Principes, partie; M. Bouillier, t. I, p
2. liéponse aujc objections <le Gassendi; M. Bouillier, ibid.
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point rendus à celte science, en dépit des hypothèses qu’il y a introduites ! D’abord il l’a affranchie des formes substantielles, des qualités occultes, des syTnpathies et des antipathies, et de tant d’autres chimères qui tenaient la place de l’observation et du calcul. Ensuite il y a fait des découvertes réelles, comme celles des lois de la réfraction et des rapports qui existent entre les révolutions de la lune et le phénomène des marées. Sa théorie de la lumière et de la chaleur est à peu près celle qui est adoptée aujourd’hui. Pour lui aussi, la chaleur n’est que du mouvement, et, par conséquent, le mouvement peiit se convertir en chaleur. C’est à lui que la mécanique est redevable de ce principe : que le mouvement ne se perd pas et qu’il y a toujours, dans le monde, la même quantité de mouvement. Ce principe, que Leibniz lui a emprunté en le transportant à la force vive, c’est la revanche de la définition qui réduit la matière à l’étendue, et la réconciliation de sa physique avec sa métaphysique. Il n’y a pas jusqu’à l’hypothèse des tourbillons, la plus belle, selon d’Alembert, que jamais le génie de l’homme ait conçue, qui n’ait contribué à affranchir l’astronomie de la servitude théologique qui pesait encore sur elle, et à lui préparer dans l’avenir de plus brillantes destinées.
Nous allons voir comment ces idées furent accueillies par la société du xvm' siècle et quelle influence elles exercèrent sur les esprits.
KT I.E CARTÉSIAMSMK.
C’est en Hollande, où il passa la seconde partie de sa vie et où il publia tous ses ouvrages, que Descartes' rencontra ses premiers disciples et jeta les fondements de cette domination intellectuelle qui, s’étendant bientôt à la France, à l’Italie, à l’Allemagne, à la Suisse et à l’Angleterre, ne devait pas durer moins d’un siècle et demi. Les Hollandais, au commencement du xvu' siècle comme aujourd’hui, et peut-être plus qu’aujourd’hui, étaient un peuple de marchands médiocrement curieux de spéculations philosophiques et trop occupé de ses affaires intérieures pour se mêler de celles de l’univers. Aussi n’est-ce point dans la société, ou ce (ju’on appelle particulièrement le monde, que Descartes répandit les germes de sa doctrine, mais dans les corporations vouées à l’enseignement, à la méditation et à la science, dans les universités et les églises. On ne peut pas faire une exception pour la princesse Elisabeth, que l’auteur des Méditations, pendant son séjour à Endegeest, près de la Haye, initia une des premières à sa méthode et à ses idées ; car la fille de l’Electeur palatin Frédéric V n’était point du pays. Réfugiée avec sa mère dans la capitale de la Hollande, elle devait la quitter bientôt pour son abbaye de Herforden, dont elle fit une académie entièrement vouée au culte du cartésianisme.
Ne relevant que d’elles-mêmes dans une république fédérative où les villes et les provinces unies avaient
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DESCAIU'ES
i> ar(lô une g rande indépendance, et joig nant aux avantages de cette situation exceptionnelle le principe protestant du libre examen, les universités et les églises hollandaises étaient parfaitement préparées à accueillir «lans leur sein la nouvelle pliilosophie. Il ne faut donc pas nous étonner si en 1638, un an après la publication du Discow'H delà Méthode, la Hollande comptait déjà deux professeurs cartésiens, Réneri et Regius, suivis de près j)arVan Iloogland, professeur de médecine à runiversité de Leyde. Ils avaient reçu directement, à Tcxcei»tiou de Regius, les leçons du maître, et celui-ci, avant d(‘ quitter les Pays-Bas pour aller mourir en Suède, eut la satisfaction de voir une nondvreuse jeunesse se presser autour des chaires qui s’étaient vouées à la propagation de ses pensées.
Toutes les universités sont gagnées successivement par Tesprit nouveau. L’exemple donné par celles d’Utrecht et de Leyde est suivi par celles de Groniiigue, de Franéker, de Nimègue, et il n’y a pas jusqu’à V Ecole illustre de Bréda qui ne finisse par devenir une école cartésienne. Ce ne sont pas seulement les professeurs de médecine, de physique ou de philosophie qui enseignent la méthode et les principes du cartésianisme, mais aussi les professeurs de théologie. Ce sont de graves docteurs et des ministres de l’Evangile chargés de préparer la jeunesse aux fonctions du sacerdoce, qui appliquant le doute méthodique à l’interprétation des saintes Ecritures. Tel est le but que poursuivent, avec plus ou moins de franchise, Heercbord, Pierre Burmann, Abraham Heidanus, Wittichius, Maresius, Jean Schuler, Lambert Welthuyseii, tous professeurs de théologie ou docteurs de la même
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Faculté. L’un d’entre eux, 'Wittichius, prolesseur’ à l’université dcLeyde, poussa la hardiesse jusqu’à s<> faire révoquer par un synode. Un autre, Abraliam lleiilanus, voyant uii cartésien de l’université de Louvain, un prédécesseur de Spinosa, Geulinx, chassé de sa chaire à cause de ses doctrines, ne craignit pas, au • risque de passer pour son complice, de lui offrir un asile et de le couvrir publiquement de sa protection.
