. Tout cela est incontestable et fondé sur la nature des choses. Mais savez-vous, Messieurs, qui étabht ces vérités aussi nettement, aussi distinctement que personne? C'est Bayle lui-même :

« Si l'on y prend bien garde , dit-il , l'on trouvera « que les idolâtres ont été de vrais athées, aussi des- (( titués de la connaissance de Dieu que ceux qui « nient formellement son existence. Car, comme ce « ne serait point connaître l'homme que de s'imagi- (c ner que l'homme est du bois, de même ce n'est fc point connaître Dieu que de s'imaginer que c'est « un être fini, imparfait, impuissant, qui a plusieurs « compagnons. De sorte que les païens n'ayant connu « Dieu que sous cette idée, on peut dire qu'ils ne « l'ont point'connu du tout, et qu'ils détruisaient par « leur idée ce qu'ils établissaient par leurs paroles, ce comme on l'a remarqué d'Épicure. Et c'est ce qu'a « voulu dire saint Paul, lorsqu'il reproche aux païens « qu'ayant connu qu'il y avait un Dieu, ils ne lui « avaient pourtant pas donné la gloire qui lui était « due. C'est dire proprement, qu'ils avaient cru con- « naître Dieu, mais que leur connaissance était dea venue un fantôme chimérique et si rempli de con-

« traclictions , qu'ils étaient tombés dans une igno- « rance totale de Dieu, qui a fait le ciel et la terre. « Ailleurs cet apôtre dit formellement que les gentils « étaient sans espérance et sans Dieu au monde (1). »

Bayle reprend ce point de Aiie et le développe au long dans la Continuation des Pensées diverses. Nous touchons à l'un des artifices de sa dialectique, et peutêtre aussi à l'un des caractères de cet esprit étrange. Il a, on n'en saurait disconvenir, des éclairs de justesse et de vérité devant lesquels on reste confondu. D'autre part, sa méthode n'est point de passer sous silence les raisons de ses adversaires. Il se garde de les négliger ; mais, ou il les afiaiblit dans l'exposition, ou, après leur avoir concédé leur force, il en atténue l'effet par quelque ressource inattendue qui lui permet de passer outre et de reprendre le fil de son raisonnement.

Ici, c'est la différence du point de vue qui donne le change. La proposition de Bayle, fondée sous le rapport individuel, devient une erreur grave sous le rapport social, et c'est par ce côté qu'il la soutient. Un athée, en effet, quelque monstrueuse que soit son erreur, n'est pas nécessairement un monstre ; il a pu devenir athée sans avoir abjuré toutes les traditions et toutes les habitudes morales. Dans l'ensemble d'une société, ce sont toujours les athées pratiques qui feront le grand nombre. Les masses ne sont pas composées de gens plongés dans les méditations de l'esprit; elles se forment de ceux qui flottent, sans

(0 Pensées diverses à l'occasion de la Comète, S CXVII.

trop réfléchir, entre leurs inclinations et leur conscience. L'action générale de la conscience une fois écartée, comme elle le serait par le fait même de l'athéisme, un peuple athée serait nécessairement un peuple monstre, puisqu'une telle doctrine n'eût pu devenir la doctrine de tous autrement qu'à la suite d'une profonde dépravation. L'homme n'agit pas toujours, il est vrai, d'après ses convictions; mais, outre le rapport, beaucoup plus fréquent que Bayle ne l'admet, entre les convictions et les actes, l'homme n'est pas un être isolé qui naisse et grandisse dans le vide. Les mœurs, les idées, les croyances forment autour de lui une atmosphère qui influe en tous sens sur lui, qui, trop souvent même, détermine presque absolument sa nature. Bayle ne nie point ce fait évident; il le relève souvent, au contraire; mais il n'a garde de lui faire sa part dans le cas actuel. Socialement, et malgré tous les vices qui se rencontrent parmi les nations chrétiennes, la supériorité de leurs idées morales est trop saisissante pour oser les mettre en parallèle avec celles qu'il attribue à ces peuples athées, dont il suppose gratuitement l'existence. L'honneur même, dont Bayle fait un des ressorts les plus actifs de ces sociétés prétendues, l'honneur, ce mobile si puissant de la civilisation moderne, comment en expliquer l'origine au milieu d'un peuple athée? Il usurpe souvent les droits de la conscience , c'est incontestable; mais si l'on en recherche la filiation, on sera contraint d'attribuer à la conscience, et une bonne partie des notions auxquelles il attache son

PIERRE BATLE. 319

prestige, et le principe même de la force en vertu de laquelle l'homme adhère à l'honneur. C'est une force détournée de sa fonction légitime, mais toutefois, quoique viciée, c'est une forme de ce sentiment de règle et de dépendance qui se trouve à la base du sens moral, et par lequel l'homme rend témoignage à quelque chose au-dessus de lui.

Bayle se rabat donc , comme à son ordinaire , sur les idolâtres, insistant surtout sur le degré de Totfense commise envers le vrai Dieu, laquelle est pire, selon lui, dans l'idolâtrie c}ue dans l'athéisme. Voici le principal argument qu'il emploie à l'appui de cette idée :

« Il n'y a point d'homme de bon sens, qui, après « avoir reconnu qu'il est impossible que l'existence ce soit séparée de la nature divine, ne reconnaisse « qu'il est encore plus impossible que la sainteté, la « justice et le pouvoir infini soient séparés de l'exis- « tence de la nature divine : si bien qu'il serait plus « contre la raison que Dieu existât et fût sujet à des « fautes et à des faiblesses, qu'il ne le serait que « Dieu n'existât point du tout. C'est prouver, ce me « semble, que les erreurs où sont tombés les païens « touchant la nature divine, sont pour le moins une a aussi grande note d'infamie à la raison humaine « que le saurait être l'athéisme (1). »

Il ajouta plus tard , dans les Additions aux Pensées diverses sur les Comètes ^ « que l'on offense beaucoup « plus celui que l'on nomme fripon, scélérat, infâme,

(i) Pensées diverses à l'occasion de la Comète, S CXXllI.

« que celui auquel on ne songe pas, ou de qui l'on « ne dit ni bien ni mal (1). » Argument captieux, qui semble au premier abord sans danger, qui peut se trouver applicable en plusieurs circonstances , mais dont la portée légitime se trouve évidemment dépassée dans le cas qui nous occupe. En effet, qu'est-ce que ne pas songer à Dieu sinon nier Dieu? Et nier Dieu, c'est nier l'existence de tout être supérieur ù nous; c'est nier que nous ayons un maître, un juge; c'est poser l'homme en être indépendant, existant en vertu de soi-même, ne relevant que de ses caprices ; c'est nier toute idée d'ordre, d'unité, de règle; c'est nier la conscience et le monde moral tout entier.

Préférera-t-on un tel anéantissement de ce qui élève l'homme au-dessus de la brute à l'erreur grave, mais moins fondamentale néanmoins , de celui qui méconnaît la nature divine en lui attribuant un mélange de qualités bonnes et mauvaises? Quelque idée qu'un homme se fasse d'un être au-dessus de lui, il est impossible qu'il ne laisse pas à cet être souverain quelque élément moral, quelque qualité susceptible de devenir un exemple et un frein. C'est ici que l'argument de Montesquieu dans les Lettres persanes (2), et la réfutation expresse qu'il a faite de la proposition

(0 additions aux pensées diverses, chapitre IV.

