‹ Moralistes et poètesChapitre 6 sur 7 · LA FILLE DE BERNARDLN DE SAINT-PIERRE · texte numérisé non relu

LA FILLE DE BERNARDLN DE SAINT-PIERRE

VIRGINIE DE SALXT-PIEHRE (')

J'ai récemment restauré de mon mieux le portrait de Bernardin de Saint-Pierre, altéré par les attaques, les calomnies de ses ennemis, et surtout par l'amitié maladroite d'Aimé-Martin. Aujourd'hui, je voudrais raconter la vie de l'enfant préférée de Bernardin, sa fille Virginie : c'est surtout sa silhouette de jeune fille qui, grâce aux manuscrits de la bibliothèque du Havre, se révèle à nous comme un pastel un peu pâli par le. temps.

Dès sa plus petite enfance, Virginie est l'objet de l'attention passionnée de Bernardin de Saint- Pierre : il s'en occupe en père et en observateur. Dans une note, préparée pour ses Harmonies, il dit : *( J'ai vu ma fille dans le sommeil, huit jours après qu'elle était au monde ; elle remuait les bras à droite et à gauche, je pense, rêvant qu'elle était encore dans le sein maternel et cherchant à en sortir. »

Elle n'a encore que deux ans, et déjà il combine pour elle tout un système d'éducation : ce plan est même grandiose, puisque, en 1796, Bernardin songe à rédiger ses Harmonies sous forme d'un livre d'édu-

(1) Cet article a paru dans le Mois littéraire et pittoresque, n° de juillet 1906. J'ai supprimé les références aux manuscrits de Bernardin de Saint-Pierre conservés à la bibliothèque du Havre.

cation, non seulement pour sa fille, mais encore pour tous les enfants de France.

O ma Virginie, si, revêtue des grâces et des vertus de ton sexe, tu te formes un jour un époux et des enfants dignes de toi, en faisant ta seule éducation j'en aurai fait plusieurs.

L'auteur, chez Bernardin, ne fait pas tort au père ni même au papa. Lui, qui a eu toute sa vie la passion, le culte du sentiment de la famille, il cherche de bonne heure à le développer chez Virginie. Elle avait une tante, très pauvre, Mlle Catherine de Saint-Pierre, qui vivait à Dieppe surtout grâce à la générosité de son frère : cette excellente femme cherchait, dans sa misère, à faire de temps en temps quelques petits cadeaux à sa nièce. Bernardin ne veut pas que sa lille connaisse, même de loin, la théorie des « parents pauvres », et il dicte à Mrginiele brouillon suivant, dont il corrige ensuite les fautes d'orthographe :

Ma très chère tante,

Je saisis avec bien du plaisir l'occasion que mon papa a de vous écrire pour vous remercier des colliers que vous avez eu la bonté de m'envoyer. Je les garderai comme un gage de votre affection, et comme une parure qui m'inspirera toujours des sentiments de respect et de reconnaissance. Mon frère me charge de vous présenter son hommage.

Je suis, ma très chère tante, avec la plus parfaite affection, votre très humble et très obéissante servante.

ViRGOiE DE Saint-Pierre

Touchée de la lettre, la pauvre tante, avant de mourir, en 1803, remet à ^L Streny, curé de sa pa-

roisse, toutes ses économies, cent quarante-six livres tournois, « avec un petit papier, pour que cette somme, en cas de mort, soit donnée aux enfants de M. Bernardin de Saint-Pierre ».

La gentille fillette semble avoir retiré tout le fruit possible de l'éducation paternelle ; à coup sûr, son père la trouvait parfaite, car voici le billet de nouvelle année qu'il lui adressait le 1^'' janvier 1810 :

Aimable \'irginie, tu plais à tes institutrices par ton assiduité, ton intelligence et ta soumission ; à ton frère Paul, par ta gaieté ; à ton père et à ta mère, par de tendres affections. Puisse un jour la Providence te donner un époux digne de toi et te faire trouver dans tes propres enfants les mêmes qualités qui ont fait dans ta jeunesse la joie de tes parents.

Ton père et ton ami,

Bernardin.

Un mot est à souligner dans cette lettre : ta mère. Ce n'était plus la pauvre Félicité Didot, mais la seconde Mme de Saint-Pierre, qui fut, on effet, une seconde mère, une véritable maman pour la petite orpheline.

Déjà, pendant leurs premières relations, Désirée de Pelleporc s'était montrée fort aimable pour la fille de son grand ami, et avait fait sa conquête. Bernardin lui écrivait :

Vous avez comblé de cadeaux ma Virginie, qui vous aime presque autant que moi.

Puis, pendant ses fiançailles, Mlle de Pelleporc

avait redoublé d'amitiés pour sa future belle-fille : Bernardin exultait en voyant que son amour ne compromettait pas ses devoirs de père ; il écrivait à sa Désirée :

Mes enfants te devront leurs vertus. Ils sont pleins de qualités aimables... Ma fille deviendra ta Désirée. Tu lui donneras ta douceur et ton aimable prévenance.

Souvent, en pareil cas, la femme ne tient pas les promesses de la fiancée et témoigne progressivement de la froideur à ses beaux-enfants : Bernardin, au contraire, a la chance de voir sa femme redoubler de tendresse pour les enfants qu'elle a réellement adoptés.

Notre petit Paul, notre Virginie, lui écrit-il, me paraissent encore plus aimables depuis que ton amour pour eux paraît s'accroître.

Il restait encore un danger à courir : quand Désirée fut devenue mère, et surtout quand elle eut perdu son propre enfant, son petit Bernardin, il eût été très naturel qu'elle éprouvât une déviation de ses tendresses, que son amour pour le cher disparu se changeât en haine contre ceux qui survivaient, et qui n'étaient pas réellement à elle ; que le drame conté par Hugo dans son Petit Paul ne se jouât dans la maison de Bernardin. Il n'en fut rien. Avec l'héroïsme d'une femme chrétienne. Désirée reporta sur ses beaux-enfants l'amour qu'elle avait pour son fils : le 23 août 1804, en annonçant à sa belle-sœur

Catherine la mort du petit Bernardin, elle affirmait qu'elle aimait Virginie et Paul comme siens. Ce n'était pas une formule banale ou hypocrite. Elle aimait vraiment ses beaux-enfants, plus que jamais, et elle sut s'en faire aimer, surtout de Virginie, nature plus affectueuse que Paul.

J'ai lu d'elle une lettre qu'elle adresse à sa bellemère, le 2 novembre 1812. Elle s'y montre attentive pour son père, très empressée pour sa belle-mère : c'est plus que de la politesse ou que de l'amitié, c'est une véritable tendresse. Une fois que Mme de Saint- Pierre avait fait un petit voyage, Virginie lui écrit, le 26 octobre 1812, avec autant d'affection qu'elle en aurait pu mettre envers sa vraie mère :

Véritablement, maman, il faut absolument que tu reviennes, car, sans toi, nous sommes comme des corps sans âme... Depuis près de quinze jours que tu es partie, moi, je cherche partout ma mère, ma mère ; je suis comme ces petits poussins qui sont perdus : ils ne savent plus que faire et sont tout effarouchés.

A distance, Mme de Saint-Pierre veille attentivement sur Virginie, sur son hygiène, et lui prodigue des conseils qui sont suivis :

Les bonnes nouvelles que tu me donnes de ta santé, lui écrit sa belle-fille, ont ranimé la mienne, que je soigne pour l'amour de toi. J'ai renoncé au vin, au café et au thé le soir.

Dans sa correspondance avec sa belle-mère, Virginie se montre gaie, fine et spirituelle : une jolie

lettre du 9 mars 1813, adressée à Mme de Saint- Pierre alors en villégiature à leur maison de campagne d'Eragny, se termine ainsi :

Adieu, ma bonne petite mère..., je t'embrasse de toute mon âme : mes compliments à Eragny et à tous ses environs.

Virginie avait, en effet, quitté la maison paternelle, mais ce n'était pas du tout à la demande ou à l'instigation de sa belle-mère. Bernardin avait sollicité et obtenu de l'empereur une grâce qu'il redoutait presque, tout en la demandant : l'entrée de sa fille dans une des maisons impériales ; son vieil ami Robin lui écrit d'Essonnes, le 5 avril 1807 :

J'ai... appris la nomination de Mlle Virginie à Écouen. Je ne sais si vous êtes décidé à profiter des avantages que cette circonstance vous offre pour son éducation ; mais je vous en fais toujours mon compliment.

Voilà donc Virginie, à treize ans, élève de la célèbre Mme Campan. Gomment l'instruction et l'éducation lui furent-elles données ? Les manuscrits du Havre ne nous révèlent pas grand'chose. J'y trouve pourtant un cahier de questions d'histoire romaine à Mlle Virginie de Saint-Pierre, écrit d'une jolie écriture fine et ne présentant pas, du reste, grand intérêt. Tout au plus peut-on remarquer que l'anecdote de Virginie, tuée par son père Virginius, avait été particulièrement développée, car elle occupe une grande page dans cet abrégé, alors que le reste de l'histoire romaine n'en compte que vingt-six en tout. On peut

remarquer encore que l'instruction religieuse n'était pas très dév^eloppée à Ecouen ; car si l'on y consacrait une page à la mort de Virginie, trois lignes suffisaient pour résumer l'histoire du christianisme *

Demande. — Quel est l'événement remarquable qui se passa sous le règne d'Auguste

Réponse. — La naissance de Jésus-Christ, qui arriva l'an 4000 ou 4004 depuis la création du monde et qui avait été l'objet de toutes les prophéties.

Heureusement, Désirée veillait toujours de loin sur sa belle-fille. Elle la tenait au courant de tous les petits événements de la famille ; voici une charmante lettre adressée à l'élève de la « Maison impériale de Napoléon à Ecouen » :

Ma bonne enfant,

La jolie lettre que tu m'as écrite pour ma fête m'a d'autant plus touchée que je n'y comptais pas. Continue, ma chère petite, à mériter l'approbation de tes maîtresses. Leurs témoignages de ta bonne conduite réjouissent le cœur de ton excellent père. Quand on lui fait ton éloge, ses yeux se mouillent des douces larmes de la joie. Tu nous manques, chère enfant, toutes les fois que se présente une occasion de s'amuser. Dernièrement, nous avons célébré la Saint-Bernardin. Ton frère, couronné de fleurs, présenta à ton père nos petits hommages, avec beaucoup de grâce, en récitant de jolis vers qu'il avait appris en cachette. Plus d'une fois, dans le courant de la journée, nous avons répété ton nom et désiré ta présence. Nous irons sûrement te voir vers la fm du mois de juin. Peutêtre ta bonne maman Didot sera-t-elle de la partie. Ma bonne mère me charge de t'embrasser et de te dire qu'elle a un soin tout particulier de tes serins et de tes pigeons.

Ton papa se porte bien. Il nous quitte demain pour aller passer quinze jours à Paris où ses affaires l'appellent.

Adieu, chère petite amie, sois bien sage et écris-nous quand tu le pourras. N'oublie pas de présenter nos respects à votre célèbre directrice.

Puis ce sont des lettres de direction, pleines de bons conseils. Mme de Saint-Pierre s'est aperçue que la correspondance de Virginie n'est pas très originale, et que, à Ecouen comme dans pas mal de pensionnats, on transforme les billets des enfants à leurs parents en devoir de style : elle lui écrit, le 15 octobre 1807 :

Ma bonne Virginie,

Nous avons été sensibles à ta petite lettre. Nous désirerions que tu nous écrivisses plus souvent, et de toi-même. Puisque bientôt nous devons être séparés de notre chère fille, que nous puissions au moins communiquer par lettre avec elle, sans crainte qu'elle n'emprunte ses pensées d'un autre. Chère enfant, ne consulte que ton cœur. Jamais il ne conduira mal ta main, quand elle tracera tes sentiments à un père et une mère qui te chérissent. Tu es bien sûre de ne trouver auprès d'eux qu'indulgence pour tes petites fautes et encouragement dans les efforts que t'inspirera l'envie de leur plaire et ton amour pour eux.

Ainsi soutenue, Virginie fut probablement une bonne élève, faisant honneur à Bernardin et à sa mère adoptive, car, en quittant Ecouen, elle emporta un certificat curieux et très honorable : la surintendante de la «Maison impériale Napoléon d'Ecouen» était chargée de dresser la liste des élèves « qui,

pendant le cours de leur éducation, ont annoncé par leur piété, par leur soumission, paj' leur goût pour le travail et par leur reconnaissance pour le plus grand des monarques, qu'elles seront toute leur vie dignes de porter les noms de leurs estimables parents ». Mme Campan annonce à Virginie que « S. Exe. Mgr le grand chancelier lui a accordé le brevet », et ajoute en son nom :

Croyez, Mademoiselle, au bonheur que j'ai éprouvé en plaçant votre nom sur une liste aussi recommandable. En vous rendant simplement justice, j'ai satisfait aux tendres sentiments que je vous ai voués et dont je vous prie d'agréer la sincère assurance.

Genet-Campan.

Virginie rentrait donc en triomphatrice dans la maison de famille, tout heureuse de retrouver son père : ce ne fut pas pour longtemps ; elle avait vingt ans quand il mourut. Son déchirement de cœur, c'est à sa belle-mère qu'elle veut le raconter, comme à sa meilleure confidente :

... Il m'occupait si bien tout entière ; la tendre sollicitude qu'il me donnait ajoutait encore à mes sentiments pour lui. Elle occupait mon esprit aussi bien que mon cœur, elle empêchait que rien pût me distraire de son absence. Je l'aimais comme on aime un mari, comme on aime un enfant. Rien au monde ne m'eût coûté pour lui, je le sens plus que jamais. Je n'aimerai plus comme je l'ai aimé, comme je l'aime encore. Ah ! si je pouvais seulement le revoir un quart d'heure et mourir ensuite, que je serais heureuse ! Son portrait, je l'aime tous les jours davantage. Il a de la physionomie. Je t'assure,

quelquefois, il me regarde d'un air triste. Cher ami ! j'espère qu'il ne m'a pas tout à fait abandonnée dans ce monde, qu'il y dirigera mes actions et qu'il ne m'y laissera rien faire qui puisse lui faire de la peine.

Bernardin disparaissait au moment de la tourmente, à l'époque où sa présence aurait été plus utile que jamais pour tout ce petit monde. L'empereur tombait, puis revenait de l'île d'Elbe pour peu de temps. Ces quelques jours suffirent pourtant à l'ancien ami de Bernardin de Saint-Pierre, Carnot, pour rendre un dernier service à Virginie. Le 9 juin 1815, au palais impérial de l'Elysée, Napoléon, sur le rapport du ministre de l'Intérieur, rendait le décret suivant :

Article premier. — Une pension de six cents francs est accordée à Mlle Virginie de Saint-Pierre, fille de M. Bernardin de Saint-Pierre, membre de l'Institut, décédé.

Par V empereur, le ministre de V Intérieur, Carnot.

Neuf jours après, l'Empire s'écroule à Waterloo. Il y a là, pour tous les protégés de Napoléon, et en particulier pour la famille de Bernardin, un moment de crise terrible. C'est, je pense, à cette période qu'il faut rattacher un conflit de la famille de Saint- Pierre avec l'Université. Le recteur lui redemande pour octobre l'appartement qu'elle avait obtenu à la Sorbonne, puis lui fait dire qu'elle aurait pu y rester quelques mois encore, qu'elle pourra s'arranger

avec le nouvel occupant pour les objets qu'elle a laissés dans ces chambres, etc. Furieuse du procédé^ Mme de Saint-Pierre prend sa plume la plus acérée et décoche au recteur la réponse suivante :

J'ose dire, Monsieur, que dans toute cette affaire il n'y a ni franchise, ni honnêteté, ni justice. Je ne parlerai pas des égards qui sont dus à ceux que l'on dépouille en partie d'une faveur du gouvernement. Je me permettrai seulement de faire observer à M. le recteur de l'Université que le Zavtra(') des Russes est odieux à Paris, et que l'on préfère en France un refus clair et net à ces manières doubles et incertaines qui ne font qu'exciter l'humeur et le mécontentement.

Je prie donc M. -le recteur de l'Université de s'expliquer clairement avec moi, de me dire s'il veut me dédommager, à l'estimation de son architecte, des objets que je laisse dans mon appartement ; quand veut-il me payer mon indemnité de logement, que je sache une fois sur quoi je dois compter? Mais, en vérité, il faut que Monsieur le recteur de l'Université ait oublié entièrement la promesse qu'il m'a faite, pour épargner quelque cents francs, aux dépens de la veuve d'un homme de lettres, à laquelle il avait l'ait espérer au moins de la justice et qui est habituée, j'ose le dire, à trouver de la bienveillance dans tous ceux qui entendent prononcer son nom.

