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De reactione, lib. XXil, c. i; De incantationibus, c. ni

GALILÉE

LA RAISON ET l’aUTOHITÉ AU COMMENCEMENT DD XVII® SIÈCLE *

Malgré les nombreux écrits qui out paru sur Galilée, et peut-être à cause de ces écrits, il reste encore bien des nuages sur la vie de ce grand homme, sur la marche et la succession de ses travaux, sur la méthode qu’il a suivie, sur Tinfluence qu’il a reçue de ses devanciers, sur celle qu’il a exercée à son tour, et surtout sur son procès. Les passions les plus opposées se sont emparées de son nom et ont essayé d« l’exploiter à leur profit. Les uns, n’admettant pas que l’autorité puisse se tromper et qu’une condamnation prononcée par un tribunal régulier ne soit pas toujours juste, ont cherché à Galilée mille torts imaginaires, ont cru apercevoir dans ses ouvrages des témérités et des malices dont il est parfai-

1 . Galilée, les Droits de la science et la méthode des sciences physiques, par Th. Henri Martin. 1 volume in-18, à la libraire académique de Didier et G®, 35, quai des Augustins, à Paris.

(ÎALlLÉb:.

teraent Innocent. D’autres, au contraire, prenant parti pour la victime, pour l’homme de génie persécuté, ont pensé qu’ils ne pouvaient se faire une idée exagérée de son héroïsme et de son martyre. Ils ont donc accueilli avec upe aveugle confiance tout ce qui venait à l’appui de cette opinion préconçue, non-seulement les allégations précises, soutenues, à défaut de preuves, par l’autorité d’un nom propre, mais les rumeurs les plus vagues et les plus obscures. Puis, quand la vérité s’est montrée à leurs yeux, quand h la place d’un héros ils n’ont aperçu qu’un homme, leur enthousiasme s’est changé en colère, et peu s’en est fallu qu’ils n’applaudissent à la sentence de l’Inquisition romaine. D’autres ont fait de Galilée un prétexte pour donner carrière à leurs animosités personnelles, se déclarant pour lui ou contre lui, se plaisant à l’exalter ou à l’abaisser, selon qu’il avait été attaqué ou défendu par leurs ennemis. Il en est, enfin, qui, ne cherchant que la vérité et n’obéissant qu’à l’amour de la justice, n’ont pu donner satisfactiçn à ce double intérêt, parce que toutes les pièces qui leur étaient nécessaires pour rendre un jugement équitable n’étaient pas encore découvertes ou mises au jour. En effet, parmi les documents les plus importants qu’on peut consulter aujourd’hui sur Galilée et ses démêlés avec l’Église, il y en a qui ne sont connus que depuis quelques années, et d’autres seulement depuis 1867.

Dissiper toutes ces obscurités, détruire toutes ces préventions et ces erreurs, combler toutes ces lacunes, tel est le but que M. Th. Henri Martin s’est proposé dans le savant et curieux volume qu’il vient de publier. Voulant nous faire connaître le vrai Galilée, le Galilée

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de l’histoire, non celui que la passion et la légende nous ont montré jusqu’ici, il s’est fait un devoir de ne s’appuyer que sur des témoignages irrécusables : d’abord celui de Galilée lui-mémo, c’est-à-di^e ses nombreux ouvrages, aujourd’hui réunis et devenus accessibles à tout le monde dans la belle édition de M. Albéri; ensuite sa correspondance, en y comprenant non-seulement les lettres qu’il a écrites, mais celles qu’il a reçues, et en y ajoutant celles dont, à son insu, il a été le sujet; enfin les dépêches de l’ambassade de Toscane à Rome et les pièces relatives à ses deux procès.