(2) « Dans quelque religion qu'on vive, l'observation des lois, l'amour pour les « hommes, la piété envers les parents, sont toujours les premiers actes de relf- M gion... Car, en quelque religion qu'on vive, dès qu'on en suppose une, il faut « que l'on suppose aussi que Dieu aime les hommes, puisqu'il établit une religion « pour les rendre heureux ; que, s'il aime les hommes, on est assuré de lui plaire « en les aimant aussi, c'est-à-dire en exerçant envers eux tous les devoirs de la « charité et de l'humanité, et en ne violant point les lois sous lesquelles ils vi- « vent. X (Lettres persanes. Lettre XLVI.)

(le Bayle dans V Esprit des Lois fi) reprennent toute leur valeur. Ici la discussion à priori sur ce grave sujet devient légitime. Toujours, dans l'idée la plus mesquine qu'on puisse se faire d'une Divinité, il reste une vérité relative à l'homme. Celui-ci est replacé à son rang de créature dépendante ; il rencontre quelque chose au-dessus de sa tête ; il n'encourt pas dans toute son étendue la malédiction impliquée dans la fallacieuse promesse du Tentateur : « Vous serez « comme des dieux. »

Bayle est loin de compte quand il assure que le démon préfère l'idolâtrie à l'athéisme (2). Il affirme une erreur quand il répète que les athées sont plus aisés à convertir que les idolâtres (3). La conversion du monde païen se présente ici comme une preuve patente du contraire. Faits et raisonnements, tout se réunit pour montrer qu'on arrive plus aisément à redresser un sentiment égaré par la fausse appréciation de l'objet qui l'excite, qu'à faire naître dans une âme un sentiment absent. Le sentiment de dépendance du païen sincère vis-à-vis de ses dieux le prépare, bien mieux que la brutale indépendance de l'athée, à recevoir le Dieu nouveau qui s'annonce comme le maître du cœur. Mais, dans le cours de son argumentation, Bayle n'en appelle guère aux sentiments que pour infirmer les preuves qui en relèvent. S'il touche en passant et comme du doigt à l'action première, mystérieuse et puissante des sentiments sur les con-

fi) Panidoxe de Bayle. (Livre XXIV, chapitre H.)

fs) Pensées diverses à l'occasion de la Comète, S CXIII.

(3) Ibid., S CXIX.

victions, il ne le fait que pour exagérer l'incapacité des hommes à se former des jugements impartiaux en matière de religion (1).

Jamais écrivain ne sut mieux se servir de certaines vérités partielles pour amoindrir l'influence de la vérité générale. Si l'on choisissait dans ce gros livre des Pensées diverses à V occasion de la Comète de 1680, les idées justes, les vues saines, les aveux favorables à la vérité , on en pourrait faire un recueil excellent . Il n'y faudrait pas oublier la preuve de l'existence de Dieu, selon les principes cartésiens, présentée avec un accent de sincérité peu suspect. Mais tout cela ne détruit pas l'impression produite par la lecture de cet ouvrage. Le procès à intenter à Bayle est un procès de tendance. C'est dans l'ensemble et non dans les détails qu'il faut juger des Pensées diverses. L'œuvre est essentiellement négative; le tout aboutit à une longue chaîne d'objections contre le christianisme, et même contre toute religion positive.

Le Commentaire philosophique sur ces paroles de Jésus-Christ : « Contrains-les d'entrer, » fit grand bruit et méritait d'en faire. Il avait été précédé d'un court

(0 « Les preuves de sentiment ne concluent rien... Lycidas aime épcrdûment « Uranie et hait morlellemenl Corinne : Sachez nous dire, le priera-t-on, laquelle « des deux a le plus de charmes : examinez bien la chose. Il promettra de le « faire; mais à coup sûr il prononcera pour Uranie et ne se contentera pas de la « préférer à Corinne : il la préférera aussi à toutes les autres femmes, et même

u II dira qu'Cranie est seule aimable et belle.

« Sa raison sera d'accord sur cela avec son cœur. C'est ainsi à peu prés que « l'on en use dans l'examen des religions. » (Continuation des Pensées diverses à l'occasion de la Comète. Chapitre XX.)

écrit intitulé : Ce que c^est que la France toute catholique sous le règne de Louis le Grand. Bayle fit paraître cette dernière œuvre comme la traduction d'une lettre écrite d'Angleterre. Les deux ou\Tages ont été réunis plus tard. La situation des choses explique ces déguisements ; mais il est certain que Bayle finit par prendre goût à ce que les circonstances lui avaient d'abord imposé. Le Commentaire parut en 1 686 , un an après la révocation de l'édit de Nantes , au moment où les persécuteurs cherchaient à autoriser leurs violences d'une autorité bililique. Quelque illégitime que fut l'usage qu'ils faisaient du passage dont ils se réclamaient, on peut cependant signaler son allégation comme une sorte de progrès dans la marche des idées morales. La Saint-Barthélemi n'estimait pas avoir besoin d'une autre autorisation que la volonté du roi et l'approbation du pape.

On a reproché à ce livre de Bayle la véhémence et la grossièreté. Mais a-t-on réfléchi suffisamment à sa date et aux souffrances de tout genre dont l'aueur fut le témoin et la victime dans ce qu'il avait de plus cher? La douceur et la modération de son frère aîné, pasteur au Cariât, ne l'empêchèrent pas d'être jeté eu prison et d'y mourir peu après. Pendant ce temps, Bayle entendait retentir autour de lui les louanges données à Louis XIV, pour ce qu'on appelait l'extirpation de l'hérésie. On avait l'effronterie de vanter les moyens de douceur dont on prétendait que le gouvernement s'était servi pour arriver à ce résultat. C'est ce contraste entre les faits et

les paroles qui émeut surtout la colère de Bayle. Il le fait vigoureusement ressortir dans La France toute catholique : «Souffrez, Messieurs, que j'inter- « rompe pour un petit quart d'heure vos cris de joie « et les félicitations qu'on vous écrit de toutes parts « pour l'entière ruine de l'hérésie. » Si l'on jette les yeux sur quelques-uns des écrivains de ce temps-là, notamment sur Varillas, cité par Bayle (1), on comprend l'amertume qui devait remplir son cœur, et l'on ne trouve rien d'exagéré à des paroles telles que celles-ci :

« Le moyen que ces gens-là cessent d'avoir en « horreur une religion qui les a tant tourmentés et (c qui leur nie, en face, à eux-mêmes, qu'on leur ait « fait aucun mal ! Quand ceux qui causent les désor- « dres leur viennent dire que c'est par le zèle qu'on « a pour la parole de Dieu et pour leur salut : Eh î « malheureux que vous êtes ! si vous avez tant de « zèle pour le salut des autres, que n'en avez-vous « pour vous-mêmes? Pourquoi vivez-vous si mal?... « On se consolerait si la persécution vous était livrée « par des gens d'une morale rigide... Le moyen de « ne dire pas ce que je dis quand on en a le cœur si « gros ! »

(i) « Par exemple. Monsieur, n'est-ce pas une chose qu'on a de la peine à croire, en la voyant de ses deux yeux, que celle que M. Varillas vient de publier dans sa dédicace au Roi, à la tête de son Histoire des Hérésies ? « Votre Majesté, « lui dit-il, pour ruiner le calvinisme, n'a fait autre chose que d'obliger les Fran- •< rais qui le professaient, à l'exacte observation de l'édit de Nantes, et d'en punir « les contraventions par les peines qui y étaient marquées. Il n'a fallu que cela •< pour réduire les hérétiques à un si petit nombre, que le même édit n'étant plus « d'usage, il y a eu lieu de le révoquer. » (Commentaire philosophique, la France foute catholique, tome I, page 77.)