J'ai l'honneur d'être, Monsieur le recteur, votre très humble et très obéissante servante.

Chargée maintenant des intérêts et de l'existence même de tous les siens, la vaillante veuve se met énergiquement à la besogne. Mais, aussi vive que

(1) Zavtra signifie : demain ou à demain. Je dois la reclifiration de l'orthographe d\i mot et son explication à un abonné du Mois, fixé à Saint-Pétersbourg, et qui a voulu garder l'anonyme.

bonne, et de tempérament plutôt emporté, elle n'admet pas que l'on discute, que l'on bronche : elle écrit à sa belle-fille une lettre que nous n'avons plus, mais qui devait être plutôt raide, si j'en juge par la réponse touchante de l'orpheline :

Ta lettre est bien triste, ma chère petite mère, et elle le serait encore bien davantage pour moi si je pouvais me figurer que tu as pensé ce que tu as écrit. Lorsque l'on est comme nous, malheureux du côté de la fortune, je trouve que les seules consolations que Ton peut avoir, c'est d'être bien unies entre soi.

Ce ne fut qu'un nuage, et bientôt le ciel se rasséréna. Louis XVIII oubha que Bernardin s'était rallié à la Révolution, puis à l'Empire ; il se rappela seulement Hjue le chevalier de Saint-Pierre avait été le dernier intendant du Muséum, et nommé par Louis XVI : la pension de six cents francs accordée à Mrginie par Xapoléon et par Carnot fut continuée et même portée à mille francs par une ordonnance signée « le 22 mars de l'an de grâce 1816, et de notre règne le vingt-unième ».

Sortie d'inquiétude, la famille de Saint-Pierre reprit son existence calme et unie : soigneuse d'entretenir le souvenir de son mari. Désirée avait confié le soin d'écrire sa vie et de publier ses œuvres posthumes à son ancien secrétaire, Aimé-Martin : celuici venait souvent demander des détails, des renseignements, et bientôt la jeune veuve comprit que le beau Martin s'intéressait au moins autant au bonheur

de Mme de Saint-Pierre qu'à la mémoire de Bernardin. Virginie aussi s'en aperçut : elle vit sa bellemère, ou, pour dire le vrai mot, sa mère, inquiète, troublée, craignant pour le bonheur de sa fille, hésitant à devenir Mme Aimé-Martin. Alors, avec sa bonté candide, et pour payer à Désirée sa dette de reconnaissance, Virginie, encore en deuil de son père, écrivit à Mme de Saint-Pierre le mot suivant, où se peint cette charmante nature faite de tendresse et d'esprit :

Tu dois être bien tourmentée, ma bonne mère, de mille façons, je le sens bien. Mais pourquoi donc ne fmis-tu pas de suite tes tourments, car il y a longtemps que cela traîne ? Que n'épouses-tu donc, et qu'as-tu besoin que je me décide pour cela ? Est-ce que vous ne voudriez plus m'avoir avec vous si une fois vous étiez mariés ?... Nous nous aimons beaucoup, nous deux, M. Aimé. Est-ce que tu crois que, si une fois il était le maître, nous ne vivrions plus bien ensemble ?...

]Mme de Saint-Pierre devint Mme Aimé-Martin, et, de son côté, bientôt Virginie se maria. J'ai retrouvé le billet de faire-part :

Mme Vve Lacapelle a l'honneur de vous faire part du mariage de M. Lacapelle, son fils, ancien capitaine de cavalerie, chevalier de la Légion d'honneur, avec Mlle Virginie Bernardin de Saint-Pierre.

Ce billet est sans lieu ni date, mais, d'autre part, nous savons que le roi signa au contrat de mariage, le 3 juin 1819. La fortune des deux époux devait

être assez considérable, car le notaire reçoit, pour le contrat, huit cent soixante-trois livres dix sous. Le mariage de Virginie ne change rien à ses rapports avec sa mère : elle continue à la voir, à s'installer même chez elle, ainsi qu'en témoigne cette lettre adressée « à Mme de Saint-Pierre, rue de Bourgogne, faubourg Saint-Germain, n« 40 » :

Dans dix ou douze jours, je serai auprès de toi ; j'emballe, j'emballe à force... Je t'embrasse mille fois. Je te quitte pour me remettre à emballer.

Au bout de deux ans de mariage, Virginie devient veuve ; elle est obligée de faire un voyage à Toul, résidence légale de son mari, car il faut faire lever les scellés et dresser l'inventaire, « en présence des héritiers présomptifs de son mari, à cause de leur droit éventuel, pour le cas où elle viendrait à se remarier»; ceci est tiré d'une consultation: l'avocat consultant, ou l'homme d'affaires, qui l'a rédigée, prévoit des prétentions inadmissibles de la part de la famille Lacapelle. En digne fille du plus pratique, voire du plus processif des hommes de lettres, Virginie part pour Toul, munie de toutes sortes de pièces, documents, directions juridiques, etc. Il est vrai que la succession de M. Lacapelle était très embrouillée, étant grevée d'une somme considérable en vertu d'un procès remontant à l'an IV : une compagnie, chargée du service des fourrages de l'armée, avait été liquidée en perte de 1 500 000 francs. Une

dame Arnould, parente de Lacapelle, assignée en payement de 40 000 francs pom^ la part de son mari dans ce passif, avait attaqué en garantie la succession Lacapelle. Comme si ces difficultés presque inextricables ne suffisaient pas, la belle-mère de Virginie, Mme Lacapelle, réclamait indûment à sa belle-fille 14 000 livres, à la grande indignation d'un membre de la famille Lacapelle, le brave Jacquot, oncle par alliance de Virginie, et très favorable à sa nièce ; il trouve Mme Lacapelle mère beaucoup trop exigeante, et l'écrit à la famille :

Quant à moi, je ne le suis pas du tout... Il n'y a pas de danger que je retarde la marche des affaires de ma chère Virginie. Si elle pense, ce que je ne dois pas croire, que j'ai quelques droits à sa succession, comme je suis très malheureux, j'accepterai avec reconnaissance ce qu'elle voudra me donner et ratifierai d'avance ce qui sera nécessaire. Telles sont et telles seront toujours [mes] dispositions franches pour notre bien-aimée.

Cet oncle parait avoir été digne de sa nièce. Quant à celle-ci, tout compte fait, elle ne retire de la fortune de son mari que 6 250 francs. Elle est en proie aux gens de loi ou d'afTaires aussi bien pour la succession de son père que pour celle de son mari. Le 20 novembre 1821, elle signe, à Toul, une procuration « aux fms de donner main levée, en ce qu'elle m'intéresse, d'une inscription formée, à mon profit et à celui de M. Paul de Saint-Pierre, mon frère, au Bureau des hypothèques de Pontoise, le 16 décembre 1813, vol. 73, n° 154, contre M. Jacques-Bernardin-Henry

de Saint-Pierre, notre père commun, pour raison de la gestion qu'il avait alors de nos biens comme étant notre tuteur comptable )>.

On pourrait croire que la jeune femme, orpheline et veuve coup sur coup, assommée par les discussions d'intérêt, va se laisser aller à l'ennui, à la désespérance ? Point du tout : elle réagit avec gaité. De la mélancolie paternelle, Virginie a sans doute gardé une certaine disposition à la tristesse, mais elle la soigne par la moquerie et l'énergie. Le 12 octobre 1821, elle écrit à sa belle-mère :

J'ai reçu une lettre bien gentille de Mme de Grimaldy qui t'adore, car je te réponds, ma bonne mère, que c'est toi que l'on aime en moi. On suppose que la fille doit un peu ressembler à sa mère, et voilà ce qui me fait de si chauds amis. On sera, ma foi, bien trompé, lorsque l'on y regardera de plus près.

Dans toutes ses contrariétés, c'est toujours vers Désirée qu'elle se tourne, évoquant les souvenirs de leur affectueuse intimité :

Cela me semble bien dur de me coucher, lui écrit-elle, sans t'embrasser, sans faire la petite causerie auprès de toi.

C'est bien là le ton d'une fille écrivant à sa mère. La jeune veuve ne se sentait pas seule.

Elle allait, du reste, se remarier bientôt. Sur ce second mariage, je n'ai pas trouvé grands renseignements dans les manuscrits du Havre. Il faut espérer que cette partie de sa biographie sera complétée par M. le lieutenant-colonel Largemain, qui

possède les papiers du second mari, le baron de Gazan, et qui en a tiré déjà une étude fort intéressante sur Bernardin de Saint-Pierre.

Qu'était ce baron, et surtout que fut-il pour Virginie ? Un fort bon mari, j'imagine, car il ne pouvait échapper à la séduction que la jeune femme exerçait sur tout son entourage. Elle était à ce point charmante qu'elle se faisait aimer même de son médecin. Le 15 août, jour de sa fête, elle reçoit de son docteur ces vers qui sont bien mauvais, sans doute, mais qui sont curieux comme document :

C'est aujourd'hui votre fête, Madame ;

Pour vous au ciel quels vœux fera mon âme ?

Esprit, talents, vertus, fortune, appas,

Vous possédez tous les biens d'ici-bas.

Nous désirons que très tard, ô Marie,

Vous jouissiez de ceux de l'autre vie... Nous savons à quel point vous êtes nécessaire Au bonheur d'un époux, à celui d'une mère. A bien d'autres encor votre personne est chère.

Partout, elle transforme ses admirateurs en poètes. Pendant un voyage en Italie, à Ancône, un officier du Corps d'occupation, Marins Jourdan, lui envoie des vers assez faciles, en remerciement d'un cadeau (tapis ou pantoufles ?) qu'elle a brodé pour lui :

Il me sera d'autant plus précieux Que je l'ai vu tisser par vos doigts gracieux. Pour le garder plus longtemps sous mes yeux, Je n'en ferai que rarement usage.

Madame, je n'oserai pas

Fouler fréquemment sous mes pas Votre charmant ouvrao^e.

C'était peut-être un nouvel amoureux qu'elle faisait dans Ancône, car elle n'a fait que passer dans cette ville, avec une suite fort imposante, ma foi, ainsi qu'en témoigne le passeport que, le 26 novembre 1838, le consul de France, à Ancône, délivre à « Mme la baronne de Gazan, accompagnée de Mlle Gabrielle de Jean, sa nièce, de Mme la comtesse de Lamarche, et suivie de ses domestiques, allant en France en passant par Florence et Livourne ». A Florence, Mme de Gazan est séduite par les bibelots italiens : le 7 décembre 1838, elle achète, chez le sculpteur Bazzanti, pour 70 pauls, divers objets en marbre, bougeoir, coupe, etc.

Elle revient enfin à Paris, chez elle, 15, rue des Petits-Augustins.

La dernière chose que je connaisse d'elle, c'est la date de sa mort : 24 avril 1842 {').

(1) La douleur de ses amis fut très vive : l'un deux, L. A..., publia dans les Débats du 3 mai 18i2 une véritable laudaùo junehris qui se termine ainsi :

« Cet être si parfait n'existe plus pour la terre, et la terre ne gardera pas son souvenir. Elle a voulu y vivre ignorée avec un nom illustre, au milieu d'un petit cercle d'anciens amis qui ne l'oublieront jamais et qui vouent un culte à sa mémoire.

Ange de la pudeur, la tendre Virginie Remonte vers le ciel, sa première patrie ! «>

Je dois la communication de cet article à M. le lieutenant-colonel Largemain, dont l'information sur la famille de B. de Saint-Pierre n'a d'égale que sa parfaite obligeance à communiquer ses trésors.

Voilà à peu près tout ce que m'ont révélé sur Virginie de Saint-Pierre les manuscrits de la bibliothèque du Havre. C'est peu, sans doute : ce sont les premiers linéaments d'un visage que l'on devine maintenant plus qu'on ne le voit ; et pourtant, il me semble que, de toutes les figures féminines qui entourent l'auteur de Paul et Virginie, la plus gracieuse et la plus fine est encore celle de la fille de Bernardin de Saint-Pierre, de Félicité Didot... et de Désirée de Pelleporc.

LA

SOUKIAU

I. Théories. — H. Quantitô. — III. Hiatus et cacophonie. — IV. Rime. — V. Césure. — VI. Enjambement. — VII. Licences, inversions, chevilles. — VIII. Stances, strophes, vers libres. — — IX. Conclusion.

La versification de Lamartine n'a été, à ma connaissance tout au moins, étudiée spécialement par personne. M. Faguet, M. Deschanel, M. de Pomairols en ont parlé incidemment dans des études générales sur le poète. Et pourtant, tout en reconnaissant que c'est prendre Lamartine par son plus petit côté, il est intéressant d'étudier, chez le lyrique le plus merveilleusement doué que nous ayons peut-être, la technique de son art (').

(1) Extrait de la Revue des Cours et Conférences, n° du 13 juillet

(2) Je résume ici une quinzaine de leçons. Je ne ferai donc aucune référence, car, si on ne les donne pas toutes, il vaut mieux n'en indiquer aucune, et apporter simplement des idées générales, qui sont appuyées, je le garantis, sur un très grand nombre de textes. J'emploierai, dans cette étude, des notations particulières et des termes techniques, dont je me suis déjà servi dans mon Evolution du Vers français au xvii« siècle. Je demanderai à mon lecteur la permission de les considérer comme connus par lui et de les employer sans explication.

Lamartine ne s'est guère préoccupé, pendant sa période de production artistique, des questions de pure théorie. Elles n'ont qu'effleuré son esprit. De là le peu de précision qu'il leur a donnée, lorsqu'il en a dit un mot en passant. Ses considérations générales sur la poésie sont magnifiques, mais un peu vagues :

Nos pleurs et notre sang sont l'huile de la lampe Que Dieu nous fait porter devant le genre humain.

Ses théories sur la poésie lyrique sont également bien nuageuses. Prendre David comme type du lyrique, et prétendre que le poète idéal doit aimer dans sa jeunesse, agir dans l'âge mûr, prier dans sa vieillesse, c'est tracer un programme trop vaste. Ce n'est pas là une poétique, c'est de la poésie.

La seule chose précise à retenir, c'est que, à ses débuts, Lamartine rend pleine justice à la valeur du vers comme forme de la pensée, avant d'en arriver à professer pour lui un dédain étrange, incompréhensible même, si nous ne savions que le poète, devenu homme d'action et politicien, affectait de mépriser la poésie, afin d'être pris pour un esprit sérieux.

Ses réflexions sur son propre talent sont plus intéressantes. Sans doute, il a le tort de vouloir nous donner le change sur sa préparation au métier de

poète ; il se présente à nous comme le fils de ses œuvres :

Jamais aucune main sur la corde sonore

Ne guida dans ses jeux ma main novice encore.

Nous savons au contraire, par sa correspondance, que, pendant ses longues années de noviciat, il a travaillé d'après les maîtres, et nous connaissons ses maîtres : Racine, et surtout Voltaire. C'est à leur école qu'il a appris les secrets du métier, car il essaie d'être classique, en matière de versification. C'est en vain que Sainte-Beuve prétend le revendiquer pour le romantisme, au temps où Sainte-Beuve recrute pour l'école anti-classique. Le poète, qui condamnait, chez Sainte-Beuve lui-même,

...ces mètres rompus qui boitent en marchant,

a toujours préféré la cadence de l'alexandrin classique aux rythmes plus compliqués du vers moderne. Il déclamait ses vers en véritable disciple de Boileau, n'admettant pas qu'on eût le droit, par des coupes irrégulières, de hacher la poésie jusqu'à en faire une espèce de prose.