C’est à Maresius que nous devons une traduction l'ran- (.•aise du Traité des passions de ï âme.
En France, les choses se passèrent autrement. Placées spus la double autorité du roi et de l’Eglise, surveillées en outre par les parlements, qui avaient défendu à Ramus, sous peine de la /«/y/, d’enseigner une autre logique que celle d’Aristote, les universités ne se prêtaient pas facilement à un changement de doctrine. Les nouveautés leur étaient trop funestes pour qu’elles ne missent pas le plus grand soin à les exclure (le leur sein. Quand elles consentirent à les admettre, c’est qu’elles avaient cessé depuis longtemps d’être des nouveautés. Aussi n’est-ce qu’au milieu du xviif siècle qu’on les voit lentement se convertir à la philosophie cartésienne, quand Descartos commence à être détrôné dans l’opinion publi(pie par Locke et par Condillac.
Soit parce qu’elles sont moins surveillées du dehors en raison de la confiance qu’elles inspirent naturellement, soit parce que la solitude, l’absence des soucis de la vie et l’habitude de la méditation les rendent plus curieuses des recherches de l’esprit humain dans les voies de la spéculation pure, les congrégations religieuses se montrent plus hardies. La philosophie car-
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lésiemie trouve tout d’abord au milieu d’elles de nomhrcux et zélés partisans ; oratoriens, bénédictins, *génovéfains, minimes, semblent également tenir à honneur de lui iournir quelques adeptes. Il n’y a pas jusqu’aux jésuites, avec lesquels Descartes, soit par calcul, soit par goût, avait toujours conservé des relations d’amitié, qui, en attendant la décision de leur ordre tout entier ou plutôt de leur général, ne lui aient prodigué les encouragements et les marques d’approbation. Naturellement c’est dans la savante congrégation de l'Oratoire et dans la société de Port-Royal que la nouvelle philosophie devait trouver le plus d’appui. Elntre la grâce augustinienne et le principe de la création continue, entre le jansénisme réfractaire à l’autorité et un système philosophique qui fait du témoignage de la conscience le fondement de toute vérité et de toute certitude, il y a une alliance intime qui a été signalée de bonne heure par les amis comme par les ennemis des deux doctrines. « Janséniste, c’est-à-dire cartésien, «■ dit M’"' de Sévigné en parlant du père Lebossu. » Les jésuites ne séparent pas non plus les deux titres, qui deviennent pour eux, dès que l’autorité a parlé, des titres de proscription. Jurieu est de leur avis quand il reproche à l’Oratoire de n’étre pas moins attaché à la philosophie de Descartes qu’à la foi de l’Evangile.
Mais nulle part, à partir de la publication des Méditations métaphysiques^ qui sortirent des presses de la Hollande en 1641, le cartésianisme ne fit des progrès plus rapides que dans le cœur même, nous voulons dire dans les classes éclairées de la société française, parlement, barreau, clergé séculier, gens de cour et gens du monde. La société française du xvn® siècle, ou du
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moins ce qu’on appelle plus particulièrement la société polie, ne ressemblait pas tout à fait à la société de nos jours. Grâce à l’hérédité des fonctions et à l’immobilité des fortunes, elle avait du loisir. La vie politique lui étant interdite, elle dépensait son activité intellectuelle à augmenter l’élégance de ses mœurs et la culture de son esprit. La presse quotidienne qui effleure toutes les questions sans en approfondir aucune, le journal qui se substitue au livre et qui détruit le goût des lectures sérieuses, n’étant pas encore créés, ou, ce qui est presque la même chose, n’ayant pas encore j)ris les proportions qu’ils ont acquises plus tard, elle était obligée de prendre une connaissance directe des œuvres importantes de la littérature et des sciences, et de suivre par elle-même, non par les yeux d’un intermédiaire plus ou moins intelligent ou désintéressé, tes discussions philosophiques ou même théologiques qui s’engageaient en sa présence. Une nouvelle façon de comprendre la grâce ou les états d’oraison, une nouvelle méthode d’investigation appliquée aux vérités spéculatives, des vues nouvelles sur l’essence de l’âme et du corps, sur l’ordre général de la nature, n’avaient presque pas moins d’intérêt pour elle que n’en a aujourd’hui pour nous une révolution dans l’Etat.
