‹ Moralistes et poètesChapitre 7 sur 7 · UN JEUNE HOMME · texte numérisé non relu

UN JEUNE HOMME

Où courez-vous ainsi, pieuses jeunes filles,

Qui passez deux à deux sous vos coiffes gentilles ?

Ce tablier de soie et ce riche cordon

Disent que vous allez toutes quatre au Pardon.

Brizeux mélange ainsi l'observation moderne avec les souvenirs antiques. Il n'admet pas que le paysan breton devienne un prolétaire à la ville ; et d'autre part il a admiré dans les Bucoliques ces pâtres libres

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et gais, jouissant des nobles loisirs de la campagne romaine : c'est donc à la fois en virgilien et en Breton qu'il condamne ce travailleur des champs se faisant ouvrier d'usine, ce laboureur déchu :

Sous Tombrage en rêveur il n'ira plus s'étendre : Le pur amour des champs, on ne Ta plus en soi. Bientôt ils descendront dans les places des villes Ceux qui sur les coteaux chantaient, gais chevriers, Vendant leurs libres mains à des travaux serviles, ; Villageois enlaidis vêtus en ouvriers...

Sauf peut-être Victor Hugo, je ne connais pas de poète qui se soit uni plus intimement que Brizeux au génie de Virgile. Il aurait pu lui dire, comme Dante : « Tu es mon guide, tu es mon seigneur, et tu es mon maître. » Cette maîtrise date de loin, car c'est à Vannes que l'écolier de quatrième, que l'enfant de quatorze ans a appris non seulement à connaître Virgile, mais encore à l'aimer.

C'est encore à Vannes qu'il a fait sa troisième. Ses devoirs remplissaient deux cahiers ; le premier est perdu ; le second se compose de 40 feuillets. Son professeur, M. Duval, fait traduire un grand nombre de passages du Selectœ e profanis, livre V, de Temperantia. Les versions de Brizeux sont bien faites ; de même pour le livre III du de Bello Gallico de César, et les huit premiers chapitres du livre IV. C'est la guerre en Bretagne, contre les Venètes. Sans doute l'élève continue à faire consciencieusement sa tâche, laais le poète n'en tirera pas grand'chose plus tard : tout au plus, deux fois, dans les Bretons et dans les

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Histoires poétiques, voyons-nous reparaître un souvenir des Commentaires. On dirait que Brizeux, cette année-là, n'a pas été aussi absorbé par sa besogne, qu'un souffle d'indépendance a passé sur ces feuillets : le grand garçon songe souvent aux vacances plutôt qu'à son travail. Dans la Mort d'un bouvreuil nous trouvons une trace de cet esprit nouveau :

L'aube sur Vherbe tendre avait semé ses perles,

Et je courais les prés à la piste des merles,

Ecolier en vacance ; et l'air frais du matin,

L'espoir de rapporter un glorieux butin,

Ce bonheur d'être loin des livres et des thèmes,

Enivraient mes quinze ans tout enivrés d'eux-mêmes.

Il est arrivé, l'âge où l'on met des églantines dans les pages de ses classiques ; les fleurs de rhétorique ne suffisent plus. C'est hors du collège que Brizeux retrouve la vie de l'imagination et du cœur ; il a quinze ans ; il ne songe plus uniquement à ses maîtres, à ses livres, ni à ses camarades ; il va s'asseoir avec Marie au Pont Kerlô :

...dans ma quinzième année, Enfant, j'entrais alors ; mais les jours et les ans Ont passé sans ternir ces souvenirs d'enfants ; Et d'autres jours viendront et des amours nouvelles. Et mes jeunes amours, mes amours les plus belles. Dans l'ombre de mon cœur mes plus fraîches amours, Mes amours de quinze ans refleuriront toujours (').

(1) Cf. Tiercelin, Bretons de lettres, p. 250-253. ,^ .

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Son secret fut-il découvert ? Est-ce pour cette raison que sa famille songe à l'expatrier ? Je ne sais. A coup sûr, Brizeux s'en va terminer ses études au collège d'Arras. Son cahier de seconde manque à la collection. Heureusement, nous avons ses devoirs de rhétorique.

Ce n'est plus un enfant, c'est un « éphèbe », comme le Sophocle à Salamine de Victor Hugo, qui part pour le Nord :

J'entrais dans mes seize ans, léger de corps et d'âme, Mes cheveux entouraient mon front d'un filet d'or, Tout mon être était vierge et pourtant plein de flamme.

Il se trouve d'abord bien dépaysé, car la beauté un peu lourde de l'Artois ne ressemble guère à la grâce sévère de la Bretagne. Pourtant il s'acclimate assez vite ; il comprend le charme spécial de cette nature endormie, de cette population aux joies brusques et bruyantes ; il le décrit avec une telle vérité, que ceux qui ont longtemps vécu dans le Nord retrouvent toutes leurs sensations dans ce résumé :

Près des bords de la Scarpe il est un vieux collège. Les cours durant deux mois sont couvertes de neige ; Mais l'air de la campagne, en passant sur les murs, Vous apporte, l'été, l'odeur des pavots mûrs, Des trèfles, des colzas, et de toutes les graines

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Dont ces hommes du Nord ensemencent leurs plaines; Vous entendez au loin les danses des faubourgs, Tout le long des remparts les fifres, les tambours, Et ces odeurs, ces bruits, se mêlant à l'étude, Ne sont pas sans douceur dans cette solitude.

Quant au collège lui-même, plus tard transformé en hôpital, et à la cellule qu'il y habitait, Brizeux les décrit ainsi dans ce pèlerinage fait à une des étapes de sa vie d'écolier :

J'arrivai : cette chambre autrefois fut la mienne ; J'en reconnus la porte et la serrure ancienne ; Mais au dedans, hélas ! on n'avait rien laissé : Mon nom sur la muraille était même effacé ; Mes plus chers souvenirs, mes cartes, mes estampes, Ce gracieux portrait de vierge aux belles tempes, Et qui, me souriant avec sérénité, M'enseignait combien douce et calme est la beauté. Tout avait disparu !...

\'oilà à peu près tout ce que l'on savait de sa vie au collège d'Arras : nous allons maintenant l'étudier avec précision dans ce gros cahier de 46 feuillets où il a écrit de sa plus belle main : « Devoirs de rhétorique de 1820 à 1821, au collège d'Arras, sous la régence de M. Sauvage, M. Sallentin, principal. » Puis, en dessous, en dévot de Virgile, il a mis comme épigraphe :

Forsan et hsec olim meminisse juvabit.

A la fin du cahier figurent deux listes que le bon scholar a transcrites pieusement : celle de ses maîtres,

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celle de ses camarades ; je les reproduis ici, non par un vain souci de documentation exacte, mais dans l'espoir que, peut-être, tombant sous les yeux de quelque descendant de ceux qui y sont nommés» elles nous vaudront de nouveaux détails sur le poète, quelque lettre encore ignorée.

« Noms des professeurs du collège d'Arras, 1819, 1820, 1821, 1822 : M. Sallentin, principal ; M. Damer, professeur de mathématiques ; M. Lefort, professeur de mathématiques ; M. Sauvage, professeur de rhétorique ; M. d'Hollande, professeur de seconde ; M. Bacouil, professeur de troisième ; M. Dezètre, professeur de quatrième ; M. Deroode, professeur de cinquième ; M. Dupré, professeur de sixième ; M. Cataërs, professeur de septième ; M. Herbet, professeur de philosophie ; M. Gautier, professeur de dessin- MM. Janin, Toumin, D. Wetz, Merquet, maîtres d'étude. » Il faut noter, dans cette énumération, la place du professeur de philosophie, tout près des arts d'agrément ; c'est un signe des temps. Puis vient la liste alphabétique des dix-huit rhétoriciens, pour l'année 1820-1821 : Alexandre Auguste, Ansart, Blondel, Brizeux, Burlien, Demory, Délabre, Léon d' H erlincourt, Victor d'Herlincourt, Gruson,Guilbert, Guilluy, Hawel, Hocquet, Hutrel, Lequêtre, Maillard, Ernest \'andervricken de Bormans.

L'année de travail semble avoir été fort bien employée. Nous trouvons d'abord un certain nombre de pièces de vers latins. Comme matière, le professeur aime à donner des vers de Delille, tirés de V Homme des

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champs. Une fois, nous trouvons une pièce de circonstance sur la naissance du duc de Bordeaux. C'était pour une composition, « où je fus le premier », écrit-il en marge. Il eut un certain mérite à réussir ainsi, car la matière n'était pas très excitante :

O France ! ô mon pays ! ta gloire est achevée ; De tes nouveaux destins l'époque est arrivée. Si l'arbre de l'Etat, vaste, majestueux, Inébranlable aux coups des vents impétueux, Te couvre de l'appui de son ombre adorée, Nul rejeton encor n'assurait ta durée : Le premier vient de naître, et le Français ravi Sourit à l'avenir dont il sera suivi.

Est-ce des vers du professeur, M. Sauvage, ou de quelque poète du cru ? Espérons du moins qu'ils ne sont pas de l'élève Brizeux. A la fin de l'année il a le second prix, avec une pièce sur ce sujet : « La jeunesse est le printemps de la vie. » Il note, au bas de sa composition, qu'il a fait vingt-deux vers. C'est, en effet, tout ce qu'il y a de remarquable dans sa copie. En général, du reste, ses pièces de vers manquent de développement. Il y en a qui ne sont pas plus longues que la matière. J'aime mieux ses versions latines. Pour l'une d'elles, où il a été premier, voici le sujet : Tableau représentant la jurisprudence. Le texte est très difficile, en mauvais latin alambiqué. La traduction de Brizeux est tout à fait remarquable ; et pourtant, à la fin de l'année, il n'a que le deuxième prix, comme il le note en marge de sa composition : le texte est plus difficile encore, et fort bien compris.

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Nos rhétoriciens actuels seraient incapables de se tirer de pareilles difficultés. Notons surtout que sa traduction est écrite en un excellent français. En général il rédige mieux ses versions que ses discours.

Ceux-ci, français ou latins, se divisent, suivant les règles de la vieille rhétorique, en « chries » et en « éthopées ».

La chrie, lui a dit son professeur, est une amplification, (( le développement oratoire d'un fait ou dit célèbre », et se divise en huit parties : l'éloge, la paraphrase, la cause, le contraire, le semblable, le témoignage, l'épilogue. En conséquence, Brizeux développe consciencieusement en huit paragraphes toutes les « chries » qu'on lui donne : « Le nombre des sots est infini... Quand les princes font une faute, ils ne sont jamais seuls à la commettre », etc. Le français de ces « chries » est lourd, Brizeux ayant alors l'habitude d'écrire en latin plutôt qu'en français. Les idées n'ont rien de remarquable, et ce n'est guère la faute de notre rhétoricien, étant donnés de pareils sujets.

Les (( éthopées » sont un peu supérieures. L'éthopée, d'après la définition du professeur, est une figure de rhétorique qui consiste à décrire les mœurs ; elle se divise en trois parties : le présent, le passé et l'avenir. Brizeux développe, toujours en trois paragraphes, le présent, le passé et l'avenir, des sujets comme celui-ci: paroles d'Andromaque captive, après la chute de son père et la mort de son mari. — Cette matière ne l'inspire guère: le développement est maigre et creux:

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évidemment Brizeux n'a pas su se donner un instant l'état d'âme d'Andromaque. De même, le discours de Charles-Quint avant d'abdiquer en faveur de son fils, « composition où je fus le premier », ne Ta guère inspiré : Brizeux n'a réussi à écrire qu'une seule page.

En composition latine, il a le second prix, sur ce sujet : Caton empêchant le peuple de rappeler Pompée d'Asie. Le développement est très sec. Visiblement ces matières ne lui disent rien, et c'est tant mieux, car des développements abondants sur de pareilles pauvretés seraient inquiétants pour l'avenir. Il n'est pas beaucoup plus éloquent, d'ailleurs, même pour des matières religieuses, que l'on donne assez souvent : la chute du roi Saiil, Abraham s'apprêtant à immoler son fils Isaac. Toute sa vie, du reste, il aura, dans ses développements oratoires ou lyriques, le souffle un peu court.

Brizeux réussit mieux dans les sujets qu'il peut animer par les sentiments modernes. Son « Discours d'Eustache de Saint-Pierre à ses compatriotes, au moment de se livrer pour eux », reflète la haine ambiante à cette époque pour les vainqueurs deWaterloo. Nous trouvons de plus, dans ce discours, la preuve que le rhétoricien se tenait au courant des livres nouveaux et sensationnels : le développement se termine par un souvenir inattendu du Roland à Ronceçaux, de Rouget de l'Isle, ode que les Victoires, Conquêtes des Français, venaient de publier la même année :

Mourons pour la patrie !

C'est le sort le plus beau, le plus digne d'envie.

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Brizeux s'empare de ce refrain, et l'enchâsse dans sa prose : « La mort pour sa patrie, est-il un sort plus glorieux et plus digne d'envie ? »

Pour permettre au lecteur de se faire lui-même une idée de ce que Brizeux pouvait donner à dix-huit ans, je citerai son dernier discours de rhétorique : se rappelant ses versions d'Ovide, et l'éloquence souple, retorse, que le poète avait prêtée à son Ulysse disputant à Ajax les armes d'Achille, Brizeux obtient le second prix de discours français sur ce sujet : Ulysse accuse Palamède : « Il jettera adroitement, dit la matière, des nuages sur la réputation du malheureux qu'il veut perdre par des lettres supposées ; il adressera la parole à l'accusé avec une douceur et une modération affectées. » Et voici son développement :

« Si je pouvais céder aux désirs de mon cœur, sans enfreindre les lois de la vérité, non, braves vengeurs de la Grèce, non, sans doute, je ne remplirais pas aujourd'hui le personnage odieux d'accusateur. Toi, Palamède, tu ne cesserais pas d'être la gloire de ton pays, et nous-mêmes nous admirerions toujours tes triomphes.

« Mais puisque la justice, l'intérêt de la patrie, tout me force de rompre un dangereux silence, je vais enfin dévoiler ces perfides complots... Puissé-je me tromper moi-même ! Puisse cette accusation être sans fondements !

« Mais que dis-je, sans fondements ? Hélas ! Elle n'est que trop certaine. Oui, héros de la Grèce, ce même guerrier, qui tant de fois a versé son sang pour

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votre défense, ce guerrier, l'orgueil et l'espoir de nos armées, Palamède enfin... oui, Palamède est un traître ! Le malheureux ! il a vendu sa patrie : et ce que ni Hector ni tous les Troyens n'ont jamais pu faire, l'avarice d'un seul homme allait l'accomplir. Ainsi, quand tu faisais tout fuir à ton aspect, quand, couvert d'une noble poussière, nous te voyions t'enfoncer ou te perdre au milieu des rangs ennemis, alors, malheureux Palamède, tu courais à l'opprobre sous le manteau de la gloire, alors, peut-être, tu tramais... Insensé ! n'avais-tu donc pas devant les yeux l'exemple de Paris ? Avant que, par la plus noire des perfidies, il abusât des droits sacrés de l'hospitalité, il était également chéri des dieux et des hommes. Il cède à sa passion, et, aussitôt l'objet de l'exécration générale, il attire sur sa tête et sur son pays la vengeance divine et humaine.