Du reste, il demandait grâce pour les incorrections de toute sorte qu'il reconnaissait avoir laissées dans ses vers, ne se croyant pas capable d'unir la correction et l'inspiration, espérant que « l'avenir » ne s'occuperait pas de lui pour décider

Si l'hémistiche impie offensa la césure,

dans ces chants qu'il appelle lui-même des improvisations. Plus il va, plus il réduit dans son existence la part de la poésie à la portion congrue, prétendant n'y voir qu'un divertissement à ses occupations de propriétaire, à ses fonctions de conseiller municipal, de conseiller général, de député, divertissement auquel il sacrifie de rares moments d'hyperesthésie, pendant une seule saison de l'année, l'automne, pendant un seul mois de cette saison, et seulement pendant les heures de la matinée. Peut-être Lamartine est-il trop modeste. A coup sûr, en étudiant le détail de son art, nous verrons bien s'il a eu tort ou raison de se résumer ainsi lui-même : « Je ne suis pas assez artiste. »

Nous ne parlerons de la quantité que pour mémoire, car, ne plus ne moins que les autres poètes, Lamartine n'a accordé la moindre importance à une question où il n'y a guère d'ailleurs de principes reconnus, où tout est afîaire d'usage. Ce que l'on a le droit de demander au poète, c'est de ne pas forcer le lecteur à prononcer les diphtongues d'une façon inusitée, pour les besoins du vers, et, quand il a adopté une quantité pour un mot, de s'y tenir scrupuleusement. Or, Lamartine ne s'est jamais imposé cette régularité. Il nous oblige, sous peine de fausser le vers, à prononcer « Stuart » comme un monosyllabe, ou

(( fian-cée » comme un dissyllabe. Pour les mêmes diphtongues, il pratique la diérèse ou la synérèse uniquement d'après les commodités de la mesure. Il trouve tout naturel, par exemple, pour le son ion, d'écrire :

La conversati-on cesse, et tout front est sombre,

ou bien :

Leur rayon vient à nous sur des mil-lions d'années.

Le même mot s'allonge ou se rétrécit suivant les nécessités du vers :

Dans les lieux, dans les temps, hier, demain, aujourd'hui... Je l3 donnai hi-er, je l'implore aujourd'hui.

Ce sont là sans doute des vétilles; mais, à force de s'accorder de semblables libertés, on en arrive aux licences, aux vers faux, à des alexandrins de treize pieds, comme ceci :

Ah ! seigneur, oubliez ces coupables clameurs Qu'ont assez expié-es mon exil et mes pleurs.

L'œil surtout est choqué ici ; il arrive souvent à Lamartine d'offenser aussi l'oreille.

Les hiatus sont fréquents chez lui, même si l'on né compte pas ceux qui ne sont peut-être qu'une

faute d'impression, un singulier pour le pluriel :

En tout lieu, en tout temps.

De degr^ en degré.

Mais il y a des cas où l'hiatus est patent :

Et mis le temple à nu, et l'autel à l'encan... Vous? — Oui, moi. — Et comment? — Je ne suis qu'un

[pauvre homme...

De bien pour la vertu et de mal pour le crime... »Sa joie aurait rempli une nuit éternelle...

Or, au moment où le poète écrit, l'hiatus, que V. Hugo ne s'est jamais permis, est considéré comme une faute. C'est une distraction chez Lamartine, et non une rébellion contre la loi classique. Le vrai « législateur du Parnasse », Malherbe, eût sévèrement critiqué, suivant sa méthode habituelle, les rencontres désagréables de sons, qui sont fréquentes chez Lamartine :

Toi qui prêtas ta force... — Tata.

Le repos n'a pas place... — Napapla.

N'avoir plus qu'une âme, au lieu de deux... — Eudeudeu.

Sans pousser le rigorisme jusque-là, il est permis de trouver peu harmonieux des rapprochements de sons comme ceux-ci :

Je sentis ses doigts froids...

Le Dieu qu'adore Harold....

Les allitérations inutiles sont innombrables, et

fréquentes les rencontres, de syllabes nasales :

Donnaient chacun un son au cantique unanime

est un vers exécrable. On fait trop souvent des rencontres analogues chez un poète dont on vante l'harmonie un peu par tradition, et sans y regarder de près. Faut-il ranger dans le chapitre de ses fautes contre l'harmonie les vers monosyllabiques, plus fréquents chez lui que dans la moyenne des poètes, et en particulier que chez son modèle. Racine ? Je ne crois pas, car il me parait légèrement ridicule, malgré l'autorité de Malherbe, d'attacher une importance sérieuse au fait qu'un vers est composé de monosyllabes. Tout au plus pourrait-on. faire cette hypothèse : si un écrivain affecte d'enfermer le plus de sens possible dans ses vers, les alexandrins monosyllabiques seront, à cause de cela même, plus fréquents chez lui. A ce compte, Lamartine se serait souvent préoccupé de la valeur de la pensée plutôt que de la grâce du vers.

Pouvons-nous conclure de tout cela que Lamartine n'est pas harmonieux (')? Récemment, dans une communication aux Sociétés savantes, ^L Gram-

(l) Son harmonie a quelque chose de doux et de stable : il l'a fort bien caractérisée lui-même dans ces vers à Regaldi, qu'on croirait adressés à Y. Hugo :

Tes vers jaillissent, les miens coulent : Dieu leur fit un lit différent ; Les miens dorment, et les tiens roulent. Je suis le lac, toi le torrent !

Recueillements, t. V, p. 229.

mont, rangeant les poètes suivant leur plus ou moins d'harmonie, mettait Racine premier, Musset second, Hugo troisième, « notablement plus bas, et tous deux à peu près au même plan, Lamartine, et, en dernier lieu, Boileau ». Ce classement paraîtra sévère pour Lamartine, même à ceux qui pensent que Boileau poète est supérieur à ce que les romantiques en ont bien voulu dire. Lamartine versificateur se rapproche non pas seulement de Boileau, mais des grands classiques, par ses défauts et par ses qualités, notamment en ce qui concerne les questions capitales de l'enjambement, de la césure et de la rime.

Lamartine a fait facilement des vers faciles, parce qu'il rime sans effort. A dix-huit ans, il écrit à son ami de Bienassis qu'il aligne des vers aussi aisément qu'Ovide :

La rime, malgré moi, se place au bout des vers.

Cela tient peut-être à ce qu'il n'est pas assez difficile sur la qualité de sa rime. Il ne cherche pas les rapprochements de mots inattendus : deux fois dans la même page il fait rimer nature avec créature. La rime rare est peu fréquente chez lui ; la rime suffisante est trop souvent insuffisante. Méry, qui ne pouvait admettre ces pauvretés de facture, pré-

tendait que Lamartine devait être l'auteur de l'épitaphe bien connue :

Ci-gît mon ami Mardoche, Qui fut dix ans Suisse à Saint-Eustache. Il portait très bien la hallebarde :

Que Dieu lui fasse miséricorde.

Sans aller tout à fait jusque-là, Lamartine n'a jamais prêché, ni par ses exemples, ni par ses préceptes, le fétichisme de la rime riche à ses disciples : les meilleurs d'entre eux, ceux qui connaissent sa pensée, comme Autran, protestent contre la « fureur de bien rimer ». Reste à savoir si Lamartine n'a pas cédé quelquefois àla fureur de mal rimer. Il n'obéit pas aux exigences romantiques ; il ne s'est pas toujours astreint même aux règles classiques, au système de Malherbe revu et corroboré par Port-Royal et Boileau. Il a violé toutes les règles formulées par l'école du XVII® siècle, aussi bien celles qui sont superficielles que les lois vraiment fondamentales. Il fait rimer le simple et le composé, tendu avec étendu ; les mots provenant d'une même racine, comme aspect avec respect, bienfaits avec forfaits. Ce sont là fautes bien vénielles, si même ce sont des fautes. Le cas est plus grave quand il s'agit de choquer l'œil ou l'oreille.

Il y a chez notre poète des rimes qui, sufTisantes pour l'oreille, sont mauvaises pour l'œil. C'est ainsi qu'il fait rimer reflets avec palais, fardeaux avec dos, prompte avec honte. L'orthographe lui paraît, du reste, chose assez méprisable. Il n'hésite pas à

écrire à un de ses amis : « Il y a encore sur vos idées un nuage que je n'ai jamais complettement vu se dissipper. » Se préoccupant aussi peu de la forme des mots en prose, il ne s'en soucie pas davantage en vers. La poésie d'ailleurs est pour lui, à juste titre, affaire non pas de vision, mais d'audition, et c'est surtout la façon dont il a compris la justesse de la rime pour l'oreille qui est importante à étudier.

Une oreille un peu délicate trouve inexacte la rime d'une longue avec une brève, de ^râce avec place, de rôle avec parole ; d'une consonne sonore avec une muette, comme Mars rimant avec étendards, Aiisterlitz avec écrits, lis avec lits, angélus avec nus, abject avec aspect. Ces rimes contestables ne sont pas exceptionnelles chez Lamartine. On trouve chez lui jusqu'à des rimes qui étaient, dès le xvii^ siècle, considérées comme une licence condamnable, les rimes normandes, qui sont même plus nombreuses dans ses œuvres que dans celles de Malherbe. Il ne craint pas de faire rimer /'«zV^avec onduler, amer, chair avec approcher, cher avec toucher^ éther avec flotter, fer avec étouffer, fier avec défier, hiver avec conserver, mer avec aimer, etc.

Enfin, il y a chez lui un grand nombre de rimes qui sont également faibles pour l'œil et pour l'oreille» des rimes par conséquent qui ne riment pas. C'est ainsi que l'on trouve des assonances aussi vagues que celles-ci : aloès et palais, forfaits et près, héros et beaux, épagneul et cercueil.

Toutes les fautes contre la rime se rencontrent

chez Lamartine, surtout ce manquement qui ne va à rien moins qu'à diminuer chez l'auditeur la sensation du vers vrai, et à introduire à la place des vers faux : la rime léonine de l'hémistiche avec la fin du vers, de l'hémistiche avec la fin d'un autre vers, ou de deux hémistiches entré eux. En pareil cas, l'oreille désorientée ne sait plus où finit un vers, où commence le suivant, surtout quand cette fausse rime est plus facilement perceptible que la rime vraie :

Jusqu'au lourd éléphant, tour vivante et mobile Que la voix des enfants par l'amour rend docile.

Les rimes léonines découpent les alexandrins réguliers en vers libres. L'erreur est facile, principalement quand il s'agit de pièces lyriques, qui comprennent des vers de six et de douze pieds. Là où Lamartine avait écrit :

Tel, quand des dieux de sang voulaient en sacrifices Des troupeaux innocents les sanglantes prémices Dans leurs temples cruels,

l'oreille perçoit aussi bien ce groupement-ci :

Tel, quand des dieux de sang Voulaient en sacrifices Des troupeaux innocents Les sanglantes prémices Dans leurs temples cruels.

Je pourrais multiplier ces exemples. Pourtant il ne suffit pas de dire en pareille matière : ces cas ne sont

pas rares, Lamartine fait souvent cette faute, etc. C'est de l'a peu près, et l'a peu près ne vaut rien en critique. L'idéal serait de compter d'abord combien Lamartine a écrit de milliers de vers, d'énumérer ensuite le nombre de ces erreurs de tout genre, et d'établir une proportion. N'ayant pas eu, je l'avoue, le temps de faire ce travail, qui seul donnerait un pourcentage absolument exact, mais qui demanderait des mois et des mois, je me contenterai, faute de mieux, de dresser cette statistique pour la rime et les éléments suivants à l'aide des cinq pièces que Lamartine lui-même considérait comme ses chefsd'œuvre, la XIII® des Secondes Méditations, les xvi^, xxi^ XXIII® et XXV® Recueillements. Cela représente en chiffres ronds un millier de vers, ce qui est déjà une base assez large : là-dessus il y a à peu près deux cents rimes riches, deux cent cinquante rimes suffisantes, et seulement une dizaine qui sont réellement faibles. C'est une proportion honorable, et un peu inattendue.

Il en est de même pour l'emploi des césures classiques et des coupes romantiques.

Pour les distinguer sûrement, nous suivrons une méthode très simple, et qui n'a rien de révolutionnaire, puisqu'elle remonte à Boileau : c'est le sens qui doit couper les mots dans un vers, c'est le sens qui domine

toutes les questions d'harmonie, et la meilleure façon de couper un vers est celle qui met le plus clairement en lumière l'idée générale et les intentions particulières, tout en respectant, bien entendu, la poésie, en ne lisant pas des vers comme de la prose ; ajoutons que souvent, de même qu'il y a plusieurs manières de déclamer un vers, il peut y avoir plusieurs façons de le couper, chacune assez plausible (').

Le vers de Lamartine est presque toujours d'une régularité parfaite, qui satisferait Malherbe, remplirait Boileau de joie, et réconcilierait presque des romantiques avec la règle de l'hémistiche. Le poète révère, comme une loi essentielle, cette habitude qui est, au fond, une question de mode. Il lui sacrifie quelquefois jusqu'à la clarté même, et commet des inversions pénibles, pour la respecter. Il dira dans cette intention :

Ah ! tu nous daignerais | jeter avec mépris,

quand un disciple de Hugo aurait dit, avec une coupe plus tourmentée, mais en restant plus clair :

Ah ! tu daignerais | nous jeter avec mépris.

Il faut tenir compte de cette tendance de Lamartine, si l'on veut étudier objectivement la césure de ses vers. Alors qu'il est légitime de rechercher le plus

(1) Du reste, nous savons comment il disait lui-même ses vers : « Il lisait d'une voix forte et profonde, où tout son cœur vibrait' et en cadençant les vers, mais presque pas. » (Journal intime d'Evariste Boulay-Paty, cité par M. Caillé, dans les Annales Romantiques, marsavril 1905, p. 139.)

possible de coupes romantiques dans V. Hugo, parce que nous savons qu'il les a lui-même cherchées et préférées aux autres, il convient, quand il s'agit de Lamartine, de n'admettre comme irrégulières que les césures qui le sont très certainement, et de ranger parmi les alexandrins classiques avec suspension à l'hémistiche tous les vers qui peuvent, sans trop d'inconvénient pour le sens, se partager en deux parties égales.

Lamartine observe la césure classique même dans les vers de dix pieds, qu'il coupe presque toujours après la quatrième syllabe.

De Senecé, | l'ombre aimable et gentille, Dans ce château, | par sa lyre ennobli, Revint un jour, | des rives de l'oubli. Le sombre ennui | le reçut à la grille, etc.

Le poète use du reste rarement de cette forme ; le vers de douze pieds est son vers préféré. Presque toujours, je le répète, Lamartine emploie l'alexandrin classique, nettement coupé à l'hémistiche. Seulement, comme les vrais classiques, il admet les césures secondaires, comme celles-ci :

elles constituent un rythme très régulier, harmonieux, et dont le seul inconvénient serait de devenir monotone si le poète le répétait trop souvent de suite :

Et l'enfant, || relevant | en anses ||ses deux bras.

Se tournait | pour sourire || , et fuyait | à grands pas.

Il sentait | que son cœur \\ s'en allait | avec elle.

On trouverait également chez Lamartine un certain nombre de coupes romantiques de toute espèce, depuis celle qui n'admet qu'une césure à la fin du vers :

Je couvrirai de fer et de feu ce rivage...

Il courut sans reprendre haleine un seul moment...

jusqu'à celles qui comprennent deux ou trois césures, ou plus encore :

La conversation cesse, | et tout front est sombre.

5 — 7 Que l'ange de Dieu \ seul voit ses chastes appas.

4 — 8 J'ai vu ces monts ] voisins des cieux où tu reposes... Seul contre tous, | faisant moi-même mon destin.

Une plus pâle fleur d'hiver | sur ces sommets. Partout où le ciel mit deux cœurs, | s'aimer est doux.

Un bruit sourd | de la mort nous fit deviner l'heure.

Un corps | qui ne répand point d'ombre sur $es pas.

Les rythmes ternaires sont plus fréquents :

Je n'aurai pas ] un jour de paix || en ton absence. Des vents plus froids \ ont-ils passé | sur ce visage ? Le pourras-tu ? || Que Dieu m'assiste, ; et je le peux.

Hors du siècle, || et voyant tout au seul jour de Dieu.

3 — 5 — 4 Elle allait, j| le cœur plein de joie, et non de pleurs

Et son nom ? ! Et qu'importe un nom ? Elle n'est plus. Extirper et jeter au vent | la liberté.

4 — 3 — 5 Mon cœur brisé || n"a-t-il rien î à se reprocher ?

4 — 5 — 3 Mais je restai { cloué de terreur ; à ma place. Le cou plié, | les pieds en avant, | les mains jointes.

2 — 5 — 5 O dieux ! |1 J'aurais donné tout, | jusqu'à ma beauté.

2 — 6 — 4 Tant mieux ;]itu m'as parlé de mort, ] et je me venge. Instruite, | on ne sait trop comment, l des grands secrets.