Malheur à ceux que de telles injustices laisseraient froids, et qui seraient capables de s'exprimer à leur sujet avec un calme impassible. L'indignation aussi est une belle chose ; elle est l'explosion des plus nobles instincts de l'âme. Si le jet est impétueux, la source en reste limpide et saine. A l'aspect d'un pareil tissu d'iniquités, quel cœur honnête et droit ne serait tenté de s'écrier avec Bayle : « Votre communion se trouve « toujours sur ses deux pieds, qui sont la mauvaise « foi et la violence. »

Les persécuteurs avaient pour eux une autorité décorée d'un nom respectable, celui de saint Augustin. On sait que cette grande lumière de l'Église, si admirable en tant d'autres points, s'efforça, dans son commentaire sur le passage en question, d'excuser la persécution contre les donatistes. Bayle commence par réfuter le principe des persécutions de son temps ; il prend ensuite saint Augustin à partie , et après en avoir eu raison, il retourne à la question générale.

Il établit d'abord que la raison humaine est juge-né des difficultés d'interprétation :

« Dieu a voulu présenter à l'âme une ressource « qui ne lui manquât jamais pour discerner le vrai « du faux; et cette ressource, c'est la lumière natu- « relie... Je suis très persuadé qu'avant que Dieu eût « fait entendre aucune voix à Adam pour lui apprena dre ce qu'il devait faire, il lui avait déjà parlé in- « térieurement, en lui faisant voir l'idée vaste et im- « mense de l'Être souverainement parfait, et les lois « éternelles de l'honnête et de l'équitalile ; en sorte

« qu'Adam ne se crut pas tant obligé d'obéir à Dieu, « à cause qu'une certaine défense avait frappé ses « oreilles , qu'à cause que la lumière intérieure qui « l'avait éclairé avant que Dieu eût parlé, continuait « de lui présenter l'idée de son devoir et de sa dé- (c pendance de l'Etre suprême. Ainsi, à l'égard d'Ace dam, il sera vrai de dire que la vérité révélée a « été comme soumise à la lumière naturelle, pour « en recevoir son attache, son sceau, son enregistre- « Rient et sa vérification, et le droit d'obliger en « titre de loi (1). »

Il y a du vrai dans ce point de départ, cela est évident, et Bayle en tire, à plusieurs égards, un parti légitime. Toutefois la tendance de son esprit et l'une des tendances de son œuvre s'y laissent déjà discerner.

Ce principe une fois posé, l'auteur montre, sous divers points de vue, l'impossibilité du sens littéral qu'il combat : il s'appuie sur la raison, sur l'idée de justice, sur l'esprit de l'Évangile; il fait voir que le précepte, entendu à la lettre, ne peut être réalisé sans des crimes :

« N'aurait -on pas une belle obligation à Jésus- « Christ de s'être incarné et d'avoir été crucifié pour « nous, si, dans ces trois mots ; Contrains-les d'entrer, « il nous était venu enlever tous les faibles restes de « la religion naturelle, qui s'étaient sauvés du nau- « frage du premier homme; s'il était venu con- « fondre toutes les idées du vice et de la vertu ; s'il « était venu renverser les bornes qui désunissent ces

(0 Commentaire philosophique, tome I, pages 1 40-143.

« deux états, en faisant que le meurtre, le vol, le « brigandage, la tyrannie, la révolte, la calomnie, le « parjure, et généralement tous les crimes cessassent u d'être de mauvaises actions dès qu'on les ferait « contre les hétérodoxes, et devinssent des vertus « d'obligation et très nécessaires à pratiquer (1). »

« Rien ne serait plus capable de décrier la morale « de Jésus-Christ que de supposer qu'il aurait com- « mandé à ses disciples d'user de violence dès qu'ils « le pourraient sûrement ; mais qu'en attendant cela, « ils se gardassent bien de le dire, que ce devait être « un mystère entre eux : mystère à faire éclore seu- « lement lorsqu'ils seraient les plus forts, et à cacher « soigneusement sous une modération et une patience « la plus comédienne qu'ils pourraient , afin qu'on « n'en soupçonnât rien ; à peu près comme un assas- « sin qui ne veut pas qu'on se défie de lui, cache « soigneusement son poignard ou son pistolet dans « sa poche, et ne le tire que quand il voit beau à « faire son coup. . . Mais si nous ne pouvons empêcher « que la religion chrétienne ne demeure couverte de « cette infamie, au moins sauvons l'honneur de son « fondateur et de ses lois, et n'allons pas dire que « tout cela s'est fait à cause qu'il nous a commandé '( la contrainte... C'est donc une nécessité de dire « que ce sens littéral est, non-seulement une fausse « interprétation de l'Écriture , mais aussi une impiété « exécrable (2). »

(i) Commentaire philosophique, tome I, page m. (2) Ibid., tome I, pages 1 94-197.

328 PIERRE BATLE.

Bayle appuie fortement sur ce que la véritable conversion consiste dans le changement du cœur et non dans les actes, et sur l'effet, diamétralement opposé au but qu'on prétend atteindre, qui est produit par la violence contre les persécutés. Il reprend et développe avec un peu plus de calme, mais avec autant de force diverses considérations qu'il avait déjà fait valoir dans la France toute catholique. C'est ainsi qu'il montre que la contrainte fournit une arme aux infidèles contre les chrétiens, aux hérétiques contre les orthodoxes. Il avait prononcé cette parole remarquable, dont lui-même peut-être, et surtout les disciples de son esprit, étaient destinés à attester la triste vérité : « Ne vous y trompez point, vos triomphes « sont plutôt ceux du déisme que ceux de la vraie « foi (1). » La contrainte ôte évidemment au christianisme un argument contre le mahométisme ; elle met, de plus, à néant les plaintes des premiers chrétiens en autorisant les persécutions païennes.

Bayle réfute ensuite les principales objections présentées contre la liberté de conscience. Il conteste aux princes leur prétention au pouvoir dans les choses de religion :

« Toute loi, dit-il, qui est faite par un homme qui « n'a point le droit de la faire et qui passe son pouce voir, est injuste. Toute loi qui oblige à agir contre <( sa conscience, est faite par un homme qui n'a point « d'autorité de la faire et qui passe son pouvoir (2). »

(i) La France toute catholique, page il.

(2) Commentaire philosophique, tome I, page 2i5.

« La première et la plus indispensable de toutes « nos obligations est celle de ne point agir contre « l'inspiration de la conscience; et toute action qui « est faite contre les lumières de la conscience est « essentiellement mauvaise. Il y a une loi éternelle « et immuable qui oblige l'homme, à peine du plus « grand péché mortel qu'il puisse commettre, de ne « rien faire au mépris et malgré le dictamen de sa « conscience. D'où il s'ensuit visiblement et démonsce trativement que si la loi éternelle, ou une loi po- « sitive de Dieu, voulaient qu'un homme qui connaît « la vérité, employât le fer et le feu pour l'établir « dans le monde, il faudrait que tous les hommes « employassent le fer et le feu pour l'établissement « de leur religion (1). »

« Dans la condition où se trouve l'homme , Dieu « se contente d'exiger de lui qu'il cherche la vête rite le plus soigneusement qu'il pourra, et que, « croyant l'avoir trouvée, il l'aime et y conforme a sa vie ; ce qui , comme chacun sait , est une « preuve que nous sommes obligés d'avoir les mêmes « égards pour la vérité putative que pour la vérité « réelle (2). »

« La conscience erronée doit procurer à l'erreur « les mêmes prérogatives, secours et caresses que la « conscience orthodoxe procure à la vérité (3). »

Bayle tire de ces principes des conséquences de plus d'un genre ; mais il en est une entre autres qu'il

(1) Commentaire philosophique, tome I, page 4o3.