« Ainsi, perdant par une seule action tous tes titres de gloire, tu flétris en un moment tes anciens lauriers. Tu les flétris !... oui. Grecs, qui m'écoutez, c'est en vain que, rappelant ses services passés, il voudrait se laver de cette accusation ; ces lettres que j'ai découvertes, ces lettres prouvent assez et la vérité de ma déposition, et quels étaient ses homicides complots.

« Pardon, cependant, infortuné Palamède, pardon, si je cherche à enflammer contre toi la colère des Grecs. Hélas ! je le répète encore, ce n'est pas sans verser des larmes que mes yeux ont parcouru cette fatale correspondance. Plus d'une fois, te le dirai-je,

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j'ai balancé entre toi et mon devoir ; et maintenant encore que je viens te dénoncer à la Grèce entière, maintenant mon cœur, déchiré de désespoir, voudrait, pour la moitié de son sang, t'arracher au supplice.

« Mais vous, protecteurs suprêmes de la vertu, vous dont l'immuable justice est au-dessus des angoisses de la pitié, dieux vengeurs, abandonnerezvous la Grèce en cet instant fatal ? Apollon protecteur, et vous, sage Minerve, si jamais, fidèle à votre culte, ma main offrit sur vos autels des sacrifices agréables, ah ! détournez, je vous en conjure, détournez l'orage que la trahison amasse sur nos têtes. Si même, pour désarmer ta colère, il te faut une victime, prends ta foudre, ô Jupiter, frappe : et que le sang d'Ulysse rachète sa patrie. »

Ce discours n'est vraiment pas mal : et pourtant il n'est classé que deuxième. Brizeux restera toute sa vie le bon élève qui ne remporte que des seconds prix, des médailles d'argent, et des succès d'estime.

Que conclure de tout cela ? L'intérêt de cette étude, c'est que, reposant sur des textes authentiques, qui n'ont pas été arrangés après coup par le poète arrivé à la célébrité, elle nous permet d'étudier la formation du talent de l'homme dans les tâtonnements de l'enfant. Nous avons là un exemple curieux de ce que produisait l'ancienne culture purement latine, et

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des excellents résultats qui la font regretter encore maintenant par de très bons esprits.

C'est grâce à ces fortes humanités que Brizeux a pu conquérir son originalité de bon aloi. C'est pour avoir beaucoup pratiqué Virgile, ses Géorgiques, et surtout ses Eglogues, que Brizeux a pu comprendre, presque comme un natif, le charme de l'Italie et de Rome ; qu'il a réussi à se ranger bon second après Chénier dans le genre de l'idylle ; qu'il a su si bien traduire le charme simple des hommes et des choses de Bretagne.

SOURUU 15

LE ROMANTISiME JUGÉ PAR ALFRED DE VIGNY

Le 7 décembre 1837, Alfred de Vigny écrivait pour lui-même, sur un de ces petits cahiers d'où son ami, M. Louis Ratisbonne, a pieusement tiré le Journal d'un Poète :

Ce matin, on m'annonce M. de Jennison, Tambassadeur de Bavière...

— Voulez-vous me rendre un service ?

— De tout mon cœur, s'il s'agit de vous être agréable personnellement.

— Le roi de Bavière a un fils de vingt-six ans, son héritier. Le prince royal de Bavière désirerait entrer en correspondance avec vous. Lui répondriez-vous, s'il le faisait ?

Je me suis tu un moment et lui ai dit :

— Ce que vous me demandez est, je puis le dire, un service véritable, car il faudrait que chaque journée eût quarante-huit heures, et le temps me manquera. Cependant, si vous voulez me donner une assurance importante, j'y consentirai ; cette assurance est que ni dans le présent ni dans l'avenir le prince ne se croira obligé de m'en témoigner sa gratitude par autre chose qu'une lettre de lui. Sans cela, ce serait un traité, un marché...

— Prenez garde, ai-je ajouté, que rien n'est ferme et persévérant comme mon caractère ; ne vous fiez pas à ma douceur de voix... Tout ce qui me fera ici passer par-dessus la lassitude de parler de choses sur lesquelles je suis blasé, ce

sera le plaisir de penser un jour, dans ma vieillesse (si j'ai une vieillesse, chose douteuse), qu'un jeune roi me devra quelques idées justes sur la France et son esprit. — Donc, tout étant bien pur, bien désintéressé, regardant cette correspondance comme l'élan de deux âmes qui oublient qu'elles sont dans le corps d'un prince royal et d'un poète, je vous le répète, j'accepterai.

Autre question :

— Est-ce de vous qu'est venue cette idée de mettre votre jeune prince en correspondance avec moi ?

— Non ; lui-même y a pensé le premier, après avoir lu vos ouvrages, ainsi que le roi son père...

— Je consens à répondre, mais répondre seulement ; qu'il m'écrive d'abord ; vous savez qu'en Angleterre, la terre classique de l'étiquette, le plus haut placé met sa carte le premier chez l'autre...

Et le poète ajoutait :

D'où vient que l'idée n'est pas venue plutôt à ce jeune homme d'écrire à un des quarante académiciens (') ?

Deux ans après, le 8 novembre 1835, il écrivait encore :

La réserve et la dignité de caractère servent donc à grandir un homme, et, quand un peu de talent le met en lumière, lui donnent une assez haute position.

L'ambassadeur de Bavière est venu me prier de le recommander à son prince, parce qu'il est menacé d'être envo3^é en Russie, ce qu'il craint. J'ai ajouté à ma dernière lettre un post-scriptum en sa faveur.

Le roi de Bavière, c'était Louis II ; le prince héri-

(1) Alfred de Vigny ne fut élu à l'Académie française que le 8 mai

tier, c'était l'ancien élève de Schelling, Maximilien- Joseph, qui devait succéder à son père, en 1848, sous le nom de Maximilien II (^).

En somme, le diplomate venait demander à l'écrivain d'entretenir avec le prince Maximilien une correspondance comme celles que, au xviii^ siècle, envoyaient les simples nouvellistes, et même de véritables hommes d'Etat, aux princes étrangers, ou encore un de ces échanges de lettres tels que les pratiquaient Voltaire et ses amis avec le roi de Prusse, l'impératrice de Russie, etc. M. de Jennison, déjà lié avec Alfred de Vigny, paraît s'être acquitté de sa mission avec une réelle habileté ; il connaît assez bien le cœur du poète pour savoir quel doit être au début le ton d'un pareil entretien ; il parle d'abord

(1) Ce chapitre est fait à l'aide d'une partie des textes publiés dans la Revue de Paris, le le"* mai 1898, et d'une étude parue dans la Correspondance Universiiair'^ du 10 juillet 1898. Les lettres du prince de Bavière et d'Alfred de Vigny étaient restées inédites. Je supposai qu'il en pouvait subsister quelque chose dans les Archives secrètes de la famille royale, à Munich. Après d'obligeantes recherches, le conservateur des Archives, M. le docteur Weiss, a découvert le brouillon au crayon de cette première lettre que le poète, par dignité personnelle, avait exigée du prince, le brouillon d'une seconde lettre, et la copie de la réponse.

[^e Gouvernement bavarois m'a permis, le plus libéralement du monde, de faire copier ces documents et d'en tirer parti pour le bien de l'histoire littéraire. M. le docteur von Rumpler, conseiller ministériel de la maison royale, et M. le docteur Weiss ont fait le meilleur accueil à un de mes étudiants, M. Moreux, lequel a déchiffré ces textes en véritable archiviste.

Que tous reçoivent ici l'expression de ma sincère gratitude. M. Louis Ratisbonne avait bien voulu m'accorder l'honneur de publier la lettre du poète au prince. J'ai {)rié le nouvel exécuteur testamentaire àW. de Vigny de m'accorder la même autorisation pour ce livre ; il ne m'a pas répondu.

de sa mère souffrante, qu'il vient d'aller voir en Allemagne, et Vigny se détend aussitôt en songeant à sa propre mère, qu'il va bientôt perdre. Si nous en croyons le poète, 1\I. de Jennison aurait réuni en sa personne toutes les qualités du gentilhomme et du gentleman. A coup sûr, Vigny ne fait pas longue résistance. Tout accablé qu'il est de travail, et si blasé qu'il se déclare sur les questions littéraires qu'il devra traiter dans ses lettres, il se laisse séduire par la grandeur du but qu'il entrevoit : faire connaître l'esprit français à l'héritier présomptif d'un roi, lui communiquer, non pas des anecdotes mondaines, mais des notions justes sur la France, et cela sur le pied de la plus complète égalité, comme un ami «à un ami ; cela lui parait convenir fort bien à la fonction sociale du poète, et à sa propre dignité à lui, Mgny, à condition que le prince fasse les premières avances. L'auteur de Chatterton veut bien vendre sa pensée au public, à la foule, mais il la donne à un fils de roi, flatté de voir que l'on a pensé à lui et non pas à un des quarante représentants officiels de l'esprit français.

C'est une très curieuse figure que celle du correspondant princier d'A. de Vigny, et bien faite pour tenter l'historien allemand qui pourrait lire les indéchiffrables mémoires que le roi Maximilien II a

laissés, écrits malheureusement au crayon. A l'époque où il est en relations avec Vigny, le prince, malgré sa jeunesse, montre qu'il a profité au commerce de Schelling, aux cours de l'université de Gœttingue, et à ses voyages. Du moins c'est bien l'impression que donne sa première lettre. On n'en a plus que le brouillon, écrit également au crayon, et découvert dans les archives royales, grâce à un heureux hasard, par le conservateur, M. le docteur Weiss. La lettre est sans date, et tout ce que nous pouvons affirmer c'est qu'elle a été écrite peu après le 7 décembre 1837 et longtemps avant le 17 septembre 1839. Les corrections que le prince apporte à sa rédaction première dénotent un soin curieux du style, un effort méritoire pour traduire en un français irréprochable ce qu'il a pensé en allemand. De Vigny dut être satisfait de voir qu'il n'aurait pas à se faire le mentor d'un élève insuffisant, car il y a un tact délicat dans la discussion que le Prince effleure en passant avec l'auteur de Stello sur les rapports des rois et des écrivains. Rarement poète se vit à pareille fête qu'Alfred de \ igny le jour où il reçut ce billet du Prince.

Monsieur le Comte,

Connaissant plusieurs de vos ouvrages, et sachant les apprécier, je ne peux plus longtemps me refuser le plaisir de vous exprimer Tintérêt que j'ai trouvé dans la lecture de vos écrits.

Cinq-Mars et Siello sont les ouvrages qui m'ont fait le plus d'impression; j'ai admiré dans le premier l'art et la vérité frappante avec laquelle vous avez su tracer le caractère ambi-

tieux du jeune favori de Louis XIII, et celui du cardinal de Richelieu ; on croit voir revivre ces personnages; ils sont dessinés avec une telle vérité et une telle force qu'ils ne sortiront jamais de mon esprit. L'ouvrage que je viens de finir dans ce moment est Stello ; ce qui a particulièrement excité mon admiration, et ce que je n'ai trouvé dans presque aucune composition romanesque, c'est le point élevé sur lequel vous avez su vous mettre. Tout en étant poète et écrivain vousmême, vous avez été juge impartial des vertus et des fautes des poètes et des écrivains.

Quoique j'admire l'élévation et la paTfaite justesse de cette pensée, que le poète, l'écrivain de génie, ne doivent rien attendre des rois, des grands et des peuples, cependant je me permets d'observer qu'il y a des princes qui aiment les poètes et la poésie, et qui savent honorer leur talent en respectant leur indépendance.

Stello est un ouvrage profond et intéressant à la fois ; c'est un roman et un traité de philosophie. Il est du petit nombre des écrits qui ont été composés avec conscience, avec une foi réelle dans la vocation du poète, et en même temps avec le respect qu'on doit aux institutions de l'ordre social. Il n'y avait qu'une âme noble et généreuse qui piàt s'élever au-dessus des passions littéraires et politiques, et écrire la vérité par amour pour la vérité.

Dans un temps où tant d'écrivains s'égarent, où de mauvaises passions empoisonnent souvent les plus beaux écrits, c'est une douce satisfaction pour un véritable ami du progrès du genre humain que de suivre la marche d'un génie qui peut devenir par ses créations si pures un fanal religieux et consolateur.

D'être en rapport avec un écrivain comme vous, monsieur, qui, au sortir d'une aussi grande crise qui a été la dernière de votre belle patrie, a su juger son temps avec tant d'impartialité, ne peut être que précieux pour moi. En pouvant dire ce que l'écrivain devrait être, vous devez savoir ce qu'il est, et connaître mieux que bien d'autres l'état de l'art et

des lettres en France. Il me tient particulièrement à cœur de savoir apprécier sous tous les rapports votre belle patrie.

A cette première lettre de Maximilien, quelle fut la réponse d'A. de ^ igny ? Je n'en sais rien : jusqu'ici on n'a pu en trouver trace ; cette disparition est fâcheuse, car le poète avait dû être particulièrement reconnaissant pour le jugement porté sur son Cinq- Mars : qu'un prince prît pour un tableau d'histoire le portrait cruel que le romancier a tracé de Richelieu, cela, certes, était flatteur et valait un remerciement. Cette réponse est, je le crains, définitivement perdue ; la chose est d'autant plus regrettable que cette correspondance n'a pas été très régulière, de part et d'autre. Le prince garde un long silence après cette lettre : il voyageait beaucoup, ainsi que le prouve l'épître que Lamartine lui adressait et qu'on peut lire dans ses Poésies diverses. Peut-être Lamartine eût-il regretté ses éloges, s'il avait pu connaître l'opinion intime du Prince à son sujet, dans la deuxième lettre que reçoit Alfred de Vigny, quelque temps après la première :

Vous avez dû, monsieur le comte, vous étonner de mon long silence. Une suite inattendue d'affaires et de voyages m'a privé du plaisir de renouer plus tôt une correspondance à laquelle j'attache beaucoup de prix.

Vous m'avez offert, avec une obligeance et une franchise que je sais apprécier, de m'aider à connaître l'état de la httérature en France, et par conséquent de me faciliter aussi l'étude de la société même, car la littérature en est V expression, comme l'a dit un de vos écrivains.

J'aurais bien des sujets de doute ou d'ignorance à vous

proposer ; je ne vous parlerai que d'une seule chose aujourd'hui.