Mais les documents les plus authentiques, les plus certains, peuvent être altérés par la façon dont ils sont analysés ou interprétés, et même par les citations partielles qu’on en tire. Les faits et les textes, quand on y met un peu d’habileté, se plient toujours aux intentions de celui qui invoque leur autorité. L’histoire, interrogée par des juges partiaux, n’a-t-elle pas toujours, comme un témoin suborné, rendu des réponses conformes à leurs passions? Ce danger n’était pas à craindre avec M. Martin. Son impartialité est égale à sa vaste et rare érudition, et la droiture de son jugement à sa passion pour la vérité. Animé d’une piété profonde et ardente, il apporte la même chaleur d’âme dans la défense des droits de la raison. Il ne comprend pas que la science, c’est-à-dire la vérité démontrée, soit un danger pour la religion, et il a pris pour devise ces paroles tirées d’une lettre adressée à Galilée par Stelliola : « Ceux qui cher- « chent à mettre la discorde entre la science et la reli- « gion sont peu amis de l’une et de l’autre. » A la science elle-même vient se joindre, chez M. Martin, une haute et solide philosophie, qui lui permet d’en

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apprécier les diverses méthodes et le désigne naturellement pour en écrire l’histadre; aussi croyons-nous que cette nouvelle production de sa plume infatigable est de nature à satisfaire à la fois les philosophes et les savants. Les graves qualités par lesquelles elle se distingue n’excluent pas, dans la discussion de quelques écrits contemporains, le ton de l’ironie et certaines vivacités de langage; mais il n’y a guère que le charlatanisme avéré et la passion volontairement aveugle qui aient le privilège, si c’est est un, de faire sortir M. Martin de son calme et de son indulgence habituels.

Nous n’avons pas qualité pour suivre M. Martin pas à pas dans ses considérations sur les découvertes et les travaux scientifiques de Galilée, et nous ne croyons pas d’une importance capitale les nouveaux détails qu’il nous dorme sur sa biographie. Notre dessein est de nous arrêter seulement sur deux points, dont l’un intéresse l’histoire et l’autre la philosophie : nous voulons parler des deux procès de Galilée et de la méthode qu’il a appliquée aux sciences physiques, ou, comme on les appelait de son temps, à la philosophie naturelle. Au reste, c’est en traitant ces deux questions que M. Martin fait le mieux apprécier la valeur de sa critique et de ses idées personnelles.

On croit généralement que Galilée n’a été poursuivi qu’une fois par l’Inquisition romaine, qu’il n’a eu à se défendre contre elle que dans un seul procès, celui qui lui fut intenté en 1632, à l’occasion de son Dialogue sur les systèmes du inonde^ et à la suite duquel il a été condamné. C’est une erreur. Ses persécutions remontent beaucoup plus haut, et, seize ans avant la sentence qui a laissé tant de traces dans la mémoire de la

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postérité, il avait éprouvé une première fois les rigueurs du Saint Office.

Quoique nourri par ses maîtres des plus pures doctrines de l’Écofe, Galilée, déjà célèbre à l’âge dè vingtcinq ans, quand il enseignait les mathématiques à l’université de Fisc, avait adopté de bonne heure le système de Copernic. Dans une lettre écrite à Kepler le 4 août lo97, il déclare être gagné à ce système depuis un grand nombre d années et en avoir fait le sujet de plusieurs ouvrages qu’il n’ose publier, dans la crainte de passer pour fou aux yeux des ignorants et des faux savants. Les découvertes astronomiques qu’il fît plus tard à l’aide du télescope, les montagnes et les vallées de la lune, les taches du soleil, les phases de Vénus, les quatre satellites de Jupiter, n’étaient pas de nature à affaiblir sa conviction.* Aussi, malgré la réserve qu’il s’était imposée d’abord, ne put-il s’empêcher delà produire, au moins dans ses leçons orales. En 1004 l’apparition d’une étoile nouvelle dans la constellation du Serpentaire lui fournit une première occasion d’attaquer dans sa chaire la doctrine péripatéticienne de l’immutabilité des cieux, et nous avons lieu de croire que son audace s’accrut avec le succès et avec le nombre des arguments que lui fournissaient ses observations sur les corps célestes. On commença par nier les faits qu’il avait constatés, on répondit à ses démonstrations par des injures, on accusa le télescope de n’ôtre qu’un instrument d’illusion. Mais, comme, toutes ces dénégations étaient incapables de tenir contre l’évidence, contre le témoignage des yeux, et que la nouvelle doctrine se propageait de proche en proche, les péripatéticiens, vaincus sur le terrain de la science, ap-

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pelèrent à leur secours la théologie. On fit valoir en faveur d’Aristote l’autorité de la Bible.