Les autres rythmes sont trop rares pour qu'il y ait intérêt à les énumérer. En réunissant tous ces vers épars, on constate que, sur les six cent cinquante alexandrins environ qui figurent dans nos cinq pièces types, il y a six cent quinze césures classiques, et seulement trente-cinq coupes romantiques, ce qui donne pour ces dernières une proportion d'à peu près cinq pour cent. Elle serait plus forte si nous prenions nos exemples dans la Chute d'un Ange où, ainsi que l'a remarqué M. de Pomairols, les césures modernes sont plus fréquentes, comme aussi renjambement.

Pour les rejets comme pour les enjambements, le sens permet de les déterminer mieux que la ponctuation, car celle-ci dépend quelquefois plutôt de l'imprimeur que du poète. 11 y a des enjambements qui

paraissent certains, si Ton se fie à la ponctuation, et qui n'existent pourtant pas en réalité, la fin du vers étant nettement séparée par le sens du commencement du vers suivant, et le sens se continuant sans interruption sensible jusqu'à la fin du vers :

Et la terre, et le ciel, et l'âme, et la matière, Tout gémit ; et la voix de la nature entière

Ne fut qu'un long soupir. 11 reprend son fardeau que la vertu soulève, S'élance, et dit : « Marchons à la clarté du jour ».

Et, d'autre part, quoi qu'en disent Port-Royal et Quicherat, il y a des rejets et des enjambements incontestables dans les cas suivants, où le début du second vers est plus fortement rattaché à la fin du premier vers qu'à la fin du second :

Notre âme s'en souvient, | comme d'une pensée Rapide, Il dont en songe elle fut traversée...

A ces craquements sourds des cimes, — à ces coups Des tempêtes, | nos cœurs se serraient malgré nous.

Et sous le poids du jour la famille sommeille

Sur la couche de terre, | et le chien seul les veille.

Ainsi compris, les rejets et les enjambements sont relativement nombreux chez Lamartine. Je ne parlerai pas de tous ceux qui sont insignifiants, c'està-dire de ceux dont on ne peut dire autre chose que ceci : il y a là un rejet, un enjambement. Lorsque ni le sens ni l'harmonie ne sont mis en valeur par cette particularité, il n'y a pas lieu d'en tenir compte. Au

contraire, il y a des cas intéressants, ceux où le rejet d'un mot augmente sensiblement sa force :

Le voile humide épars sur celte horreur subhme Tombe ; je jette un cri de surprise et d'effroi.

Mille flèches de bois dans les flammes durci Sifflent ; autour de lui l'air en est obscurci.

Et toi, saint porte-voix des tristesses humaines, Que la terre inventa pour mieux crier ses peines, Chante ! Des cœurs brisés le timbre est encor beau.

Il y a également des enjambements qui ajoutent au pittoresque de Timage, ou à l'effet d'une idée :

Tout à coup sur un roc dont tu foulais la cime Tu t'arrêtas : tes yeux s'abaissèrent sur moi.

La répétition des enjambements coup sur coup, fréquente en particulier dans Jocelyn, donne à la pensée une allure plus libre et plus simple, plus légère et plus <( court-vêtue » :

J'étais le seul ami qu'il eût sur cette terre Hors son pauvre troupeau. Je vins au presbytère Comme j'avais coutume, à la Saint-Jean d'été, A pied, par le sentier du chamois fréquenté.

A certains moments, on croirait lire de l'André Chénier, tant ces interruptions du mouvement régulier rappellent le charme incorrect des Idylles :

Seulem9nt, au détour de cette route obscure.

Un page et deux coursiers attendent ; et, plus bas,

Dans cette eau où les flots expirent sans fracas.

Un brick aux flancs étroits, que l'on charge en silence,

Tend sa voile, et déjà sous son poids se balance.

Lamartine a fait souvent usage de cette forme dans ses odes. D'après M. SuUy-Prudhomme, « le mode lyrique ne se prête pas aux enjambements ». Au contraire, Lamartine semble avoir pensé qu'il convenait surtout là ; que l'inconvénient principal de l'enjambement, à savoir l'affaiblissement de la rime, est compensé par la régularité de la strophe, qui suffit à elle seule pour assurer l'harmonie du rythme et la perception nette de la fin du vers. En laissant de côté, comme tout à l'heure, les rejets et les enjambements lyriques qui n'ont pas une valeur très certaine, je remarque qu'il y en a un nombre important où l'idée gagne en force, l'image en netteté, à être ainsi soulignées :

La himière se disperse En étincelle, et traverse Le cristal du flot qui sort.

O race en promesses féconde, Paraissez ! Bienfaiteurs du monde, Voilà votre postérité...

Et près des flots chéris qu'elle devait revoir, Regarde ! Je viens seul m'asseoir sur cette pierre... C'est ainsi que dans sa bonté Un Dieu les sème. Ils apparaissent Sur des jours de stérilité...

Quelquefois les rejets se suivent à la lile dans le corps d'une strophe ou d'une stance : alors l'ode tourne au vers libre lyrique :

Puis enfin, chancelant comme une vaste tour. Ou comme un char fumant brisé dans la carrière, Il croule ; et sa poussière

En flocons de lumière Roule, et disperse au loin tous ces fragments du jour.

Cet effet se produit dans la proportion de un pour cent, si l'on ne prend que les pièces types. Il est plus fréquent dans les quelques œuvres que Lamartine a écrites pour le théâtre. Il suffit d'ouvrir son Toussaint Louverture au hasard pour y trouver de nombreux enjambements. Il est vrai que le genre dramatique convient fort mal au poète, qu'il s'y trouve gêné, et que sa forme même s'en ressent. On y rencontre de fréquents exemples de ce qu'une formule consacrée appelle des « licences poétiques », quoique, en général, rien ne soit moins poétique que ces licences.

Lamartine en a de toutes sortes, surtout des licences d'orthographe, ce qui n'a rien d'étonnant chez un poète qui, dans le manuscrit de ses Harmonies, écrit relligion, tonerre, simbole, etc.

Dans le corps du vers, il supprime une lettre, quand elle le gêne pour la mesure. Isaïe devient Isai ; de même, pour les noms communs : le poète n'hésite pas à écrire :

L'enfance et la vieillesse Sont amis du Seigneur.

La seconde personne de l'indicatif présent prend ou

ne prend pas 1'^ finale selon les commodités du vers •

Tel est donc le sort, ô nature, Que tu garde à tes favoris.

A la rime, les licences sont plus fréquentes encore- Pied s'écrit pié ou pied, suivant qu'il doit rimer avec épié ou avec marchepied. Lamartine met Athènes quand il faut rimer avec chaîne, et Athènes pour rimer avec Démosthènes. La première personne de l'indicatif présent perd 1'^ dans je doi, je voi, je me souvien, pour rimer plus exactement avec roi, moi, chien.

Le vocabulaire est plein de ces témérités qu'on appellerait des fautes de français chez un écrivain médiocre. Lamartine écrivait en 1810 à son ami Virieu : « Une épigraphe sentimenta/e ou sentimenta/, je ne sais lequel on doit dire. » Il lui en est toujours resté quelque chose. Le genre des mots est quelquefois surprenant chez lui :

Son aire est assis.

Des colombes mêlent au bruit

Des vagues sur les rives Le doux gémissement de leurs couples plaintives.

Il dira encore :

De tes pleurs sur ta joue, hélas ! jamais cueillies.

La forme des mots n'est pas mieux respectée : le baobab devient, pour la mesure, un hoab :

Sous de larges rameaux au boab arrachés.

Un lexique de Lamartine contiendrait des néologismes bizarres, qui ne méritent pas d'entrer dans le Dictionnaire de l'Académie. Sa grammaire aussi est fort fantaisiste. Les verbes neutres se changent en verbes actifs, quand cela est plus commode pour le poète : son cheval hennit quelqu'un. Son front genne des cheveux blonds. Des enfants héritent leurs pères, etc.

Quelquefois ces licences de grammaire changent de nom lorsqu'elles portent sur la syntaxe : ce sont alors des inversions, qui, par exception, peuvent être une beauté. Lamartine en a d'admirables, celle-ci, par exemple : sur la coupe où Socrate va boire la mort, on voit Psyché, et Zéphire qui

Essuyant d'un soupir les larmes de ses yeux, Dormante, sur son sein l'enlevait dans les cieux.

Ce mot si tranquille, placé au début du vers, puis l'action se déroulant logiquement dans le reste, tout cela contient une grâce secrète ; supprimez l'inversion, vous supprimez le charme :

L'enlevait dans les cieux, dormante sur son sein,

serait une platitude et une incorrection. Mais, pour une inversion heureuse, combien ne font qu'embrouiller inutilement le sens et la logique du vers :

Pour tromper en courant | ta soif à ces délices

est un véritable rébus, alors qu'un romantique eût dit très clairement :

Pour tromper ta soif — en courant à ces délices.

Quand l'inversion rend le sens obscur, ce n'est que demi-mal, car on cherche la clarté jusqu'à ce qu'on l'ait trouvée. Mais il y a des cas plus embarrassants, où le sens vrai est difficile à découvrir, tandis que le faux sens est très clair ; dans ce vers :

Ces grimoires encor qu'ils ne comprennent pas,

Lamartine, sans qu'on puisse le deviner, a voulu dire : « qu'ils ne comprennent pas encore ». Un de ses héros nous est représenté comme

innocent De ce qu'un trône coûte à récrépir de sang.

Nous croyons d'abord que cela veut dire : « récrépir de sang un trône », et l'expression nous semble énergique : c'est un tort, car Lamartine a pensé ceci « ce qu'un trône coûte de sang à récrépir ». Si de pareilles taches apparaissaient souvent, le plaisir de la lecture se changerait en un effort ennuyeux. Sur un millier de vers j'ai relevé cinq à six licences condamnables et quatre inversions fâcheuses seulement. C'est peu : on y trouve aussi une quinzaine de chevilles, et c'est beaucoup. La cheville, en effet, est une licence non pas poétique, mais anti-poétique, et qui ravale le vers fort en dessous de la prose. Lamartine use des chevilles avec une véritable désinvolture. Veut-il rendre cette idée qu'une fille a peur et s'ar-

rache aux bras de son père : il écrit, avec une sereine indifférence, que la crainte

Arrachait la beauté des deux bras de leiu^s pères !

Pour rimer, Lamartine ne craint pas d'affirmer que l'ombre est obscure, que les poteaux indicateurs de la route sont plantés « avec la main » ; qu'il rêve sous la tente,

... au doux bruit d'étoiles palpitantes.

Je pourrais multiplier ces exemples ; mais il faut se borner à ceux qui sont caractéristiques : je défie le plus médiocre librettiste de trouver pour compléter ce vers,

Comme un bélier jaloux qui, ...

Incline obliquement les cornes de son front,

une pauvreté semblable à celle que Lamartine a osée :

...., pour abattre un tronc !

Par contre, après ces déplaisantes chevilles, on trouve ce qu'on pourrait appeler de vrais « trous », procédé opposé et pourtant analogue aux chevilles, commode pour menuiser tant bien que mal un vers. Il y a, chez Lamartine, des ellipses tellement fâcheuses pour la clarté du sens ou l'équilibre de la phrase, qu'elles sont tout simplement un moyen par trop facile de ramener à la mesure un vers trop long d'un pied :

Que la ligne est immense et que les rangs (sont) épais. Cette double existence en (me) multipliant moi (même).

De pareils procédés permettent sans doute au poète de versifier très vite ; mais nous avons le droit d'être plus sévères pour Lamartine qu'il ne l'a été pour luimême, et de dire que ce n'est plus là écrire sérieusement.

Lamartine est un versificateur de qualité médiocre, et, malgré cela, c'est un de nos plus grands lyriques. Il est vrai que son lyrisme est indépendant de sa versification, car il n'y a pas plus de lyrisme dans les Harmonies que dans l'admirable lettre en prose au comte d'Egrigny, qui leur sert de préface. Et, de même, la forme de l'ode ajoute peu de chose au lyrisme de sa pensée, car on trouve chez lui des mouvements vraiment lyriques dans des suites d'alexandrins à rimes plates.

Parmi ses formes lyriques on peut négliger, comme étant plus sensible à l'œil qu'à l'oreille, le procédé des couplets qu'il avait emprunté à Byron : cela consiste à découper, d'une façon irrégulière, et uniquement d'après le développement de la pensée, un poème comme la Mort de Socrate en un certain nombre de courts paragraphes.

Ses odes comportent des stances, des strophes, des mélanges de strophes et de stances, et même des vers libres.

Nous appellerons stances, comme Lamartine le

faisait lui-même, les strophes où l'alexandrin est seul employé, ou bien encore celles où il prédomine. Il y en a chez notre poète une quinzaine d'espèces. Quatre surtout attirent l'attention : d'abord une stance de quatre alexandrins à rimes croisées :

Souvent, sur la montagne, à l'ombre du vieux chêne, Au coucher du soleil, tristement je m'assieds ; Je promène au hasard mes regards sur la plaine, Dont le tableau changeant se déroule à mes pieds.

Plus de trente pièces ont été écrites ainsi. C'est ensuite une stance de trois alexandrins et d'un vers de six pieds, à rimes croisées : elle ne lui a servi que trois fois, mais en particulier pour un de ses chefsd'œuvre : le Crucifix. Nous rencontrons également six pièces composées de stances de trois alexandrins et d'un vers de huit pieds, à rimes croisées. Sept pièces sont écrites en stances de cinq alexandrins suivis d'un vers de huit pieds :

Oh ! quand cette humble cloche à la lente volée Epand comme un soupir sa voix sur la vallée, Voix qu'arrête si près le bois ou le ravin ; Quand la main d'un enfant qui balance cette urne En verse à sons pieux dans la brise nocturne Ce que la terre a de divin.

Pour les strophes isométriques, nous trouvons treize variétés. Celle que Lamartine a le plus souvent employée se compose de quatre vers de huit pieds à rimes croisées :

Aimons-nous ! nos rangs s'éclaircissent.

Chaque heure emporte un sentiment :

Que nos pauvres âmes s'unissent Et se serrent plus tendrement.

Celte strophe lui a servi pour une trentaine de pièces. Il a employé une dizaine de fois la grande stroplie classique de dix vers de huit pieds : il l'estimait la meilleure, puisque c'est ainsi qu'il a écrit celle de ses odes qui lui paraissait se rapprocher le plus du « modèle idéal du lyrisme », la vingtième des Premières Harmonies :

De l'Etre universel, unique,

La splendeur dans mon ombre a lui,

Et j'ai'bourdonné mon cantique

De joie et d'amour devant lui ;

Et sa rayonnante pensée

Dans la mienne s'est retracée,

Et sa parole m'a connu ;

Et j'ai monté devant sa face,

Et la nature m'a dit : « Passe,

Ton sort est sublime ; il t'a vu ! »

Les strophes hétérométriques sont très rares chez lui. Quand il renonce aux strophes isométriques, il préfère employer un mélange de stances, ou des stances alternant avec des strophes, ou des couplets coupés par des refrains ; ou encore, et c'est un de ses procédés les plus fréquents, les plus heureux aussi, il encadre des stances, des strophes, dans des vers de mesure irrégulière, si bien que, l'œil seul pouvant reconnaître au passage des strophes différenciées surtout par les blancs de l'impression, et l'oreille n'étant plus capable de distinguer nettement le retour

des formes régulières, strophes et stances finissent par se fondre dans le courant des vers irréguliers. Une cinquantaine de pièces sont composées d'après ce procédé, qui, comme effet d'ensemble, rappelle si bien le vers libre qu'en réalité il se confond avec lui. Ainsi le Cantique sur la mort de madame la duchesse de Broche, qui se compose en tout de trente-neuf couplets, comporte sept espèces de strophes et de stances. La Vigne et la Maison, qui renferme cinquante-quatre couplets, sans compter une suite d'alexandrins à rimes entrelacées, comprend quinze variétés de strophes et de stances si bien mêlées que les mouvements lyriques rythmés d'une façon régulière cessent d'être perceptibles. Tout au plus constate-t-on que certains groupements reparaissent plus fréquemment que d'autres, à intervalles irréguliers. Encore est-il impossible de faire cette remarque sur la pièce elle-même : cette disposition n'est facile à apercevoir que sur le tableau schématique de ce poème.

