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LE PAPE SYLVESTRE II

ÉTAT DE LA PHILOSOPHIE ET DES SCIENCES AG I* SJÉrT.g

Voulant honorer la mémoire du plus illustre de ses enfants, la ville d’Aurillac éleva, il n’y a pas longtemps une statue à Gerbert, le premier Français qui occupa le trône pontifical. Piquée d’une généreuse émulation, l’Académie des sciences, lettres et artf, de Clermont- Ferrand lui rendit un hommage moins éclatant peutêtre , mais plus utile à la science : elle vota l’impression de ses œuvres. C’est à M. Olleris, ancien professeur

1. Œuvres de Gerbert, pape sous le nom de Sylvestre II, collationnées sur les manuscrits, précédées de sa biographie, suivies de notes critiques et historiques par A. Olleris, doyen de la Faculté do Clermont, etc. 1 vol. in4o, 1867.; Clermont-Ferrand, Thibaud, et Paris, * Dumoulin.

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d’histoire dans les lycées de Paris , aujourd’hui doyen delà Faculté des lettres de. Clermont, qu’elle confia l’exécution de cette décision patriotique. La tâche était difficile et réclamait autant de sagacité que de patience ; car il ne s’agissait pas seulement de retrouver les divers écrits de Gerbert, ses lettres, ses sermons, ses traités théologiques ou scientifiques, ses actes et ses décrets pontificaux, dans une multitude de collections plus ou moins obscures où, quoique imprimés pour la plupart, ils restaient depuis deux siècles oubliés et dispersés ; il fallait encore, après les avoir tirés des ténèbres, les soumettre à l’épreuve d’une sévère critique, les confronter les uns avec les autres et tous ensemble avec les manuscrits, les éclairer par les connaissances dont s’est enrichie, particulièrement dans ces dernières années, l’iiisloire du moyen âge, et, tout en leur demandant compte de leurs titres et de leur origine, les défendre au besoin contre d’injustes soupçons de falsification. C’est ce que M. O'ieris a fait avec une conscience et un savoir auxquels l’Académie des inscriptions a rendu justice en lui décernant le prix Gobert. Aux œuvres déjà publiées du pape Sylvestre 11, M. ülleris a eu la fortune d’ajouter quelques morceaux inédits, entre autres deux traités sur l’abacus, l’un de Gerbert luimérae, l’autre de son disciple Berolinus, et une dissertation philosophique qui a pour titre : De ratinnali et rationc uti^ Du raisonnable et de V usage de la raison. Ce dernier écrit est d’autant plus précieux que c’est le seul de ce genre que Gerbert nous ait laissé et qu’il n’est pas inutile pour nous éclairer sur l’origine et les premiers essais de la scolastique.

Mais ce qui fait le principal mérite et l’intérêt capi-

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tal de cette savante publication, c’est l’œuvre person- . nelle de M. Olleris; c’est une Vie de Gerbert, rédigée d’après les documents originaux auxquels elle sert d’introduction et dont elle nous «fait comprendre par là même la signification et l’importance. On peut la considérer tout à la fois comme une fidèle analyse et comme un commentaire anticipé de tout le volume. "Mais ce n’est pas seulement à ce titre qu’elle sollicite notre attention. Gerbert, par le rôle qu’il a joue dans le monde, ayant été mêlé aux hommes et aux affaires les plus considérables de son temps , sa biographie , écrite par M. Olleris ou plutôt par lui-même, puisqu’elle est tirée presque tout entière de ses ouvrages et de sa correspondance , nous offre en même temps un curieux tableau de l’état de la société à la fin du x® siècle. Les idées et les passions, les croyances et les mœurs de cette triste période de notre histoire y sont prises en quelque

sorte sur le fait et s’offrent d’clles-mêmes à nos obser-

vations, sans que l’auteur’ ait besoin de nous les signaler. 11 lui suffit de traduire et de citer , quelquefois de résumer les pièces authentiques qu’il a si laborieusement rassemblées , qu’il a. si rigoureusement contrôlées, et avec lesquelles, puisque nous les avons sous la main, nous sommes toujours libres de confronter ses interprétations. Pourquoi, d’ailleurs, serait-il sorti du rôle de simple rapporteur, quand les faits dont il avait à nous entreteiur présentent nàturellement un caractère si original et mi intérêt si irrésistible? Une puissante organisation à la fois politique et sociale, celle que Charlemagne a fondée , est en train de se dissoudre; une société nouvelle, le régime féodal et la papauté du moyen âge, est à la veille de se constituer ; entre

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les deux, un simple moine qui, sans une véritable force de caractère , sans aucüne grandeur d’âme , avec de . médiocres connaissances et un génie qui n’est pas du premier ordre , doinine, étonne , éclaire tous ses contemporains; voilà de quoi réveiller les esprits les plus difficiles. Cependant , si modeste qu’elle puisse nous paraître, la tâche que M. Ülleris s’est imposée lui a fourni l’occasion de déployer les plus sérieuses qualités, celles qui appartiennent non-seulement à l’érudit, mais à l’historien : un jugement ferme et sûr , que la vérité seule, la vérité démontrée, et non la tradition ou l’esprit de parti, décide à se prononcer; un ordre parfait qui, sans négliger les détails, particulièrement indispensables dans une étude biographique, sait pourtant les contenir dans de justes limites et les subordonner aux événements principaux ; ‘enfin un style simple, clair, naturel, qui répond exactement à. la gravité* austère du sujet.