Dès l’année 16 H, l’archevêque de Florence, Marzi Medici, commença à gronder sourdement contre le mathématicien du grand-duc. C’était le titre que portait alors Galilée, rentré depuis peu dans sa ville natale. D’autres ennemis, plus obscurs, ourdissaient contre lui de mystérieuses intrigues à Rome. Mais ce n’est que trois ans plus tard, après que, dans ses Letti'es sur les taches solaires, il s’est publiquement prononcé en faveur du système de Copernic, que l’orage qui s’est formé contre lui devient menaçant. Dans les premiers mois de l’année 1614, le moine dominicain Caccini, en prêchant dans l’église de Santa Maria Novclla de Florence, juge à propos de défendre l’immobilité de la terre et le miracle de Josué comme deux causes inséparables. Il prend pour texte de son sermon ces paroles de l’Évangile : Viri Galilœi, quid statis aspicientes in cœlum? Et jouant sur le mot Galilœi, il attaque de la façon la plus injurieuse, non-seulement Galilée, mais tous les mathématiciens et les mathématiques ellesmêmes. 11 ne voit dans cette prétendue science qu’une invention du diable, qu’il faudrait bannir, avec ceux qui les professent, de tous les États chrétiens.

Galilée ne supporta pas d’être ainsi insulté et signalé à la haine publique dans une chaire d’où ne devraient descendre que des paroles de conciliation et des préceptes de charité. Il se plaignit amèrement au général des dominicains. Mais le P. Caccini, loin d’être puni ou seulement réprimandé, obtint de l’avancement. 11 fut appelé avec un grade et des fonctions plus élevés au couvent de Santa Maria délia Minerva à Rome.

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Non contents de lui refuser satisfaction, les dominicains résolurent de faire ce qui était en leur pouvoir pour le perdre. L’uii d’entre eux, le P. Lorini, envoya contre lui, de Florence, une dénonciation secréte à l’Inquisition romaine; et c’est son ennemi, son didamateur, le P. Caccini, qui, sur un ordre émané du pape Paul V, fut appelé à compléter par son témoignage ^ verbal l’accusation écrite du moine florentin. Le P. Caccini alla si loin dans sa déposition, qui, d’ailleurs, ne pouvait être contredite par l’accusé absent, que les inquisiteurs eux-mêmes se virent obligés d’en rejeter la plus grande partie. Il représenta Galilée comme le chef d’une secte, celle des galiléens, qui rejetait non-seulement la füi chrétienne, mais la croyance en Dieu. Il lui faisait un crime de son afliliation à l’académie des Lincei et de sa célébrité même, de sa vaste correspondance avec des savants étrangers, notamment avec Kepler et d’autres Allemands, tous suspects d’hérésie aux yeux du fougueux dominicain. De tous ces chefs d'accusation le Saint Office n’en garda qu’un seul, c’est que Galilée enseignait publiquement le double mouvement de la terre.

Chose étrange! le double mouvement de la terre avait déjà été enseigné, au xv* siècle, par Nicolas de Cus, et cette proposition ne l’avait pas empêché de devenir cardinal. En 1533, un Allemand, du nom de Widmanstadt, avait soutenu la même doctrine à Rome, • en présence du pape Clément VII, et le souverain pontife, en témoignage de sa satisfaction, lui fit présent d’un beau manuscrit grec. En 1543, un autre pape, Paulin, acceptait la dédicace de l’ouvrage où Copernic développait son système. Pourquoi donc Galilée ,

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soixante et dix ans plus tard, rencontrait-il tant de résistance, soulevait-il tant de colères? C’est qu’il ne s’est pas contenté, comme ses devanciers, d’une démonstration abstraite, purement mathématique, et accessible seulement à un petit nombre de calmes intelligences : il a appelé à son secours l’observation, l’expérience,