La httérature française, depuis 1815, n'est plus ce qu'elle était à la fin du dernier siècle, ce qu'elle était sous l'Empire ; elle a pris une phj^sionomie différente, un langage différent, un nom même différent. Elle a proclamé un nouvel avenir, pour les lettres et même pour les peuples. Elle a dit qu'elle avait surpris à la nature de nouveaux secrets, qu'elle avait étendu le domaine de l'art et du langage, qui en est l'interprète. Elle s'est dite romantique, nouvelle, nationale, etc. Elle a produit des œuvres nombreuses ; mais comment doiton les juger, ces œuvres ?

A vous qui êtes rçsté dans les limites d'un goût délicat, il est permis de demander si les promesses ont été remphes, si le but n'a pas été manqué ; non seulement il s'agissait de parer la prose et la poésie de nouvelles formes et de nouvelles couleurs, mais on devait aussi ouvrir de nouveaux trésors pour la raison. On reconnaissait le christianisme inspiré par de prétendus philosophes, on annonçait une philosophie phis profonde, plus sûre, plus féconde dans la pratique.

Je jette les yeux sur vos premiers écrivains. Je vois les noms de Chateaubriand, Hugo, Lamartine, Lamennais, Sand, et j'examine les ouvrages qui ont fait leur réputation et les ouvrages qui l'ont confirmée. Quelle différence entre ceux-ci et les premiers ! C'est une tout autre manière ; les chastes croyances qui faisaient une partie du mérite des premiers, le soin du travail httéraire, la pureté plus ou moins recherchée du style, les principes consolateurs et nouveaux, rien de tout cela, ce me semble, ne se montre dans leurs dernières productions d'une manière aussi marquée. Quelques-uns même semblent avoir pris une route diamétralement opposée.

Est-ce leur faute ? ou est-ce la faute du plus grand nombre de leurs lecteurs, de notre propre ignorance à nous autres, étrangers et allemands, si ces productions nous paraissent s'éloigner de plus en plus du but ordinaire des écrivains supé-

rieurs : encouragement pour l'humanité, anoblissement de l'esprit, perfectionnement du langage ? Serait-ce parce que nous ne comprenons pas bien vos goûts et vos habitudes, que la Chute d'un Ange nous paraît une monstruosité auprès des Méditations, que le Co?igrès de Vérone nous semble rempli d'incohérence et d'une vanité puérile, et que les Paroles d'un Croyant sont pour nous comme une heure de folie après V Indifférence en matière de Religion ?

Votre goût, votre expérience des hommes peut m'expliquer ce problème. La faute est peut-être dans mon esprit et non dans l'auteur. Sont-ce là les ouvrages qui doivent être les fondements de la littérature romantique ? Donneront-ils aux générations futures une haute idée de leurs auteurs et de notre siècle ? Ou bien n'auront-ils qu'un succès éphémère ? Sont-ils condamnés déjà secrètement, et faut-il déplorer la destinée malheureuse des plus beaux génies de la France, qui n'auraient brillé si puissamment que pour s'éteindre plus vite ?

Il semblerait au premier abord que ces écrivains ont dit : « La forme est tout. Soyons pittoresques, intéressons ; le fond et le principe ne sont rien. Avec la forme nous pourrons tout dire : il n'y a pas de pensées bizarres, téméraires, dangereuses qui ne puissent être accueilhes. La forme fera notre immortahté, le fond passera inaperçu, ou comme un objet secondaire. »

Peut-être ai-je jugé trop sévèrement ces maîtres de l'art. Ne prenez de mes paroles, monsieur le comte, que ce qui est nécessaire pour poser la question et l'éclaircir. Vous êtes digne de la juger, vous qui avez dit aussi la chute d'un ange dans un langage qui n'offenserait pas les anges, vous qui avez su raconter les amours de Chatterton, de la prison révolutionnaire, et de Rose et Colas, sans flétrir l'imagination.

En vous demandant une réponse, je vous laisse pourtant toute la latitude que je me suis accordée moi-même. Nous

avons beaucoup à faire, tous les deux. Notre correspondance ne sera donc pas précipitée, mais elle sera durable. Elle me permettra, monsieur le comte, de vous rappeler souvent que je vous conserve une part toute particulière dans mon estime et de vous renouveler l'expression de ma considération comme homme et de mon admiration comme écrivain.

Sauf un mot incompréhensible, cette lettre est joliment tournée. Elle dénote une connaissance sérieuse de la littérature française, par exemple des œuvres de Mme de Staël. Si l'on peut discuter les idées générales du prince sur les théories littéraires de 1830 et ses jugements particuliers sur les écrivains de cette époque, on doit reconnaître que sa mauvaise humeur contre l'école française est assez explicable : au romantisme de la Restauration, catholique, conservateur, et aristocratique, venait de succéder le romantisme de 1830, déiste, libéral et socialiste. N'oublions pas que le prince bavarois écrivait ces lignes vers 1838, c'est-à-dire au moment où son pays était en proie à un mouvement inverse de celui qui entraînait la France. Ajoutons enfin qu'en sa qualité d'héritier d'un trône, Maximilien ne pouvait pas ne pas se sentir blessé personnellement par certaines théories. Quand Lamennais, dans les versets bien connus des Paroles d'un Croyant, transposait en style d'Apocalypse le souper des rois de Candide, un futur roi devait protester in petto. Un prince royal devait encore faire la grimace en lisant les mots à l'emporte-pièce dont Chateaubriand a semé ce Congrès de Vérone où il rendait toutes les royautés respon-

sables de la rancune qu'il nourrissait contre la Restauration, ceci par exemple : « Des comédiens étaient accourus pour amuser d'autres acteurs, les rois.» Pour pratiquer le pardon de ces injures, pour se montrer plus sympathique envers le nouveau romantisme, il aurait donc fallu au prince de Bavière un désintéressement rare, une aptitude à juger objectivement les hommes et les idées, que peu de critiques de profession ont possédée. Nous ne regrettons qu'une chose, l'impuissance où nous sommes jusqu'ici de citer d'autres lettres du prince : les archives de Munich n'en contiennent probablement pas. D'autre part, A. de Vigny, promettant au prince un « inviolable secret », a dû, pour tenir sa parole, brûler la correspondance de Maximilien. Heureusement la réponse du poète nous a été conservée par la copie qui figure aux Archives secrètes de la Maison royale de Bavière.

Pour permettre au lecteur de comprendre le texte de cette lettre, il est peut-être utile d'expliquer le pourquoi et le comment de certaines théories générales ou de quelques opinions particulières que l'on y trouvera.

Sur le Romantisme, A. de Vigny émet un jugement d'ensemble qui est chez lui une conviction déjà ancienne et profondément enracinée. Notre poète n'est pas un dévot du credo romantique : de toutes

les idées de ce milieu il n'admet et ne pratique qu'un profond dédain pour lapoésie du premier Empire, pour le faux classicisme qui se réclame à tort du xvii^ siècle. Sauf cette ressemblance d'opinion, Vigny refuse nettement de se laisser enfermer dans l'Ecole de 1830, et se détache surtout du groupe de Victor Hugo, car il ne se reconnaît aucun maître, il ne s'avoue l'écolier de personne. Dès 1833 il protestait contre la tendance de Sainte-Beuve à attribuer au Cénacle une influence exagérée sur son développement littéraire à lui, Vigny ; nous le voyons en 1839, dans sa lettre au prince, revendiquer aussi, et très explicitement, son indépendance littéraire. Ceux qu'on appelle les romantiques, d'un nom vague, peu précis, lui paraissent présenter entre eux plus de divergences que de principes communs ; le seul caractère général qu'il puisse remarquer chez eux, c'est un souci maladif et antiartistique de la popularité ; lui, au contraire, il a toujours dédaigné la faveur de la multitude, qu'il ne pouvait du reste conquérir, n'ayant ni les défauts ni les qualités qu'il faut pour cela.

C'est au désir de raviver l'admiration décroissante du public qu'il attribue les faiblesses de Chateaubriand vieillissant, et aussi à ses rancœurs contre la Royauté qui l'avait brusquement remercié. Vigny pouvait condamner d'autant plus librement chez Chateaubriand « cet esprit inquiet de ne pas voir assez reconnue son habileté diplomatique », qu'il avait éprouvé lui-même une mortification analogue, et qu'il ne s'était pas laissé influencer par elle :

M. Dorison a raconté les deux tentatives malheureuses de Vigny pour entrer dans la diplomatie; il serait difficile de trouver dans les œuvres du généreux poète l'ombre d'un ressentiment contre ceux qui l'avaient ainsi méconnu.

Plus curieuse encore est la discussion instituée sur Lamennais. Vigny avait subi quelque temps son prestige, puis avait fini par le juger assez sévèrement, écrivant dans son journal, quelque temps après sa réponse au prince : « 11 n'est pas coupable de chercher la vérité, mais il l'est de l'affirmer avant de l'avoir trouvée. » On remarquera que dans sa lettre Vigny est moins sévère que dans son journal; qu'il se laisse apitoyer par l'abandon dont souffre Lamennais, par l'état misérable où se trouve réduit l'éloquent penseur dont le plus grand tort est d'avoir fait trop vite une évolution qu'on considère actuellement comme légitime et bonne.

Lamennais eût pu lire sans trop d'ennui le passage qui le concerne ; Lamartine eût probablement souri amèrement en voyant son portrait; peut-être même eût-il prétendu que le léger refroidissement qui venait de se faire sentir entre eux avait diminué l'ancienne admiration qu'A, de ^ igny professait pour lui ; en 1832, Vigny écrivait dans son journal : « Je n'ai jamais lu deux Harmonies ou Méditations de Lamartine sans sentir des larmes dans mes yeux. Quand je les lis tout haut, les larmes coulent sur ma joue. — Heureux quand je vois d'autres yeux plus humides encore que les miens ! Larmes saintes ! larmes

bienheureuses '.d'adoration, d'admiration et d'amour!» En 1836, il pleure encore un peu en lisant Jocelyn ; il n'aime pas tout le poème, sans doute, mais dans ce poème « tout ce qui est hymne, prière, ou méditation )>. La restriction est plus nette encore, la rupture presque décisive, dans la soirée donnée le 12 mars 1838, à leur intention, par une amie commune : les deux poètes ont causé deux heures ensemble et voici comment Vigny résume cet entretien : « Il est incroyable combien un salon fait dire de sottises aux gens d'esprit par les distractions qu'il donne. J'ai fort étonné Lamartine en disant que je n'étais de son avis sur rien. )) Et pourtant, tout bien balancé, les six lignes que Vigny va bientôt écrire au prince de Bavière sont d'une impartialité absolue : elles ne sont ni d'un ami, ni d'un ennemi, mais d'un galant homme se mêlant un instant de critique ; il n'y a là ni admiration convenue ni dénigrement de parti-pris, et je ne vois pas qu'il y ait un mot à changer à l'opinion professée par A. de Mgny sur Lamartine pour la transformer en jugement définitif.

Comme on pourra le voir plus amplement en lisant le texte même de la lettre, Vigny écrit au prince avec la franchise qu'il met à rédiger son journal pour luimême. Tout au plus ménage-t-il un peu l'amourpropre de Maximilien, en homme du monde plutôt qu'en courtisan. C'est bien sa pensée que nous avons là, d'autant que nul artifice d'écriture ne vient s'interposer entre sa pensée et nous. Ce n'est plus le style nerveux et sec de Servitude et Grandeur militaires ;

la forme est un peu molle, à peine châtiée par endroits, comme si A. de Vigny avait voulu donner là une preuve à l'appui de sa théorie sur le style des épîtres familières : « Une lettre peint la personne à qui l'on écrit, aussi bien que celle qui écrit ; car malgré nous, nous modifions le style selon son caractère et selon ce qu'elle attend de nous. »

Toutes ces explications ne sont peut-être pas inutiles pour permettre au lecteur de comprendre ce que Vigny affirme, et ce qu'il se contente d'indiquer, dans sa longue et curieuse réponse à la seconde lettre de Maximilien (^).

Cette lettre de Vigny au prince est la seule qui subsiste. Du reste leur correspondance n'a pas dû être très active ; Maximilien était trop occupé pour écrire souvent, et le poète ne s'était engagé qu'à répondre. Il le faisait largement, car sa lettre est un véritable opuscule. Sans doute il vaudrait mieux avoir tout le dossier, mais cette pièce, même isolée, présente de l'intérêt, et même plusieurs sortes d'intérêts. Je laisse complètement de côté ce qui appartient à la critique allemande. Pour ce qui nous regarde, combien de problèmes curieux pourraient être étudiés

(1) Ou en lira le texte dans la Rei'ue de Paris, n" du 1" mai 1898, pp. 11-18. M. Faguet trouve justement qu'elle est <* comme une leçon sur toute la littérature française de 1800 à 1839 ». Revue Latine, n^ du 25 septembre 1906, p. 518.

à ce propos soit sur le Romantisme dans son ensemble, soit à propos des jugements que Vigny porte sur ses contemporains. Je n'attirerai l'attention que sur le point suivant : qu'est-ce que cette correspondance nous apprend de nouveau sur le poète, ou encore qu'est-ce qu'elle nous fait mieux apprécier dans ce que nous connaissions déjà de lui ?

Nous saisissons plus précisément, dans cette lettre écrite sans prétention, la méthode de composition qu'il suivait dans ses œuvres définitives : Vigny est un esprit logique, qui ne se laisse pas entraîner au hasard par l'impression du moment ; il dirige et règle son inspiration, il fait un plan : cela est très naturel puisque, de tous les poètes du xix^ siècle, c'est lui qui mérite peut-être le mieux le titre de penseur, et qu'il est impossible de penser fortement si l'on ne pense pas méthodiquement. Par ce côté raisonnable et raisonneur de son talent c'est encore lui qui, de tous les romantiques, se rapproche le plus de l'idéal classique.

D'autre part, cette correspondance a aiguillé, quelque temps, l'intelligence de Vigny sur des sujets qui lui avaient été jusque-là moins familiers que la poésie pure. C'est en 1838, et vraisemblablement par suite de ses relations avec un futur roi, qu'il projette de composer un traité sur l'homme d'Etat dans le genre du Prince de Machiavel.

Lorsqu'il revient à ses sujets ordinaires, à ses préoccupations sur les droits et les devoirs du poète, on voit que la nécessité de parler à un prince des thèses

qui lui tiennent au cœur, l'a amené à les étudier profondément, à se rendre à lui-même un compte exact de ses idées. Je pourrais indiquer dans son Journal, dans son Traité de la propriété littéraire, des pensées qu'il a été simplement chercher dans sa lettre du 17 septembre 1839. 11 a cru notamment que sa théorie sur la formation de l'Ecole romantique méritait de reparaître dans son discours de réception à l'Académie française.

Mais, surtout, il me semble que maintenant un côté du caractère d'A. de Vigny se trouve plus vivement éclairé ; grâce à cette lettre, nous pouvons affirmer que le poète a porté une qualité, rare chez ses confrères, jusqu'à la hauteur d'une vertu : par dignité personnelle, il se refuse la satisfaction d'attaquer sournoisement et sûrement ses amis ; ou encore (si l'on me permet unmot familier à la faveur de cette vignette inconsciemment symbolique que l'on voit sur tant de livres de poésie contemporaine), A. de Vigny n'est pas un « bêcheur )> (^).