(2) Ibid., tome I, page 467. (3) Ibid., tome I, page 401.

330 PIERRE BATLE.

ne faut pas oublier. Après avoir insisté sur l'énormité des crimes où la persécution entraîne ceux qui la commettent, il s'arrête sur celui auquel on pousse les persécutés. Les exigences de la conscience errante étant les mêmes que celles de la conscience orthodoxe, voici la conclusion de l'auteur :

« A tout bien considérer, les persécutions qui font « mourir, sont les meilleures de toutes , et principa- « lement lorsqu'elles ne donnent point la vie à ceux « qui abjurent. Car, promettre la vie à un homme « condamné à mort, la lui promettre, dis-je, en cas « qu'il abjure sa religion, est un moyen fort dange- « reux de lui faire faire un acte d'hypocrisie, et un « péché énorme contre sa conscience : au lieu que, « n'y ayant rien à gagner pour lui en dissimulant , « il prend son parti et se résout à mourir pour ce « qu'il croit être la vérité, et s'il est de bonne foi « dans l'erreur, il est sans doute martyr de la cause <c de Dieu; car c'est à Dieu, comme se révélant

« à la conscience, qu'il s'offre en sacrifice Mais

« ces persécutions inquiétantes, chicaneuses, qui « promettent d'un côté, qui menacent de l'autre; « qui vous fatiguent de telle sorte par des disputes « et des instructions, qu'enfin, soit que vous chan- « giez intérieurement, soit que vous ne changiez a pas , on veut une signature, ou point de repos en « votre vie, ces persécutions, dis-je , sont des tenta- « tions diaboliques, qui extorquent le péché... Voyez « s'il faut que la persécution soit une chose bien exét crable, puisque , pour la rendre moins mauvaise ,

« il faut qu'elle devienne une tuerie inexorable (1) ! » Bayle a si bien raisonné sur tous ces sujets, qu'après l'avoir lu, il semble qu'il n'y ait plus rien à ajouter. Et pourtant on est forcé de revenir tous les jours à cette question, qui semblait résolue une fois pour toutes. C'est le lieu de se répéter, pour la centième fois, qu'on réfute bien les erreurs, mais jamais les passions.

N'oublions pas que, plus conséquent que bien d'autres, Bayle a flétri l'intolérance chez les siens comme ailleurs. Il réclame la liberté de la croyance et l'inviolabilité des biens pour les catholiques dans les étals protestants. Il déclare, il est vrai, et des dangers trop réels excusaient alors sa restriction, malgré le trop d'élasticité dont elle est susceptible, qu'on peut « leur ôter tellement la force de nuire, par de « bons et sévères règlements bien exécutés, qu'on « n'ait rien à craindre de leurs machinations. Mais, a ajoute-t-il aussitôt, je ne voudrais pas que jamais (c on laissât leurs personnes exposées à aucune in- « suite; ni qu'on les inquiétât dans la jouissance de « leurs biens et dans l'exercice particulier et domesti- « que de leur religion; ni qu'on leur fît des injustices « dans leurs procès; ni qu'on les empêchât d'élever « leurs enfants dans leur créance; ni qu'on s'opposât « à leur retraite avec leurs effets, après la vente de « leurs biens, toutes fois et quantes qu'ils voudraient « aller s'établir dans d'autres pays, etc., etc. (2). »

(0 Commentaire philosophique, tome I, pages 313-315. (2) Ihid., tome I, page 3J3.

A la fin de son livre, il dit expressément :

« J'ai déjà marqué que c'est un grand sujet de « scandale, que de Aoir que des personnes suscitées « extraordinairement pour redresser l'Église tombée « en ruine et désolation, comme parle la confession « de Genève , n'aient point compris les immunités « sacrées et inviolables de la conscience, et qu'ayant « rejeté tant de folies et d'hérésies de la communion « romaine , ils aient retenu le dogme de la conte trainte (1). »

Mais tout le livre de Bayle n'est pas là. Si l'on ne peut rien ajouter à ses raisons quant aux droits de la conscience, on n'en saurait dire autant quant aux droits de la vérité. La vérité, dans cet ouvrage, n'est au fond que la vérité subjective : Dieu, suivant l'auteur, n'a pas exigé de nous que nous connaissions la vérité absolue, mais « il nous a impo- « se une charge proportionnée à nos forces, qui est « de chercher la vérité, et de nous arrêter à ce qui « nous paraît l'être, après l'avoir sincèrement cherce chée; d'aimer cette vérité apparente, et de nous « régler sur ses préceptes, quelque difficiles qu'ils c( soient... C'est demander à l'homme plus qu'il ne « peut faire, dit-il plus loin, que de vouloir qu'il « fasse ce discernement (2). »

Ce principe est repris et développé en cent endroits. L'auteur tend évidemment à atténuer la part de la volonté dans l'erreur, et la culpabilité de l'erreur volontaire.

(1) Commentaire philosophique, tome U, page 450.

(2) Ibid., tome I, pages 461 et 453.

PIEURE BAYLE, 333

Il était difiicile, sans doute, d'établir l'inviolabilité de la conscience humaine, tout en maintenant la divine autorité de la vérité en soi. Les motifs à donner en faveur de la vérité objective appartiennent aux profondeurs de l'ame bien plus qu'au domaine de l'intelligence. Dans celui-ci règne surtout la diversité, et pour Bayle plus que pour d'autres. L'ancien principe de contradiction, établissant que de deux propositions opposées, l'une est nécessairement vraie, l'autre nécessairement fausse, est encore professé par lui. Il ne s'était pas encore élevé à la formule de la conciliation des deux vérités dans une synthèse plus haute, et les difficultés que , de part et d'autre, lui découvrait l'étendue de son esprit, ne servaient qu'à le confirmer dans la pensée de l'incapacité de l'homme à connaître la vérité absolue. Ainsi, par exemple, la volonté de Dieu de sauver tous les hommes , et le choix qu'il fait de quelques-uns , lui semblent s'exclure essentiellement (1). La nécessité supérieure de la synthèse de la souveraineté de Dieu et de la liberté de l'homme, quoique nous n'en puissions pas voir le comment , ne semble pas s'être présentée à son esprit.

D'ailleurs et surtout, c'est ce qui relève de l'âme qui tend à ramener l'unité entre les hommes. Bayle, qui établit sans cesse la nécessité de la morale des actes, qui constate sur ce point un certain accord, qui l'y réclame de plus en plus, s'inquiète assez peu de la source vivante de la morale. Ces sentiments premiers

(0 Commentaire philosophique, lome II, page 388.

et profonds, qui se traduisent en principes, qui attestent tout un ordre d'idées à ceux qui savent les interroger, sont pour lui peu distincts. Lorsqu'il les rencontre sur sa route, nous le verrons bientôt, il n'en tire presque nul parti.

En définitive, le Commentaire philosophique sur ces paroles de Jésus-Christ : « Contrains-les d'entrer, » laisse le lecteur sous une double impression. Il y règne un vif sentiment de la justice, de l'humanité, de l'équité sociale , toutes vérités sur lesquelles les convictions de l'auteur sont hors de doute. Mais rien n'y plane de ce saint amour de la vérité en soi, qui, à défaut de preuves raisonnées, doit faire sentir au cœur une réalité qu'il est surtout du ressort du cœur de s'approprier.