^ la preuve par les yeux ; tandis que Kepler, par des raisons mystiques, tirés des propriétés des nombres, se refusait à admettre plus de sept planètes, il peuplait, eu quelque façon, l’espace de mondes jusqu’alors inconnus, et menaçait de conquérir à la nouvelle doctrine, non-seulement la terre, mais l’immensité des cieux. Enfin, il était, lui aussi, un apôtre, et paraissait vouloir élever autel contre autel. Ce n’est point sans inquiétude, ni peut-être sans envie, que ceux qui se regardaient comme investis du privilège jusque-là incontesté d’être les ministres de la parole, voyaient se presser autour d’une chaire profane des milliers d’auditeurs accourus de toutes les parties de l’Europe, et parmi lesquels ou comptait plusieurs princes.

Galilée ignorait ce qui se passait àRome, car l’œuvre de l’Inquisition s’accomplissait dans le plus grand secret; mais il sentait qu’une trame mystérieuse s’ourdissait contre lui, et, sans savoir précisément de quoi il était accusé, il préparait sa défense. S’adressant à un prélat romain, M"' Dini, qui avait été son élève et qui était resté son ami, il lui expliquait ses opinions et allait au-devant des conséquences qu’on pourrait tirer d’une lettre écrite par lui, peu de temps auparavant, à un autre de ses élèves devenu professeur de mathématiques à l’université de Pise, le bénédictin Benedetto Castelli. Il désirait qu’on fît connaître sa pensée à quelques niem-

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bres iuflucnts de l’ordre des jésuites, ainsi qu’au cardinal Bellamiin, adversfire déclaré du système de Co- ^ pcrnic, et au cardinal Barberino, que nous retrouverons tout à l’heure sur notre chemin sous le nom d’Urbain YIII.

Les amis de Galilée, aussi mal informés que lui, s’efforçant de le rassurer, mais néanmoins lui conseillent la prudence. Ils lui recommandent de s’interdire toute explication de l’Ecriture, et de se renfermer rigoureusement dans les limites de la science. Ils lui insinuent que, même sur le terrain scientifique, il ferait bien de présenter le système de Copernic comme une hypothèse commode, mais dépourvue de fondement. Galilée, alors plus fier qu’en 1633, parce que le danger était plus éloigné, refuse de descendre à cet acte de dissimulation.

Le double mouvement de la terre est pour lui la vérité, • et il le soutiendra, dit-il, en toute occasion. Quant à le concilier avec le texte des Livres saints, c’est l’affaire des théologiens, non la sienne, et il déplore qu’on ait porté la discussion sur ce terrain, où elle ne peut être favorable à personne. Daqs un mémoire apologétique, auquel il donna la forme d’une à la grande-duchesse Christine^ et qui, après avoir circulé manuscrit en 161S, ne fut imprimé qu’en 1633, il revient sur cette idée qu’il développe avec un rare bon sens : la religion enseigne le dogme et la morale, non la physique et l’astronomie. C’est compromettre l’autorité de l’Écriture sainte que de la faire intervenir dans les questions de philosophie naturelle ; et Galilée, sans sortir de l’Italie et de l’histoire de son temps, en cite des exemples assez curieüx. Un de ses adversaires n’avaii-

il pas soutenu récemtnent que la lune ne pouvait em-

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' * pruiiter sa lumière du soleil, parce que la Genèse* ^ qualifiant ces deux astres de grands luminaires, leur attribuait nécessairement le môme rang, et ne permettait pas de croire que l’un fût subordonné à l’autre? Un . autre, prenant le chandelier à sept branches pour un symbole astronomique, n’admettait pas qu’on pût affirmer sans impiété qu’il y -a plus de ^pt planètes. Nous l’avons déjà dit, Kepler, par d’autres motifs, était attaché à la même erreur, et c’est devant la lumière dff* l’évidence qu’il s’écria, en détournant dç son sens primitif le fameux motde l’empereur Julien : « O Galilœc, vicisti! O Galilée, tu l’emportes! »

Poursuivant sa défense, Galilée démontre très-bien que le système péripatéticien, que l’on veut absolument placer sous la protection de la Bible, n’est pas plus fa- • vorable au miracle de Josué que le système de Copernic; car, d’après la doctrine d’Aristote, ce n’est pas seulement le soleil que le général hébreu aurait dû arrêter, mais aussi la lune et les planètes, puisqu’on les représente comme attachés aune même sphère, qui les emporte dans sa révolution diurne d’orient en occident. L’Italie, ajoute Galilée* est aussi intéressée que lui-même à la libre proithgation de la nouvelle doctrine; car ce serait une tache usa gloire qu’une vérité démontrée fût repoussée de sou sein, et il serait regrettable que cette honte, sans autre intérêt que celui de défendre les opinions d’un vieux philosophe grec, lui fût infligée par l’Église.