Celui qui, jeune, passait avec Hugo une nuit entière à corriger les vers mal accueillis à la première représentation d'une pièce de Dumas ; celui qui, vieilH, défendait encore énergiquement à l'Académie la réputation de George Sand, celui-là a le mérite plus rare de se montrer indulgent pour ses confrères, à cette saison morose de la quarantaine qui aigriV les caractères et les critiques.

(1) Cf. Jacques I^anglais, Alfred de Vigny critique de Corneille, d'après des documents inédits. Clermont-Ferrand, Dumont, 1905.

Il se fait même, auprès de l'étranger, l'avocat de ceux qu'il condamne sévèrement dans le for de sa conscience : quand il note sa pensée pour lui seul, il leur reproche «des prétentions littéraires démesurées», il trouve que cette littérature « ne jette souvent que des cris de malades ». Au contraire il cherche et trouve des circonstances très atténuantes pour les défauts que le prince lui signale chez ses rivaux et qui, mutatis miitandis, sont indéniables. Qui de nous, pourtant, et des meilleurs, a jamais su résister au plaisir de lancer une pointe contre un camarade absent, surtout lorsqu'il pouvait le faire en toute sécurité, le secret lui étant garanti ? Ayant à parler d'écrivains dont quelques-uns se conduisaient envers lui en hommes de lettres, voire en « gendelettres », de Vigny garde sa digne et fière attitude de gentilhomme de lettres sorti de la cohue littéraire. Sa tour d'ivoire n'est pas un donjon du haut duquel il se plairait à lancer des traits piquants contre ses amis d'hier, ses rivaux, ou ses ennemis. Il a sa grandeur propre, et qui parait d'autant plus imposante qu'elle contraste avec ce qui l'entoure.

Les nombreuses publications récentes de ses lettres inédites, loin de le diminuer, l'ont grandi ; la critique des journaux a déjà signalé cette aventure rare. M. Rod a cru pouvoir en conclure que ce qui est vrai d'A. de Vigny était d'une vérité générale, à savoir que les œuvres de l'esprit valent plus par l'âme que par le talent de l'auteur. D'autre part, M. Jules Lemaître a voulu voir l'armature morale de notre poète

dans son orgueil. Vigny vaut encore mieux que cela : il a observé dans sa vie littéraire, même la plus cachée, ce qui lui parut longtemps le seul dogme des irréligieux modernes : le culte de l'honneur (^).

Ce n'était donc pas une attitude qu'il s'était donnée devant le public. Sa nature, noble par elle-même, améliorée encore par les tristesses de sa vie, le voulait ainsi.

A la fin de cet rn 1839, il aurait pu encore répéter ce témoignage superbe qu'il se rendait, certain minuit de 31 décembre, après avoir fait son examen de conscience pour les douze mois écoulés : « Je n'ai fait de mal à personne. Je n'ai pas écrit une ligne contre ma conscience, ni contre aucun être vivant ; cette année a été inofîensive comme les autres années de ma vie. »

(1) Sur sa conversion finale, cf. la Revue de Paris, n° du 15 juillet 1900, et l'Eclair, n° du 17 août 1906.

Aux fêtes du Soutenir Normand à Caen, après avoir traversé le village normand, qui, remuant, bruyant, à certaines heures ressemblait à un vrai village en fête, on pénétrait dans une grande salle où l'on éprouvait comme un recueillement artistique ; là on n'avait pas entassé pêle-mêle du bon, du passable et du mauvais, mais on n'avait admis qu'un petit nombre d'œuvres exquises : vieilles dentelles d'Alençon,de Baveux, etc., croix normandes, saints-esprits, faïences d'autrefois, vieux Rouens rarissimes. Que de chefs-d'œuvre, sans compter ces merveilles de ferronnerie, immeubles par destination, et que je cite pour mémoire, ces rampes d'escalier et ces grilles de couloir qu'on admire encore à l'Abbaye aux Hommes.

Puis, à côté de ces reliques du passé, on voyait des dentellières tournant agilement les bloquets de leur carreau, ou même faisant, chose plus rare, de la dentelle à l'aiguille ; on remarquait des buffets, sculptés

(1) Cette étude est la reproduction d'une conférence faite, avec le concours de MM. Beuve, Féret et Frédéric Plessis, au théâtre de Caen, le 7 août 1905, pendant les fêtes normandes. Elle a paru dans les numéros des 8 octobre, 23 novembre 1905, du Douais- Jan : cette excellente petite revue patoisante, rédigée par des gens d'esprit, de talent et de cœur, est morte, malheureusement.

par de patients artistes bien vivants et dignes des huchiers d'autrefois ; les vases aux formes pittoresques où le bon potier de Subies, Desmants, reproduit des fragments de la tapisserie de la reine Mathilde ; les merveilleuses ferronneries d'Emile Marie, rampe d'escalier, lanternes, chenets, crucifix, etc.

La conclusion de tout cela c'est que l'art normand peut comparer sans rougir son présent à son passé, et Dieu sait pourtant les merveilles de ce passé !

Dans ces fêtes du Souvenir Normand, on parle sans doute beaucoup de la vieille Normandie ; mais la glorification du temps jadis serait dérisoire, si le présent n'avait, lui aussi, sa beauté, sa grandeur. Ainsi, au point de vue littéraire, on peut constater que la vitalité intellectuelle des Normands ne s'est pas affaiblie. Les écrivains actuels, étudiés en toute franchise, vont nous prouver que la littérature normande contemporaine est digne, elle aussi, de son histoire ancienne, qu'elle est capable de préparer l'avenir.

Certes, les gloires de son passé sont presque écrasantes : même sans remonter à Malherbe, aux Corneille, à Bernardin de Saint-Pierre, on peut remarquer que, au xix'? siècle, la Normandie a produit, dans tous les genres littéraires, des hommes de premier ordre, de vrais maîtres. Tandis que le chrf incontesté de l'école néo-classique est Casimir Delavigne, le romantisme libéral peut se réclamer d'Auguste Vacquerie, le romantisme religieux de Barbey d'Aurevilly. Plus encore que Balzac, Flaubert est le chef du réa-

lisme ; dans le roman idéaliste nous pouvons citer avec honneur Octave Feuillet : Glatigny marche en tête de la bohème, des irréguliers, des fantaisistes. L'école moderne ne compte pas de plus grand écrivain que Guy de Maupassant.

Enfin, si le titre même de cette conférence me permettait de faire aux prosateurs laplace qu'ils méritent, je dirais que, parmi nos écrivains vivants, Jean Revel, l'auteur d'une douzaine de romans pleins de pensées, d'observations, d'expérience de la vie, et de méditation, a su développer d'une façon personnelle et pittoresque des idées salubres et vitales ; je citerais, dans la préface de ses Contes Normands, cinq lignes seulement, mais qui donnent cette secousse d'admiration qu'on éprouve si rarement, et qui ne trompe jamais sur la valeur d'une œuvre ou d'un homme : « Chaque nation a sa force : celle de la France réside dans le paysan — pas ailleurs. C'est lui, cet être admirable, qui crée la puissance et la grandeur de notre patrie. Le labeur de ses bras, l'opiniâtreté de son effort, réparent tout, font face à tout. » J'ai voulu rendre, au moins en passant, hommage à ce puissant romancier, puisque je ne dois vous entretenir que des poètes de Normandie.

En songeant à leur nombre, à leur mérite, je me rappelle un mot bien juste de ^L Sully-Prudhomme dans la préface qu'il a mise en tête des Fleurs de Mai de Lefournier : « La province est le conservatoire de notre génie national. » Les plus brillants élèves de ce Conservatoire, ce sont encore les poètes.

Je ne chercherai pas à les énumérer tous : j'aurais l'air de lire un palmarès de distribution de prix. Je parlerai surtout de ceux qui me paraissent les plus représentatifs du génie normand.

Si disséminés que soient les poètes sur toute l'étendue des deux Normandies, il me semble qu'on peut distinguer trois groupes principaux : les poètes de la haute Normandie, autour de Rouen; l'école de l'Orne; la IManche. Au milieu, dans le Calvados, j'aperçois Bény-sur-Mer, et le savant poète de Bény : Frédéric Plessis.

Il n'est pas Normand, dira-t-on ? Oui, c'est un « horsain ». Mais on me pardonnera d'avoir annexé à la poésie normande ce Breton de Paris, puisqu'il est attaché à la Normandie par tant de liens. De pareils « métèques » sont toujours bien venus et bien fêtés, quand ils veulent être des nôtres. Qui donc a dit que les Normands avaient horreur des horsains ? Mais, pour célébrer ce soir la fête de leurs poètes, à quel conférencier se sont-ils adressés ? à un horsain également, à un horsain séduit et conquis par la Normandie, à laquelle il est heureux de rendre un hommage d'autant plus impartial qu'il vient quasi du dehors.

Nous sommes beaucoup dans ce cas, car la Normandie continue à faire des conquêtes, mais pacifiques, celles-ci. Combien de Français de France, amenés sur les rives de l'Orne par les hasards de la vie, s'y

fixent, s'y enracinent, conquis, ou par de beaux yeux, comme disait Corneille, ou par la majesté de ces paysages tranquilles, ou encore par le génie de la race, la fière raison, le respect de soi-même, le solide bon sens des Normands. Et c'est juste le cas de Frédéric Plessis.

11 y a de cela un peu plus de vingt ans, il arriva à notre Université comme professeur de littérature latine, et sut vite se faire aimer de tous, professeurs et étudiants : on devinait une sensibilité exquise sous l'ironie de son esprit narquois. Bientôt, en 1886, son premier recueil de vers, La Lampe cT argile, révélait au grand public ce que savaient déjà les meilleurs d'entre les Parnassiens : c'est que ce professeur de poésie latine était également un maître en poésie française. En même temps il devenait docteur, avec une thèse remarquable sur Properce, si bien que, dans une de ses chroniques du Temps, chronique dont le titre seul était un superbe éloge, « Trois poètes : Sully-Prudhomme, — François Coppée, — Frédéric Plessis )), M. Anatole France pouvait écrire, en rapprochant la thèse et le livre de vers : « Par ces nobles élégies, l'illustrateur de Properce se montre un nouveau Properce, moins majestueux, moins ample, mais plus sincère peut-être et plus pur que le premier... Ce qui donne à ce livre le plus grand prix, ce qui le met à côté des meilleurs, ce sont les onze poèmes de la Muse noiwelle. Là est la vraie flamme de la Lampe d'argile. C'est une flamme amoureuse, et paisible, et douce. » Les témoignages les plus flatteurs ont été

décernés à Frédéric Plessis par les meilleurs juges que je connaisse en fait de poésie : les poètes euxmêmes. M. Catulle Mendès, dans son grand Rapport sur le moui^ement poétique de 1867 à 1900, a dit avec une incontestable autorité : « Je crois bien que M. Frédéric Plessis est un des artistes les plus parfaits de notre époque, de toutes les époques : il est aussi une âme tout imprégnée de lointaines rêveries ; qui donc, depuis Chénier, a été plus délicieusement, plus sincèrement grec que lui ? » Et certes, André Chénier lui eût dit : « Mon frère ! », plus volontiers qu'à Marie- Joseph Chénier. Pourtant, s'il a fait, lui aussi, des vers antiques, Frédéric Plessis les a adaptés également à des pensers nouveaux, à une inspiration poétique qui nous touche de très près, car elle est toute imprégnée du parfum de la Normandie, avec, au début, un reste de la mélancolie bretonne : c'est ce qu'on trouve dans la pièce intitulée Bény, à la fin de La Lampe d'argile :

Avant qu'un dur travail à mon âme engourdie Eût versé la torpeur en lui donnant la paix, Ma Berthe, j'aurais pu chanter la Normandie Et ses pommiers nombreux parmi les foins épais...

J'aurais glorifié tes vallons et tes plages ; De clocher en clocher jusqu'au phare de Ver J'aurais redit les noms de tous ces grands villages Que tu m'appris un jour en allant vers la mer...

Hier, sur le sol blanc du chemin de Courseulles, Je me hâtais, le front rafraîchi par le vent ;

Hier, sur le perron, ta vénérable aïeule

M'ouvrait ses bras, son cœur, m'appelait son enfant !

Du temps et de la vie ayant subi l'offense. Laissant derrière moi plus d'un jour nuageux. J'entrais dans la maison où sourit ton enfance, Je voyais le jardin qui vit tes premiers jeux.

Et l'herbage étoile de pâquerettes blanches Où jadis tu grimpais tout en haut du noyer. Croquant à belles dents les fruits parmi les branches, Et la cuisine ancienne au vaste et noir foyer.

Séjour moins consacré par ce passé prospère. Par tant de souvenirs jeunes et radieux. Que par l'ombre, à tous pas présente, de ton père, De ton père dont l'âme a passé dans tes yeux !

Si dans tes bois chéris où le cyclamen rose Eparpille sa fleur au pied des vieux ormeaux, Tu m'as vu tout d'abord errer le front morose Sous l'ombre qu'épanchaient les paisibles rameaux...

Ce n'était pas froideur ou rêve involontaire, L'imagination qui s'égarait au loin ; Non ! plutôt j'écoutais, j'interrogeais la terre. Des jours évanouis je cherchais un témoin.

J'évoquais, en mon âme ouverte à la détresse, Le passage de ceux qui, se sentant mourir, Dans ces mêmes détours ont traîné leur faiblesse Sous les derniers soleils qui les voyaient souffrir...

Puisqu'aimer et mourir est la loi de ce monde, O ma Berthe ! aimons-nous en attendant la mort. Viens, enfant, sur mon cœur poser ta tête blonde . Que je presse d'un bras plus avare et plus fort.

A ce coin verdoyant de la terre normande

Où, sous la pierre dort ton père enseveli,

Ce qu'il faut, vois-tu bien, que notre amour demande,

Ce n'est ni deuil trop lourd, ni trop léger oubli.

Dans notre cœur, qui croit par moments se connaître, Le cœur de nos aïeux revit à notre insu ; C'est de leur être à tous que s'est formé notre être. Elaboré longtemps avant d'être conçu.

Notre âme aussi vivra dans l'âme de la race : Tels ces rayons venus de mondes si lointains Qu'ils n'ont point achevé de franchir tout l'espace Alors que leurs foyers sont à jamais éteints.

Nous sommes les anneaux d'une chaîne infinie : Nos pères ont vécu, vivons à notre tour. Comme eux, nous connaîtrons l'horreur de l'agonie, Goûtons aussi, comme eux, la douceur de l'amour...