Le vers libre a permis au poète d'obtenir des effets très heureux. C'est du reste la forme qui, chez nous, convient le mieux au lyrisme vrai, car c'est la plus souple, celle qui recueille avec le moins de déformalions possibles la pensée lyrique dans son intégrité. Grâce à elle, Lamartine a pu atteindre à sa plus haute perfection, à une beauté décourageante pour les compositeurs qui seraient tentés d'ajouter à la mélodie de ces vers rharmonie de la musique : suivant le mot si curieux et si vrai de Rossini, nul musicien ne devrait risquer pareille aventure, puisque « les vers

de Lamartine sont déjà paroles et musique en venant au monde » (')

D'où vient donc que, malgré tant de qualités, malgré un génie lyrique plus grand peut-être que celui de Victor Hugo lui-même, Lamartine ne nous donne que par éclairs l'impression de la pure beauté ; qu'il n'y a pas chez lui une seule pièce absolument parfaite, un seul chef-d'œuvre de tous points irréprochable ? C'est qu'il n'a pas eu la probité de l'artiste qui refuse de livrer sa pensée au public avant de lui avoir donné toute la perfection que son talent lui permet d'atteindre : en un mot, il n'a pas eu le respect de son génie. Lamartine croyait peut-être parler en gentilhomme de lettres, lorsqu'il se proclamait « amateur de poésie, plutôt que poète de métier». En réalité, c'est un aveu très grave. Ce poète avait fini par concevoir pour le plus noble des métiers un étrange dédain. Il daignait tout au plus improviser à ses moments perdus. Certes, c'était un merveilleux improvisateur. Mais, à improviser toujours, il finit par perdre l'habileté technique, qu'il avait acquise pendant les années de préparation qui précèdent son premier triomphe : il justifiait ainsi toutes les inquiétudes des juges perspicaces qui craignaient que ce

(l) Rapporté par M. Nollée de Noduwez, dans ses Chevauchées poétiques, p. XX de la préface.

génie, à force de mépriser le talent, ne s'altérât peu à peu. Lamartine a connu l'ivresse de l'improvisation, et aussi cette lente déchéance qui suit ces abus de l'inspiration. Il en appréciait cependant les inconvénients à leur juste valeur, puisqu'il les soulignait chez autrui, chez Sainte-Beuve :

J'avais pourtant noté d'un doigt réprobateur Tes vers trop tôt ravis à l'amour de l'auteur..., Tes vers, fruits imparfaits d'un arbre trop hâté. Qui les laisse tomber au souffle de l'été.

C'est pourtant ce que Lamartine a fait lui-même, avec une nonchalance d'autant plus coupable qu'il en voyait nettement les effets. Mais il ne daignait pas les corriger lui-même, et priait ses éditeurs, Gosselin, Hachette, de lui trouver un brave praticien littéraire qui voulût bien mettre ses poèmes au point et corriger les fautes. Il aurait eu de la besogne, car Lamartine a fait, à lui seul, plus de vers faux que tous nos poètes réunis. Ces vers sont si nombreux, en particulier dans la Chute d'un Ange, qu'à certains moments on serait tenté de croire qu'on lit la première ébauche, non encore corrigée, d'un poème écrit au galop de la plume. Il y en a aussi dans d'autres œuvres.

Quelle est, en somme, la valeur de toutes ces fautes de versification ? Chacune d'elles, isolée, est sans doute peu de chose, mais leur répétition est grave. Il en est ainsi des fautes d'orthographe chez les simples mortels : une ou deux, cela passe, mais plusieurs finissent par faire une impression fâcheuse.

Que sera-ce donc, si nous ajoutons au compte ses fautes véritablement innombrables contre le vocabulaire, la grammaire, le style, les images, la pensée même ; si nous réfléchissons que ces fautes sont plus nombreuses encore dans les premières éditions que dans celles qui sont courantes en librairie, et que les amis du poète ont corrigées pour lui ! Dans la Chute d'un Ange, là où nous lisons maintenant

Ses os près de percer sa chair d'anachorète,

on trouvait d'abord ce non-sens :

Tous ses muscles perçant sa chair d'anachorète.

C'est, pour tous les détails de la forme, la même loi qui sévit chez lui : l'a peu près ; rarement le mot juste, mais le synonyme vague ; peu de solidité dans la facture, des vers gâchés à la hâte :

Tel qu'un aigle irrité, dont l'immonde reptile, Pendant qu'il plane en paix, dans un azur tranquille, A dévasté son aire, et sur ses bords flétris De ses œufs près d'éclore a semé les débris.

De l'a peu près dans les images, dans les comparaisons, qui sont banales ou étranges : la colère d'un seul homme peut exciter tout un peuple :

Tel au milieu d'un lac quand une tour s'écroule. On voit ce lac grossi par les rocs éboulés, Surmonter ses hauts bords de ses plis refoulés, Et, dépassant du flot les grèves du rivage. Suspendre son écume au rocher qui surnage.

Où donc le poète a-t-il vu pareil phénomène ?

Sol mA u 7

Toujours de l'a peu près, même et surtout dans la pensée, touj ours de ces faiblesses qu'un peu de réflexion ferait corriger, si le poète daignait s'arrêter et réfléchir : dans le paradis suspendu de Jocelyn, figure une grotte très confortable : le poète en commence ainsi la description :

Mais dp ces lieux charmants le chef-d'œuvre est la voûte Dans le rocher, dont l'aigle a seul trouvé la route.

Lamartine oublie qu'il a déjà introduit dans cette « voûte )) Jocelyn lui-même, un vieux berger, et beaucoup d'hirondelles. Ce sont là d'étranges distractions. J'en passe, et de pires, ne voulant pas avoir l'air de m'acharner, retenu aussi par l'autorité de certains éloges : Laprade, Edgar Quinet, Barbey d'Aurevilly, M. de Hérédia et M. de Pomairols ont vanté Tart de Lamartine, que nient du reste Vinet, Nisard et Leconte de Lisle. Peut-être ces derniers ont-ils surtout remarqué les faiblesses de Lamartine, qui sont celles de tous les écrivains médiocres, tandis que les autres ont été, avant tout, sensibles à ses mérites qui n'appartiennent qu'à lui : on pourrait faire une abondante anthologie de beautés purement lamartiniennes. Je choisirai comme exemple une merveille de facture, pour montrer que, même dans les questions de simple forme, malgré son dédain pour le côté métier, le poète a su, grâce à ses dons naturels, réussir là où d'excellents ouvriers en vers ont échoué : il suffît de comparer aux traductions malheureuses du Pater, faites pourtant par deux poètes habiles, M. Jean Aicard dans son

Jésus, M. E. Rostand dans la Samaritaine, la paraphrase, d'une admirable souplesse, que Lamartine a écrite dans la Chute d'un Ange :

O Père, disait-il, de toj+e créature, Dont le temple est partout où s'étend la nature, Dont la présence creuse et comble l'infini. Que ton nom soit partout dans toute âme béni ! Que ton règne éternel, qui tous les jours se lève. Avec l'œuvre sans fin recommence et s'achève ! Que par l'amour divin, chaîne de ta bonté. Toute volonté veuille avec ta volonté ! Donne à l'homme d'un jour que ton sein fait éclore Ce qu'il lui faut de pain pour vivre son aurore î Remets-nous le tribut que nous aurons remis Xous-même, en pardonnant à tous nos ennemis. De peur que sur l'esprit l'argile ne l'emporte, Xe nous éprouve pas d'une épreuve trop forte ; Mais toi-même, prêtant ta force à nos combats. Fais triompher du mal tes enfants d'ici-bas !

Les idées sont tirées du Sermon sur la Montagne, mais la forme est de Lamartine. C'est très beau, et cela montre ce que le poète aurait pu faire s'il avait voulu.

Mais il n"a pas voulu. Rarement homme avait été aussi richement doué ; il a gâché son génie, comme sa fortune : il a jeté ses vers, comme son argent, par la fenêtre. 11 a atteint très vite son point de perfection relative, parce qu'il a cessé de travailler sérieusement une fois ses premiers succès obtenus. Les Méditations resteront son £hef^d'( parce qu'elles appartiennent à l'éj^que où il tra-

B/BLiOTHECA

vaillait encore ('). Les ébauches de V Immortalité, du Lac, de V Homme, du Crucifix, montrent avec quel scrupule il se corrigeait à cette époque. Il a eu trop vite l'horreur de l'effort. Malgré son prodigieux génie lyrique, malgré une facilité surprenante à rimer, Lamartine ne s'est approché de la perfection que dans les pièces qu'il a laissées longtemps sur le métier.

Nul ne justifie mieux que lui l'arrêt sévère que Boileau a porté, dans son intransigeante probité d'artiste :

Sans la langue, en un miDt, Tauteur le plus divin Est toujours, quoi qu'il fasse, un méchant écrivain.

Ajoutons ceci : sans le labeur artistique, le poète le mieux doué est un faible versificateur. Tel est Lamartine.

(1) Il écrit à Virieu, le 6 janvier 1813, à propos de son épitre sur les Sépultures : « Ce sont des vers pour apprendre à faire des vers. » (Correspondance, I, 211.)

LE ROMAN D\i CASIMIR DELAVlGNEl')

C. Delavigne, longtemps oublié, a eu dans ces dernières années sa résurrection, lui aussi, comme A. de Vigny, Lamartine et d'autres. Considéré à ses débuts comme le chantre national, comme le poète libéral par excellence, comme le rival heureux de V. Hugo, ensuite comme le'%"aincu du Romantisme, enfin entré dans la pénombre, dans les limbes de la littérature, C. Delavigne a été de nouveau très discuté, il y a quelque temps. Tandis que M. Lanson n'a pas assez de mépris pour le malheureux poète, qu'il veut expulser de l'histoire littéraire de la France ('), M. Legouvé le range parmi ceux qu'il appelle « les voix immortelles de toute l'Europe », Byron, Béranger, Manzoni, V. Hugo (^). Entre ces deux extrêmes, il y a, bien entendu, place pour une opinion moyenne. Je n'essayerai pas pourtant d'établir le bilan exact des qualités et des défauts, en un mot de la valeur du poète, car de pareilles discussions restent toujours ouvertes : je

(1) Extrait de la Revue cV Histoire littéraire de la France, n"* des 15 janvier et 15 avril 1900.

(2) Histoire de la littérature française, p. 964.

(3) Dernier travail, derniers souvenirs, p. 189.

crois plus utile, pour mieux comprendre la formation et le développement de son talent, d'étudier une partie inconnue de son existence, et de montrer quelle répercussion a eue, sur sa vie littéraire, un événement de sa vie morale : son amour pour celle qu'il devait épouser. De même que, d'après son frère Germain, sa force intellectuelle, après avoir sommeillé longtemps, se développa tout à coup d'une façon extraordinaire quand il eut quatorze ans, de même son cœur, longtemps tranquille, fut tout à coup profondément troublé par la passion la plus forte : C. Delavigne avait alors trente-trois ans. Si bien que nous pouvons distinguer très nettement deux époques dans l'histoire de son talent : la première, jusqu'en 1826, jusqu'à son voyage d'Italie, l'autre depuis ce voyage jusqu'à la mort. Les œuvres composées dans ces deux périodes présentent une sensible différence. Le poète n'atteignit toute sa grandeur que quand l'homme, suivant le mot de Guyau, eut connu tout son cœur (').

(1) Cette étude repose sur des documents presque tous inédits. On trouvera sur ces manuscrits, dans la Normandie artistique et littéraire, numéros de novembre et décembre 1896, un court travail de M. Genêt, un de mes étudiants à qui j'avais recommandé l'étude de ces lettres comm.e thèse de licence. J"ai pu dépouiller ces manuscrits avec l'attention scrupuleuse qu'ils méritent, grâce à la parfaite obligeance de la municipalité du Havre, à laquelle j'adresse ici l'expression de ma gratitude. Je dois remercier aussi M. Millot, bibliothécaire de la ville du Havre, qui a retrouvé dans les archives de sa bibliothèque des lettres de C. Delavigne au baron Taylor. — Cf. Mme Fauchior-Delavigne, Casimir Delaiigîie intime, d'après des documents inédits (1907).

Une revue rapide des œuvres de la première époque permettra de constater tout ce qui manque encore à C. Delavigne, malgré de très réelles qualités, pour être un poète véritablement grand.

Si la mode était encore aux épigraphes, ce n'est pas « enfant sublime » que j'inscrirais en tête de la première partie de cette enquête, mais : aurea mediocritas. Quand Germain Delavigne nous raconte ingénument que l'enfance de son illustre frère fut très ordinaire, que, bon travailleur, « il ne triomphait qu'avec beaucoup de peine des premières difficultés de ses études », un souvenir ironique nous monte à la mémoire, et nous croyons entendre Diafoirus : « Monsieur, ce n'est pas parce que je suis son frère, mais je puis dire que j'ai sujet d'être content de lui, et que tous ceux qui le voient en parlent comme d'un garçon qui n'a point de méchanceté. Il n'a jamais eu l'imagination bien vive, ni ce feu d'esprit qu'on remarque dans quelques-uns », etc. Il lui manque alors évidemment le mens dwinior.

Ce n'est pas son Dithyrambe sur la naissance du Roi de Rome qui nous rendrait plus indulgents, quoique le Moniteur du 16 juin 1811 en cite un long morceau avec éloge, et que le Nouvel Almanach des Muses pour Van grégorien 1812 reproduise in extenso l'œuvre de « M. Casimir Delavigne, du Havre, élève de

rhétorique au lycée Napoléon, et de l'Institution Ruinet ». Ce morceau a toute la faiblesse des à-propos officiels, de ce genre voué aux prophéties flatteuses, presque toujours démenties par les événements. Et pourtant, si ce premier jet est malingre, la sève poétique commence à monter. Plus tard,C. Delavigne, revenant sur ses souvenirs de jeunesse, racontera à sa fiancée que, encore lycéen, il aimait à promener ses rêveries dans l'église Sainte-Geneviève, « dans ce temple où jeune, encore écolier, je me sentais déjà poète, où j'ai fait tant de rêves de gloire en murmurant mes premiers vers. Je m'arrêterai avec elle aux lieux où j'allais me reposer de préférence. Je lui montrerai les colonnes au pied desquelles j'aimais à m'asseoir ». L'instrument s'accordait : il ne fallait plus qu'un choc pour le faire vibrer.

Waterloo allait révéler à la France le nom du poète. Au moment où le pays envahi, terrassé, humilié, dévorait sa honte en silence, la voix d'un jeune homme s'éleva, inexpérimentée sans doute, mais vibrante de la fureur nationale. Pour comprendre l'enthousiasme reconnaissant qui secoua tous les esprits, il faut songer que rien ne peut nous donner une idée de la rage populaire, rien, pas même Sedan, puisque, comme l'a dit Jules Simon, en 1815 on tombait de plus haut (^). La jeunesse allait jusqu'à s'enthousiasmer pour l'assassin Louvel, à le transformer en homme de Plutarque, parce que, interrogé

(I) Rei'ue de Famille, l^r septembre 1891, Crépuscules, p. 388.

LE ROMAN DE CASIMIR DELAVICxNE 07

sur ce qui l'avait poussé au crime, il avait répondu en mettant la main sur son cœur : « Depuis le 18 juin 1815, j'ai toujours entendu retentir là le canon de Waterloo. » (') L'auteur des M esséni en nés dexendiii d'un seul coup un maître, et même le Maître, celui devant lequel les débutants littéraires se taisaient, intimidés {^). Le charme dura, puisque, longtemps après, M. Henry Fouquier ressentait un accès de colère en voyant le Desnoyers qui avait insulté le poète de sa jeunesse ('). Si, maintenant, ces Messéniennes nous paraissent froides, c'est sans doute que la forme en est bien conventionnelle, et le lyrisme archaïque, c'est beaucoup aussi parce que, en vertu d'une disposition ethnique qui est peut-être une infériorité pratique dans l'Europe actuelle, mais qui est certainement à notre honneur, nous ne savons pas, comme d'autres, entretenir, éterniser, exploiter nos vieilles rancunes, et que le seul mot de Waterloo ne nous fait plus bondir le cœur aussi fort qu'aux premiers lecteurs des Messéniennes. Cela n'empêche que si les Messéniennes occupent dans l'histoire du lyrisme en France une place modeste, elles sont en bon rang dans l'histoire nationale : V. Hugo a eu raison de proclamer ce mérite en recevant Sainte- Beuve à l'Académie : c( Disons-le, parce que c'est glorieux à dire, le lendemain du jour où la France inscrivit dans son histoire ce mot nouveau et funèbre,

(1) I-egouvé, Soixante ans de souvenirs, I, 20.

(2) Mary Lafon, Cinquante ans de l'ie littéraire, p. 20-22.

