Moralistes et philosophes
Consacrées à la philosophie et à la morale, les études que j’ai réunies ici font suite à celles que j’ai publiées en 1807 sous le titre de Philosophie el religion. Elles ont la même origine le même caractère, et procèdent, ai-je besoin de le dire? du même esprit.
Ce que j’ai dit pour expliquer et justiher les unes est donc parfaitement applicable aux autres. Cependant, si je ne me trompe, on reconnaîtra dans celles-ci un lien plus sensible et un intérêt plus direct que dans celles qui les ont précédées. Le lien, c’est la suite des temps par laquelle nous pouvons juger du progrès, ou, ce qui est peut-être plus exact et risque moins d’être contesté, de la marche des idées.
L’intérêt est celui que la discussion des plus importants problèmes de la morale et de la
^cap)
AVANT PROPOS
métaphysique emprunte à l’état actuel de la société.
De ces pages écrites séparément et sans grand respect pour l’ordre chronologique, je n’ai pas la prétention de faire après coup une histoire régulière de la philosophie. Mais je suppose qu’on n’y verra pas sans quelque profit un certain nombre des plus grands esprits et des plus grands systèmes du moyen âge, de la Renaissance et du xvii® siècle, soumis à un nouvel examen et éclairés les uns par les autres. A côté des noms les plus illustres on en trouvera qui sont à peine connus ou même qui étaient tout à fait ignorés jusqu’à ces dernières années, et qui n’en appartiennent pas moins à des intelligences originales et à de vigoureuses personnalités. Tel est le moine dom Deschamps, ce hégélien avant Hegel dont M. Bcaussire nous a révélé l’étrange doctrine. Tel est aussi le rabbin Lévi ben Gerson qui, en plein moyen âge, sous le feu des persécutions religieuses, niait la création et les miracles, et qui, après avoir longtemps joui d’une renommée égale à celle de Maïmo nide, a disparu en quelque sorte dans les ténèbres.
C’est à notre siècle, ou pour mieux dire, c’est aux philosophes contemporains aue j’ai
'•vâ.
AVANT-PROPOS. lU
réservé la plus grânde place, et en voici la raison. S’il est reconnu que pour bien juger d’une manière générale les personnes et les choses, il faut les voir d’une certaine distance à travers les âges, il n’est pas moins incontestable qu’il n’y a que les hommes avec qui l’on a vécu, qu’il n’y a que les idées dont on a vu les commen cements et les premiers développements, sur lesquels on puisse transmettre aux générations suivantes les détails les plus précis et les plus caractéristiques, ceux dont se compose, en (juelque sorte, leur physionomie. Tous les esprits qui ont joué un rôle influent dans ce monde, et même les systèmes qu’ils ont mis au jour, ont leur physionomie propre par laquelle ils se distinguent de leurs devanciers et de leurs successeurs, et qui n’est saisie au vif que par des contemporains. Par exemple, ceux à <fui il a été donné de voir et d’entendre M. Cousin, ceux qui ont pendant quelques années joui de son commerce ne comprendront jamais qu’il soit possible par ses livres, par ses discours écrits, par le recueil de ses le .ons imprimées, de se faire une idée exacte de sa personnalité intellectuelle, de son rôle philosophique et de sa philosophie elle-même.
11 est une autre figure moins éclatante que celle-là, devant laquelle j’ai été heureux de
AVANT- PROPOS
m’arrêter. C’est l’excellent M. Dainiron, ou comme je l’ai toujours entendu appeler par ses camarades de l’École normale et ses amis de jeunesse, le sage Dainiron. Oui, la sagesse était la règle de sa vie aussi bien que la source de son enseignement ; mais ce n’était point sa seule qualité. Il y joignait une piété profonde, qui ne perdait rien à parler le langage de la raison et de la philosophie, et une bonté de cœur qui aurait passé pour de la naïveté si elle n’avait été doublée d’une rare finesse. Tel était l’homme, et l’homme, chez lui, se retrouve tout entier dans l’écrivain. Mais n’ayant jamais rien fait pour appeler sur lui et sur ses ouvrages le grand jour de la publicité, M. Dainiron s’est vu, même de son vivant, (‘nveloppé par les ombres de l’oubli, devenues bien plus épaisses encore autour de sa mémoire. C’est un de mes vœux les plus constants et les plus ehers de le faire monter dans l’opinion au rang qui lui appartient. Je crois que l’honneur du public y est intéressé autant que le sien.