On voit dans cette pièce, d'une belle probité artistique, comme deux courants lutter dans l'âme du poète : le passé avec ses tristesses, avec cette résignation un peu fataliste qui semble venir de l'antiquité païenne, de Lucrèce, et un esprit nouveau, fait d'espérance, de confiance. Un charme a été jeté sur l'imagination, sur le cœur de l'écrivain, et rien ne pourra plus le conjurer. Notre ami aura beau désormais, poursuivant sa carrière de professeur, nous quitter pour Bordeaux, puis pour Lyon, pour l'Ecole Normale, enfin pour la Sorbonne : toujours, chaque année, et plusieurs fois par an, il reviendra au vieux manoir de Bény-sur-Mer, aux arbres centenaires qui sont comme les parchemins de noblesse du logis familial : sitôt

qu'il s'en éloigne, il ressent cette nostalgie presque insupportable que rend si bien la pièce intitulée Au retour, dédiée à M. Paul Locard :

J'ai revu, mais sans vous, ami des jours de paix. Le pays dont mes yeux ne se lassent jamais. Et le jardin du vieux presbytère d'Amblie Et, sous son blanc clocher, la colline embellie, Et, tout en bas, la Seulle, et dans les fonds herbeux, Paissant en liberté, les chevaux et les bœufs. Tandis qu'à l'horizon Banville et sa feuillée Couronnent de fraîcheur la crête ensoleillée : Coin où je reconnais la France d'autrefois. Vivant dans la Nature, à l'ombre de la Croix ! Et maintenant, parmi les intrigues des villes. Pour un an je retourne aux besognes futiles, Quand les grands intérêts qu'agitaient nos aïeux N'éveillent nul remords en nos cœurs oublieux. Et que nous contemplons, sans souci du mystère, Les bouleversements du ciel et de la terre. Les signes précurseurs des suprêmes combats... Pareils à des enfants qui ne comprennent pas ! (')

Cette pièce, d'un charme pénétrant, est tirée d'un nouveau livre, de Vesper. En effet, depuis La Lampe d'argile, le talent souple de Frédéric Plessis a produit les œuvres les plus variées, des recueils de vers d'inspirations différentes, Vesper, Gallica, des romans' comme Angèle de Blindes, le Mariage de Léonie, et surtout le Chemin montant que l'Académie française a si justement couronné. On sait dans quelle voie ce penseur chrétien dirige les âmes inquiètes ;

(1) Cette pièrc a paru dans la Revue des Deux-Mondes, n° du 1" septembre 1905.

ce chemin montant, c'est un calvaire que le romancier fait gravir à son héroïne : Camille est une arrièrecousine (à la mode de Normandie) de Madame Bovary, une nouvelle Madame Bovary même, si l'on veut, mais vraiment pieuse, et qui rencontre sur son chemin un directeur plus avisé que l'honnête abbé Bournisien. On retrouve jusque dans la prose de M. Plessis le charme fin, la lumière discrète de sa Lampe d'argile. Même quand le poète marche, on sent qu'il a des ailes. Son talent, avec les années, prend plus de force. Sa pensée est plus profonde. L'homme lui-même est arrivé à ce moment de son voyage terrestre qui, pour le Dante, est la grande étape :

Nel mezzo camino délia vita.

C'est l'endroit de la route où l'œil des vrais poètes aperçoit les plus vastes horizons.

Pour Frédéric Plessis, ce n'est plus aux maîtres de la pensée antique qu'il demande sa direction. Sa conception du monde, sa philosophie de la vie sont solidement établies, fondées sur le roc de la religion. Nous trouvons sa croyance intime dans ce récit d'un symbolisme si clair, VEcolier, dans cette profession de foi si nette intitulée Souvenir de Bény-sur-Mer et dédiée à Mgr Amette, alors évêque de Bayeux. Sa vie morale ne s'épanouit vraiment qu'en Normandie, dans son coin préféré : écoutons-le nous dire son Retour au Manoir :

O bienfait du retour ! montons sur la terrasse Pour revoir l'horizon où s'attachaient mes yeux

Quand mon âme, attentive à l'âme des aïeux, Lui demanda les vers que je lègue à ma race.

Viens reposer enfin tes yeux las de Paris Sur la ligne qu'en bas font les toits du village Par delà les pommiers et les murs de l'herbage Où le vieux cheval blanc paît avec les brebis.

Aspire la fraîcheur de la mer dans la brise ; Ecoute les oiseaux dans le matin vermeil. Et, sous le coq doré qui reluit au soleil, \'ois monter en plein ciel la flèche de l'église.

Au pied de ce clocher, dans la paix de la mort Reposent ceux à qui nous devons cet asile ; Aussi, quand nous rentrons des champs ou de la ville. Dès qu'il nous apparaît, notre cœur bat plus fort...

Saluons ces témoins de nos premiers aveux :

L'éghse, le manoir, autour d'eux la nature...

Celui qui ne doit rien à nulle créature

Nous combla de ces dons qu'il savait dans nos vœux.

Jours passés, jours vécus qui n'êtes plus qu'un rêve. Histoire de nos cœurs retombant à l'oubh, Vous l'avez empruntée à ce cadre embelli. Votre gloire présente aussi douce que brève.

L'agrément de la muse à notre humble destin. Ne le devons-nous pas à ce décor d'idylle ? N'est-ce pas grâce à lui qu'un écho de Virgile Prête aux chants du foyer le noble accent latin ?

Et qui donc pourrait dire maintenant que M. Frédéric Plessis n'est pas devenu Normand par le cœur et par le talent ? Ce sont là les lettres de grande naturalisation. En l'âme de notre exquis poète se sont unies

les deux poésies les plus profondes, peut-être les plus nationales que nous ayons : celle de Bretagne et celle de Normandie; la plante aux fleurs d'or de la lande bretonne, transplantée en Normandie, fleurit plus belle que jamais dans la bruyère de Bény.

Mais si l'on veut cueillir les fleurs du pur pommier normand, sans greffe étrangère, c'est dans l'Orne qu'il nous faut aller. Nombreux y sont les poètes : ils forment un groupement, par affinités électives ; même on dit « l'Ecole de l'Orne », et l'on a raison.

Pour avoir une école, il faut un maître et des élèves. Le maître, c'est Le Vavasseur, homme d'un très réel talent, et qui, comme tous les bons professeurs, a été dépassé par ses élèves. Pour lui, qui a prodigué pendant tant d'années, dans les milieux ou dans les circonstances les moins poétiques, des trésors d'esprit et de grâce, il a trop sacrifié sans doute, comme le souspréfet de Daudet, à la Muse des Comices Agricoles, mais il a eu au moins cette chance de rencontrer un vrai chef-d'œuvre en chantant les manoirs normands :

Dans les vieilles maisons de bois Qu'on voit au milieu des herbages, Les cœurs sont sains, les esprits droits Dans les vieilles maisons de bois.

Au faîte des maisons de bois On voit pousser les graminées ; L'iris, frangeant les cheminées,

D'astres bleus constelle les toits De nos vieilles maisons de bois...

Si, dans sa carrière d'improvisateur, il n'a pas pu trouver assez souvent ces inspirations vraiment poétiques, de sentiment profond et de forme achevée. Le Vavasseur a su se montrer plus sévère pour les autres, et il a formé des élèves, dont deux, au moins, ont conquis, même en dehors de la Normandie, une solide renoiTimée.

L'un d'eux, M. Florentin Loriot, devait être ce soir des nôtres. Le 6 juin dernier j'ai reçu de lui un mot désolé : « Je ne pourrai, à mon grand regret, assister à votre conférence. » Il n'avait même pas pu écrire, il avait dû dicter cette lettre qu'il avait eu à peine la force de signer. Et quelle signature ! On sentait que la mort était là. Au début de juillet on l'a enterré à Alençon. Ce fut, pour ceux qui avaient eu l'honneur de le connaître particulièrement, un deuil... et comme une sorte de soulagement. Ce double sentiment me semble fidèlement rendu par un de ses camarades de talent, que vous applaudirez tout à l'heure : M. Féret m'écrivait, le 12 juillet, en me faisant part de la mort du pauvre Loriot : « Ce n'est plus l'être languissant, aux yeux éteints, rarement rallumés d'un éclair, l'intelligence bégayante de ces derniers jours. Il est redevenu plus éblouissant que nul ne l'a connu en ses heures de gloire. La mort en a fait un poète auguste et sacré, dont le nom ne périra pas, en Normandie au moins, quoiqu'il ait eu partout des amitiés illustres... Dieu l'accueille! »

Pour nous, au moment où commence pour Florentin Loriot ce qu'il a appelé lui-même l'aurore boréale du tombeau, nous rendrons à notre tour un suprême hommage au poète : je vous lirai deux pièces, dont le choix m'est impérieusement dicté par son souhait suprême ; le poète défaillant me disait en effet : ^< Choisissez dans mon recueil les pièces que vous voudrez, notamment Jeanne d'Arc et le Beffroi. » Prenons donc, dans ce délicieux recueil intitulé Oriens, le sonnet à Jeanne d'Arc :

Ce que les cloîtres bien fermés Gardent de joie et de lumières, Ce qu'ont de vertus prisonnières Les foyers d'amour embaumés...

Ce qu'il faut de vaillance aux femmes Pour sculpter dans l'ombre les âmes ; Tout ce qu'abrita Vaucouleur

De beauté voilée et fleurie, Jeanne, tu l'avais dans ton cœur...

Tu l'as donné pour ta patrie !

Vous le voyez, chez Loriot, la forme vaut le fond : il a les idées, les sentiments d'un pur et vrai poète ; il trouve, pour traduire la poésie qui chante spontanément en son cœur, des strophes que lui envieraient les maîtres : Théophile Gautier eût applaudi la description des monuments de Saint-Denis dans F Ange du Baptême ; et quant à V Evangile des Nuits, Leconte de Lisle eût signé de pareils vers comme étant de ses meilleurs. Mais la ressemblance s'arrête à la perfection de la forme, car Florentin Loriot est un poète

d'inspiration très nettement catholique. Le Beffroi, seul, le prouverait :

Comme une larme tombe Theure Qui sonore d'un vague émoi Semble me dire : Hélas ! sur toi Quelqu'un de grand dans l'ombre pleure !...

Un Dieu centriste pleure en toi Sur l'indigence intérieure De ton âme où rien ne demeure Qu'un vestige inerte de foi.

Comme une larme tombe l'heure !

C'est dans l'inspiration chrétienne que Florentin Loriot a pris ce qui me parait constituer son originalité de penseur en vers...

Et maintenant la source s'est tarie, l'arbre s'est desséché; mais l'œuvre achevée reste, et restera, pure et bonne. L'Ecole de l'Orne a été durement frappée, mais elle n'est pas abattue : parmi d'autres, il nous reste M. Paul Harel.

Encore un élève de Le Vavasseur, un de ces élèves qui sont à la fois la fierté du maître... et son inquiétude, un de ces héritiers qui triplent l'héritage qu'ils ont reçu. Pourtant, comme tous les vrais talents, Paul. Harel est un modeste : à l'inauguration du buste de Le Vavasseur, il vient s'incliner devant le monument :

Tous ceux dont tu contas ou le rêve ou l'histoire, Passants des clairs matins, ombres des soirs brumeux, Citadins, paysans, rois, gueux, disent ta gloire, Et moi qui t'ai connu, Maître, je fais comme eux.

Même attitude discrète quand, à Nogent-le-Rotrou, les poètes se réunissent autour de la statue de Remy Belleau :

Vers toi nous sommes tous venus,

Paris a délégué des Princes,

Et nous, habitants des provinces,

Petits poètes ingénus,

Vers toi nous sommes tous venus.

Ses débuts sont en effet, sinon d'un poète ingénu, du moins d'un virtuose qui s'amuse : ainsi cette jolie pièce, les Tripes, où le poète-aubergiste d'Echauffour a su fondre ensemble ses deux métiers :

Du fin rieur au malotru, Du gueux maigre au bourgeois ventru, Dans la soie et For, sous les nippes, Depuis Domfront jusqu'à Fécamp, On mange, à la mode de Caen, Des tripes.

Mais chacun vante sa façon, Et sa méthode de cuisson, Fidèle à ses anciens principes, Harel, l'hôteher d'Echauffour, Laisse mijoter dans le four Ses tripes.

Sur cet antique procédé La maison n'a pas plus cédé Qu'un Hollandais sur ses tulipes.

L'hôte fait des récits gaillards Aux gens, en leur servant leurs parts De tripes.

Cela pourrait bien soutenir la comparaison avec

les tartelettes amandines du rôtisseur-pâtissier Ragueneau, et par conséquent suffire à l'ambition de plus d'un artiste en rimes. Mais, heureusement pour lui et pour nous, l'hôtellerie de M. Paul Harel ouvrait ses fenêtres sur les champs. Un jour il a vu passer la procession des Rogations, et il a rimé cette pièce qwi est le meilleur commentaire d'un chef-d'œuvre de Jules Breton :

Le long des seigles, verte houle, Miroir de l'astre irradiant, La procession se déroule, Se déroule en psalmodiant.

La bannière de la paroisse, Glands et panaches, va devant, Et, dans la brise qui la froisse, Clapote au vent, clapote au vent.

Ces jolies choses, si jolies soient-elles, ne suffisent pas à distinguer un écrivain de l'innombrable foule des ciseleurs de vers. Pour mériter d'être proclamé poète, il faut savoir ressentir et communiquer les grands frissons. Il y a, dans le Phtisique, l'horreur sacrée qui nous serre le cœur. Seul le peintre de V Angélus, seul le grand normand Millet aurait pu rendre cette scène poignante, ce drame humain, si humble dans sa matière, si beau dans sa forme. Et ce serait peut-être le chef-d'œuvre de Paul Harel, si nous ne trouvions pas, dans le livre où il a recueilli lui-même le meilleur de son œuvre, la pièce intitulée Croissez et multipliez. Là se trouvent réunis les trois éléments de son talent : virtuosité, amour de la Nor-

mandie, christianisme ardent. Il a su fondre ces trois qualités, et mettre un talent aussi fortement constitué au service d'une des plus belles thèses que l'on puisse prêcher en ce moment à la France, en particulier à la Normandie : Paul Harel stigmatise, avec une éloquence émouvante, la stérilité volontaire de notre race, si féconde pourtant quand elle le veut bien : il a su ainsi dire à son pays, à sa province, une vérité utile, triste du reste comme toutes les vérités utiles. Au moment de la lire devant un auditoire où figurent tant d'étrangers, j'éprouverais presque de l'embarras à le faire, si je ne me rappelais que le crime qui diminue les familles, qui éteint les foyers, qui, dans les villages, met cette tache, ce cancer : les maisons abandonnées et croulantes, que ce crime, dis-je, n'est pas spécial à la France, c'est celui de tous les pays riches.

Donc le Seigneur a dit aux hommes : Croissez et multipliez ; mais l'écho de cett-e grande voix s'affaiblit :

C'est en vain, Seigneur Dieu, qu"à travers l'étendue, Le verbe a retenti sur tous les horizons, Aujourdliui dans les cœurs votre loi s'est perdue Et régoïsme abject dépeuple nos maisons...