Cela nous explique comment, au bout de quelques années, on ne distinguait plus guère dans son sein que des cartésiens et des anticartésiens : il fallait être l’un ou l’autre, sous peine de n’être rien. Mais nous ne pouvons mieux faire que de donner ici la parole à M. Bouillier, qui peint cette situation dans un excellent langage.
« Repoussé des écoles, le cartésianisme français se
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« répandit rapidement dans toutes les classes de la « société savante, lettrée et polio du xvii' siècle. Dès la « publication des Méditations métaphysiques, Des- « cartes, comme le dit Baillet, fit la matière de toutes « les conversations savantes dans Paris et dans les « provinces. Pendant plus d’un demi-siècle, il n’a pas « paru en France un seul livre de philosophie, il n’y a « pas eu une seule discussion philosophique qui n’eût « Descartes pour objet, qui ne fût pour ou contre son « système. Dans le clergé, dans les congrégations reli- « gieuses, dans les académies, dans le barreau, dans « la magistrature, dans le monde, dans les châteaux, « dans les salons, et même à la cour, partout nous « rencontrons des disciples fervents de la nouvelle « philosophie, qui la portent par-dessus les nues, qui « travaillent ardemment à la répandre ‘. »
Parmi les châteaux auxquels M. Bouillier fait allusion dans le passage que nous venons de citer, il faut comprendre celui de Chantilly. Le grand Condc se plaisait à y appeler Régis, le plus éloquent et le plus populaire des interprètes de la nouvelle doctrine, un véritable missionnaire du cartésianisme, qui lui expliquait la pensée du maître avec un tel succès, si nous en croyons Fontcnelle, qu’il la faisait accepter comme vraie. Le vainqueur de Rocroi aimait aussi à s’entretenir avec Malebranche, dont il lisait les ouvrages. Il lui arriva une fois de l’écouter pendant trois jours lui exposant ses idées sur la nature divine. Pendant son séjour en Hollande, il voulut avoir une entrevue avec Spinosa ; mais au moment où ce philosophe arrivait au rendez-
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VOUS qu’il lui avait donné à Utrccht, un ordre subit du roi l’avait rappelé en France.
Chantilly nous fait penser à lapetite cour de .Sceaux. Là aussi le cartésianisme est triomphant. Les hôtes habituels du lieu, le cardinal de Polignac, de Malézieu, l’abbé Genest, sont de fervents disciples de Descartes. La duchesse du Maine elle-rnème se pique de cartésianisme. « Son catéchisme et la philosophie de Descartes, « dit M‘‘* de Launay, sont deux systèmes qu’elle en- « tend également. » D’ailleurs, M“' de Launay est animée du même esprit que sa maîtresse ; mais elle partage son culte entre Descartes et Malebranche. Elle avait, dès sa jeunesse, pendant qu’elle était encore au couvent, fait une étude approfondie de la Recherche de la vérité.
Un autre château où le cartésianisme rencontre de chaleureux défenseurs, c’est celui de Commercy, qui servit à la fois de lieu d’asile et de retraite au cardinal de Retz. Rappelé en France eu 1675, le turbulent coadjuteur se renferma jusqu’à sa mort, c’est-à-dire jusqu’en 1679, dans cette paisible demeure, dont il fît une académie cartésienne. R y présidait avec beaucoup d’activité des conférences philosophiques, où il avait pour auditeurs et quelquefois pour contradicteurs les bénédictins de l’abbaye de Saint-Mihiel , située dans le voisinage. L’un d’entre eux, qui s’est acquis un grand renom par la hardiesse et par la bizarrerie de ses opinions, dom Robert Desgabets, était son adversaire habituel. Le cardinal de Retz s’efforçait de le ramener à des idées plus justes et plus conformes à celles de leur maître commun. R paraît avoir montré en philosophie autant de bon sens et de modération qu’il en a montré peu en politique.
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Ce que nous disons de Chantilly et du château de Coramercy s’applique également aux châteaux du duc de Luynes, des ducs de Nevers et de Yivonne, du marquis de Vardes. Régis est mort chez le duc de Rohan, qui, non content de lui faire une pension, lui avait donné un appartement dans son hôtel. Quelque sévère qu’on soit pour l’aristocratie de l’ancien régime, il faut convenir que les millionnaires de nos jours n’ont pas hérité de cette passion pour la philosophie et les philosophes, pour la science et les savants.