La Vie de Gerhert mériterait d’être publiée séparément à l’usage de ceux qui , s’intéressant aux recherches historiques et éprouvant le besoin d’enrichir ou d’émonder leur vieux fonds de connaissances , n’ont cependant ni le temps, ni les moyens de remonter aux premières sources En attendant que ce vœu soit réalisé, nous allons essayer de donner ici un aperçu sommaire du travail, nous aurions le droit de dire du livre de M. Olleris. Nous ne croyons pas pouvoir témoigner d’une manière plus utile l’estime qu’il nous inspire.

■ Gerbert reçut le jour vers le milieu du x* siècle, dans a ville ou aux environs d’Aurillac. C’est tout ce qu’on

1. M. Olleris a suivi aotre couseil. La Vie de Gerbert a été publiée en un volume in-3® dans l’année même où parurent ses Œuvres.

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peut affirmer sur le lieu et la date de sa naisfence. Ce que Ton sait de sa famille est encore plus vague et plua incertain. On est seulement autorisé à supposer qu’elle était pauvre et obscure, car on ne le voit jamais, même dans les plus tristes circonstances de sa vie , s’adresser à elle , et c’est elle , au contraire , qui , lorsqu’il a été nommé abbé de Bobio , s’empresse de quitter l’Au-’ vergne pour aller lui demander en Italie un appui et un refuge. Entré dès son enfance, en qualité de novice, * au monastère de Saint-Gérauld, il y apprdhd la grammaire, c’est-à-dire le peu qu’on savait alors de la Ungue et de la littérature de l’amiquité romaine. Mais, dans cette étude circonscrite, il fait preuve de tant* d’intelligence, qu’au monastère où il est élevé et dans les couvents voisins il ne tarde point à passer pour un prodige. Frappé comme tout le monde de ses précoces facultés ,* un certain Borel, comte de Barcelone, qui, vers l’an 967, vint à passer 'par Saint-Gérauld, offrit généreusement et obtint sans peine de l’emmener en Espagne , pour y compléter son éducation.

L’Espagne était alors un pays privilégié pour la pensée. Les lettres et les sciences y étaient plus florissantes qu’en aucune autre contrée de l’Europe chrétienne. Il y avait dans ce qu’on aj)pelait la Marche d’Espagne des écoles épiscopales et monastiques qui avaient conquis une légitime renommée. M. Olleris n’a pas de peine à démontrer que c’est là, non dans les écoles musulmanes de la Péninsule, que Gerbert s’est formé. Comment . aurait-il puisé sçs connaissances chez les Arabes, puisque, comme il le déclare expressément, il est resté toute sa vie étranger à leur langue. Et, si les Arabes avaient été ses précepteurs, comment n’aurait-il pas

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mièux profité de leurs leçons dans un temps où les mathématiques, la médecine et la philosophie elle-même, représentées par Alkendi et Alfarabi, étaient déjà, chez eux passablement avancées? Comment ne lui auraientils pas fait connaître les œuvres d’Aristote avec leurs commentaires alexandrins, qu’ils avaient traduits et qu’ils étudiaient déjà depuis un siècle ? D’ailleurs j nous savons quels furent ses maîtres chrétiens et quel 'genre d’instruction ils ont pu lui donner. L’un d’entre eux fut HatCbn, évêque de Yich, sous lequel, à ce que nous aesure son disciple et son biographe Richer, il fit de grands progrès en mathématiques. Un autre, dont le nom nous échappe, lui enseignal’astronomie, et nous voyons, par les connaissances qu’il y ajouta plus tard et les découvertes qui lui ont été attribuées, que les notions qu’il possédait alors sur ces deux sciences ne s’étendaient pas bien loin. 11 est probable que son édu-^ cation littéraire reçut plus de développenâent ; car il a toujours fait un fréquent usage-de Cicéron et des poètes latins. Il a lui-même composé des vers qui ne nous paraîtraient pas trop mauvais, s’ils sortaient de la plume d’un élève de rhétorique. C’est un argument de plus en faveur de l’opinion qu’il n’a jamais subi , au moins d’une manière directe, l’influence des écoles de Cor-^ doue et de Grenade. L’influence indirecte est plus difficile à écarter ; car on ne conçoit pas que l’Espagne chrétienne soit restée pendant un siècle complètement étrangère à la vie intellectuelle qui se manifestait avec tant d’éclat sous ses yeux.