Les semeurs du néant ont avili leurs flammes ; Transformant la demeure en quelque mauvais lieu, Ils ont refusé l'être et supprimé les âmes Qui déjà palpitaient dans le désir de Dieu...

Ils ont d'un droit unique affligé l'héritage

Et le drap nuptial chez eux n'est qu'un linceul,

Car l'héritier, soumis à la loi du partage,

Ils l'ont rêvé tout seul, ils l'ont voulu tout seul...

Et plus loin : le Seigneur a détruit la famille. Un souffle qui passait vient d'emporter l'enfant, Le fils unique est mort, morte l'unique fille, Le deuil cruel succède au rêve triomphant...

Quand l'ange de la mort a désigné ta porte Et marqué cette tête où vivait ton orgueil. Avec Tindifférent je n'ai point dit : Qu'importe ! Pauvre père, ton deuil est devenu mon deuil.

Mais, le jour où la fleur de ton sang s'est flétrie, J'ai connu des sanglots plus profonds que les tiens. C'étaient des cris d'alarme ! Et c'était la patrie Qui demandait : Où sont mes fils et mes soutiens ?

Où sont les bras ? où sont les hommes pacifiques, Les moissonneurs penchés qui se redresseront Au pas envahisseur des peuples prolifiques ? La patrie en danger, combien la défendront ?...

Je n'ajouterai qu'un mot ; encore est-ce un emprunt à un autre poète. Le 24 juillet dernier, le bon chanteur patoisant de Saint-Lô, Louis Beuve, m'écrivait, dans un bel élan d'enthousiasme : « Mon cœur de lettré va à ce Normand teinté d'élégance latine, à ce maître classique de l'Orne. » C'est très bien, cette jolie confraternité du talent ; comme nous voilà loin de cette remarque pessimiste du'vieil Hésiode :

Le potier porte envie au potier, le poète Au poète.

C'est encore Louis Beuve qui s'écriait, à la pensée de voir en une soirée tant de poètes normands réunis : « Ah ! quel plaisir de revoir Féret, mon cher Féret, de l'entendre tonner son Pour les fils des Vikings ! Quel

terrible jongleur de rimes, ou plutôt donneur de coups de hache barbare ! »

M. Féret, l'auteur de la Normandie exaltée, a déjà beaucoup écrit. J'aime ses Contes de Quillebeuf et du Roumois. Il y a là un Conte de Noël qui rappelle le chef-d'œuvre de Dickens, non seulement par le titre, mais aussi par sa grâce mélancolique.

Pourtant, quelle que soit la valeur de sa prose, c'est surtout comme poète que vaut M. Féret. D'une originalité un peu rude comme sentiments, sa poésie affecte une forme étrange et dure, adéquate aux passions qu'elle chante. Trouvant sans doute que, pour rendre les mœurs barbares des premiers Normands, des Vikings, le français était trop doux, trop coulant, M. Féret l'a hérissé de mots à contours étranges, sonores et frustes. Cette langue est savante, trop savante. Ces recherches verbales rappellent les procédés de l'auteur des Poèmes barbares, et l'on a dit du reste de M. Féret qu'il était le Leconte de Liste normand. Mais ce n'est pas par l'étrangeté de son vocabulaire que Leconte deLisle est grand ; c'est par l'harmonie originale de son rythme, par la splendeur de ses images, par la magnificence de ses pensées. Voyons donc ce que vaut la force créatrice de M. Féret, non pas dans ses œuvres déjà publiées, mais dans un curieux poème qu'il a composé

spécialement pour la fête des poètes normands : Premier voyage à Caen, dédié à M. Le Page.

J'avais trente-deux ans, l'âge où mourut Chénier,

dit-il, quand je vins avec ma toute jeune femme visiter Caen, sa ville natale, qu'elle n'avait pas revue depuis son enfance :

Parfois je lui montrais un arceau, le contour

D'une sculpture délicate, une armoirie;

Mais elle : « Peut-être à ces fenêtres fleuries

« Les beaux yeux de vingt ans d'une aïeule ont pleuré...

« Ma grand'tante, dont le Livre d'une Chrétienne

« Dit au premier feuillet « qu'elle était paroissienne

« De Saint-Jean, et pleurait un fils qui s'en alla

« Sur la mer », regardait le ciel peut-être là. »

Et le couple ému voit défder tous les souvenirs, privés ou publics, Malfilâtre, Malherbe, Wace, Charlotte Corday :

Ma femme eut un soupir pour Charlotte. A tous deux, Fiers des mêmes héros, chers aux mêmes aïeux, Nos cœurs battaient rythmés aux mêmes espérances.

Alors elle me dit : « Viens-t'en voir mon Enfance ; (( A Caen, ce sont les cours que j'aime. »

— « Oui, nous verrons « Sous leurs gargouilles dont le vent fait des clairons « Les éteignoirs pointus des tours encorbellées ; « Les mascarons sculptés qui du bout de l'allée « D'un dos impertinent sous les grêgues braqué « Comme en VHôtel de Thaon vous saluent au mousquet ;

« Les manoirs d'armateurs et ceux de la finance, '( Casques gothiques aux cuirasses Renaissance ; « Et les tourelles d'escalier, dont Bonington « Si tendrement aquarellise le fronton.

Tout à coup, la jeune femme retrouve avec émotion la cour, et la tourelle, et les toits ardoisés de sa maison d'enfance :

Mais j'abrège. — On partit dès la première larme...

Le jour tombait sur les fins peupliers du Cours, Où s'égaraient — après Malherbe — nos discours, Et nous buvions le soir des vastes plaines moites. Que veillent les clochers de leurs prières droites. Nous parlions de nos Ducs, du Catheim des Saxons, Quand, sur les nues effervescentes, un blason Taillé aux pourpres du couchant, sommé d'un heaume. Fit étinceler sur la Ville de Guillaume, — Symbole de l'amour sans brèche, où rien ne mord — 'écu de gueules au château donjonné d'or !

A propos de ce Voyage à Caen, M. Féret m'écrivait, le 12 juillet dernier : « J'en suis content. Ne trouvez pas mon «j'en suis content » naïf ou présomptueux. Depuis des mois et des mois je suis moins satisfait de mes œuvres. Je n'aime plus mes vers. »

Nous ne serons pas de cet avis, surtout si nous parvenons jusqu'à la source cachée et profonde d'où sort cette poésie, sous la conduite d'un bon guide : M. Louis Beuve, son ami, me disait hier que M. Féret était «le plus Normand des Normands... Il est plus Viking que moi encore. Il aime la Normandie, comme

moi, d'un amour féroce. » En effet, ce que M. Féret exalte et chante dans la Normandie actuelle, c'est surtout le souvenir des anciens conquérants, un peu pirates, un peu bandits, qui, après avoir longtemps pillé leur future province, ont fini par s'y établir en légitimes propriétaires, et y ont fondé une race, restée longtemps très caractérisée. M. Féret voudrait faire revivre au cœur des Normands modernes le culte de leur lointain passé : de là sa Normandie exaltée, de là tous ses vers. Le poète se définit ainsi lui-même, dans une lettre : « Je suis surtout un épique... ; mon poème le plus caractéristique, c'est Guillaume le Conquérant à Dives. J'ai la prétention de refaire un peuple avec des débris. Les peuples naissants ont besoin d'épopée. » Qu'est-ce donc que ce peuple naissant ou renaissant ? Quel rôle doit-il jouer dans l'histoire du peuple français ? D'abord, y a-t-il encore des Normands de race absolument pure ? Est-il bien utile de faire reparaître les anciennes différences ethniques dans notre pays, qui ne pèche guère par excès d'unité ? Quel intérêt y a-t-il à curer les vieux fossés comblés qui séparaient autrefois les races en France ? L'amour exalté de M. Féret pour la petite patrie diminue-t-il, dans ses œuvres, l'amour de la grande patrie ? Rassurons-nous, Messieurs : à la fin du poème intitulé Gloire à Baijeux le Saxon, vous trouverez ce tercet :

Si le vaisseau français chavire, Les derniers, de l'Orne à la Vire, Nous déserterons ses sabords.

A la bonne heure ! Nous savons de reste que les Normands ont toujours été fidèles à leur poste dans tous nos branle-bas de combat. Et quant au vaisseau de la France, nous n'avons pas à craindre son naufrage, car on peut dire de lui, comme du vaisseau des armes de Paris : Fluctuât, nec mergitur. ? \^ i .

Voilà certes une œuvre vaste, originale, et dont le peu que je viens de vous dire ne vous donne qu'un tableau bien incomplet. Et pourtant, quel que soit le mérite de l'œuvre personnelle de M. Féret, il y a de lui une œuvre quasi anonyme, impersonnelle, et dont la valeur morale est plus grande encore. Oublieux de lui-même et de ses légitimes ambitions, M. Féret a consacré une large part de son labeur à rassembler une Anthologie des Poètes Normands contemporains. C'est une véritable exposition poétique de la Normandie. Que de noms, que d'œuvres, et que de talent ! Vard, Madame Delarue-Mardrus, Robert Campion, l'auteur de ces exquises Rimes paysannes ; Henri Beauclair, qui a composé avec Gabriel Vicaire les Déliquescences d' Adoré Floupette, chef-d'œuvre de la parodie utile, de la satire qui tue un ridicule-... Mettons à part, et au premier rang, Wilfrid Challemel, l'auteur d'un vrai bijou : dans le Promenoir se trouvent des pièces d'une forme parfaite, d'un sentiment profond, ou d'une gaité très normande.

Cette anthologie n'a que deux ans de date, et voici que, depuis, ont surgi de jeunes écrivains dont M. Féret m'indique les noms : Karl Boès, Charles Boulen, Portevin, Bourgine, F. Fleuret, etc.

Constatant avec joie cette riche éclosion, M. Féret résume ainsi sa joie de vétéran devant ces nouvelles recrues : « Les plus puissants sont les plus jeunes. La jeunesse qui nous pousse vaudra mieux que nous. »

Le mot est d'une amabilité élégante, et le geste de tendre la main aux débutants est joli. Il est mieux encore de songer aux jeunes qui ont disparu avant d'avoir pu donner toute leur mesure. J'admire le sentiment pieux avec lequel deux poètes normands ont, chacun de leur côté, élevé en souvenir d'Ernest Millet le seul monument funèbre qui convienne à la mémoire d'un poète inconnu : une édition de ses œuvres posthumes. Dans un magnifique volume intitulé les Cendres d'Ernest Millet, AL Féret a, le premier, recueilli les reliques littéraires de ce jeune homme qui, probablement, eût été un poète de premier ordre ; puis M. Paul Harel, un ami de la première heure, a publié une anthologie de Millet. On comprend leurs regrets quand on contemple cette œuvre inachevée; dans tous ces vers, je prendrai ceux que l'ancien étudiant de l'Université de Caen a consacrés à un joli coin de verdure bien connu de ses successeurs :

Louvigny, quand en riant

L'Orient De ses rayons te câline.

Tu brilles avec l'éclat

Du grenat Dans l'écrin de ta colline.

Que de fois Brébeuf rêvant,

Tête au vent, Attablé dans tes charmilles.

Trempa dans Tesprit divin Son emphase et ses chevilles.

Sous tes pommiers de jadis,

Paradis, Qui sait ? le rude Malherbe Avec des bonheurs d'enfant

Triomphant Peut-être a roulé dans Therbe.

Que de jeunesse et de gaîté, notes rares chez ceux qui doivent partir de bonne heure ! C'est la mélancolie qui leur paraîtrait plus naturelle, et nous la trouvons chez un autre poète disparu à vingt-trois ans, l'auteur des Primevères et surtout des Fleurs de Mai, Alfred Lefournier. M. Sully-Prudhomme, qui n'est pas prodigue d'éloges liminaires, a consacré ce talent, fauché avant sa floraison, dans une préface qui, chose rare en pareil cas, donne la note juste. Cœur pieux, âme candide, Lefournier fixe sur la vie qu'il devine au loin un regard limpide. Son œuvre est fraîche, pure, et tout à coup un souffle glacial passe sur cette fleur qui allait s'épanouir :

Manibus date lilia plenis...

Alfred Lefournier était de la Manche, la terre forte, dure et triste par endroits, avec des coins de charme, de rêve et de gaîté, comme les hommes qui l'habitent, comme les poètes qui l'ont chantée. Nous découvri-

rons peut-être même là la plus pure poésie normande, car nous trouvons là les chanteurs patoisants, Rossel de Cherbourg, Louis Beuve de Saint-Lô.

Après les artistes savants, raffinés, exquis, l'art fruste et rustique de la Muse villageoise plaît par le contraste : après avoir visité les serres de notre Jardin des Plantes au moment de la floraison des orchidées, on aperçoit avec plaisir dans un coin de gazon un pied de violettes. Certes les fleurs rares sont triomphantes : ligne, couleur, arôme, elles ont tout... et pourtant les fleurs des champs ont bien leur prix : leurs formes sont plus simples, leurs teintes moins vives, mais leur parfum vient directement du sol natal ; la pensée sauvage est couleur du ciel de Normandie.

On trouve cette senteur du terroir dans les chansons de Louis Beuve. On y trouve aussi un amour intransigeant de la Normandie. La chanson n'est pas pour lui un but, mais un moyen ; il ne veut pas simplement faire rire ou faire pleurer : il veut réveiller chez les modernes habitants de la Normandie l'âme des Vikings, car, m'écrivait-il récemment, (( il est temps que la Normandie se ressaisisse, et qu'on apprenne aux Normands ce que furent leurs pères : des géants ».

Pour y arriver, Louis Beuve s'est prodigué : il a fondé à Paris une société de Normands de la Manche, et il a aussi contribué à fonder une revue qui fit son apparition le8 janvier 1897 : elle portait le même nom que la société : Le Bouais-Jan. D'où vient ce nom,

étrange pour quiconque n'est pas du nord de la Manche ? Beuve nous le dit, dans la préface de la Revue : c'est « l'arbuste rugueux dont on se sert chez nous pour caôfîer l'fou... appelé ajonc en français, houais-jan dans la plus grande partie de notre pays, çignot à l'extrémité sud ».

Ce sont surtout les chansons de Beuve qui ont rendu son nom populaire dans la Basse-Normandie : il en a déjà fait une vingtaine qui se chantent dans les foires, dans les fêtes, sur des airs composés par M. Mariette. Certes, cette musique, très rapprochée des vieilles mélodies populaires, met en valeur le texte du poète. Mais même sans musique, et simplement déclamés, ces poèmes sont d'une originalité saisissante, d'un charme pénétrant. Il y a mieux : même traduits en français, même dégagés de ce patois qui est quelquefois chez d'autres un cachemisère, ces vers gardent leur beauté.