Quant à la morale de Bayle, elle porte essentiellement le caractère que nous avons signalé au seizième siècle, auquel la Réforme seule faisait exception (1), et que nous allons retrouver au dix-huitième siècle; elle établit séparation entre la morale et la religion. Cette scission même est l'élément fondamental de la longue discussion sur l'athéisme dont nous nous sommes entretenus, et qui se renouvelle encore dans la Réponse aux Questions d'un Provincial. Bayle ne s'arrêtait pas à mi-chemin. Si les liens que la grande masse des hommes constate entre la morale et la religion sont fictifs; s'ils sont un produit de l'éducation, de l'intérêt, de la faiblesse; si, en un mot, la

(0 Voir Y Introduction, page i4.

morale ne relève pas de Dieu, Dieu comme perfection , comme volonté , n'est plus nécessaire , et l'homme, détaché de son principe, roule jusqu'au fond de l'abîme. Il n'est nullement probable que l'athéisme ait été l'opinion personnelle de Bayle; mais le divorce une fois prononcé, la logique de son esprit le contraignait de pousser jusque-là. La tendance des Pensées à V occasion de la Comète incline incontestablement à l'athéisme; aussi la séparation de la morale et de la religion est-elle présentée, un seul cas excepté, comme un fait sans appel. Les passages abondent; vous en avez déjà entendu de très forts ; en voici d'autres. Bayle nie que les convictions de l'esprit aient une véritable influence sur les actes moraux de la vie :

« Quand on compare les mœurs d'un homme qui « a une religion avec l'idée générale que l'on se forme « des mœurs de cet homme , on est tout surpris de « ne trouver aucune conformité entre ces deux cho- « ses. L'idée générale veut qu'un homme qui croit « un Dieu, un paradis et un enfer, fasse tout ce qu'il « connaît être agréable à Dieu , et ne fasse rien de « ce qu'il sait lui être désagréable. Mais la vie de cet « homme nous montre qu'il fait tout le contraire. Il « n'y a rien de plus sujet à l'illusion, que déjuger « des mœurs d'un homme par les opinions générales ic dont il est imbu (1). »

«... D'où vient tout cela , sinon que le véritable « principe des actions de l'homme (j'excepte ceux en

(i) Pensées diverses à l'occasion ilc la Comète, S CXXXV.

« qui la grâce du Saint-Esprit se déploie avec toute « son efficace) n'est autre chose que le tempérament, « l'inclination naturelle pour le plaisir, le goût que « l'on contracte pour certains objets, le désir de « plaire à quelqu'un, une habitude gagnée dans le « commerce de ses amis , ou quelque autre disposi- « tion qui résulte du fond de notre nature, en quelce que pays que l'on naisse, et de quelques connais- « sauces que l'on nous remplisse l'esprit (1)? »

« Nous pouvons donc poser pour principe : I. Que « les hommes peuvent être tout ensemble fort déré- « glés dans leurs mœurs, et fort persuadés de la vé- « rite d'une religion, et même de la vérité de la « religion chrétienne. II. Que les connaissances de « l'âme ne sont pas la cause de nos actions. III. Que, « généralement parlant, la foi que l'on a pour une « religion, n'est pas la règle de la conduite de « l'homme (2). »

« ... De toutes ces dernières remarques , je tire « cette conclusion... que la religion fcar c'est là où « j'en voulais venir) ne sert, à cet égard, qu'à faire « de belles déclamations en chaire, et à nous mon- « trer notre devoir : après quoi nous nous conduite sons absolument par la direction de notre goût « pour les plaisirs (3). »

Voilà donc, selon Bayle, l'indépendance du cœur

(1) Pensées diverses à l'occasion de la Comète, $ CXXXVI.

(2) Ibid., S CXLIII.

(3) Jbid., S CLXXI.— Bayle ajoute dans une note rejetée au bas de la page : « Sous-enlendez ici, et partout ailleurs où il sera nécessaire, l'exception marquée « ci-dessus. » (Voir page 335, de quelle eiceplion il Teut parler.)

i';erre BAiLE. 337

\i:5-à-vis de la raison surabondamment établie. Le passage suivant , qui rentre dans le grand courant de la doctrine chrétienne, n'atténue pas ce principe : ce Si vous examinez bien ceci , je m'assure , Monte sieur, que \ous y trouverez un argument invinci- « ble pour prouver que nous avons besoin de l'opé- « ration intérieure du Saint-Esprit, afin d'aimer Dieu. « Car tout ce que les hommes qui nous instruisent « peuvent faire, se réduit à nous persuader la vérité. « Or nous pouvons être persuadés de la vérité sans « l'aimer. Donc ce ne sont pas les hommes qui « nous font aimer les vérités de l'Évangile; et par « conséquent c'est Dieu qui nous les fait aimer, en « ajoutant à l'illumination de notre esprit une dispo- « sition de cœur qui nous fait trouver plus de joie « dans l'exercice de la \ertu que dans la pratique « du vice (1). )^ Mais voici une pensée qui mérite d'être remarquée : « Je ne saurais m' empêcher de faire ici une petite V réflexion sur la bizarrerie de l'esprit humain ; c'est « qu'encore qu'il aime le vice, il n'a[)prouve pas « néanmoins qu'il soit autorisé par les lois de la re- « ligion. Les mêmes personnes qui rejettent l'Évan- (f gile à cause de l'austérité de sa morale, rejette- « raient encore avec plus d'horreur une religion qui <( leur commanderait de se souiller dans les plus in- « famés dérèglements, si on la leur présentait lors- « qu'ils sont en état de raisonner, et avant (jue d'être '^ ensevehs dans les préjugés de l'éducation. Il n'y a

i) Pensées (lii'erses à. Vocvasion de lu Comète, 5 CL Vil,

338 l'IERKE BAYLE.

« point de débcuiché ni de débauchée dans Paris, « qui ne jetât des pierres à un prédicateur qui aurait « l'etironterie de prêcher que Dieu approuve les vo- « luptés criminelles.

(c ... Il paraît étrange qu'il faille tenir cette conc( duite avec les hommes, et c'est encore une de ces « contradictions qui défigurent notre espèce, Vu le « penchant ([ue nous avons à satisfaire la nature, « nous devrions courir après ceux qui nous prèche- « raient que tout est permis : cependant nous les dé- « testerions. Puisqu'une morale relâchée nous parait « abominable, nous devrions nous attacher à la mo- « raie la plus rigide : cependant nous la fuyons. C'est « donc que nous voulons un juste milieu, qui nous « permette quelque chose , et qui ne nous permette « pas tout ? Mais si l'on y prend garde, l'on trouvera « que ce milieu même ne nous accommode pas ; car, « ou bien nous faisons tout, quoicjue nous ne voulions « pas qu'on nous le permette, ou du moins nous « en faisons plus qu'il ne nous en est permis par ceux « que nous voulons qui nous permettent quelque « chose (i). ))

Que pensez-vous, Messieurs, que fasse Bayle de cette observation juste et profonde, qui constate en l'homme la présence du sens moral et l'idée de la perfection divine? Elle ne lui sert qu'à tirer cette conclusion : « Qu'encore que les athées aient témoi- « gné du mépris et de l'horreur pour les fausses w religions, on ne doit pas conclure qu'ils en doivent

^0 Pensées diverses à l'occasion de la Comète, S CLXXXIX.

u avoir pour la véritable plus que les idolâtres. Au « contraire, ils semblent être plus en état de recon- « naître sa divinité qu'un païen, parce qu'un païen « ne songe pas à se choisir une religion (1). »

Prenons encore connaissance du morceau suivant, tiré des Pensées swr la Comète, qui mieux qu'un autre, peut-être, nous aidera à connaître Bayle, et qui se distingue par un accent de sincérité fait pour étonner au milieu d'un livre dont le caractère général fait attendre des conclusions opposées :