Ces sages considérations ii’eurent aucune prise sur l’Inquisition; on peut même douter qu’elle daignât eu prendre connaissance. Onze théologiens consulteurs du Saint-Office, ayant reçu l’ordre d’émettre un avis sur

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le nouveau système, rendirent la décision suivant^ : Dire que le soleil est immobile, c’est une proposition absurde et fausse en théologie et formellement hérétique; dire que la terre tourne autour du soleil et sur elle-même, c’est une proposition absurde et fausse en philosophie, et pour le moins erronée au point de vue théologique. Moins subtil que les consultcurs, et réunissant dans un même arrêt rimmohilité du soleil et >le mouvement de la terre, le tribunal de l’Inquisition rendit un décret qui condamnait simplement le système de Copernic comme faux et tout à fait contraire à VÈcriturc sainte. 11 ajoutait que ce système ne pouvait être ni professé ni défendu, et il interdisait tous les écrits où il était enseigné.

Ce décret porte la date du o mars IGIG. Le 20 février de la même année, Galilée, qui se trouvait à Rome par un ordre secret du Saint-Oflice, est appelé au palais du redoutable tribunal, et là, en présence du cardinal inquisiteur Bellarmln, qui commence par l’exhorter paternellement à changer d’opinion, il reçoit, au nom du pape, l’injonction de s’abstenir à l’avenir de soutenir, enseigner ou défendre d'une manière quelconque, jiar paroles ou par écrits^ que le soleil est immobile et que la terre se meut. On le menace, s’il n’obéit pas, de poursuites contre sapersonne, eomi)létcment épargnée jusqu’alors, puisque son nom même n’est pas prononcé dans la sentence. Que pouvait faire Galilée? se livrer à scs bourreaux dans la force de l’age et dans la maturité de son génie, quand la science avait encore tant à attendre de lui? Il ne le pensa pas. Il promit tout ce qu’on voulut, et sortit sain et sauf de son premier pracès. La rétractation à laquelle il se résigna plus tard, •

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à la fin de sa carrière, est certainement un acte de faiblesse; mais l’engagement qu’il prit en ce moment, sans avoir droit de compter sur l’approbation d’une conscience intègre, peut être jugé avec plus d’indulgence.

Il nous est impossible de partager l’illusion de M. Martin lorsqu’il soutient que cet engagement de Galilée était parfaitement sincère. Non, Galilée n’était point décidé à obéir aux ordres absurdes de l’Inquisition, car il n’était point en son pouvoir de bannir de son enseignement et de ses ouvrages une vérité qui était le fondement nécessaire et la conclusion inévitable de ses recherches et de ses découvertes. S’interdire, comme on l’exigeait follement de sa docilité, de la produire sous une forme quelconque, c’était renoncer à parler, à écrire et môme à penser. Or, s’il y avait une résolution arrêtée dans son esprit, c’était de poursuivre sa carrière en se moquant, comme il l’avait toujours fait, des ignorants et des sots qui prétendaient lui imposer les bornes de leur intelligence, ou qui 'prenaient un coup d’autorité pour une démonstration. Aussi peut-on affirmer hardiment que le second procès de Galilée et la condamnation à laquelle il est venu aboutir ont été les conséquences nécessaires du premier.