Les grandes dames qui étaient en même temps des femmes d’esprit suivaient l’exemple donné par les grands seigneurs. La fille de M’"‘ de Sévigné, M““ de Grignan, « savait à miracle, au dire de Corbinelli, la « philosophie de Descartes et en parlait divinement. » M“® de Sévigné s’y intéressait aussi, «non pour jouer, « comme elle dit spirituellement, mais pour voir jouer, <( pour comprendre sa fille quand elle lui parlera de son « père Descartes. » 11 y a dans une de ses lettres* un charmant passage sur les relations d’amitié qu’elle a engagées avec une nièce du philosophe. « Il me semble, « dit-elle, qu’elle vous est quelque chose du côté pater- « nel de M. Descartes, et dès là je tiens un petit morceau « de ma fille. » Son salon est occupé habituellement par des adeptes de la nouvelle philosophie. C’est d’abord Corbinelli, son ami et son secrétaire ; c’est l’évôque de Léon, « cartésien à brûler; » l’abbé de la Mausse, le père Damaic, et jusqu’au fils de la maison, philosophe à ses heures. Dans ce petit cercle on disserte à perte de vue sur les tourbillons, la matière subtile, les causes
Lettre 1020, cité par M. liouillier, l. 1, p. 438.
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occasionnelles, les esprits animaux ou les petits espi'its^ comme M“” de Sévigné les appelle ironiquement, sur l’automatisme des bêtes. Cette dernière opinion n’a aucun succès auprès d’elle, ni, on peut le croire, auprès de ses hôtes. Elle a une chienne qu'elle nomme Marphise, à laquelle elle reconnaît tant d’intelligence et de bons instincts, qu’elle ne peut se résoudre à lui refuser une âme.
Le salon de de Sablé offre le même spectacle, avec cette différence que la théologie et la métaphysique y tiennent plus de place que la physique et la physiologie ou la grande question des idées innées. Il s’agit de savoir si la philosophie de Descartes contient ou non le système do Spinosa, et si, en faisant consister l’essence de la matière dans l’étendue, elle ne détruit pas le mystère de la transsubstantiation dans l’eucharistie.
Aux discussions et aux conversations viennent se joindre les conférences publiques, qui ne sont pas une invention de notre temps. Rohault, h Paris, dans sa maison, en fait régulièrement tous les mercredis sur la physique cartésienne, qui sont suivies avec passion par des auditeurs sortis de tous les rangs de la société, et accourus de tous les points de la province aussi bien que de la capitale. On y venait même de l’étranger, et l’on y voyait, comme dans les réunions semblables de nos jours, ou comme dans les salles du Collège de France, un certain nombre de sièges réservés pour les dames et toujours occupés.
Régis fait encore mieux. Il parcourt la France en véritable apôtre de la philosophie nouvelle. Une société cartésienne, établie h Paris depuis plusieurs années,
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lui a conOé cette mission. Il s’arrête pendant quelque temps à Toulouse, où son éloquence a un tel succès que les magistrats de la ville palladienne lui assurent une pension sur leur hôtel de ville. Revenu à Paris, il continue tes conférences que la mort de Rohault a laissées interrompues ; la foule qui se presse autour de lui est plus nombreuse encore que celle qu’attirait son prédécesseur, quand tout à coup un ordre venu de l’archevêché, sous forme de prière, change cet enthousiasme en silence et en désolation.
Il y a aussi des femmes qui soutiennent publiquement des thèses, qui ouvrent des conférences, qui font, sous toutes les formes, une active propagande en faveur du cartésianisme, soit pur, soit transformé par la doctrine de Malebranche. On cite dans ce nombre Dupré, nièce de Desmarets-Saint-Sorlin, savante comme M“' Dacier, et joignant à l’érudition le don de la poésie ; une autre femme poëte, du nom de de la Vigne, et AI"® de Wailly, une parente de l’auteur de la Recherche de la vérité’.
Le cartésianisme, depuis sa naissance jusqu’au jour où il a été détrôné, en physique par i\e^vton, en philosophie par Locke et par Condillac, n’a pas plus manqué d’adversaires que d’apologistes. Comment s’en étonner quand on songe au coup mortel qu’il portait à l’autorité en présentant le doute comme la première condition et l’évidence comme l’unique critérium de la vérité? Tout le monde n’avait pas la sagesse de respecter la barrière élevée par Descartes et quelques-uns de ses plus éminents disciples entre la philosophie et la théologie. Aussi la doctrine contenue dans les Méditations et le Discours de la Méthode, complétée plus tard
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par les Principes^ a-t-elle été accusée, eu Hollande, de ruiner le pouvoir du stathouder et la constitution de l’église protestante, en France, d’étre hostile à l’autorité de l’Église et à celle du roi. Dans les deux pays elle avait des ennemis implacables, qui trouvaient en elle le germe de toutes les révoltes , de toutes les hérésies, même celui de l’athéisme.