Prenons par exemple ce que je considère comme le triomphe du chanteur, la Graind' Lainde de Lessay, cette œuvre qui supporte victorieusement la comparaison avec ce chef-d'œuvre de Barbey d'Aurevilly, le début de V Ensorcelée : je traduis les trois plus belles strophes :

L'bon Dieu t'a bien mise à ta place, Lande posée là comme un mur Pour partager V pays du pur normand Du voisinage de ceux du Sud.

Reine des fées au dur visage, Reine des Gobelins redoutés,

C'est toi qui gardes les vieux usages Des hommes du Nord en blouse de droguât, O ma belle lande, grande comme la mer, O ma grand' lande de Lessay !

Voire, dans les sombres nuits de loup-garou,

Quand on entend les vents siffler comme vipère,

Quand les pauvres gens qui sont en voyage

Devant toi font le signe de croix,

C'est en vain que le phare de Carteret qui s'allume

T'envoie le sourire de son éclair,

Tu es triste sous ton manteau de brume,

Et rien au monde ne te distrait,

O ma belle lande, grande comme la mer,

O ma granji' lande de Lessay !

Il m'en ressouvient, de ces belles journées ('), Quand j'arrivais la veille au soir.

Que le feu des tentes, comme une gerbe de fusées, Dans la nuit bien doucement montait.

Mais quand venait la fm des vacances.

Quand vers le collège la charrette en criant nous em- Devant moi tu te déroulais immense, [menait,

Longue comme un regret qui ne finit pas, O ma belle lande, grande comme la mer, O ma grand' lande de Lessay !

Quelle mélancolie sincère, sans pose et sans fard ! C'est du reste là la caractéristique générale de l'œuvre de Louis Beuve. Sans doute il serait incomplet s'il n'avait pas aussi le rire, toute la gamme du rire, depuis le sourire accentué jusqu'au rire à belles dents ; on rit de bon cœur à entendre Vz hoiimmes conséquents d'par chin. Beuve a su chanter les joies des

(1) De la foire de Lessay, qui se tient dans la lande.

humbles. Mais ce qu'il rend encore le mieux, ce sont leurs chagrins, leurs tristesses, les petits drames de leur existence journalière, par exemple les adieux d' eun' graind' mère à son fisset, loué p'tit i^alet ; le réconfort aussi qu'ils trouvent dans leur vieille éghse, « ma vûle éghyîse ». Il traduit aussi à merveille les douleurs, les grands drames de la vie paysanne : connaissez-vous cette admirable poésie, la Vendeue ? C'est la description d'une vente judiciaire dans une ferme, avec un refrain puissant comme le neiger more du Corbeau d'Edgar Poë, avec des détails qui émeuvent, qui serrent le cœur; on remarque surtout le couplet sur l'agonie morale de la fermière : elle ne songe pas seulement à son argent perdu, mais aussi aux souvenirs de famille que l'on va profaner :

La bonne Vierge au pied du Calvaire

N'a peut-être pas vu quelque chose d'aussi douloureux

Que cette pauvre femme, cette pauvre mère.

Quand elle vit tout son bien vendu !

Elle s'évanouit, cette pauvre Marie,

Quand un homme un peu parti enleva d'une brassée

Le vieux berceau en bois de son défunt petit.

En terminant cette étude, je vois que, parmi d'autres défauts, elle a le tort d'être incomplète. Je suis désolé que le temps^ qui m'était mesuré, ne m'ait pas permis de prononcer au moins le nom des meilleurs poètes normands, des bons écrivains de notre race, même des plus lointains, de ceux du Canada.

J'espère du moins avoir réussi à révéler aux Normands eux-mêmes les richesses littéraires de leur province, surtout à montrer à nos hôtes tout ce qu'il y a de vitalité intellectuelle et artistique dans ce coin de France.

Ne voir dans la Normandie qu'un pays riche serait insuffisant et injuste. C'est pourtant ainsi que, récemment, le maître graveur Roty a compris et symbolisé notre pays, dans une médaille admirable, du reste, comme œuvre d'art : au premier plan, à moitié couchée sur le sol, une forte fille de la campagne travaille, tandis que, jusqu'à l'horizon, dans une perspective dont les plans se succèdent avec une profondeur étonnante, donnant, en ce cadre étroit, l'illusion d'une vue ouverte sur les plaines immenses et fécondes, les forces matérielles de la terre normande apparaissent, superbement et simplement traduites aux yeux par le talent génial de l'artiste. Et rinscription précise encore ce qu'il y a d'éloquent à la fois- et d'étroit dans ce symbole de la province : Normannia nutrix. Soit, le mot est vrai en partie, mais il est incomplet ; puisque l'histoire métallique aime à parler latin, empruntons à Virgile son cri d'admiration pour son pays, et disons à la Normandie :

Salve, magna parens frugum

Magna virûm !

Oui, elle produit des moissons, et aussi des hommes, et de vrais poètes.

Lorsque M. René Bazin fut reçu à l'Académie, le directeur en fonctions, M. Brunetière, développa fort éloquemment cette idée qui dut étonner d'abord un peu l'auditoire, même les personnes qui connaissaient autrement que par ouï-dire l'œuvre du récipiendaire : c'est que, depuis Balzac qui s'y était seulement essayé, l'auteur de la Terre qui meurt était le meilleur représentant du roman social, c'est-à-dire du roman qui non seulement peint la société moderne, mais qui encore étudie surtout dans cette société les misères et les misérables; un roman en somme que je serais très porté, pour mon compte, à appeler le roman socialiste, si cette épithète n'éveillait pas surtout l'idée de l'exploitation et de l'aggravation de la misère humaine par les mauvais bergers, ce qui est juste le contraire de l'effort rêvé et réalisé par M. Bazin.

Son œuvre, imposante par le nombre et la valeur des livres publiés, frappe d'abord par sa perfection artistique. On sent qu'avant d'écrire Fauteur a appris

(1) Cette étude a paru, sous une forme très rudimentaire, dans le compte rendu des Assises de Caumont, tenues à Caen les 4-6 juin 1903, premier volume, p. 242 et suivantes.

à penser ; qu'il s'est, pendant une jeunesse grave et studieuse, initié aux secrets de l'immortelle beauté, par un commerce intime avec les grands écrivains d'autrefois. C'est ainsi qu'un reflet inattendu de la poésie grecque vient dorer un de ses tableaux de la plus simple réalité : Désirée, dans Humble amour, allant voir son père retiré dans un asile de vieillards, réjouit les yeux fatigués de ces pauvres vieux par la fraîcheur de sa jeunesse, comme Hélène charmant les anciens de Troie, assis auprès de Priam sur une des tours du rempart.

A cette première période de préparation succèdent ensuite l'éducation de la vie et les années de voyages. M. René Bazin est un grand voyageur ; et du reste, à notre époque, l'écrivain, plus que tout autre artiste, a besoin de faire du tourisme : Loti aurait-il jamais écrit, s'il n'avait fait le tour du monde ? C'est la plus sûre méthode pour trouver du nouveau. Seulement le nouveau que cherche M. Bazin, ce ne sont pas des sensations raffinées devant les splendeurs des vieilles civilisations exotiques ; lisez ses« Croquis italiens » : ce n'est pas la note d'art qui y domine, mais bien le souci des questions économiques; l'auteur de A r aventure est un juriste très bien informé, à l'œil aigu, qui, dans l'Italie, voit surtout les Italiens modernes et leurs problèmes sociaux. Ces préoccupations sérieuses n'empêchent pas M. René Bazin d'admirer au passage la pure beauté. Il en parle en esthéticien très averti des choses de l'art, en particulier de l'art religieux : comme il a compris, comme il

nous fait comprendre ces primitifs italiens qui, à Assise, ont décoré l'église de Saint-François : « Ils se sentaient comme un mérite d'apôtres. Et ils s'en allaient, joyeux de laisser après eux plus que des preuves de leur génie : quelque chose comme une parole harmonieuse et sainte, fixée pour des siècles, ffui soulèverait des âmes, et les ferait plus pures, plus consolées, plus chrétiennes. »

C'est ainsi que la vision des beautés plastiques, le spectacle de la vie, la lecture des chefs-d'œuvre, me semblent constituer la préparation artistique de l'écrivain.

Son art s'est développé lentement, patiemment dans la douceur, dans la sérénité de l'Anjou. Très varié, ennemi du procédé, ce talent souple se modifie sans doute suivant la diversité des sujets traités : et pourtant, dans l'ensemble de l'œuvre, on voit le goût de M. Bazin pencher volontiers vers l'art descriptif. Ses descriptions offrent un curieux mélange de précision et de rêve ; cela lui permet de nous communiquer des sensations neuves même sur des effets très connus. Y a-t-il rien de plus banal qu'un clair de lune ? Y a-t-il rien de plus délicat, de plus imprévu que le tableau suivant, pris dans les Croquis de France :

Avez-vous observé ? C'est une lumière qui ne fouille pas, qui se pose, comme une cendre d'argent, sur les lointains, et comme une neige bleutée sur les objets proches. Comme la cendre et comme la neige, il semble qu'elle ait une épaisseur, et que les surfaces saillantes, les feuilles, les branches,

les pierres, les buissons reçoivent d'elle un accroissement, une enveloppe ouatée où s'enfonce le regard. Elle est légère quand même ; elle repose ; elle laisse beaucoup de choses dans Tombre, mais elle suffît à guider la marche, et j'ai souvent pensé, en la voyant se lever, à des mains qui ne pèsent pas davantage, et qui guident aussi très sûrement dans la nuit.

Comme virtuosité, cet art, aussi raffiné dans un roman que dans une courte nouvelle, peut affronter les comparaisons les plus redoutables : dans les « Croquis de France )),le Poulain vaut du Mérimée, r Epave nous rappelle le Maupassant des bons jours. Mais la virtuosité pour elle-même doit sembler à notre auteur chose de peu d'importance : une de ses héroïnes ne fait qu'exprimer sa pensée à lui, en disant : « Un écrivain est avant tout un homme qui pense... ; la musique des mots et la beauté de l'image doivent orner la pensée, mais non en tenir lieu (^). )> Quelle est donc la pensée qui fait le fond de son art, qui en est la cause efficiente ? Il l'a dit dans la préface de En proi>ince : il souhaite, il veut que dans cette œuvre d'autres âmes se reconnaissent, et « trouvent une raison, fût-elle en une seule Hgne, de se réjouir, de s'élever, et de croire à la vie... ». Cette philosophie est religieuse ; on sait du reste que ce philosophe est très religieux : il est, avant tout, un catholique.

Son christianisme n'est nullement ennemi de la science, où il voit, pour l'artiste, la source des beautés les plus neuves. Dans le domaine scientifique il a

(1) Mémoires d'une vieille fille, dans le Journal des Débats du 16 mai 1906.

i M. RENÉ BAZIN ET LE ROMAN SOCIAL 289

choisi pour son compte la botanique, qu'il cultive en artiste, en ami de la campagne, et aussi... en botaniste. Lisez Pleine herbe, et cette description de la « forêt )), c'est-à-dire de l'espace qu'un enfant a sous les yeux quand il est vautré dans une prairie : on y trouve la précision du botaniste, et la rêverie religieuse, car cela se termine ainsi : « Il y a un mystère de prodigalité dans toutes ces couleurs, ces parfums, ces merveilles d'architecture. Gela me confond de penser à tant de millions de fleurs écloses dans les haies, les bois, près d'ici, plus loin, dans le monde entier, et qui se flétriront sans avoir jamais été vues. N'est-ce pas vrai que cela ressemble au meilleur de nous-mêmes, au trésor de l'humanité, à ces dévouements de mères, de femmes, d'enfants, d'apôtres, que personne ne voit parmi les hommes, pas même ceux qui devraient les voir ? »

En M. René Bazin tout revient au catholicisme, et tout en procède ; c'est la source de ses idées sociales et politiques : ainsi s'explique son double souci de conserver ce qu'il y a de meilleur dans la tradition française et de coopérer aux progrès qui sont véritablement des progrès. Il aime les transformations utiles ; il ne pense pas que le passé doive encombrer le présent : devant un vieil hôtel converti en usine, « un moment, dit-il, j'ai eu un peu de peine. Mais... je me suis dit que la vie reprenait ses droits, et qu'elle avait raison : et je l'ai saluée dans mon cœur sans emporter un regret » (0-Ou encore, en parlant de la

(1) En Province, p. 353.

disparition d'une coutume de la campagne, charmante mais gênante, il ne s'attarde pas à un regret de dilettante : « Il ne faut pas regretter les choses, même les plus jolies, quand un peu de misère et de fatigue humaine disparait avec elles. » On voit combien sa religion est douce, accueillante à tout ce qui est généreux, confiante dans l'avenir auquel il veut coopérer. On voit aussi comment le catholicisme, qui est le fond de son art, l'a amené au roman social.

* * Pour écrire son histoire de la misère humaine, M. Bazin a les deux qualités indispensables : un sens aiguisé des réalités de la vie, et une charité ardente. Emu par la grande pitié qui est au monde des travailleurs, le romancier n'a peut-être pas écrit un seul livre où n'apparaisse, comme principal ou comme accessoire, l'amour des humbles. Dans En Province, il témoigne une sympathie marquée à l'ouvrier, voire à r « oveurrier ». Dans ses Croquis italiens, il décrit un pèlerinage de prolétaires français, du peuple apportant, devant Léon XIII, « je ne sais quelle rumeur douloureuse qui est l'encens de ses prières à lui. Je croyais voir une vague de cette mer dangereuse et troublée des gens de misère, une vague lasse de s'agiter, de s'écrouler, de se relever, accourue de très loin, grondante encore et se demandant : — Que vaut cette rive où j'aborde ? Vais-je m'y briser comme ailleurs ? Puis-je m'y étendre et m'y reposer ? » En toute occa-

sion, ce penseur étudie le peuple : il l'aime, mais il ne le flatte pas. Du reste ceux qui le flattent ne le comprennent pas : M. Bazin comprend le peuple, et il le respecte, et il en a pitié. Dans le Guide de V Empereur, on voit que sa manière à lui d'être socialiste, c'est de très bien connaître les petites gens, et de les honorer pour leur dévouement, leur charité : c'est une pauvre femme que la mère Chaussée, mais un grand cœur, une religieuse manquée, c'est-à-dire restée dans le siècle, une de ces héroïnes obscures dont on parle une fois par an à Paris, le jour où l'on lit à l'Académie le rapport sur les prix Montyon. Si ces vertus presque surhumaines sont rares, le romancier montre que leur menue monnaie est très courante ; que le peuple pratique supérieurement cette loi de nature et de charité qui nous ordonne de nous entr'aider. Dans la Sarcelle bleue, un enfant est écrasé dans la rue ; les voisins apportent ce qu'ils ont de mieux chez eux pour que les parents puissent orner la chambre et le lit funèbre ; leur bonté est délicate. Seul un riche voisin, un peu jeune, manque de tact en donnant maladroitement une pièce de cinq francs à la mère : un digne homme, qui doit être de la confrérie de Saint-\'incent-de-Paul, l'emmène et le chapitre un peu : «Ah ! la générosité, monsieur Claude, vertu des pauvres ! Allez, allez, jeune homme, le peuple est notre maître en charité. »

Toute l'œuvre de ce penseur, qu'on représente quelquefois si ingénument comme un romancier pour grandes dames et snobs, est imprégnée de cette

sympathie robuste pour le monde des travailleurs, mais son amour des humbles éclate surtout dans ses quatre études capitales : De toute son âme, la Terre qui meurt, Donatienne, V Isolée.

