Qnntrième rné'h'iafion; Bouillier, t. I, p
ET LE CARTÉSIANISME
M. Bouillier fait remarquer avec beaucoup dejustesse que si, dans la doctrine cartésienne, la liberté de Dieu était réellement, comme on l’a crn, supérieure et indifférente aux lois de la raison. Descartes n’aurait pu dire que Dieu veut toujours le meilleur et qu’il a donné à l’univers toute la perfection dont il est capable. Le meilleur, le parfait n’existe pas dans l’indifférence. Or il est constant que le principe de l’optimisme, développé avec tant d’éclat par Malebranche et Leibniz , existe déjà dans les Méditations métaphysique:^ et dans le livre des Principes. *
Il est étonnant qu’un observateur et un logicien comme Descartes n’ait pas suivi jusqu’au bout la voie qu’il s’est tracée lui-même. Puisque la pensée ou l’intelligence de l’homme, même quand elle est éclairée par la lumière de l’évidence, est inférieure à la pensée divine, pourquoi n’y aurait-il pas des intelligences encore plus incomplètes, qui seraient loin d’égaler celle de l’homme? Est-ce que celle-ci même se ressemble toujours et se maintient sans interruption à un égal degré de conscience? Descartes reconnaît l’existence du sommeil et des rêves, puisqu’il en fait un argument en faveur de son doute méthodique. 11 aurait donc pu reconnaître aussi, cfu moins comme possibles, en attendant que leur existence lui fût démontrée par l’observation, des intelligences qui sont toujours endormies, qui ne cessent pas de rêver et qui, au lieu d’idées, n’ont que des sensations et des images. En admettant cette supposition, que l’expérience n’eût point tardé à convertir en fait. Descartes serait resté fidèle à son principe que la pensée admet des inégalités de perfection, des inégalités de clarté, et il au-
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rait évité l’insoutenable chimère de l’automatisme des hôtes.
Autre inconséquence, qui est la source d’une nouvelle erreur. Puisque la pensée, d’après la définition de Descartes, renferme le principe de l’action ; puisqu’elle est activité aussi bien qufintelligence, et que l’activité de l’homme est très-inférieure à celle de Dieu, pourquoi ne pas admettre un principe d’acf ion, encore moins développé et moins intelligent que celui que l’on aperçoit dans la pensée humaine? Ici la preuve que l’on peut tirer du sommeil, de la maladie, de l’enfance, est inutile.
A tous les instants de notre vie, l’activité intelligente (jue nous sommes est bornée, contrariée, arrêtée par quelque chose qui n’est pas elle et qui est inférieur à elle. Cet obstacle ne peut être qu’une autre activité, une autre force ; car il n’y a qu’une force qui puisse résister à une force. Celle qui n’oppose à une activité intelligente qu’une résistance aveugle, qu’une simple limitation dans l’espace, est nécessairement privée d’intelligence. Or tel est le caractère que nous présente la matière; donc, la matière n’est pas simplement de l’étendue, et il n’est pas besoin, pour que nous croyions à son existence, de faire intervenir la véracité divine.
La matière démontrée par la \éracité divine, c’est la source de la vision en Dieu de Malebranche. La matière réduite à l’étendue, c’est la matière confondue avec l’espace infini , avec l’infini lui-même considéré d’un • certain point de vue ; c’est presque la moitié du système . de Spinosa. ^ r
De la même idée découle la théorie des causes occasionnelles, qu’on trouve déjà très-prononcéç dans Descartes, bien qu elle n’ait reçu son complet développe-
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ment que dans les écrits de Malebranclic. Comment, en effet, une chose inerte et insaisissable, un être de raison comme l’étendue pourrait-il agir sur l’âme? Comment l’âme pourrait-elle agir sur une essence aussi abstraite et dont l’existence même ne lui est pas démontrée, puisqu’elle ne l’admet que sur la foi de la véracité de Dieu? 11 est donc absolument nécessaire que Dieu intervienne sans interruption pour accorder ensemble^ deux natures si étrangères l’une à l’autre ; et, en intervenant directement dans les modifications qui leur sont propres, il est inévitable qu’il les absorbe dans sa propre activité. C’est un nouveau secours prété d’avance au spinosisme.'11 ne lui manquera presque plus rien lorsqu’à la doctrine des causes occasionnelles viendra se joindre celle de la création continue, ou lorsque la création continue sera invoquée en faveur des causes occasionnelles. Les deux hypothèses se valent et ne peuvent guère se passer l’une de l’autre. L’une et l’autre, ainsi réunies, ont pour conséquence l’annihilation de l’activité humaine, remplacée partout et toujours par l’activité divine. En môme temps que notre activité disparaît notre personnalité, emportant avec elle jusqu’à notre conscience ; car, cessant d’être active, par conséquent personnelle, la pensée n’aura plus qu’un caractère abstrait, indéfini, inconscient, qui permettra à Spinosa de la placer sur le môme rang que l’étendue, pour faire de l’une et de l’autre deux attributs parallèles et équivalents de la substance universelle.