Parmi ceux qui se laissaient emporter jusqu’à cetle extrémité, le premier en date est le théologien Gisbert de Yoët ou Yoétius, recteur do l’université d’Utrecht au moment ou le cartésianisme venait d’y être introduit, avec de graves altérations et sous une forme trèsirritante, par le professeur Regius et son disciple Ræy. Yoétius se pressa un peu trop de faire remonter jusqu’à Descartes les thèses qu’il entendait soutenir par deux de ses partisans déclarés, et qui blessaient nonseulement la vieille philosophie et les dogmes les plus essentiels de la religion , mais le cartésianisme luimême dans ses principes spiritualistes. A ce premier tort Yoétius en ajouta un second. Il traduisit Descartes devant la justice du pays; il le fit sommer au sondes cloches de venir se justifier devant les magistrats de la double accusation d’athéisme et de calomnie. Mais parce qu’il a manqué d’équité et de modération dans la forme, ce n’est pas une raison de penser qu’il ait eu également tort quant au fond. Calviniste rigide de la secte des Gomaristes, animé, comme le reconnaît Descartes lui-même, d’un zèle ardent pour la religion, dont il était devenu, par sa science et son éloquence, le principal soutien aux yeux de l’opinion publique, il ne pouvait pas voir sans inquiétude pénétrer dans les écoles ce système et surtout cette méthode redoutable
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qui remettait tout en question et dont les premiers interprètes en Hollande élevaient des doutes sur la spiritualité de l’ûme et les preuves de l’existence de Dieu,
D’ailleurs n’avait-il pas vu le cartésianisme s’emparer, non-seulement de la métaphysique et de la physique, mais de la théologie elle-même? C’est un fait incontestable que la théologie rationaliste, objet d’abomination pour le calvinisme pur, par conséquent pour le gomarisme, s’est répandue en Hollande sous le masque de la philosophie cartésienne. D’après les faits {[ui se passaient sous ses yeux, il ^n’était pas difficile à Voétius de prévoir le jour où un ministre de rÉvangile, Balthazar Bekker, en viendrait jusqu’à soutenir que le doute méthodique est applicable à la religion comme à la science, que la philosophie doit décider en dernier ressort du sens qu’il faut attacher à l’Écriture sainte, et qu’elle ne saurait admettre que celui qui s’accorde avec les lois de la nature et de la raison ; qu^en consé- (fuence il n’y a aucun motif de croire à l’existence des anges et des esprits.
M. Bouillier, généralement si impartial dans ses jugements, fait un crime à Voétius d’avoir écrit au père Mersenne, dont il ignorait les relations d’amitié avec Descartes, pour le prier d’obtenir des catholiques de France de s’unir aux calvinistes de Hollande contre un système qu’il regardait comme également pernicieux à toutes les religions. Mais il n’y a rien dans cette démarche qui ne soit conforme aux règles les plus élémentaires de la politique, et la politique religieuse est soumise aux mêmes conditions que la politique d’État. N’a-t-on pas vu, il y a quelques années, parmi nous un protestant illustre joindre ses efforts à ceux
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du parti ultramontain pour défendre le pouvoir temporel du pape? Il croyait, à tort ou à raison, toutes les églises chrétiennes intéressées à la conservation des États du Saint-Siège, et personne ne songeait à mettre en question sa loyauté et sa bonne foi. Rien ne donne le droit de supposer que le recteur gomariste de l’université d’Utrecht n’ait pas obéi à des motifs aussi honorables.
Au reste, les successeurs de Voétius ont suivi exactement la même conduite. Voyant l’interprétation des livres saints de plus en plus abandonnée à l’arbitraire individuel, sous l’influence ou sous le masque du car- • tésianisme; voyant jusque dans les chaires de théologie les dogmes les plus essentiels de la religion sacrifiés aux doctrines de Descartes, les synodes de Dordrecht et de Delft firent défense aux théologiens de se servir en aucune occasion d’un raisonnement ou d’un principe cartésien , et rendirent un décret aux termes duquel quiconque aurait fiiit acte d’adhésion à la philosophie nouvelle serait exclu des chaires de théologie et des dignités ecclésiastiques. On ne saurait en vouloir aux gens d’être conséquents avec eux-mêmes et d’agir conformément aux principes dont ils font publiquement profession. C’est le contraire qui serait regrettable, parce qu’il donnerait une médiocre opinion de la nature humaine.
La môme raison fait un devoir à l’iiistorien de la philosophie de n’étre point trop sévère pour les ennemis que le cartésianisme a rencontrés en France. La physique de Descartes est venue d’abord se heurter contre un dogme fondamental de la foi catholique, nous voulons parler du mystère de la transsubstantiation dans
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l’eucharistie. Avec l’aiicieiine doctrine, la doctrine péripatéticienne, qui fait une différence entre lat substance et les accidents, entre la substance étendue et rétendue elle-même, ainsi que ses différents modes, ‘on pouvait dire que la substance est changée dans l’hostie consacrée, quoique les qualités sensibles, les accidents ou les modes demeurent les mêmes. Mais du moment que, dans la matière eu général et dans cha- (|ue corps en particulier, la substance n’est pas autre chose que l’étendue, il n’y a plus de miracle, puisque avant comme après, l’étendue est la même. Descartes, , pour écarter cette objection, f^it de vains effort^ et descend à des subtilités indignes de son génie. Elles n’ont pas d’autre résultat que de lui attirer des difficultés nouvelles et d’envenimer une discussion sans issue, car elle avait son origine dans un des principes * fondamentaux de son système.