« Il importe plus qu'on ne pense de faire sentir à « l'homme jusqu'où va sa dépravation, et surtout de « lui faire bien connaître le monstinieux désordre oîi « il est plongé, qui fait qu'il agit continuellement « contre ses principes et contre les préceptes de la c( religion qu'il croit avoir reçue de Dieu ; cela, dis-je, « importe beaucoup, parce que, si l'on prend garde « que tout le reste du monde est sujet à certaines « lois de mécanique qui s'observent régulièrement, « et qui nous paraissent très conformes à l'idée que « nous avons de l'ordre, on conclura nécessairement « qu'il y a dans l'homme un principe qui n'est pas (( corporel. Car, si l'homme n'était que corps, il « serait nécessairement soumis à cette sage et ré- « gulière mécanique qui règne dans tout l'univers, « et il n'agirait pas d'une manière si contraire à « l'idée que nous avons de l'ordre. Il y a donc dans « l'homme une âme, qui est une substance distincte (c du corps, et plus parfaite que le corps, puisque

0 Pensées diverses à l'occasion de la Comète, ^ CXC.

3'|.0 1>1ERKK BAYLE.

« c'est elle qui rend riiomme raisonnable. Or, comte ment s'imaginer que tous les corps sont sujets à « l'ordre, et ne pas croire que les substances plus « parfaites que le corps y sont sujettes aussi? Si le « monde est l'ouvrage du hasard, pourquoi est -il « sujet à des lois qui s'exécutent toujours? On ne « peut répondre rien qui vaille. Il faut donc dire à « tout le moins , que la nature des choses a voulu « que le monde se gouvernât par de telles lois. Mais « si elle l'a voulu pour le corps, pourquoi n'a-t-elle « point voulu que l'âme de l'homme lut sujette à « l'ordre ? On ne peut encore répondre rien qui « vaille. Il faut donc dire que l'âme de l'homme a a été créée dans l'ordre, aussi bien que les autres c( choses, par un Être infiniment parfait, et que si « elle n'y est plus, c'est parce qu'abusant de sa « liberté, elle est tombée dans le désordre. Plus on « prouve la corruption de l'homme, plus on oblige la « raison à croire ce que Dieu nous a révélé de la c< chute d'Adam ^1. »

Tout ceci est concluant et vigoureusement raisonné. Mais voyons la fin :

« Si bien qu'il est plus utile qu'on ne pense à la « religion de prouver que la malice des hommes est « si prodigieuse, qu'il n'y a qu'une grâce particulière u du Saint-Esprit qui la puisse corriger, et que sans « cette grâce, c'est toute la même chose à l'égard « des mœurs , ou d'être athée , ou de croire à tous « les canons des conciles. Cela est si vrai, (pic vous

i) Pensvea direrses >i l'cc-'iisiun de f" (.oHi':lf, ; CIA.

* IMERnE BAYLE. 3V1

ce ne voyez guère d'esprit fort qui veuille eonvenii* « de la corruption de l'homme (1). »

L'habileté de l'auteur à faire rentrer cet excellent morceau dans le fil de son argumentation afflige et effraie. On se demande si ce tour de force n'est pas exécuté en l'honneur d'un système aiiquel, en un sens, il sacrifierait ainsi un aveu, qui n'en est pas moins précieux et sincère.

Nous l'avons remarqué en commençant, Messieurs, la prétention de fonder une morale sur autre chose que sur la religion, est un mal des époques où la religion, se dépouillant de son principal caractère, perdant elle-même cette saveur morale, cachet authentique de sa divinité, se rabaisse à n'être plus qu'un faisceau de dogmes et de pratiques. La vie une fois retirée du corps , il faut bien chercher ailleurs cette marque divine, dont l'homme, quoi qu'il en ail, ne saurait se passer.

Vers la fin du règne de Louis XIV, les iniquités accomplies sous le manteau de la religion avaient amassé contre elle un mélange de mépris et de haine. Bayle, sans doute, était placé de manière à ne pas rejeter sur l'Évangile les crimes commis en son nom, et nous avons fait voir qu'il avait victorieusement travaillé à justifier la parole divine de l'imputation dont les fauteurs de la persécution l'avaient chargée, ^lais les passions, les vues étroites d'une partie des persécutés ont pu produire sur l'esprit logique de

(l) Pensées diverses à l'occasion de la Comité, <i CLX,

342 PIERRE BAYLF,.

Bayle un effet d'un genre analogue à celui des forfaits des persécuteurs; il y a vu aussi une inconséquence. De plus, sa nature propre , qui le disposait à soutenir à perte de vue des opinions qui n'étaient pas toujours entièrement les siennes , est entrée probablement pour beaucoup dans son principe de l'entière indépendance des sentiments par rapport aux convictions. Ce qui lui était particulier a pu aisément lui paraître un fait général.

Mais oi^i Bayle place-t-il la morale ? me demanderez-vous. Y a-t-il vraiment pour lui une morale? Pour Bayle , évidemment , il existe un sentiment de l'honnête et du juste, du mal et du bien. Il le proclame souvent ; il y fait mille fois allusion ; il appuie fortement sur ce point. Il est vrai que cela rentre dans sa thèse, que le vice est la pire des hérésies. Il exprime, à ce propos, cette pensée frappante de justesse, que persévérer dans le vice, « c'est former tous « les jours des jugements particuliers, par lesquels « on affirme dans sa tête, qu'il vaut mieux désobéir « à Dieu que lui obéir. Qui oserait nier, ajoute-t-il, fc que ces affirmations si souvent réitérées, ne ren- « dent une àme très hérétique (1)? » Mais ce qui est bien n'existe en l'homme, pour Bayle, que de deux façons : ou comme idée, et sans influence sur l.'i vie; ou comme instinct et particularité de tempérament.

L'esprit pénétrant do Bayle avait sans doute été frappé d'une condition de notre nature à laquelle on

'0 Pensées diverses à l'occasion de la Comète, 5 CXC.IX.

PIERRE BAYLK. 343

^e donne pas toujours l'importance qui lui appartient. Si l'on y regarde de près, on verra que, contrairement à l'opinion la plus accréditée, le sentiment chez l'homme, le besoin, si l'on veut, sentiment premier et le plus opiniâtre de tous, est bien le fait primitif, générateur des autres modifications de l'être, et notamment des idées. Là est le germe caché de cette personnalité qui s'épanouit ensuite dans l'intelligence, et forme tant de systèmes variés et féconds. La source reste cachée ; les affluents y apportent de nouvelles ondes; mais le courant se dirige d'après l'impulsion première, communiquée par la volonté. C'est ainsi que les philosophies , ces fruits du labeur de l'intelligence humaine, ont été, à leur origine, déterminées, ou pour le moins conditionnées par la situation morale des peuples chez qui elles ont régné. Que plus tard, dans leur maturité, elles aient fortifié encore les tendances qui leur avaient donné naissance , c'est un fait incontestable et qui se rapporte à un autre fait de notre nature. Le travail d'élaboration, qui ressortit à l'activité intellectuelle, peut changer jusqu'à un certain point la physionomie du système; mais les traits essentiels s'y retrouvent, et la théorie entière revient, parfois déguisée, souvent plus distinctement accentuée, agir, en qualité de mobile, sur l'ensemble de ces volontés, dont l'action confuse l'avait fait naître d'abord, qui ont pu l'oublier ensuite, mais qui, par elle, se trouvent confirmées dans la direction qu'elles avaient primitivement et obscurément imprimée. Car, à côté du fait prinior-

SW PIERRK BAYI.E.

clial de l'action du sentiment à la naissance de l'idée, l'homme porte aussi en lui un instinct qui le pousse à régler sur l'idée ses sentiments et sa conduite, instinct qui est lui-même un sentiment, le plus primitif et le plus élémentaire de tous. Bayle, qui apercevait le premier de ces faits, a méconnu le second chaque fois qu'il a été question du rapport des sentiments aux actes. Quand il lui fait sa place, c'est à l'occasion des droits de la conscience errante, et du péché que l'on fait commettre à un homme en le poussant à agir contre ce qu'il estime la voix de sa conscience. Ailleurs, le sens moral, ce fait primitif, ce témoin irrécusable de l'obligation et de la liberté, cette proclamation de l'ordre invisible et permanent, n'est pas distingué par lui de la raison. Cette confusion a lieu au profit de son idée dominante, la séparation de la morale et de la religion (1).