Les erreurs de Descartes, et celles que, sans le vouloir, il a autorisées après lui, ne viennent donc point de sa méthode et de ses principes, mais de l’application incomplète qu’il en a faite en les réservant pour des
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objets privilégiés. Après avoir reconnu l’identité de la pensée et de l’existence, s’arrêtant à la pensée humaine dans son complet développement, à la pensée consciente et réfléchie, comme à la dernière limite de l’intelligence et de l’activité, il a été fatalement entraîné à un double excès. D’une part, mû par la crainte d’imposer des bornes à l’intelligence et à l’activité divine, il lui sacrifie, par la doctrine des causes occasionnelles et de la création continue, ce qui avait été pour lui d’abord le point d’appui de toute vérité et de toute science, c’està-dire l’existence effective de la personne humaine. D’une autre part, n’admettant pas qu’au-dessous de la conscience et de l’activité réfléchie de l’homme il y ait autre chose qu’une matière inerte, susceptible seulement d’être mise en mouvement par une impulsion étrangère, il s’est vu forcé de nier la vie et d’absorber la physiologie et l’histoire naturelle dans la mécanique.
« Donnez-moi, disait-il, le mouvement et l’étendue, « et je construirai le monde. » Dans ces mots se résume toute sa physique, et ce qu’il appelle ainsi n’est pas autre chose, on s’en souvient, que toute la science de la nature, celle qui rend compte, non-seulement des phénomènes, mais de l’origine et de la formation de l’univers. Il n’est donc pas étonnant que Descartes ait banni de cette science les causes finales. Comment la matière inerte, et moins que cela, comment l’étendue pure se proposerait-elle une fin? Dieu lui a imprimé le mouvement une fois pour toutes; il lui a, selon l’expression de Pascal, donné une chiquenaude ; le reste n’est que la conséquence fatale, absolument nécessaire, la conclusion mathématique de cette première impulsion. Aussi Descartes va-t-il plus loin que personne,
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aussi loin assurément que Spinosa et que certains philosophes et savants de nos jours, dans la proscription des causes finales. Il ne veut pas même qu’on puisse affirmer que l’œil est fait pour voir.
Ce qu’il y a de plus singulier dans cette opinion, c’est que nous paraissant aujourd’hui et ayant toujours paru panthéiste ou alliée. Descartes se croie autorisé à la soutenir dans l’intérêt de la grandeur et de la sagesse de Dieu. « Noûs ne nous arrêterons pas, dit-il à exa- « miner les fins que Dieu s’est proposées en créant le <c monde ot nous rejetterons entièrement de notre phi- (( losophie la recherche des causes finales, car nous ne « devons pas tant présumer de nous-mêmes que de <f croire que Dieu nous ait voulu faire part de ses con- « seils. )) 11 complète sa pensée en écrivant à Gassendi <iu’en matière de morale, où les conjectures sont permises, il peut être édifiant de rechercher quelle fin Dieu s’est réservée en créant l’univers. « En physique, où « toutes choses doivent être appuyées de solides rai- « sons, cela serait inepte ^ » Est-ce pousser assez loin » le mépris de ce genre de spéculation qu’un des plus éloquents disciples de l’école cartésienne, Fénelon, développera U n jour avec tant de complaisance dans le Traité de f existence de Dieu ?
Cependant, en dépit des explications soit de la mécanique, soit de la physique et de la chimie, on ne pourra jamais séparer l’idée de finalité de l’idée même d’organisation et de vie. Mais en dehors des limites de la vie, dans le domaine de la physique proprement dite. Descartes avait raison. Aussi, que de services n’a-t-il