Cipla seul suffisait déjà pour exciter contre le cartésianisme naissant l’hostilité ou la défiance des théologiens rigides, de la partie militante de l’Église. Mais à tre motif particulier d’éloignement venait se joindre le motif général que nous connaissons déjà, le même qui avait agi sur les églises réformées de Hollande, l’esprit d’indépendance, sinon d’insurrection, l’amour de la nouveauté , l’esprit sévèrement critique qui respire dans la philosophie de Descartes. Descartes pouvait dire : «Je suis de la religion du roi et de ma nourrice. » Mais ni ses amis ni ses ennemis n’étaient obligés par ses principes de prendre au sérieux cette déclaration, il n’y a donc pas à s’etenner que , suspect eu Hollande à l’orthodoxie calviniste comme un allié secret du socinianisme et du rationalisme, il ait été signalé en
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France par l’orthodoxie catholique comme un allié des calvinistes et des jansénistes. Des deux accusations qu’il rencontrait dans son propre pays, la première était difficile à soutenir; mais la seconde, comme nous l’avons déjà remarqué, était complètement justifiée par les faits. 11 est certain que les jansénistes ou ceux qui inclinaient seulement au jansénisme étaient tous cartésiens, et d’autant plus décidés dans leurs opinions philosophiques qu’ils étaient plus avancés dans leurs opinions religieuses.
On sera peut-être tenté de faire une exception pour Pascal ; mais il faut remarquer que la vie de Pascal se partage en deux périodes bien différentes. Dans la première, ne poussant pas la doctrine augustinienne de la grâce plus loin que ses amis et ses compagnons de Port-Royal, il se montre cartésien pur. Il professe, comme tous les cartésiens, la doctrine du progrès indéfini de l’esprit humain. Il compare l’humanité à un seul homme qui subsiste toujours et qui apprend continuellement. Il recommande de ne rien admettre que sur la foi de l’évidence ou après démonstration. Il distingue entre la philosophie et la théologie, réclamant pour celle-là une entière liberté et ne faisant de la foi une obligation que pour celle-ci. Il proteste contre la condamnation de Galilée, et, non content d’admettre le mouvement de la terre, il croit avec Descartes que le monde est infini, puisqu’il le représente sous l’image d’une sphère dont le centre est partout et la circonférence nulle part. En physique, il est partisan du mécanisme universel, du plein, de la matière unique, de la théorie cartésienne de la lumière et de la chaleur, et en physiologie de l’automatisme des bêtes.
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Dans la seconde période de sa vie, lorsqu’il ne lui reste plus qu’une seule pensée, celle d’assurer le règne de la grâce par l’anéantissement de la nature, et le triomphe de la foi par l’excès du doute et du désespoir, il se montre, il est vrai, un adversaire passionné de Descartes; il l’accuse d’impiété et presque d’athéisme. « Il aurait « bien voulu, dit-il, dans toute sa philosophie, pouvoir « se passer de Dieu , mais il n’a pu s’empêcher de lui « faire donner une chiquenaude pour mettre le monde ’ « en mouvement. » Il répudie sa physique comme chimérique et fastidieuse autant que préjudiciable à la foi. « Il faut dire en gros, cela se fait par figure et par « mouvement, car cela est vrai ; mais de dire quels, et « composer la machine, cela est ridicule, car cela est « inutile et incertain et pénible. » Aux preuves cartésiennes de l’existence de Dieu, il préfère la règle des partis, le calcul des probabilités, un motif de croyance tiré del’intérêt de l’homme. Mais quand Pascal renie ainsi la philosophie de Descartes, c’est qu’il renie toute philosophie et qu’il en est venu jusqu’à dire : « Nous « n’estimons pas que toute la philosophie vaille une « heure de peine... Se moquer de la philosophie, c’e’st « vraiment philosopher. » Quand Pascal renie la philosophie, c’est qu’il a rompu avec la raison elle-même ; il la trouve sotte et ne voit pas qu’on ait quelque chose à perdre en la perdant : « Abêtissez-vous I » Toujours est-il que tant qu’il resta philosophe il resta cartésien.