Après avoir passé trois ans à Barcelone, Gerbert accompagna à Rome son protecteur Borel, et Hatton , TOH principal instituteur. C’était sous le pontificat de

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Jean XIII et sous leirègned’Othon I". Le pape fut particulièrement frappé de l’habileté que lui montra le jeune moine auvergnat en astronomie et en musique , deux scifences alors fort négligées en Italie, et, se flattant que Gerbert pourrait lui aider à les faire renaître, il le garda près de lui. Mais, l’ayant j;>résenté au bout de quelques jours à l’Empereur, celui-ci fonda sur lui les mêmes espérances et l’amena à sa cour , dont il devint le principal ornement.

Il n’y était pas depuis longtemps lorsque y arriva, en 972, en qualité d’ambassadeur du roi Lothaire, un des premiers, sinon le premier logicien du temps. Il portait le nom de Garamnus et était archidiacre de Reims. Gerbert, qui jusqu’alors était resté étranger à la logique, c’est-à-dire à Y Introduction de Porphyre et à ÏOrgamim d’Aristote, demanda et obtint la permission de le suivre dans son diocèse.

Le siège archiépiscopal de Reims était alors occup par Adalbéron, qui , par la noblesse de son extraction, et la puissance de sa parenté , aussi bien que par l’étendue de sa juridiction ecclésiastique , était regardé comme un des plus grands seigneurs de son temps. A toutes ces qualités il en joignait une autre, qui n’était pas commune à ce moment et qu’il ne tenait quede son caractère et de son intelligence. C’était un prélat réformateur. L’esprit de réforme avait de quoi s’exercer au

siècle; car à aucune autre époque du moyen âge, les esprits n’ont été plus incultes, les mœurs n’ont été plus violentes et plus corrompues. L’ignorance allait si loin que plusieurs chefs de monastères , que des abbés ne savaient plus lire, que les prêtres ne comprenaient plus lô latin de leurs prières , et que les laïques avaient ou-

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blié l’oraison dominicale. On tenait pour impossible qu’un seul homme réunît les modestes connaissances qu’on désignait sous les noms de trivium et de quadrivium^ c’est-à-dire, d’une part, la grammaire, la rhétorique et la dialectique; de l’autre, l’arithmétique, la géométrie^ l’astronomie et la musique. C’est dans ce cercle étroit que les écoles du moyen âge avaient renfermé ce que nous appelons aujourd’hui les lettres, les sciences et les arts. Rien n’égalait l’ignorance du siècle dont nous parlons que sa corruption et sa brutalité. « Les hommes vivent dans la société , disent les chroniques et les relations du temps , comme les poissons dans l’eau, les plus forts dévorent les faibles. » Poîir se distraire ’de ce? violences et des terreurs qui accompagnent l’attente alors presque générale de la prochaine fin du monde, on s’abandonne à tous les excès, on recherche l’ivresse des plus grossiers plaisirs. Ceux qui , touchés.d’une piété sincère, voudraient, avant de comparaître au jugement dernier, se recueillir dans la solitude , sont obligés, comme Jean de Vendières, de parcourir la France et l’Italie avant de trouver un monastère sur lequel la discipline ait conservé quelque empire; et encore ne le trouvent-ils pas, puisqu’ils finissent par le fonder.

Pour se faire une idée de ce qui se passait, soit dans les cloîtres, soit dans le monde, il faut lire, dans le travail de M. Olleris, à quelles mesures l’on était forcé de recourir pour défendre, môme contre les tentatives de leurs maîtres, l’iimocencc des enfants qui étaient élevés à Cluny. «On les confiait plus spécialement au scolastique choisi , après de mûres réflexions , par le supérieur. Ses fonctions ôtaient pénibles et délicates. I/e

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scolastique ne devait jamais être seul avec un enfant; jamais il ne devait lui parler en particulier. Un flambeau éclairait toute la nuit le dortoir des élèves. Si un enfant avait besoin de sortir, le maître ne devait jamais , l’accompagner sans avoir de lumière , ni sans prendre avec lui une autre personne. Le silence était rigoureusement prescrit hors du temps consacré aux récrôa-i tions. Des abus trop fréquents, même dans les cloîtres, rendaient ces précautions indispensables. Le x* siècle se ressentait encore des goûts corrompus des Grecs et des Romains , chez lesquels l’usage du pensionnat n’avait pas été possible*. »

Mais Ce n’est encore qu’un côté du. tableau que M. Olleris, en s’appuyant uniquement sur des actes authentiques , a voulu mettre sous nos yeux ; voici maintenant l’autre : « Les élèves que le sentiment du devoir n’excitrât pas au travail étaient chargés de liens, frappés de verges. On faisait quelquefois un tel usage de ces corrections, que les externes , fuyant l’école, se

cachaient dans les bois. A Saint-Gall ils mirent,le feu

au monastère pour se garantir du fouet dont ils étaient menacés pour quelques fautes qu’ils avaient commises, le jour de la fête de Saint-Marc. Les moines étaient furieux. Il y en eut qui proposèrent de détruire les écoles. Ibeût paru plus simple de modifler la discipline®. » Quant à l’instruction qu’on faisait payer si chèrement, elle se bornait à la lecture et à l’écriture , au chant , aux éléments du calcul et à la grammaire de Donat, c’est-à-dire, à peu de chose.près, au programme de nos écoles primaires ; car il ne faut pas oublier’que le latin

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