En m’occupant des hommes qui, vivants ou morts, ont joué un rôle plus ou moins considérable dans l’histoire des idées philosophiques de notre temps, j’ai dû m’expliquer sur ces idées elles-mêmes et défendre ce que je crois
AVANT-PROPOS
être la vérité contre les doctrines que ma raison repousse comme autant de formes différentes de l’erreur.
La défense de la vérité philosophique se résume pour moi dans la défense du spiritualisme, qui n’est pas seulement la cause de Dieu et de l’âme, la cause de l’intelligence, de l’ordre dans l’univers aussi bien que dans l’homme, mais la cause de la liberté, la cause du devoir et du droit, celle du respect et de l’amour, celle de la justice et de la charité, celle de l’ordre social, celle de la société ellemême. Si vous en doutez, ouvrez les yeux sur les événements dont ous sommes témoins, interrogez l’état présent de la France et de l’Europe.
On a pu suivre pendant longtemps avec une curiosité sympathique, dans leur œuvre de destruction, ces prétendus rénovateurs de la science qui n’étaient que des démolisseurs de tous les fondements essentiels de la raison et de la moralité humaine. On a pu trouver un certain plaisir à connaître les procédés d’argumentation ou d’analyse par lesquels ils se flattent de supprimer la conscience, le libre arbitre, la personne humaine tout entière, les principes et les causes de notre existence, la règle de nos actions, les lois immuables de
AVANT-PROPOS
notre pensée, pour mettre à leur place la puissance aveugle des faits, ramenée elle-même au jeu fatal des organes, à la domination capricieuse des sens, et par suite à la souveraineté des appétits, à l’identification des appétits avec les droits. En présence de ces belles découvertes, qu’on ferait remonter sans peine au temps des sophistes de la Grèce, on se disait peut-être qu’après tout, si elles devaient porter l(i trouble quelque part, ce ne pourrait être (jue dans les régions élevées de la pure spéculation, considérées par la foule comme un pays inabordable où elle n’a aucun moyen ni même aucune envie de pénétrer.
C’était une erreur. Des hauteurs de la société, sur lesquelles elles se sont montrées d’abord, et non sans y rencontrer de grands encouragements, les doctrines auxquelles je fais allusion sont descendues de proche en proche dans les couches les plus profondes de notre nation et l’on peut dire de toutes les nations européennes. Laissant de côté les discussions abstraites, les observations soi-disant scientifiques, ou les étalages d’érudition falsifiée et les raffinements de bel esprit par les- ([uels elles se sont efforcées de se faire accepter, on n’en a pris que les conséquences qui intéressent la direction de la vie et les relations
AVANT-PROPOS
VU
des hommes entre eux. Ces conséquences, on les a érigées en maximes économiques et politiques, et ces ma.ximes, recueillies par des masses avides de changements et de jouissances, sont bien vite entrées dans le domaine des faits. Les désastres qu’elles y ont causés, je n’ai point à les rappeler ici, et je m’abstiendrai aussi de prévoir ceux qu’elles nous préparent dans l’avenir. Je ne veux point me laisser entraîner à substituer la politique à la philosophie. Il me suffit d’avoir fait naître ce soupçon, que du positivisme au communisme la distance pourrait bien être moins grande qu’on ne pense.
Le positivisme, c’est-à-dire le matérialisme accommodé au goût de notre siècle, n’est pas le seul système qui me paraisse dangereux et erroné. 11 y a un certain mysticisme de fantaisie et un certain scepticisme ténébreux qui, depuis quelques années, à force de talent, par le prestige d’un noble langage et par leur obscurité memes réussissent à faire illusion à un petit nombre de jeunes intelligences. L’espace circonscrit dans lequel s’exerce leur domination ne permet pas qu’on les présente dès aujourd’hui comme un sujet d’alarme; mais ils peuvent devenir avec le temps un danger plus sérieux en réduisant la philosophie
AVANT-PROPOS
à n’être plus qu’un exercice de dialectique et une œuvre d’imagination. Voilà pourquoi je me suis imposé le devoir tout à la fois de les étudier et de les combattre.
Me sera-t-il donné d’apporter quelque soulagement à ceux qui souffrent de cette confusion des idées, de cet obscurcissement de toutes les vérités nécessaires? Je n’ose pas l’espérer; mais on me saura gré, peut-être, de l’avoir essayé.