C’est un autre janséniste, et non certainement un des moins ardents, par conséquent un autre cartésien, • dont nous avons vainement cherché le nom dans le livre de M. Bouillier, c’est Domat, l’auteur du Traita
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des lois civilesy qui avait coutume de dire : « Quand « verrons-nous sur la chaire de saint Pierre un pape « chrétien? »
Dans cette situation, le cri d’alarme et bientôt après • le cri de guerre devait venir surtout de la partie militante de l’Église, d’un corps institué pour combattre toute nouveauté, soit qu’elle invoque le nom de la philosophie ou celui de la théologie; il devait venir de la compagnie de Jésus. En effet, si quelques membres de la Société, cédant à un sentiment d’amitié pour l’auteur ou à un sentiment d’admiration pour l’œuvre, ont pu individuellement accueillir d’abord avec bienveillance la philosophie de Descartes, le corps tout entier ne tarda pas à la combattre par tous les moyens qui étaient en son pouvoir, par la plaisanterie, par l’argumentation, par la dénonciation. C’est par la dénonciation surtout qu’il se flatta de triompher et qu’il triompha effectivement, pendant quelques années, de la doctrine suspecte. Il la dénonça à la cour de Rome, qui la fit condamner par la congrégation de l’Index. Il la dénonça à rassemblée générale du clergé de France, en 1682, demandant par la bouche du P. Valois qu’elle fût proscrite dans toute la catholicité comme complice du calvinisme et du jansénisme. Il la dénonça enfin au pouvoir royal et obtint qu'elle fût bannie des chaires de médecine aussi bien que des chaires de théologie et de philosophie. Il fut même question un instant d’obtenir du parlement un arrêt qui la bannît expressément, sons les peines les plus graves, de tout le royaume, et le parlement, vivement sollicité, aurait cédé peut-être sans le ridicule dont cette ‘mesure était couverte d’avance par l’arrêt burlesque de Boileau. Pendant quinze
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ans, de 1675 à 1690, le cartésianisme reste frappé d’interdiction ; il n’est pas seulement exclu de l’enseignement officiel, mais aussi de l’enseignement libre, comme nous dirions aujourd’hui, et de l’enseignement écrit. Les conférences cartésiennes sont prohibées et le privilège du roi, c’est-à-dire la permission de voir le jour, est refusé à tout ouvrage manifestement favorable aux idées de Descartes. Malebranche est obligé de faire imprimer les siens à l’étranger. Il va sans dire que la philosophie cartésienne est proscrite dans toutes les maisons de la compagnie de Jésus. Par une décision d'un de ses généraux, Michel- Ange Tamburini, il est défendu de la soutenir même à titre d’hypothèse.
On s’est étonné de l’acharnement des jésuites contre Descartes, tandis qu’ils ont laissé en paix Gassendi, le restaurateur du système des atomes, l’apologiste du système d’Épicure ; rien n’était cependant plus logique.
La cause de l’autorité leur était plus chère que celle de toute philosophie, quelle qu’elle fût, et Gassendi ne s’est jamais attaqué à l’autorité ; ses opinions n’étaient point ^ en opposition directe avec certains dogmes, comme la théorie cartésienne de la matière avec le mystère de la transsubstantiation, comme le spiritualisme cartésien ou la distinction absolue de la matière et de l’esprit avec le dogme de la résurrection des corps. Ajoutez à cela que l’auteur du Syntagma, goûté de quelques faciles et libres esprits, n’était pas appelé à exercer une influence dangereuse. Les épicuriens, quand on les a contre soi , sont des adversaires pacifiques. Le P. Daniel lui sait même gré de ses idées équivoques sur la nature de l’àme. « Il paraît être, dit-il, un peu pyrrho-
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« nien en métaphysique, ce qui, à mon avis, ne sied « pas mal à un philosophe »
Comme une condition nécessaire du règne de l’autorité et de l’intégrité de la foi, les jésuites estimaient par-dessus tout l’immobilité des idées, la conservation des mêmes méthodes et des mêmes doctrines philosophiques aussi bien que des mêmes traditions philosophiques. Ils auraient mieux aimé une vieille erreur passée dans les habitudes de l’esprit qu’une vérité nouvelle capable de les troubler; mais comme la vérité pour eux n’était pas là et qu’il ne s’agissait pas même de vérité, ils ne faisaient aucun sacrifice en barrant le chemin à toute innovation importante. Delà vient que, malgré sa parenté avec le matérialisme et le scepticisme, la vieille maxime de l’école : Nihil est in intelleclu quod non prius fuerit in sensu, leur paraissait préférable aux idées innées et à toute la métaphysique de Descartes. Le P. Daniel, que nous citions tout à l’heure, l’avoue franchement quand il prend pour son propre compte, c’est-à-dire pour le compte de sa compagnie, ces paroles qu’il met dans la bouche de Colbert ; «Folie « ancienne, folie nouvelle, je crois qu’ayant à choisir, « il faut préférer l’ancienne à la nouvelle. » En vain Malebranche et ses disciples invoqueront-ils l’autorité de saint Augustin en faveur de toutes les doctrines que repoussait la compagnie de Jésus ; les jésuites, au fond du cœur, n’aimaient pas plus saint Augustin que Descartes. Le premier, avec son platonisme extrême, avec son mysticisme ardent, ne paraissait pas plus favorable que le second à leur étroite discipline, à leurs minu-
l. Voyage du monde de Descaries.