(3) Le Temps, 15 septembre 1898.

108 LE ROMAN DE CASIMIR DELAViGNE

Waterloo, elle grava dans ses fastes ce nom jeune et éclatant, Casimir Delavigne. Oh ! que c'est là un beau souvenir pour le généreux poète, et une gloire digne d'envie ! Quel homme de génie ne donnerait pas sa plus belle œuvre pour cet honneur d'avoir fait battre alors d'un mouvement de joie et d'orgueil le cœur de la France accablée et désespérée. » (')

Les contemporains ne lui adressent guère qu'une critique, très vraie du reste : le poète est irréligieux : Charles Nodier, après l'avoir chaleureusement complimenté de ses Messéniennes, ajoute : « Mon cher Casimir, je n'ai qu'un conseil à vous donner, c'est, la prochaine fois que vous voudrez rimer, de conduire d'abord votre muse à la messe. » (') Le malheur, c'est que le poète lui-même n'y va pas pour son compte. On connaît l'épitaphe que, tout jeune, il avait composée pour lui-même :

Un membre de la faculté

D'ici-bas m'a fait disparaître.

Que me sert-il d'avoir été ?

Je ne suis pas plus qu'avant d'être (')•

Ses sentiments irréligieux apparaissent plus nettement encore dans la ronde qu'il avait composée pour un dîner voltairien du vendredi saint :

Je boirai plus que les autres, Bien assuré par la foi Que Jésus dit aux apôtres :

Buvez pour l'amour de moi...

(1) Actes et Paroles, I, 119.

(2) Pichot, dans la Revu.- de Paris, 1832, XLVI, 167.

(3) Le Centenaire de Casimir Delavigne, par M. T.e GofTio, p. 44.

LE ROxMAN DE CASIMIR DELAVIGNE 109

Au ciel on voit Dieu s'ébattre, Buvant le vin à son choix.

S'il ne boit pas comme quatre, Il boit au moins comme trois.

Les saints se versent la goutte.

Et s'enivrent de vin vieux, Et l'enfer que l'on redoute N'est que la cave des cieux.

Ce que je vois d'incommode Dans ce séjour des regrets, C'est qu'une cave si chaude Ne peut tenir le vin frais (').

Le refrain est tout aussi irrespectueux que la chanson.

Ce genre de facétie convient à merveille à l'esprit de la bourgeoisie, alors voltairienne, et de la jeunesse, fort peu religieuse. C'est un peu la même chose dans les Vêpres Siciliennes.

On a déjà remarqué que, dans cette tragédie, C. Delavigne est, comme opinion philosophique, un pur disciple du xviii^ siècle ; que sa pièce est une satire contre l'influence de la religion (^). C'était alors une raison suffisante pour qu'une certaine partie du public accueillît ces vers avec enthousiasme, et l'on sait que les applaudissements ne cessèrent pas

(1) Ces vers ont été transcrits par M. Le Goffic sur la feuille de garde d'un exemplaire du Centenaire de Casimir Delavigne, appartenant à M. Rident, et certifiés par lui conformes au manuscrit original. Ces messieurs m'ont autorisé à reproduire ces vers inédits. Je leur en exprime ici toute ma gratitude.

(2) La Jeune France, Journal de réforme sociale, 1835-1836, p. 293.

pendant toute la durée du dernier entr'acte ('); le poète fut même obligé de paraître sur la scène, et fut acclamé ("). La pièce, pourtant, est faible. Le sujet est mal choisi et faux. On ne sait à qui s'intéresser. Aux Français ? ^lais ce sont des tyrans. Aux Siciliens ? Mais ils conspirent contre les Français. C'est la tragédie des Perses, composée par un Perse, et jouée en Perse. On a dit justement que cette pièce de Delavigne est la plus faible de tout son répertoire, que l'intrigue est pleine d'invraisemblance et de pauvretés ('). Quant à la passion, elle ne compte guère. V. Hugo, alors simple critique d'un tout petit journal, reproche au poète des Vêpres ^( d'y avoir introduit Tamour : cette passion, dont le développement est gêné par celui d'une grande conspiration, ne peut tenir que la seconde ligne dans sa tragédie, et l'amour, au théâtre comme ailleurs, veut toujours la première place (') ».

Il eût été difTicile que le très sage Casimir Delavigne donnât à ses personnages des passions que, pour son compte, il ne connaissait que par ouï-dire. Vivant dans un milieu familial très paisible, il pratique toutes les vertus domestiques, qui ne sont pas toujours des qualités pour un poète. Il est bon et doux, même dans une pièce aristophanesque, les Comédiens. Sans doute il y a là de l'esprit, beaucoup d'esprit, môme (').

(1) Cap, Casimir Delavigne, p. 7.

(2) Moniteur du 24 octobre 1819.

(3) Eugène Faure, Revue indépendante, 18'i4, p. 205.

(4) Conservateur littéraire, I, 67.

(5) Pichot, Revue de Paris, 1832, XLI, 177.

Mais c'est une satire à l'eau de rose. Ce n'est pas le monde du théâtre, vu de l'autre côté de la toile, dans les coulisses, avec sa vie factice et amusante. Les vanités du métier sont mieux peintes dans un trait de Delobelle, les détails intéressants sur ces existences à part sont plus nombreux dans la brochure de M. Ginisty sur la Vie (Tiin théâtre que dans toute cette longue comédie en cinq interminables actes. Elle a surtout un défaut, grave pour une œuvre théâtrale : elle est à la glace. « J'ai vu la nouvelle pièce de M.Casimir Delavigne, écrit, le 12 janvier 1820, l'indulgente duchesse de Broglie ; elle est un peu froide. » (^)

On en peut dire autant du Paria, dont les incontestables beautés n'éveillent dans l'esprit du lecteur qu'un intérêt assez calme. Les chœurs, qu'on a eu la bien mauvaise idée de comparer et même d'égaler à ceux d'Esther et cVAthalie (-), tiennent si peu à l'action, qu'ils ne furent pas chantés aux premières représentations. Imprimés après le succès de la pièce, ils apparaissent seulement à la reprise du 19 juillet 1824, avec peu de succès d'ailleurs ('). L'intrigue, sans être ridicule comme le prétend Stendhal ('), n'est pas logiquement construite, et repose sur un vice fondamental dans la psychologie du principal personnage. Pour qu'Idamore, sur les instances de son

(1) Lettres de la duchesse de Bro^lic, })iiblié('-; });n' son (ils p. 33.

(2) Wisniewski, Etudes sur les poètes dramalii/urs. p. 134.

(3) Journal des Débats, 2J juillet 1824.

(4) Racine et Shakespeare, p. 6.

père, accepte de renoncer brusquement à sa gloire et à son amour, il faut que la piété filiale soit chez lui d'une force surnaturelle ; et d'autre part il faut admettre qu'elle était d'abord bien faible, puisqu'il a pu quitter son père, sans lui donner signe de vie, sans rien tenter pour lui faire connaître ses triomphes. Cette étrange faiblesse est sans doute rachetée par de beaux vers d'une sensibilité racinienne, par des scènes où l'exaltation hausse les personnages jusqu'à la furia des héros romantiques. Mais l'amour, même chez la très pure Néala, garde quelque chose d'apprêté, de livresque : on dirait que l'auteur n'a appris les secrets du cœur féminin qu'à l'école des Classiques. Cela n'empêcha pas le Paria de remporter un vrai triomphe, attesté par une parodie, cet ordinaire critérium du succès au théâtre ('). La jeunesse des Ecoles, très ardente et très libérale, ajoutait des allusions imprévues à celles qu'avait intentionnellement prodiguées dans sa pièce l'auteur des Nouvelles Messéniennes.

Dans ce second recueil lyrique, la forme est en singulier progrès ; un juge délicat et difficile voit en particulier dans une de ces Messéniennes, Parthénope et r Etrangère, une véritable œuvre d'art, et même « le chef-d'œuvre du genre » (^). Le fond, animé d'un sincère amour de la Grèce, plut fort aux Philhellènes, puisque le critique des Débats salua en Delavigne «l'un

(1) Le Gueux, ou la parodie du Paria, etc., par Théaulon, Dartois et Ferdinand Barba, 1822.

(2) Vinet, Etudes sur la liaéralure française au XIX^ siècle, II, 59.

des chefs les plus ardents de cette croisade littéraire qui secourut la Grèce de ses phrases et la défendit de ses hémistiches » (^). Je ne crois pas qu'il faille mettre à la fin de cet éloge singulier un point d'ironie. On admirait fort ce nouveau recueil, moins sans doute que le premier, parce que les circonstances étaient moins favorables, mais on le lisait avec une attention qui nous surprend un peu maintenant. Dans l'invocation à Lord Byron, le poète, alors matérialiste, avait, en traduisant son modèle, osé ceci :

Le jour de son trépas, ce premier jour du deuil, Où le danger finit, où le néant commence.

11 y eut des protestations qui le firent réfléchir. Plus tard, le 30 novembre 1826, il écrivait à Mme de Courtin : « En racontant dans quelques vers rapides la vie de votre grand homme, que je me suis rappelé de fois vos premiers reproches à la villa Paolina pour ce mot de néant qui vous a tant choquée. Je rends justice, comme vous, à ce génie sans bornes, et je veux bien lui tout immoler, hors la liberté qui vaut mieux même que la gloire. » Le moment approchait où il allait connaître celle qui devait renouveler son cœur et lui révéler la passion vraie qu'il ignorait jusque-là, ignorance dont son théâtre fait foi : si l'on n'en est pas encore persuadé, rien ne le prouverait mieux que cette étrange pièce de VEcole des vieillards où, depuis le titre jusqu'aux sentiments des personnages, presque tout semble vieillot ou vieilli.

(1) Journal des Débats du 17 mars 1827.

SOUHIAU s

A son apparition elle remporte, il est vrai, un immense succès, de l'aveu même d'un ennemi littéraire, Alexandre Dumas {'). La foule l'applaudit, les lettrés s'y intéressent : le Journal des Débats consacre quatre feuilletons à son étude ('). Les contemporains ne trouvent pas étrange cette glorification de l'amour sénile, pour paradoxale qu'elle soit, et contraire à la tradition fort sensée du théâtre (^). Et peut-être cette indulgence tient-elle un peu aux mœurs nouvelles imposées par l'Empire ; Napoléon ne laissant en France que les enfants et les vieillards, on devient, à cette époque, un bon parti vers cinquante ans : Charles a cinquante-huit ans quand il épouse a Elvire », Bernardin de Saint-Pierre soixante-trois ans quand il se remarie : Banville est de cette génération-là. Le rôle est joué par Talma, et Talma y est merveilleux, d'abord parce qu'il est Talma, ensuite parce que le rôle est dramatique, de l'aveu de Dumas (''). La scène où Danville ouvre son cœur à sa jeune femme paraît à M. Lenient Tégale de l'admirable tirade de Don Ruy Gomez à Dona Sol ("). M. Legouvé ne serait pas éloigné de préférer sur ce point VEcole des vieillards à Hernani (^) : volontiers il s'écrierait, comme Mme de Sévigné, et pour la même raison : Vive donc notre vieux Delavigne !

(1) Mémoires, IV, 64.

(2) Numéros des 8 et 10 décembre 1823, 3 et 25 janvier 1824.

(3) Lenient, la Comédie en France au XIX^ siècle, II, 11.

(4) Mémoires, IV, 65.

(5) ÏM comédie en France, II, 15.

(6) Soixante ans de souvenirs, 1, 25.

Ces enthousiasmes, qui sont une date, sont soumis à la loi du temps : trente ans plus tard la pièce paraît démodée ('), parce qu'elle repose sur l'étude d'un sentiment qui a pu, en vertu de circonstances exceptionnelles, paraître normal, mais qui n'est pas humain. De C. Delavigne, qui prétend nous faire admirer la passion du vieillard, ou de Molière qui s'en moque, c'est Molière qui a raison. C. Delavigne ne connaît pas encore assez le cœur humain. C'est avec son expérience propre qu'il remplit les caractères de ses personnages, et cette expérience est courte. Le cœur du poète a été occupé jusqu'ici par des sentiments estimables, mais peu dramatiques. La camaraderie de collège qui, comme le remarque M. Lenient, a tenu une large place dans la vie de l'homme (^), nous semble en prendre une excessive dans l'œuvre du poète : Labiche, dans V Affaire de la rue de Lourcine, en a fait l'étude définitive et suffisante. Enfin, la principale faiblesse de la comédie de C. Delavigne, c'est évidemment le caractère de la femme. Dumas trouve le rôle faux, surtout dans la grande scène où Hortense, entendant son mari rentrer, cache le duc {^) : c'est la scène capitale, et cette situation repose sur une méconnaissance complète du cœur féminin. Le caractère tout entier de la jeune femme est mal posé, incohérent, au témoignage autorisé de Mlle Mars qui, pour le jouer, l'avait fort étudié, et le trouvait des

M) Jouvin, Figaro du 17 juin 1858.

(2) La Comédie, II, 18-19.

(3) Mémoires, IV, 64-65.

plus difficiles : « Savez-vous pourquoi ? disait-elle d'une façon piquante à M. Legouvé. C'est qu'il n'a pas le même âge pendant toute la pièce. Au premier acte, Hortense a vingt-cinq ans ; au cinquième, elle n'en a plus que dix-huit. C'est une grande coquette dans l'exposition, et au dénoûment, c'est une ingénue ('). »

Visiblement, je le répète, C. Delavigne a étudié jusqu'ici le cœur humain surtout dans les livres, et c'est fort insuffisant, particulièrement pour le cœur féminin.

Résumons donc ce qu'il écrit et ce qu'il est, jusqu'en 1826, en tâchant de ne pas forcer la note pour rendre plus vraisemblable la thèse que je propose, en ne diminuant pas la vraie valeur du poète jusqu'au voyage d'Italie, pour l'exagérer après. — C'est un jeune homme qui a de la facilité, de l'esprit à la Voltaire, de l'à-propos ; il doit une forte partie de ses succès à la conspiration du public avec lui : il suit son époque et ne la domine pas. Son talent a quelque chose d'un peu mièvre ; son théâtre sent le renfermé. Sa « muse », comme on disait alors, s'étiole dans le bien-être familial, dans un cercle d'amis qui l'embrasse et qui rétoufïe. Le poète vivote, et ne vit pas.

Tout cela va changer, heureusement pour lui et pour nous. C. Delavigne va connaître en Italie une existence nouvelle, ardente : il va donc y renouveler son talent, puisque, comme le disait si justement

(1) Soixante ans de souvenirs, I, 31.

A. Daudet, « le talent, c'est la vie, de la vie intense accumulée » (').

C'était la santé qu'on l'envoyait chercher en Italie : il allait y trouver le rajeunissement de toutes ses facultés, en tombant amoureux d'une dame d'honneur de la reine Hortense. Partageant son temps d'exil entre son château d'Arenenberg, sur les bords du lac de Constance, et la villa Paolina à Rome, la duchesse de Saint-Leu, qui restait « la reine » pour les bonapartistes, accueillait volontiers les membres illustres du parti libéral, en vue des intérêts politiques de ses fils, ou de ses propres ambitions C^). On trouva tout naturel que la famille Bonaparte fêtât les frères Delavigne, qui voyageaient ensemble (^). La viila était fort bruyante, animée de l'inépuisable gaité de la maîtresse de la maison, qui aimait à chanter, à danser, au point de choquer les quelques grandes dames qui la visitaient, comme la comtesse Potocka (^). Les femmes qui ont parlé de la reine Hortense se montrent sévères ; ainsi Mme Récamier, qui lui voudrait un peu plus le sens de sa situation, le sentiment de la famille, va jusqu'à dire ce mot qui fait fortune, malgré son injustice : « La reine n'a qu'un

(1) Notes sur la vie, p. 130.

(2) Mémoires de la reine Hortense. p. 13-14.

(3) Pichot, Rei'ue de Paris. 1832. XLI. 172.