De toute son âme est proprement un hommage rendu aux fdles du peuple. Un vieux négociant, mercier en gros, très bon, très charitable, et qui connaît bien le petit monde des couturières, les juge plus favorablement que ne le font beaucoup de désœuvrés : « Et dire qu'il y a des imbéciles qui croient qu'elles sont toutes à vendre, les filles de la mode ! Ils ne les connaissent pas! Parbleu, ce ne sont pas toutes des saintes ; mais des jolies âmes il y en a, et des vaillances, et des droitures, et des dévouements à faire pleurer. » Ce mercier est-il un naïf ? Le livre est-il un conte bleu ? Le romancier est-il un « bénisseur » ? Lisez tous les passages où il montre la haine des ouvriers pour le patron, l'égoïsme impitoyable du patron devant les misères de ceux qu'il emploie, et vous serez édifiés. Même l'héroïne du livre, Henriette Madiot, exquise de bonté, de dévouement et de charité, entre en défiance aussitôt que la femme de l'industriel, Mme Lemarié, lui témoigne de l'intérêt: « Henriette était trop foncièrement peuple par toute sa vie, pour ne pas être en garde contre la pitié et contre les questions d'une autre classe. Elle répondit froidement. » Dans ce roman social, il y a donc du socialisme ; comme il n'y a pas de socialisme sans doctrine et sans panacée, on doit se demander quel est le régime recommandé

par l'écrivain à ceux qui souffrent. Ce n'est pas lui qui prêchera aux malheureux la haine, ajoutant ainsi une plaie morale à toutes les blessures de la vie. Son remède à lui est connu depuis près de dix-neuf cents ans, et c'est un vieux prêtre qui en rappelle la formule : « Le remède aux maux de ce temps n'est pas à trouver. Il existe, et c'est le don de soi-même à ceux qui sont tombés si bas que l'espérance même leur manque. Elargissez votre âme. Aimez-les tous, quoi qu'ils fassent. Pardonnez-leur, quoi qu'ils ignorent. Ils ne savent pas... Soyez de la joie, soyez de l'union dans l'immense famille désunie... Tendezleur les bras pour qu'ils montent jusque-là. Dieu n'injurie jamais. Ses reproches tiennent dans un regard de pitié. Il a pardonné les fautes de l'esprit : souvenezvous ! Plus souvent encore il a pardonné les fautes du cœur et de la chair : Madeleine, la Samaritaine, la femme adultère, bien d'autres aussi, j'en suis sûr, dont il n'est pas fait mention. Celui-là savait la faiblesse humaine. » Donc le remède au mal social, suivant M. René Bazin, c'est l'amour, c'est le dévouement ; et il doit être efficace, car je défie un librepenseur, d'esprit un peu large, de ne pas se sentir remué, attendri, et comme inquiété, par le dénouement du livre. Dans sa fièvre de charité, Henriette entre en religion, elle devient Servante des Pauvres : le renoncement de l'humble fille me touche plus que toutes les fanfares de vertu chez les héroïnes cornéliennes, parce que, aussi surhumain, il est plus vrai ; parce que le roman ne fait là que peindre les beautés

de la vie réelle : le 24 novembre 1904, à l'Académie française, M. Paul Hervieu, qu'on ne peut accuser de voir en trop beau la nature humaine, et de ne peindre que des types gracieux, commençait ainsi son discours sur les prix Montyon : « Il nous est doux de confesser que la réalité est, de nos jours, plus riche que la fiction en héros de vertu. » M. René Bazin n'a ajouté à l'intérêt poignant de la vérité que le charme de son art : il y a dans ce livre des détails exquis, comme ce croquis d'Henriette : « On Teût prise pour une Anglaise, à première vue, avec ses cheveux ondes, d'un blond égal, qui se levaient en broussaille autour du front, et qu'elle tordait par derrière à pleine main, en belles torsades luisantes, comme une gerbe de paille fraîche qui rit quand on la courbe. »

Avec la Terre qui meurt, nous quittons la ville et l'ouvrier d'usine, pour retrouver à la campagne une autre forme de la question sociale, problème redoutable, mal qui n'a rien de spécial à la France, et qui est au moins Européen, car de Hongrie, d'Allemagne, surtout d'Angleterre, on demanda à l'auteur lapermission de traduire son étude. Les économistes y voyaient un document capital. Pour les artistes, uniquement occupés d'esthétique, il y avait là surtout une œuvre d'art de premier ordre. Sur les rayons de la bibliothèque que nos écrivains ont remplie de pastorales, d'églogues, de bergeries, etc., près de Balzac et de George Sand, à côté des Paysans, de la Mare au (jiable et de la Petite Fadette, le roman de M. Bazin

mérite une place d'honneur : on y sent une longue communion avec la campagne, et non pas ces observations un peu rapides prises par un romancier parisien au cours d'une cure d'air aux champs ; l'auteur nous a révélé lui-même le secret de sa supériorité sur ce point dans la préface de En Province : « La campagne reposante et pleine de rêve..., je l'ai connue tout enfant, à l'âge où les petits qui seront toucheurs de bœufs commencent à prendre l'aiguillon, portent la soupe aux hommes qui fauchent, et reviennent si fiers le soir, dans le silence des brumes tombantes, à califourchon sur la vieille jument blanche qui a l'air de les bercer. Et je crois que ceux qui ne l'ont pas vue avec leurs yeux de dix ou douze ans, ne l'aimeront jamais de cet amour-là. Elle veut des âmes tout à elle, des âmes fraîches parce qu'elle est fraîche, des âmes jeunes parce qu'elle est l'éternelle jeunesse. «Et justement parce que la campagne est éternellement jeune, M. Bazin a pu, dans cette œuvre si moderne, introduire, sans disparate, un reflet de la beauté latine. Dans la Terre qui meurt, il y a le sens profond de l'antiquité : seuls, ceux qui sentent la mélancolie de ces vers,

Cœtera per terras omnes animalia somno Laxabant curas et corda oblita laborum,

seuls les virgiliens peuvent comprendre la beauté véritablement antique de cette page : « Les deux frères ne se parlèrent plus. Tous deux, vaguement, et poussés par l'instinct, ils regardaient le Marais où

les derniers rayons du jour s'éteignaient. Au-dessous des terres plates, le soleil s'abaissait. On ne voyait plus, de son globe devenu rouge, qu'un croissant mordu par des ombres, et sur lequel un saule d'horizon, un amas de roseaux, on ne sait quoi d'obscur, dessinait comme une couronne d'épines. Il disparut. Un souffle "frais se leva sur les collines. Le bruit de fanfare et de voix, qui s'éloignait de plus en plus, cessa de troubler la campagne. Un grand silence se fit. Des feux s'allumèrent, çà et là, dans l'étendue brune. La paix renaissait : les douleurs, une à une, finissaient en sommeil ou en prière du soir. « Voilà ce qui dépasse Virgile : voilà la note nouvelle et chrétienne. C'est beau comme l'Angelus de Millet. Le grand. peintre des paysans nous met au premier plan deux êtres humains fatigués, courbés par le travail des champs, usés par la poursuite âpre du pain quotidien, qui chaque jour menace de manquer. A ces victimes de la vie dure, uniquement préoccupées, en apparence, de la conservation animale de l'existence, d'où viendra une émotion supérieure, un souffle rafraîchissant, quelque chose qui leur rappelle leur dignité suprême d'être humain ? Du pauvre petit clocher qui se dessine, tout menu, à l'horizon, et dont la cloche, à la tombée du jour, a jeté jusqu'à eux son appel, son encouragement. C'est ce qu'a fait l'auteur de la Terre qui meurt. Sa description du paysan est vraie ; elle est chaste également. Et l'idée générale du livre est grave, triste, avec une lueur d'espoir à la fin.

C'est bien là l'impression que nous donne Dona-

tienne, plus forte même peut-être, parce que nous avons là probablement la maîtresse-œuvre de M. Bazin. Sans doute tous ses livres, outre d'autres qualités, valent par la solidité du plan et par l'infini souci du détail ; tous, ils sont à la fois fortement charpentés et minutieusement sculptés. Mais Donatienne est une œuvre travaillée avec un soin particulier : ébauchée une première fois, elle a été ensuite reprise et menée à sa perfection. L'ébauche, on la trouve dans Humble amour : c'est une nouvelle qui finit au moment où .Jean Louarn quitte la Bretagne ; l'œuvre parfaite, ou, pour dire le vrai mot, le chef-d'œuvre, c'est Donatienne, c'est-à-dire la vie même dans l'art, la réalité sans réalisme. C'est très « poussé », et c'est simple ; c'est peint sans exagération et sans truculence ; ainsi cette scène de tristesse au milieu du brouillard : <^ Dans la brume, souillée de fumée, bue et revomie par les égouts, par les bêtes, par les gens, et qui avait essuyé les toits et les murs avant de tomber sur les trottoirs, elle allait la tête basse... » J'aime mieux ces trois lignes que les longs développements sur le brouillard à Paris, qui ouvrent le Nabab, et où l'on dirait que Daudet a voulu faire un tour de force de virtuosité, une chronique « bien parisienne ». L'art de M. Bazin est simple parce qu'il est grand et fort ; ainsi ce départ du fermier jeté à la route, et devenu chemineau :« Jean Louarn marchait depuis des heures, traînant après soi, dans la petite charrette de bois, ses deux derniers enfants couchés et endormis, et le panier noir de Donatienne, et la pelle, et le

pain de six livres donné par pitié. Rien autre chose ne lui restait de chez lui, si ce n'est son chagrin, qu'il emportait aussi. » Que d'art, dans cette simplicité ! C'est, pour d'autres qualités, tout aussi intéressant, sinon plus, qu'un roman de cape et d'épée d'Alexandre Dumas, et c'est fait avec rien, comme une tragédie de Racine. Que dis-je ? avec rien ! C'est fait avec de la douleur humaine. Oh ! l'immense pitié qui sort de ce livre, la pitié pour les petits, les pauvres, les malchanceux, tous ceux à qui la vie est dure, sans compensation, sans consolation !

Et sans doute ce ne sont ni les Donatienne ni les Jean Louarn de la réalité qui liront ces romans ; je ne crois pas, du reste, qu'ils aient été écrits pour ces lecteurs-là. Ces livres ont été faits pour tous ceux qui pensent et qui sentent, pour ceux aussi qui vivent confortablement dans leur égoïsme, et qui ont besoin qu'on leur donne l'horreur de l'égoïsme ; pour ceux, enfin, qui seraient tentés de croire que les problèmes sociaux comportent uniquement des solutions matérielles ; que le soulagement de la misère est une pure affaire de gros sous ; que l'on peut guérir le malaise social simplement en augmentant les salaires, en diminuant les heures de travail. Avec son Isolée M. René Bazin prouve que dans la vie il y a des forces qu'on ne peut pas calculer par l'algèbre, des éléments impondérables qui n'ébranleraient pas l'aiguille d'une balance de précision, mais qui font fléchir ou redressent les consciences : au milieu du Lyon travailleur fatigué de travail, au milieu des spéculateurs

qui passent leur vie à gagner de l'argent, indifférents à tout ce qui n'est pas la richesse tangible et monnayable, (( une perte immense se préparait pour eux tous : cinq femmes faisaient, dans cette cour, leur dernière promenade avant de quitter le quartier et la ville. Elles parties, c'étaient d'innombrables existences moralement appauvries, modifiées, méconnaissables, privées de l'éducation, de l'influence de l'exemple qui les eût faites bonnes ou meilleures. Une richesse, à laquelle beaucoup s'intéressaient moins qu'à l'autre, finissait. »

U Isolée n'est pas un de ces livres qui s'analysent : c'est un acte de courage, une profession de foi, un ouvrage qui, suivant le critérium de La Bruyère, est « bon et fait de main d'ouvrier ». On peut du reste, en comparant M. Bazin à lui-même, voir les progrès qu'il a réalisés de la Terre qui meurt à V Isolée : je citais tout à l'heure cette fin d'une journée aux champs : « Un souffle frais se leva sur les collines... Un grand silence se fit. Des feux s'allumèrent çà et là dans l'étendue brune. La paix renaissait : les douleurs, une à une, finissaient en sommeil ou en prière du soir. )) Et voici le pendant : c'est la fin d'une journée à la ville, tableau plus puissant, parce qu'il est plus profondément vrai : « La nuit descendait, avec sa paix trompeuse, car le travail seul faisait relâche : ni la souffrance, ni la misère, ni la haine, ni le vice ne diminuaient. Seules quelques âmes victorieuses et cachées avaient la paix. »

Le fameux krach de la librairie, qui n'a, je crois, frappé que les livres médiocres et les méchants auteurs, a épargné M. René Bazin. Au début de 1906 V Isolée atteignait déjà sa cinquante-septième édition, six mois seulement après son apparition ; en même temps les Oberlé arrivaient à leur cent-cinquième édition ! Le maître a la confiance du public : il n'a plus besoin de « réclame », et du reste la critique lui est favorable. En dehors des juges littéraires, quelques raffinés ne l'aiment guère ; c'est peut-être qu'ils préfèrent, en littérature, le faisandé : l'œuvre de M. René Bazin est saine, fraîche et pure. D'autres, gênés par l'honnêteté religieuse de ces romans, essayent de les diminuer d'une façon sournoise : un jeune sceptique me disait, avec un sourire dédaigneux : « Est-ce qu'il pense tout ce qu'il dit ? » Cela paraît en effet trop beau aux esprits pleins de désillusion, d'amertume et de dégoût, ce monument de confiance, d'espoir, de sérénité et de foi. Pour apprécier la sincérité de l'œuvre, il suffit de connaître l'ouvrier : sans l'ombre de prétention, de pose, ni de morgue, il cause comme il écrit, il agit comme il pense.

Son passé garantissant son avenir, on peut dès maintenant juger l'ensemble de son labeur: c'est lui qui nous fournira le mot de la fin, car on peut lui appliquer ce jugement qu'il portait sur les primitifs italiens, et que je citais au commencement de cette

étude : — on sent en lui comme un mérite d'apôtre : joyeux de donner plus que des preuves de son talent, il nous offre quelque chose comme une parole harmonieuse et sainte, définitivement fixée, qui soulèvera des âmes, et les fera plus pures, plus consolées, plus chrétiennes.

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