En résumé, nous voyons Bayle, dans sa laborieuse carrière, toucher à toute heure à la vérité, sans tirer d'elle ce qu'elle a de plus vital , et combattre sans cesse des erreurs partielles en favorisant des erreurs générales bien plus graves, et qui probablement dépassaient la portée de son intention. Ce mélange de faux et de vrai a contribué à le rendre un des plus dangereux des sceptiques et, pour beaucoup d'esprits, le coryphée du doute universel.

(i) Voir Pensées diveises à l'occasion de la Coiinte, §CLXXV)11.

DE LA SPOxNTANÉITÉ DE L'ESPRIT HCJMAIN EN MATIÈRE DE PHILOSOPHIE.

PREMIER FRAGMENT L'UN COURS SUR LES ÉCRIVAINS MORALISTEa DU DIX-HUITIÈME SIÈCLE*.

On répète tous les jours, pour tranquilliser quelques esprits timorés, que la religion et la philosophie sont deux sœurs, concourant à la même œuvre, se prêtant un mutuel secours , et ne pouvant même se passer l'une de l'autre.

Il est un sens dans lecjuel la chose est très vraie et très bonne à dire. Mais si l'on entend par religion une révélation positive des desseins de Dieu à l'égard de la race humaine, et par philosophie cette spéculation qui , enveloppant toutes les questions et tous les problèmes, cherche l'unité du grand tout et le secret de Dieu, on met en présence deux prétentions absolues, deux systèmes de règlement général de nos pensées et de nos actions; et il ne faut pas craindre de dire que, prises à celte hauteur, la religion ot la philosophie se nient réciproquement.

■ Voir, sur ce morceau et le suivant, \' Jrertisaemeut des Èditt-urs, en tOte Ju volumei

La religion, se disant la voix même de Dieu, s'attribue un caractère absolu de souveraineté. La philosophie, en le lui reconnaissant, s'abdiquerait par là même; en ne le lui reconnaissant pas, elle nie la religion et s'installe en son lieu et place. Voix de la raison, elle aspire aussi, dans son sens, à la souveraineté; mais sa souveraineté, à elle, a pour condition la spontanéité ; à ce titre seul elle peut compter sur l'authenticité de ses résultats, et se poser comme autorité dans le monde des esprits. Ce n'est pas là son unique loi; mais c'est une loi inflexible, une garantie qu'elle ne peut se dispenser de fournir. Nous nous proposons d'examiner, dans cet Essai, si elle la fournit en effet, en recherchant quelle est, en matière philosophique , la spontanéité et la pureté du mouvement de l'esprit humain.

Si nous nous reportons au point de départ, à l'impulsion première de tout le mouvement philosophique, au moment où le genre humain s'est mis à philosopher (et ce moment est celui où les traditions ont cessé de lui sufiire), nous trouverons assurément mêlés, dans une forte proportion, à la curiosité dont on voudrait faire le seul mobile du mouvement philosophique, d'autres éléments moins abstraits et moins désintéressés. Aujourd'hui que la philosophie est devenue im art, une profession, un état dans le monde, nous concevons moins la situation où se trouvèrent alors les esprits, ou pour mieux dire les âmes. La tradition, écho des révélations primitives, était allée en s'affaiblissant; la foi des enfants à la parole des

DE l'esprit humain. 347

pères avait fait défaut ; on avait laissé échapper, au milieu des ténèbres , la main qui avait guidé jusqu'alors; il fallait pourtant avancer; et il répugne de croire qu'on ait passé sans intervalle de la vivante naïveté de la foi à la stupeur inerte du matérialisme. Il est impossible d'admettre qu'à une confiance qui avait eu pour principe la plus puissante des sollicitudes, ait immédiatement succédé sur les mêmes questions une curiosité froide et pleine d'abnégation. Le mouvement philosophique eut une aurore troublée et sombre ; la curiosité était de l'angoisse ; le besoin qui cria alors fut de l'âme et non de l'esprit : l'être moral détaché de son centre, la volonté séparée de sa raison, cherchait par l'intelligence à s'y réunir. La philosophie, en se rattachant à des débris de religion, fut plus d'à moitié religion. Plus tard ces deux éléments se dégagèrent insensiblement l'un de l'autre; la philosophie, répudiée par les masses, devint l'occupation exclusive des penseurs de profession chez qui l'habitude d'abstraire tend à affaiblir ou à voiler les caractères généraux de l'humanité : toujours la multitude est plus humame que le savant. Ainsi la philosophie devint peu à peu ce que nous la voyons être ; mais en vain voudrait-elle abjurer les souvenirs de son berceau; il est impossible de méconnaître son origine, de ne pas se la représenter jaillissant du sein des angoisses du cœur humain , et plus préoccupée de satisfaire à des désirs de l'ame que de répondre à des questions de l'esprit.

Ces temps sont éloignés de nous , mais les ques-

S'i-S l'K I,.\ SPONTANF.ITK

tions que la philosophie agite n'ont pas changé de nature. L'angoisse ne paraît plus, mais l'homme est toujours au centre des questions qu'il remue ; il est lui-même la première de ces questions; toutes les autres se ramènent à celle dont il est l'objet. Nonseulement cela est, quoiqu'il en dise, mais, quoi qn'il en dise, il le sent. Il sent qne ce qui définit ses rapports détermine ses devoirs et son avenir. Il n'attend pas, pour le savoir, d'être arrivé au terme de ses déductions. Dès le premier pas il est orienté, bien ou mal. La philosophie est implicitement de la morale, et tout système sur l'univers est un système sur la vie.

Ce système sur l'univers a-t-il été donné par la spéculation pure? En d'autres termes, la spéculation qui l'a produit a-t-elle pu rester indépendante des préoccupations morales du philosophe? Nous en douterons après avoir arrêté nos regards sur la nature même des matières philosophiques.

Les autres sciences prennent leur objet hors de nous , soit dans la nature physique , qui n'excite en nous ni sympathie ni antipathie , et nous laisse en pleine possession de notre indifférence , soit dans le monde des êtres moraux, lequel, sans offrir cet avantage au même degré, ne nous touche du moins qu'indirectement et occasionnellement. La volonté est tenue à l'écart , ou du moins l'objet scientifique ne l'attire pas forcément dans son cercle. Les faits se présentent à notre intelligence dans leur pureté objective, non enveloppés d'avance du nuage de nos passions.