(4) Voija^e d'Italie, p. .04, 87-88.

défaut, c'est de n'être pas assez bonapartiste (^). » En réalité, c'est au fond une femme très habile, d'une grande séduction, et qui recrute pour son parti avec une suprême habileté ('). Son salon est très éclectique. Les jeunes légitimistes, attachés à l'ambassade de France, obtiennent de Chateaubriand la permission d'aller s'amuser à la villa Paolina, beaucoup plus vivante que les salons officiels ('). Ils y trouvent les élèves de la villa Médicis, et des Parisiens célèbres, comme G. Delavigne. Seulement on attend le départ de ces apprentis diplomates pour être tout à fait en petit comité ; lorsqu'ils sont partis, la vraie fête commence : on distribue quelques exemplaires de la pièce qui vient de réussir à Paris, et chacun lit un rôle (*). La reine chante sa dernière romance ; on compose pour elle des poésies qu'elle aime à mettre en musique. C'est probablement à son intention qu'a été composée la délicieuse villanelle de C. Delavigne, la Vache perdue ('). Notre poète garde si bon souvenir de ces réceptions intimes, qu'il reste en correspondance avec la reine et le prince Napoléon. Ce n'est pas sa vanité d'auteur qui a été touchée, c'est son cœur. Dans l'entourage de la reine il a distingué, non pas la lectrice, la brillante Mlle Cochelet ('), mais une

(1) Soiwenirs et Correspondance, II, 82.

(2) Chateaubriand, Mémoires cV Outre-Tombe, X, 248.

(3) D'Haussonville, Ma jeunesse, p. 196-197.

(4) Biographie Universelle, Supplément, artirle Reine Hortexse.

(5) Mémoires sur la reine Hortensc, etc., par Mlle Cochelet, I, 123-124. i

(6) Souvenirs d'une dame du Palais impérial, dans les Mémoires de Constant, II, 289.

des dames d'honneur, timide et réservée, Mme Elisa de Courtin, avec laquelle il aime à errer dans les jardins abandonnés de la villa, terminés par de superbes arcades en ruines, petite forêt vierge où les amoureux peuvent s'égarer tout en cueillant des violettes ('). Xous allons les regarder et les écouter, sans crainte de commettre une malséante indiscrétion, car nous avons affaire à un couple d'âmes pures, d'esprits nobles : le deuxième chapitre de leur roman, c'est le mariage, et ceci pourrait s'intituler : « Histoire d'un brave homme et d'une honnête femme )>.

Elle appartenait à la famille de l'abbé François Courtin, un des joyeux poètes du Temple : petitenièce de l'abbé, elle s'appelait Hortense-Eugénie- Elise de Courtin ('). Le comte et la comtesse de Courtin, en partant pour l'émigration, où ils meurent, laissent leur fille chez une maîtresse de pension qui, lasse de ne recevoir aucun argent, fait comprendre à l'enfant qu'elle devient gênante. La petite Elisa, très fière, veut mourir : elle met des sous dans un verre d'eau, les laisse s'oxyder, puis s'empoisonne ; on la sauve, et ses camarades, après un petit conseil de famille, décident de s'adresser à la reine Hortense ('), qui, toujours bonne, accueille l'orpheline, et la place chez Mme Campan, dans cette maison dont elle est « princesse protectrice », où huit cents jeunes filles prient pour l'empereur et pour leur bienfaitrice (^).

(1) Comtesse Potocka, Voyage d' Italie, p. 163-16'i.

(2) Le Goffic, p. 9, note.

(3) Mlle Cocheiet, I, 412-414.

(4) Mémoires de la reine Hortense, p. 263.

A ce moment Elisa a six ans. Elle apprend d'abord à faire de petits travaux d'agrément, puis son instruction est poussée très loin. Son passage à Ecouen n'a pas laissé de traces dans les archives des maisons de la Légion d'honneur. Mais elle en avait gardé bon souvenir : plus tard elle aimera faire les honneurs du bois d'Ecouen à celui qu'elle aime.

Elle reste dans cette maison jusqu'en 1814. L'Empire tombé, la reine Hortense fait venir auprès d'elle la jeune fille, qu'elle n'abandonne pas (^), et qui la suit à Saint-Leu d'abord, puis à Arenenberg, et enfin à la villa Paohna. Plusieurs fois, au temps de sa puissance, la reine avait voulu la marier : une fois même la chose avait failli réussir, quand, heureusement pour C. Delavigne et pour nous, la recette générale qu'elle devait apporter en dot à son futur mari fut interceptée par l'Impératrice (^). Il y avait eu là plus qu'un projet vague, car nous verrons Delavigne jaloux du souvenir que Mme de Courtin gardait à un familier de la Malmaison, mort depuis longtemps. L'amour chez C. Delavigne n'allait pas du reste sans jalousie : il était jaloux même de l'affection reconnaissante qu'Elisa gardait à la reine Hortense.

La jeune fille (que C. Delavigne appelait d'abord cérémonieusement madame, parce qu'elle était chanoinesse) possédait, dit Germain Delavigne dans sa notice sur son frère, '< toutes les qualités d'un esprit élevé et d'un cœur digne de comprendre celui

(1) Mlle Corbelet, I, 339.

(2) Mlle Cochelet, I, 170-172.

qui avait su Tapprécier et la choisir ». L'éloge est entortillé comme forme, mais très juste au fond : Mme de Coiirtin paraît avoir été une femme supérieure. L'italien, l'anglais et l'allemand lui sont familiers. Elle lit dans le texte Shakespeare et Schiller : elle les aime, elle en sent les beautés, elle apprend à Delavigne à les connaître et à les aimer. Elle est bonne musicienne, et joue de la harpe. Elle sait peindre assez l)ien pour pouvoir envoyer au poète la reproduction des paysages qu'ils ont admirés ensemble. Avec cela, très modeste, cachant son mérite, si bien que Delavigne admire chez elle « tous les dons d'un esprit si juste, si brillant, et cependant si nonchalant à se montrer dans la conversation du monde». Ses lettres devaient être charmantes, si on en peut juger par ce court fragment que le poète a transcrit, plein de malice tendre : « Vous qui m'avez appris si bien à aimer, ne saurez-vous m'apprendre à le dire ; vous est-il donc plus facile d'enseigner ce que vous ne savez guère, que ce que vous savez si parfaitement ? » Son caractère vaut son esprit, et semble avoir été une de ses séductions. Delavigne lui écrit, le 5 juin 1826, à propos de ses lettres : « Vous êtes aussi digne d'estime que vous êtes aimable. Lorsque vous me disiez que vous seriez heureuse de les recevoir, vous me disiez votre pensée. Vous la dites toujours et à tout le monde, avec autant de douceur que d'audace. C'est encore ce qui me charme en vous ; c'est ce qui vous rend toute-puissante. » Ce qu'il y a d'un peu viril dans cette franchise est corrigé par une tendance au

romanesque. Depuis qu'ils s'aiment, elle a pris pour devise : « Jamais moins, plus ne peux », et elle a donné à son féal la suivante : « Encore plus ! » Elle aime à rêver, et n'admet guère qu'on la dérange dans ses rêveries. Tout cela, sans verser dans la mièvrerie ; à certains moments Delavigne lui reproche d'être un esprit fort, de ne pas croire, par exemple, aux « doux pressentiments ».

Voilà, certes, une physionomie morale attrayante, mais il y manque une chose fort importante : la figure, la beauté physique. Nous n'avons pas malheureusement son portrait, celui qu'elle avait donné à Delavigne, fort tendre, et qui, suivant la mode du temps, « regarde douloureusement le ciel ». A son défaut, il faut essayer de le rétablir, d'après les quelques renseignements qui nous restent dans cette correspondance. Elle était belle, fort belle même : elle avait de beaux cheveux blonds, si bien que, dans la litanie des surnoms que l'amoureux lui donnait, figure BiondeUa. Son teint était coloré, vermeil comme un beau fruit. Elle était si sûre de sa beauté, qu'elle ne songeait guère à la faire valoir, qu'elle était à peine assez coquette : à distance, le poète aime à la revoir « telle que vous étiez, lui écrit-il, avec cette robe de pénitente que vous pariez de vos grâces si simples, avec votre voile et votre schall jetés négligemment, et même avec cette chaussure dont vous étiez un peu honteuse, et qui, je m'en souviens, défendait assez mal vos jolis pieds ».

Telle était la femme dont l'amour devait dessiller

les yeux du poète sur les mystères du cœur. Elle présentait avec lui les affinités, et aussi les contrastes nécessaires pour que leur affection devînt de l'amour, et leur amour une belle et bonne passion : car, tandis ([ue leur roman rend Delavigne tout mélancolique, Mme de Courtin en devient très gaie : « Ne vous y trompez pas», lui écrira-t-il plus tard, le 5 février 1828, alors qu'elle est à Paris, installée dans un couvent, «ne vous y trompez pas, méchante Elise chérie, je veux bien qu'il y ait un peu d'amour dans ces grâces d'un esprit toujours présent, dans cette gaieté d'une recluse aussi folle quiine alouette accoutumée à sa cage. Il y en a plus encore, oui, cent fois davantage, dans le recueillement, dans la mélancolie d'un pauvre amant qui languit en silence devant la grille élevée entre lui et tout ce qu'il aime. Pour rnoi, je ne me défie un peu de votre amour que les jours où vous avez tant d'esprit. » Au début de leur roman, elle reste fière, un peu sévère, et le désole quelquefois par des regards qui le tiennent à distance. Même quand leur tendresse est bien assurée, elle a des retours de fierté, et lui semble aussi imposante que la marraine de Chérubin. Par contraste, la jeune fille lui parait plus charmante encore quand elle devient douce, prévenante, attentive amie du poète, suivant des yeux ses moindres mouvements, laissant lire sur sa mobile physionomie tous les sentiments qui passent sur les traits de celui qu'elle aime, s 'attristant de ses chagrins, s'embellissant de la joie de C. Delavigne, « quand une noble inspiration, dit-il avec fierté, vient

me faire sentir que je vaux quelque chose )k Curieux mélange de passion et de réserve, elle lui écrit des lettres brûlantes : elle l'appelle son Dieu ; puis elle s'effraye un peu de la violence de la passion qu'elle excite chez son poète, et celui-ci est obligé de la rassurer : (( Je voudrais, par une lettre bien tendre, mais bien sage, calmer l'agitation de votre âme. Je voudrais que ce doux épanchement de mon cœur pût rendre la paix au vôtre. Que n'est-il en moi d'exercer quelque influence sur votre santé, qui m'est plus précieuse que la mienne. C'est mon désir du moins. Je le tenterai. J'imposerai silence à des souvenirs qui me parlent sans cesse de ce bonheur plein d'émotion, de ce bonheur violent dont l'ivresse vous attriste, vous effraye, et m'ôte à moi jusqu'à la faculté de penser et de sentir... Pauvre fleur délicate, détournezvous de mes caresses, refusez-les, je m'y résigne, puisque vous pensez que mon souffle même, qui devrait vous donner la vie, pourrait vous flétrir. »

Ses craintes sont multiples ; elle se défie un peu de cette famille qui a accaparé jusqu'ici toutes les tendresses de C. Delavigne ; elle se méfie surtout de l'imagination du poète ; elle se demande s'il n'aime pas en elle un simple rêve ; elle écoute ses madrigaux avec un certain scepticisme. Elle craint longtemps que toute cette passion ne soit de la littérature, que le poète ne fasse de la copie en lui écrivant ; on le voit à toutes les précautions que Delavigne prend pour la rassurer sur l'ingénuité de ses sentiments : « Peut-être leur violence, que vous ne pouvez

comprendre, vous étonne et vous trouve incrédule, parce que leur peinture, qui n'est que fidèle, vous semble une exagération des vôtres. Vous qui m'aimez tant, aimez un seul jour comme moi, et relisez mes lettres. Alors je serai justifié par votre tendresse même. » Elle voudrait être fée, pour détruire son imagination, et voir ensuite ce qui resterait d'amour vrai dans son cœur. Cette incrédulité le désespère : « Vous qui m'appelez votre Dieu, et qui doutez de mon amour, vous qui ressemblez à cet apôtre défiant de l'Evangile, venez, incrédule, venez apprendre à croire en touchant les plaies de mon cœur. » C. Delavigne aurait dû être moins surpris : toute femme aimante en est là, au début tout au moins, lorsqu'elle aime un homme d'imagination, un rêveur, un poète : Est-ce moi qu'il aime, se demande-t-elle, ou sa chimère ? Si le rêve venait à finir, s'il me voyait telle que je suis en réalité, m'aimerait-il encore ? — Je suppose que Mme Julie Charles dut se demander plus d'une fois si c'était bien elle qu'aimait Lamartine, ou Elvire. Pour plus de sûreté, Mme Elisa de Courtin demanda fort vite à C. Delavigne quelles étaient ses intentions, et l'honnête homme lui répondit : « Vous êtes la femme unique avec qui je consentirais à me lier pour la vie sans effroi de l'avenir. De vous seule j'accepterais une fortune, et je croirais vous la donner... Oui, votre nature est supérieure à la mienne, j'aime à le sentir, je trouve un charme à l'avouer. Ce n'était pas assez d'être belle, de m'enchaîner par tous les dons d'un esprit si juste, si

brillant... vous deviez encore me forcer de vous admirer. Ange, vivez donc en paix, si la certitude de notre union est devenue nécessaire à votre bonheur. Vous serez ma femme devant les lois et les préjugés humains, ou seulement devant Dieu. »

Ainsi rassurée du côté des conventions sociales, Mme Elisa de Courtin peut aimer C. Delavigne devant Dieu. Les deux fiancés, profitant de l'aimable sans façon des mœurs italiennes (^), se promènent de préférence dans les églises. Ils assistent ensemble aux grandes cérémonies mondaines et officielles, aux fêtes de Pâques, toujours fort courues à Rome (-). Plus tard il aime à lui rappeler leur présence « au Miserere, sous cette grande coupole de Saint-Pierre, où votre bras s'appuyait sur le mien, où je vous parlais tout bas, où votre voile venait dans mes yeux. Je croyais le sentir encore, et il m'est arrivé de lever la main pour l'écarter, afin de vous mieux voir. Oui, je vous voyais... )) Perdus dans la foule, ils sont tout à coup surpris par l'entrée du corps diplomatique, et n'ont que le temps de se replier en déroute dans une chapelle sombre.

Le moment du départ arrive, trop vite. C. Delavigne termine son voyage dans la tristesse. A Florence,

(1) Comtesse Potorka, p. 54-55.

(2) Souvenirs et correspondance de Mme de Récamier, I, 221-222.

les jours lui semblent longs : « Si vous saviez combien le beau monde m'a ennuyé ! » A Venise, sa vanité d'auteur le console un peu : il a rencontré une femme spirituelle et brillante, avec laquelle il cause beaucoup de son futur Louis XI et des Messéniennes ; mais elle a beau avoir du piquant, rien ne peut plus se comparer à la femme charmante qui seule occupe sa pensée : « Tenez, voici des fleurs cueillies à Lido (sic) sur le rivage de la mer, où un gondolier m'a chanté hier la fuite d'Herminie et la mort de Clorinde. Croiriez-vous que je lui ai acheté un vieil exemplaire du Tasse en lambeaux. C'est un dernier souvenir de l'Italie où je vous ai connue, et de cette triste Venise où j'ai tant pensé à vous. » Ce qui le soutient, c'est l'espoir de revoir bientôt Elisa : ce qui l'inquiète, c'est la crainte que l'absence ne lui ait fait déjà quelque tort dans son esprit : « Ne me recevez pas d'un air fâché », lui écrit-il, au moment de la retrouver dans la résidence habituelle de la reine Hortense, au château d'Arenenberg.