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lieuses pratiques, à la petite dévotion idolâtre qu’ils ont introduite dans l’Église, évidemment avec le dessein de détourner les esprits de toutes les grandes questions et de maintenir les âmes à la portée de leur domination. Puis ils avaient cette fortune de défendre une belle cause, celle du libre arbitre, à la fois contre le cartésianisme et contre le jansénisme, car l’hypothèse des causes occasionnelles et l’idée de la création continue ne la mettaient pas moins en péril que la doctrine augustinienne de la grâce.
U arrive cependant un moment où les jésuites se réconcilient avec la philosophie cartésienne et trouvent, en lui appliquant sans restriction les expressions dont le P. Rapin s’est servi en parlant de la physique de Descartes, « qu’elle est remplie d’idées curieuses et de « belles imaginations. » L’un d’entre eux, le P. Guénard, partage avec Thomas le prix proposé par l’Académie française pour l’éloge de Descartes. Mais c’était en l’année 1755, quand le cartésianisme, momentanément détrôné par les doctrines de Locke et de Condillac, pouvait leur sembler décidément mort, peiinde ac cadaver^ comme disent leurs constitutions.
R faut rendre cette justice aux jésuites que dans leur polémique contre le cartésianisme, même en y comprenant les paradoxes et les excentricités du P. Hardouin, ils ont toujours gardé une certaine mesure, une certaine modération relative, qui est dans leur ton et dans leur langage quand elle n’est point dans leur esprit. Cette limite a été franchie par Iluet, tour à tour leur protégé et leur protecteur, toujours leur ami, et qui, après avoir été un zélé champion de la philosophie de Descartes et même un de ses apôtres, puisqu’il lui
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a donné Cally et Desgabets, s’est brusquement tourné contre elle, moitié par intérêt, moitié pardépit. 11 voyait bien qu’en restant fidèle à une doctrine doublement proscrite, par le grand roi et par un ordre religieux qui passait à juste titre pour la plus grande puissance de rÉglise, il se fermait le chemin des dignités et des honneurs. 11 comprenait, après y avoir réfléchi, que le cartésianisme, en recommandant l’étude directe de l’âme et de la nature, était mortel à l’érudition, le seul fondement de sa renommée, le seul but et le seul résultat de ses labeurs. Cette conversion plus que suspecte ne lui porta point bonheur ; elle lui inspira deux misérables ouvrages, la Censure de la philosophie carté~ sienne et le Traité de la faiblesse de l'esprit humain^ qui n’ont jamais prouvé autre chose que la faiblesse de son propre esprit. Par là même il justifiait le dédain de Descartes et de son école pour ceux qui ne sont que des érudits et qui, au lieu de penser eux-mêmes, s’inquiètent uniquement de savoir ce que les autres ont pensé.
Tous les adversaires du cartésianisme n’étaient point des théologiens et n’appartenaient point à la compagnie de Jésus. Quelques-uns d’entre eux étaient des péripatéticiens attardés et d’autres des disciples de Gassendi. Au nombre de ces derniers, nous reneontrons Guy Patin, qui, apprenant que Gassendi vient de mourir, écrit dans une de ses lettres : « J’aimerais mieux que « dix cardinaux de Rome fussent morts. » A côté de Guy Patin viennent se placer naturellement Dernier et Sorbière, le premier, élève et ami de Gassendi, le second son complaisant et son biographe.
Faut-il aussi comprendre parmi eux Molière ? Sans
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aucun doute Molière a été un élève, il est peut-être resté toute sa vie un disciple de Gassendi. Il a reçu directement ses leçons avec Chapelle et Bernier ; mais qu’il ait été l’adversaire de la philosophie de Descartes au profit de celle de son ancien maître, c’est-à-dire au profit de celle d’Épicure ou de Lucrèce, dont il a, dans sa jeunesse, traduit le poème en vers français, cela, il nous est impossible de l’accorder à M. Bouillier. Molière mettait'en scène, pour les couvrir de ridicule, toutes les exagérations, tous les excès, les excès de doctrine comme les autres. A ce titre, il poursuit de sa verve certaines interprétations du cartésianisme aussi bien que la pédanterie intolérable et les puériles distinctions des prétendus sectateurs d’Aristote. Ce n’est pas Aristote qui est blessé par l’emportement comique de Pancrace contre ceux qui disent la forme d'un chapeau au lieu de dire la figure d’un chapeau. Ce n’est pas non plus Descartes qui est livré à la risée publique sous les traits de Bélise, de Philaminte ou d’Armande. Ces portraits sont ceux de quelques cartésiens ignorants ou prétentieux, des femmes pour la plupart, qui confondent l’esprit précieux avec le langage et les principes de la nouvelle école. Ce n’est pas Descartes qui aurait dit :