UE L'ESl'UlL HUMAIN. 349

Les erreurs sont possibles, mais il y a une cause d'erreur de moins ; toujours est-il que Terreur est moins prochaine, moins imminente. Un point fixe nous est donné, une assiette ferme est fournie à nos opérations intellectuelles. Le degré de certitude de nos connaissances est d'autant plus grand que leur objet, dans un sens, est plus éloigné de nous, nous est plus étranger; et le comble de l'évidence a lieu dans la sphère des faits purement rationnels, je veux dire de ceux dont la raison a fourni jusqu'à l'étoffe. En est-il de même des idées de la philosophie, j'entends de la philosophie positive, de la philosophie à consiructions ? Où prendre leur point de départ iiilleurs que dans le moi ? Et tju'est-ce que le moi pur, le moi abstrait? On admet en géométrie la ligne sans largeur : peut-on admettre le moi sans qualités , sans vie ? Un tel moi existe-t-il ailleurs que dans la tète des philosophes qui l'ont rêvé? et ce qu'on en tire, ce qu'on en conclut est-il vrai autrement que par hypothèse ? et ce qu'on élève sur cette base peut-il être autre chose qu'un édifice aérien, un espace dans l'espace, une mer dans l'Océan ? Si l'on accorde au moi philosophique ce que nous venons de lui refuser, a-t-on une base ferme, inmiuable, identique à ellemême ? Ce moi concret n"arrivera-t-il pas avec une partie de ce que la vie lui a donné , avec des intérêts, avec des passions, avec l'habitude, qu'il faut bien compter parmi les passions, avec le préjugé, cpii est une habitude, en un mot avec tout un état moral qui peut nuire à l'impartialité des recherches et a

Tauthenticité des résultats? Et qui peut douter que ce Moi-là ne soit présent et agissant au début de la recherche philosophique? toute recherche de cet ordre commence forcément par une pétition de principe ; chacune a marqué son but dans son début ; chacune, en se mettant en route, a su où elle arriverait; il n'y a, dans le monde philosophique, point de véritable voyage de découverte ; le plus sincère a une préoccupation; et voici du moins ce qu'on ne peut contester : chacun a des affections, une ^ie morale, avant d'avoir une philosophie en forme; ces affections, cette vie, c'est le moi dans toute son énergie ; ce MOI n'adoptera pas, soyez-en sûr, un système de philosophie par lequel il verrait distinctement ses affections démenties et son être moral contredit ; entre le système et le moi l'évidence est prompte à se poser; la croyance philosophique se laisse déterminer par la vie : en est-il de même de la vie réciproquement? J.-J. Rousseau a dit quelque part : « Nos « sentiments dépendent de nos idées. » Cela est vrai à sa date ; nous le verrons : mais les sentiments n'obéiraient pas à des idées tout abstraites et en quelque sorte artificielles, si préalablement un sentiment intérieur n'eût commandé cette obéissance. Au reste, que nous dit cette philosophie qui se recommence toujours, qui ne s'achève jamais , qui ne s'assied nulle part, qui varie avec les siècles, avec les caractères, avec les institutions, sinon qu'au lieu d'être une création de l'intelligence agissant avec une souveraine spontanéité sur les éléments que lui fournit une ma-

I>F. LEïlMUl HLMAI.V. 351

tière neutre, elle n'est autre chose que la succession variée des évolutions de l'âme, fatiguant sa propre substance à force d'attitudes diverses? en d'autres termes, que l'état moral est la réalité, dont l'action énergique suscite, dans la nuit des mystères métaphysiques, un rêve qui s'appelle philosophie; rêve , je l'avoue, plein de signiticatiou et d'importance, et l'un des phénomènes les plus graves que présente la nature humaine?

Dira-t-on que c'est là nier la philosophie? Oui, si c'est la nier que de reconnaître que le point de départ de toute théorie de métaphysique ou d'ontologie est enfoncé dans d'impénétrables ténèbres; qu'à l'endroit de ces ténèbres et à la place du nœud qu'elles recouvrent, nous mettons forcément notre moi ; et que toute philosophie est subjective, à prendre ce mot dans sa plus vaste signification. Si nous nions la philosophie , l'éclectisme, tout en se piquant d'être une philosophie, l'a niée avant nous; c'est bien à cette Nalenr négative que le réduisent, en Allemagne, les partisans des ditférents systèmes en vigueur; et, en eftet , au rapport de ses plus habiles professeurs , (ju'est-il que le relevé de tout ce qu'il y a de croyances populaires , ou , pour mieux dire , humaines , au fond ou à la base de tous les systèmes, la statistitpie des vérités d'intuition ou de sentiment que l'humanité, en tout temps, a tenues pour constantes, et enlin l'histoire générale de lesprit humain, et non une de ses créations ?

La puissance et la rigueur de dialectique déploues

352 DV. LA Sl'OMAMÎrrÉ

dans l'exposition de quelques-uns des systèmes philosophiques, ne doivent pas nous faire illusion. La dialectique n'est pas la raison; elle est à la raison ce que l'archet est à la lyre. Elle n'est pas plus au service de la vérité que de l'erreur, et même de la folie. Un compositeur dans le délire peut tirer de son instrument la musique la plus extravagante sans que la justesse rigoureuse de la mesure et des tons lui fasse défaut un seul instant. Les fous qui raisonnent le mieux sont les plus complets. Qui n'a pas admiré la dialectique de Rousseau dans ses lettres à lord Conway, à David Hume, et dans ses tristes dialogues ? Faussez le rayon visuel à son point de départ, iiit-ce d'une quantité inappréciable, augmentez ou diminuez de l'épaisseur d'un cheveu l'ouverture d'un angle, la différence à l'extrémité sera immense peutêtre. Le premier moment est décisif : à partir de là, la rigueur même de la marche dialectique est toute au proht de la première et illégale intervention de la volonté ; plus vous aurez bien raisonné, plus vous conclurez mal. Qu'on prenne garde aux hypothèses, qui sont le point de contact de la volonté avec la pensée.

Ne dirons-nous rien sur la position de tout homme qui élève ou défend un système en philosophie? Il est homme ; il ne peut se scinder absolument ; le penseur ne peut congédier l'homme ; l'individu concret , bon gré mal gré, entre tout entier dans le cercle de la discussion philosophique. Or, il trouve toujours sur le terrain un système antérieur à a])puyer

DE l'esi'iut m. main. 353

OU à contredire : il n'y a crexception que pour celui qui est venu le premier. Que dis-je? parmi les philosophes, le premier même ne vint pas réellement le premier; il venait après les traditions; il ne put les ignorer; il ne put en faire abstraction; sa tâche, son but immédiat était de les démentir ou de les confirmer ; il ne put donc être entièrement dépréoccupé ; ceux qui le suivirent ne le furent pas davantage; l'amour-propre, l'amour de la victoire, la haine de la contradiction, la vivacité provoquante des débats ne furent pas étrangers à cette classe d'hommes, auxquels, à défaut d'autres garanties, un calme presque surhumain serait nécessaire. On dira que cet inconvénient se représente en toute recherche , en toute science. Oui; mais dans celles dont la matière est purement objective, entièrement placée hors de nous, il trouve un remède et un contre-poids; le mal {|u'il peut faire n'est pas sans retour : dans la durée des discussions, dans le laps du temps, l'objet ne s'altère pas ; les monuments ne changent pas de forme ni d'aspect; à force de se montrer dans leur identité, ils finissent par vaincre les préventions , et la vérité s'établit et se constitue au milieu des passions frémissantes. Cette ressource, à peu près infaillible, eslelle également assurée aux discussions que nous avons en vue? L'erreur tombe, direz-vous; les systèmes croulent : j'en conviens; mais la vérité, l'évidence héritent-elles de l'erreur et des systèmes ? et la philosophie n'est-elle pas trop semblable à Pénélope, recommençant aujourd'hui l'œuvre qu'hier a vu détruire?

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