Convaincu de l’absolue nécessité de manquer à sa promesse, s’il ne voulait pas commettre un véritable suicide, Galilée s’y voyait en quelque sorte encouragé par la faveur dont il a joui pendant quelque temps auprès du successeur de Paul V. Non-seulement le cardinal Barberino avait été pour lui, en toute occasion, un zélé protecteur, mais il avait adhéré à sa doctrine ; il avait môme chanté en vers ses découvertes astrono-

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mi<fues; puis, arrivé à la cliairo pontificale sous le nom d’Urbain YIII , il lui conserva d’abord son ancienne bienveillance; il lui accorda des pensions pour son fils et pour lui-même, et, ce qui est beaucoup plus’ significatif, il accepta la dédicace du Safjyiatore^ un des ou-^ vrages les plus mordants que Galilée ait publiés contre ses adversaires ; et un des plus grands plaisirs du nouveau pape était de se le faire lire pendant ses repas' Or, dans ce livre, Galilée ne se gêne pas pour défendre Copernic et Kepler contre le% astronomes de la vieille école, et pour montrer que la doctrine du double mouvement de la terre est la seule qui s’accorde avec les observations faites à l’aide du télescope. Il ajoute, à la vérité, que cette doctrine étant condamnée par l’Église, il Ijaut en chercher une autre sans revenir au péripatétisme. Mais quel fonds de candeur ne faudrait-il pas posséder pour ne pas apercevoir dans cette réserve une sanglante ironie?

Il n’y a donc pas une grande différence, pour le fond, entre le Saygiatorc et ce fameux Dialogue sur les deux Itrincipaux sy^èmes du monde, qui a soulevé tant d’orages et qui a été si fatal tant à Galilée qu’à ses juges. Le dernier de ces ouvrages, comme le premier, est une défense à peine dissimulée du système de Copernic. On peut môme ajouter que les précautions prises par l’auteur sont plus grandes dans le Dialogue. Galilée n’intervient point sous son nom dans la discussion qui s’engage entre les défenseurs des deux doctrines contraires; il s’abstient de conclure. Son livre est examiné et admis à l’impression par les censeurs romains et le grand inquisiteur de Florence. Il ne contient pas môme l’ironie que nous avons signalée dans le Saggiatore^ ou

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du moins, si elle y est, elle ne vient pas de lui, mais de l’Inquisition elle-môme. C’est elle qui dans une préface qu’elle lui avait imposée, et que naturellement i! n’avait point rédigée, lui faisait dire qu’il adhérait •complètement au fameux décret de 1616, c’est-à-dire que le système en faveur duquel il allait déployer toutes les ressources de sa science et de sa dialectique, n’était à ses yeux qu’une absurdité. M. Martin essaye de prouver que c’est Galilée lui-même qui suggéra cette idée au P. Ricardi, chargé de l’examen de son manuscrit. Soit; mais il faut avouer que le P. Ricardi avait bien peu de perspicacité, ou que le rôle de censeur est parfois bien difficile.

Le public italien fut plus clairvoyant. Il vit dans le Dialogue mr les deux principaux systèmes du monde^ une démonstration complète, non moins spirituelle que savante, du double mouvement de la terre, et il est facile de comprendre ce que devaient lui donner de piquant les réticences calculées de l’auteur et la préface imposée par la censure romaine. Aussi l’effet produit par. ce livre fut-il immense. Les amis de Galilée et les partisans de la nouvelle doctrine, ou simplement de la liberté intellectuelle, poussèrent des cris de triomphe auxquels répondirent les cris de fureur de .ses ennemis. On imagine quelles devaient être la honte et la .colère de l’Inquisition. Cette fois, ce n’étaient pas les idées de Galilée qu’elle songeait à punir, puisqu’il n’avait rien publié qu’elle ne connût d’avance et qu’elle n’eût approuvé; ce qui allait allumer ses foudres, ce qui lui a inspiré cette sentence qui l’a déshonorée à jamais, c’est le succès de Galilée.

Pour expliquer le procès qui lui fut intenté et la

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condamnation qu’il encourut en 1632, il n’est pas be- , soin de recourir à d’autres causes. Aussi n’accordonsnous qu’une médiocre importance aux dénonciations des jésuites, devenus, à ceye époque, les persécuteurs acharnés de Galilée, comme les dominicains l’avaient été en 1616. Nous ne croyons pas davantage à l’inimitié personnelle d’Urbain YIII, aigri, dit-on, contre son ancien protégé par* de faux rapports et de basses intrigues. Quant à l’intobtion qu’aurait eue Galilée de mettre en scène le souverain pontife sous le nom significatif de Simplicius, M. Martin démontre très-bien qu’elle est purement imaginaire, et que ce nom de Simplicius, étant celui d^un des plus illustres commentateurs d’Aristote, devait désigner naturellement un défenseur de la doctrine péripatéticienne. Alors même que toutes ces suppositions se trouveraient justifiées, elles ne nous présenteraient encore que des incidents secondaires, incapables de rien expliquer. C’est dans la nature même des choses, c’est dans la situation respective de Galilée et de l’Inquisition qu’il faut chercher la raison de ce qui est arrivé. Un tribunal est institué pour contenir la raison humaine et la science dans certaines limites, pour les arrêter à un certain point où il a placé la vérité absolue ; il se trouve que la raison humaine et la science ont franchi ces limites, ont dépassé ce point culminant ; il faut alors nécessairement ou que ce tribunal cesse d’exister, comme une institution absurde en elle-même et devenue impossible en raison des circonstances, ou que la raison, la science, l’évidence môme, soient frappées d’une peine exemplaire.

Quant aux termes de la sentence et aux circonstances

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dans lesquelles elle a été rendue, les pièces authentiques que M. Martin a consultées dissipent tous les doutes et font justice de toutes lefe exagérations que, dans des vues opposées, on avait répandues sur ce sujet. Non, Galilée n’a pas souffert la torture, il a seulement été menacé de la torture par un ordre exprès du pape. C’est bien assez pour le temps où l’on vivait ; il n’était pas possible do recommencer la procédure à la suite de laquelle Jordano Bruno, dans cette môme ville de Rome, par une sentence du môme tribunal, et en grande partie pour les mômes opinions, périt sur le bûcher. Galilée se rétracta, cela est certain ; il offrit môme d’ajouter à son livre deux nouveaux dialogues pour défendre le système de Ptolémée, qu’il avouait avoir sacrifié au système contraire en prêtant à celui-ci les arguments les plus concluants. Cette proposition, heureusement pour sa gloire, ou n’a pas été acceptée, ou fut bien vite oubliée. On voulait qu’il se reconnût coupable non- seulement de fait, mais d’intention. Il eut le courage et la dignité de s’y refuser, malgré la menace dont nous venons de parler. Il n’en fut pas moins condamné à la réclusion perpétuelle et à trois ans de prières pour demander pardon à Dieu du crime irrémissible d’avoir connu et démontré le vrai système du monde. On lui imposait, en outre, l’obligation injurieuse de dénoncer à l’Inquisition tous ceux qu’il savait coupables de l’hérésie qu’il venait de confesser, c’est-à-dire ses disciples et ses amis. Ce n’est point la condamnation de Galilée, c’est sa propre condamnation que l’Inquisition venait de signer, c’est elle-môme avec ses complices et ses imitateurs qu’elle dénonçait au jugement delà postérité.

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Après avoir raconté la vie de Galilée et exposé successivement toutes ses découvertes, M. Martin nous donne une idée de la méthode de ce grand physicien et do ses vues générales sur les sciences et sur la nature. Les quatre chapitres que M. Martin a consacrés à cette question essentiellement philosophique ne sont pas assurément* les moins i^atéressants ni les moins instructifs de son livre. Ce sont ceux où nous découvrons le mieux ses vues personnelles sur l’alliance de la philosophie et des sciences.

Galilée n’était point un de ces savants comme on en voit en si grand nombre de nos jours, qui croient servir d’autant mieux les intérêts de la science qu’ils montrent plus de mépris pour la philosophie. Il appartient à la grande famille des Descartes, des Leibniz, des Newton, des savants du xvii* siècle ; il en est en quelque sorte le patriarche, car elle commence véritablement avec lui. Il était philosophe dans la plus haute acception du mot, dans le môme sens que les hommes de génie qui lui ont succédé et qu’il a en partie suscités par son exemple. Non-seulement il aimait la philosophie en général, mais il faisait grand cas de celle d’Aristote, malgré la guerre sans relâche qu'il faisait à sa physique. Il se sentait bien plus entraîné cependant du côté de Platon. Il admirait cette métaphysique hardie et profonde qui ramène l’esprit de l’homme à sa source divine; il en suivait les développements chez les Pères de l’Église, particulièrement dans saint Augustin, comme il suivait la fortune d’Aristote dans saint Thomas d’Aquin. Tout en évitant avec soin les rêves de Kepler sur les propriétés des nombres, il savait rendre justice à l’école pythagoricienne et reconnaissait que leurs hypo-

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thèses n’avaient pas été sans influence sur la régénération (Je Tastronomie.

Il lui est resté de ses étude% philosophiques un profond respect pour deux principes sans lesquels il n’y a pas de véritable science ou sans lesquels la science est condamnée à rester muette sur les plus grands problèmes de la nature mots voulons parler du prin(âpe des causes efficientes et de celui des causes finales. Ces deux principes lui ont porté bonheur, non-seulement parce qu’ils lui ont permis de remonter des causes secondes à la cause première, dont il reconnaît expressément l’action créatrice comme la seule explication possible de l’origine des choses, mais parce qu’ils l’ont mis sur la voie de la vraie méthode scientifique.

La méthode de Galilée, antérieure à celle de Bacon et de Descartes, leur est supérieure à toutes deux. Descartes, en effet, ne reconnaissant d’autre procédé que le raisonnement mathématique, le procédé des géomètres, more geometrico^ comme disent après lui ses disciples, a méconnu les droits de l’observation et de l’induction, et, par suite de cei oubli, a ouvert une large porte à l’hypothèse. Sa théorie des tourbillons nous montre quels sont les dangers de cette méthode à la fois incomplète et absolue. Bacon, en ne tenant compte que de l’observation et de l’induction, et en exilant en quelque sorte les mathématiques de la science de la nature, a dépouillé l’expérience de toute rigueur, de toute exactitude, et privé la philosophie naturelle de son plus puissant moyen d’investigation. C’est à Galilée qu’appartient la gloire d’avoir appliqué les mathématiques à la physique, d’avoir réuni les deux procédés, les deux moyens de découverte que ses deux illustres

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contemporains ont séparés, et, en les réunissant, de les avoir fécondés l’un par l’autre. Cette méthode, Galilée ne s’est pas contcuté de la prescrire, il l’a pratiquée toute sa vie et il en a tiré les résultats que nous savons.

Pour donner une idée du tour animé et piquant qu’il savait donner à ses pensées, nous empruntons à M. Martin les citations suivantes :

« La philosophie tout entière n’est connue que d’un « seul être, qui est Dieu; quanta ceux qui en ont su « quelque chose, le nombre en est d’autant moindre « qu’ils en ont su davantage ; mais le nombre le plus « grand, et pour ainsi dire infini, est resté aux igno- « rants.

« Si l’action de discourir sur un problème difQcile « était comme la tâche de porter des fardeaux, tâche « dans laquelle beaucoup de chevaux porteraient, par (' exemple, plus de sacs de grains qu’un cheval seul, « je vous accorderais que l’opinion de plusieurs dis- « coureurs ferait plus que celle d’un seul ; mais l’ac- « tion de discourir est comparable à celle de courir et « non à celle de porter, et un cheval barbe tout seul « courra plus vite que cent chevaux frisons. »

Ailleurs, en parlant de l’obstination des péripatéticiens de son temps en présence des découvertes faites à l’aide du télescope, il s’exprime ainsi : « Plutôt que « de mettre quelque altération dans le ciel d’Aristote, « ils veulent impertinemment nier celles rju’ils voient « dans le ciel de la nature. »

Peut-être M. Martin aurait-il pu reproduire des fragments plus nombreux des ouvrages de Galilée et quelques-unes de ses lettres. Mais nous n’aurons pas le

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courage de lui reprocher cette lacune. Nous aimons mieux, en terminant, le féliciter encore une fois des rares connaissances, des précieuses facultés et de l’impartialité exemplaire dont il a fait preuve dans ce livre.

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