Morne, froid, assailli par les bourrasques, assiégé par les neiges, dominant, dit Chateaubriand, une vue étendue mais triste, des prairies noyées, des bois sombres, le château est près du lac, où l'on aperçoit « quelques oiseaux blancs voltigeant sous un ciel gris, et poussés par un vent glacé » (^). Ce n'est plus le paradis de la villa Paolina, et l'automne est venu,

(l) Lettre de la reine Hortense à Mme Récamier, dans les Souvenirs, II, 88. — Chateaubriand, Mémoires cV Outre-Tombe, X, 257. Monde Moderne, n« du 15 avril 1902, p. 626.

mais les amoureux portent le printemps dans leur cœur : ils reprennent leurs longues causeries, de grand matin : « Je me réveillais, lui écrira-t-il plus tard, en revenant sur ses souvenirs, et ma première pensée, mon premier regard se tournait vers vous. Je ne voyais que vos fenêtres, et j'attendais que le bruit de vos Persiennes m'annonçât que vous aviez ouvert les yeux ; car c'est alors seulement qu'il faisait jour. Le temps me pesait jusque-là, et je vous sentais absente tant que vous ne pouviez pas penser à moi. » Craignant d'être indiscret, l'amoureux part une seconde fois, plus vite qu'il ne voudrait, et plus désolé encore qu'à la première séparation. Soit que l'Italie n'ait pu lui donner toute la santé qu'il était venu lui demander, soit que la tristesse ait usé ses forces, il lui écrit ce billet où perce pour la première fois cet aveu de lassitude physique qui revient souvent dans cette correspondance, et donne à son amour une mélancolie vraie, qui n'a rien de littéraire : « Que le bonheur passe vite, Elise ! On ne commence à le sentir que quand on le regrette. Il me semble que je n'ai pas été assez heureux du mien... En dépit de tous mes efforts, mes yeux se sont mouillés quand j'ai senti la barque m'entrainer si vite... Je n'ai cessé d'agiter mon mouchoir jusqu'au moment où nous sommes entrés dans le port de l'autre côté du lac. Je ne vous voyais plus, et vous ne pouviez plus me voir ; je le savais, mais mes bras se lassaient pour vous, et je jouissais de ma fatigue. » Le 15 septembre il est à Strasbourg, regrettant de n'avoir pas dit assez à Elisa

combien il Taime, combien il lui est reconnaissant de l'avoir aimé. Il en repart le 16 pour Paris, où il reprend son existence habituelle, ensoleillée maintenant par l'amour. Il savoure par le souvenir ces quelques semaines d'enchantement, il revoit « cet azur profond, cette lumière éclatante et pure », qu'il désespère de pouvoir rendre jamais. Il passe par les tourments habituels à toute absence, surtout aux grands éloignements ; quand il ne reçoit pas de lettre, il est obligé de faire appel à toute sa raison pour étouffer les murmures de son cœur : « Je deviens assez juste, écrit-il le 30 novembre 1826, pour ne vous pas croire un peu coupable. D'ailleurs vos lettres ont maintenant un monde à traverser pour venir jusqu'à moi... Je cherche du courage et de la patience dans celles dont je ne puis me lasser, quoique je les relise chaque jour, en m'efîorçant de les croire de la veille. » C'est qu'en efïet leurs lettres vont bien lentement, ayant à traverser une telle distance : nous le savons par les petits calculs que l'employé de la poste écrit tout bonnement sur le côté extérieur du papier à lettre qui sert d'enveloppe : 80 centimes pour la France, 40 pour l'étranger. Et ce vulgaire détail, en apparence bien insignifiant, augmente pour celui qui a le manuscrit même sous les yeux l'intérêt de cette correspondance ; elle ne ressemble pas à un roman par lettres, le genre littéraire le plus insipide du monde, puisqu'il parvient à rendre ennuyeux même la Nouvelle Héloïse.

Nous n'avons pas dans ces manuscrits l'alternance classique « du même à la même «, « de la même au

SOUHIAU 9

130 LE ROMA>î DE CASIMIR DELAVIGNE

même », car les lettres de C. Delavigne y figurent seules. Elles nous apprennent que dans l'été de 1827 le poète fait un second voyage à Arenenberg, où il recommence ses « longues et charmantes conversations » d'antan. Son zèle est récompensé : il reçoit le portrait d'Elisa, et l'emporte comme une consolation, quand, pour la troisième fois, il connaît l'amertume des adieux. C'est dans un cadre très romantique qu'il nous dépeint cette nouvelle séparation, car il a eu son « lac » lui aussi, mais il en a gardé pieusement le souvenir pour lui-même. Cette fois, Mme de Courtin l'avait accompagné jusqu'à l'autre rive. De Strasbourg, où il est encore revenu pour rentrer à Paris, il écrit à Elisa, qu'il tutoie sous prétexte qu'il ne s'adresse pas directement à elle, mais à son portrait, et qu'on a toujours le droit de tutoyer un tableau : « Ecoute, Elise (c'est à l'Elise du portrait), écoute : si tu savais. Elise, j'ai crti que mon âme allait me quitter quand ce coup de rame donné avec tant d'indifférence par celui qui conduisait sa barque a séparé deux mains si tendrernent unies. » Il avoue même, maintenant que le danger est passé, l'idée folle et touchante qui lui était montée du cœur à la tête, et qui aurait fort épouvanté la tendre Elisa, s'il l'avait mise à exécution. « Tu me croiras, Elise, je ne concevais pas, et je ne puis concevoir dans ce moment même où je t'écris, comment celui qui voit ainsi s'enfuir son bonheur, ne se jette pas dans le lac, ne rejoint pas à la nage la barque qui emporte sa vie, dût-il, épuisé de fatigue, frissonnant encore,!

mais brûlant d'amour, tomber aux pieds de celle qu'il a su retrouver, en lui disant : je n'ai pas pu, me voilà !... oh ! je l'ai eue, cette pensée, et la folie n'est pas de l'avoir eue, mais de ne l'avoir pas accomplie. » Il est bien heureux, au contraire, que, pour reprendre un mot de Daudet, Casimir-Sancho-Pança ait retenu sur la rive Don Quichotte-Delavigne, car le roman aurait risqué fort de se terminer brusquement par un dramatique fait divers ; un peu piteusement, le pauvre amoureux avoue qu'il n'a pu résister à toutes ces émotions : la nuit a été bien triste. « Je te l'avouerai même, mon Elise, si tu me promets de ne pas t'en chagriner, ce n'est pas mon cœur seul qui a souffert. Soit que tant d'émotions violentes eussent irrité mes nerfs, soit que la fraîcheur du lac, dont je ne pouvais m'apercevoir, m'eût fait mal, mes douleurs se sont réveillées dans la voiture. » Un léger parfum de tisane flotte dans toute cette aventure : les deux amoureux sont obligés de se soigner, chacun de son côté : « Nous nous sommes reposés sept heures dans de bons lits à la porte de la ville. Nous coucherons encore cette nuit-ci, écrit-il de Strasbourg. Oh ! je me ménage! je me soigne ! tant de bonheur m'est promis ! Comment se porte mon Elise ? a-t-elle pris le lait de chèvre ce matin ? » Elvire était poitrinaire, mais Raphaël au moins ne mettait pas de cache-nez, et c'est justement le cas de notre pauvre poète, dont le cœur seul est robuste, dont le corps est délicat : « Elle est loin de moi, et loin de moi c'est encore elle qui a calmé mes souffrances. J'ai eu recours à son

dernier présent, à ce fichu bleu qu'elle a porté. Je l'ai roulé autour de ma tête, et au bout d'une heure, par un prodige d'amour, mon mal avait cessé. » Tout cela nous fait un peu sourire ; peut-être est-ce notre faute, après tout. C'est sans doute parce qu'il s'agit d'un poète de 1830, que nous serions, tentés de railler toutes ces précautions que la passion la plus vraie, la plus touchante, peut à peine nous faire prendre au sérieux. Le romantisme nous a habitués à croire que les grandes passions méprisent l'hygiène, que le véritable amoureux, tout trempé de pluie, dédaigne souverainement, pour son compte,

..ce que peut uu nuage des airs Nous jeter en passant de tempête et d'éclairs.

Il doit même pousser le dédain de la prudence jusqu'à rester assis, en extase, auprès de sa maîtresse, sur la roche où le vent jette l'écume du lac

sur ses pieds adorés !

Mais Casimir Delavigne n'était pas romantique : le poète de la bourgeoisie avait bien le droit, dans sa vie réelle, de veiller à la santé de celle qu'il aimait, et de se soigner lui-même comme un bourgeois prudent. Cela ne dut pas le faire déchoir dans le cœur d'Elise, au contraire : puisqu'il y a dans toute femme une sœur de charité qui sommeille, et qui se réveille à l'occasion, la bonne Elisa dut s'attendrir, et conclure seulement que l'isolement ne valait rien pour son poète. Son portrait avait déjà fait la conquête de

la famille Delavigne. Elle se décida à quitter Arenenberg et sa protectrice pour venir se fixer à Paris, exauçant ainsi le vœu de C. Delavigne qui, tout transporté, lui écrit, le 30 octobre 1827, de la Madeleine : <( Quoi ! vous soumettez votre volonté à la mienne ? votre avenir dépend d'un mot de moi. Vous feriez à la crainte de me voir malheureux le sacrifice de tout ce qui vous est cher et sacré ! Je serai à Paris samedi soir pour ne plus le quitter. J'y serai avant vous sans doute. Mais dès que vous arriverez vous m'écrirez un mot pour me dire où je dois aller vous voir. »

Arrivée en novembre, Mme Elisa de Courtin s'installe provisoirement chez Mme Duhamel, 103, rue du Faubourg-Poissonnière; puis, en décembre, au couvent des dames du Saint-Sacrement, 112, rue Neuve- Sainte-Geneviève. En mai 1828, elle retourne chez Mme Duhamel ; en novembre, on la trouve chez Mme Aspelly, 4, rue Thérèse; en décembre 1829, chez Mme Lacroix, 118, rue du Faubourg-Saint-Denis. C'est la fidèle correspondance de C. Delavigne qui nous conduit ainsi à la suite, à la poursuite de la femme aimée. Quels que soient ses domiciles, et même au couvent, l'amoureux sait toujours parvenir jusqu'à celle qu'il aime, un peu attristé quand la grille du parloir ne lui laisse voir que la moitié du visage chéri, plaisantant tristement sur la sévérité de la règle qui sépare de Mme de Courtin « la vostra sorella, Santa Casimira ». Heureusement il y a les jours de sortie, et l'on se donne des rendez-vous, au Salon, sans avoir l'air de se connaître, au Jardin des Plantes, où, loin

des curieux qui vous connaissent, on peut se promener ensemble, dans le jardin de la rue Thérèse, auquel il reste particulièrement reconnaissant" : « Je me suis donc promené avec vous une fois encore, j'ai senti votre bras s'appuyer sur le mien dans ce jardin où sans doute je ne rentrerai jamais. On éprouve toujours un serrement de cœur en quittant les lieux qu'on ne verra plus. Que de fois j'ai tressailli en passant le seuil de cette porte ! Qu'une seule minute d'attente m'y paraissait sans fin ! Je me penchais pour voir à travers la serrure si l'on accourait au bout de l'allée. Que j'ai eu de bonheur dans cette douce retraite ! Où trouverai-je jamais les heures plus courtes ? hier encore j'y croyais respirer l'air de Rome, et je cherchais à mes pieds les violettes de la villa. »

C'est surtout dans les églises qu'ils aiment à se rencontrer, ayant gardé bon souvenir de leurs escapades à Rome: « J'ignore encore si c'est samedi ou vendredi que je vous reverrai à Sainte-Geneviève ; mais ce que je sais, mon Elisa, c'est que le temps me pèse, et que j'aspire au moment où je dois vous revoir. Comme sous le dôme de Saint-Pierre, comme dans les nefs de Saint- Jean de Latran, je donnerai le bras à ma sœur de Rome. » Le seul inconvénient, c'est que, en France, les églises ne sont pas très confortables : on peut s'y enrhumer : « Samedi, dit un billet du 7 février 1828, j'attendrai mon amie à Sainte-Geneviève. J'y serai à midi. Qu'elle ne m'y devance pas ; car elle pourrait y prendre du froid. »

LE ROMAN DE CASIMIR DELAVICxNE 135

C'était cette église qui avait leur préférence : c'était là qu'il aimait à répéter ses engagements, ses promesses d'avenir : « J'ai beau chercher dans mon cœur, je n'y trouve que de l'amour, qu'un amour sans bornes, dont je veux demain vous renouveler la sainte assurance dans ce temple où je vous attendrai. » Nous voilà bien loin des stances du vendredi saint. Le poète voltairien a subi l'influence éternelle de la femme dont l'amour vrai a presque toujours quelque chose de religieux, et qui ne peut aimer sincèrement un impie sans essayer de le convertir. Nous entrons ainsi dans le vif du sujet, car après avoir essayé de pénétrer dans l'intimité intellectuelle de la femme qui a eu tant d'influence sur le cœur de l'homme, partant sur le talent du poète, après avoir esquissé les différents chapitres de leur roman, il nous reste à voir, grâce à cette correspondance, comment et à quel point l'amour a été pour les facultés sensibles et créatrices de C. Delavigne un véritable renouveau.

Pour que cet amour puisse avoir une réelle influence sur le talent du poète, il faut qu'il en soit la cause et non l'efîet ; que cette passion vienne du cœur et non de la tête de C. Delavigne ; car, sans cela, nous aurions, dans ces lettres intimes, de la simple copie, un peu moins soignée que les autres œuvres,

parce que le public, à qui elle serait destinée, se réduirait à une personne. M. Genêt, qui a vu cette correspondance, estime qu'elle est purement littéraire, que G. Delavigne n'aime pas Mme de Çourtin, qu'il croit l'aimer, qu'il fait du style (^). G'est une erreur, mais une erreur qui s'explique d'autant mieux qu'elle contient une part de vérité, et que? surtout au début de son roman, G Delavigne est encore un peu homme de lettres, qu'il soigne sa prose, qu'il corrige certaines imperfections de forme. G'est ainsi qu'il met d'abord : « Ma première pensée, mon premier regard étaient pour vous ». Puis, pour rendre la tournure un peu plus imagée, il biffe ces deux mots et écrit à la place : se tournait vers. Il se met visiblement en frais pour sa jolie correspondante. Ainsi, voulant lui expliquer les raisons de sa tristesse loin d'elle, il prend, trop longuement, la forme un peu apprêtée de l'apologue : « Voici une histoire qui vous peindra l'état de mon âme quand je suis sans nouvelles de vous. Je l'ai lue autrefois dans un livre plein d'enchantements. Je vais vous la raconter. Ecoutez bien !

« Un jour, un prince voyageur arriva dans une ville très peuplée et cependant très silencieuse. Tous les habitants étaient tristes et portaient des habits de deuil. Le voyageur voulut connaître la cause de cette mélancolie universelle, et demanda pourquoi ce silence et ce goût de tout un peuple pour les couleurs

(1) La Nûrmandit artistique et littéraire, n^ de novembre 189G, p. 129-130.

LE ROMAN DE CASlMÎR DELAVIGNE 137

funèbres. Un vieillard lui montra de la main une corbeille, et lui fit signe de monter dedans. Comme le prince aimait les hasards, il obéit. La corbeille l'emporta au haut des airs avec une incroyable rapidité. La terre n'était plus qu'un point au milieu de l'espace. Des mains invisibles le déposèrent dans un palais divin, dans des jardins enchantés, où la musique, la peinture, tous les arts qui attendrissent les cœurs, qui les élèvent et les enflamment, où la liberté, ce premier des biens, lui rendirent la vie si douce et si nouvelle, qu'il crut n'avoir pas vécu jusqu'alors. Là il vit une femme, je me souviens qu'il y a blonde dans l'histoire, une femme bonne, belle, de l'esprit du monde le plus déhcat, une femme unique entre les femmes. Il en devint éperdument amoureux, en oublia pour elle ses amis et sa patrie. Mais au bout d'un mois qui avait passé comme un jour, un matin il se réveilla dans la corbeille. Elle redescendait vers la terre, et quand il se retrouva dans la ville silencieuse, il comprit, par sa tristesse, pourquoi tout le monde était triste. Il ne vivait plus qu'en souvenir. » D'autres fois c'est, dans la tonalité un peu simple de ses lettres, une jolie tendresse qui chatoie tout à coup : « N'essayez pas de me paraître meilleure, plus belle ou plus aimable : vous perdriez à être mieux, car vous seriez autrement. » II y a mieux que ces madrigaux : il y a de temps en temps des remarques de psychologie sentimentale, qui montrent le poète analysant ses impressions, et trouvant du nouveau dans son propre cœur, parce qu'il y regarde plus

avant : « Il y a aussi une convalescence pour le cœur après des angoisses douloureuses. Il revient peu à peu ; il se fie à peine aux nouvelles qu'on lui donne pour le rassurer, il a besoin d'en recevoir souvent, bien souvent, ou la rechute arrive. »

Mais tout cela suffît-il à prouver que ces lettres sont trop littéraires, que l'auteur s'y fait trop voir ? Qu'y a-t-il d'étonnant à ce qu'un poète trouves pour exprimer ses propres passions, d'aussi heureuses formules que celles qu'il prête à ses personnages ?

Je sais bien qu'il y a encore autre chose, et que ce nouveau symptôme paraîtra peut-être un peu plus grave : il y a par-ci par-là des réminiscences littéraires ; quand il écrit : « Hélas ! ma sœur, votre frère est parti, il est loin de vous ! » il nous semble bien qu'il y a là un écho voulu de la fable des Deux Pigeons, Une autre fois, c'est une paraphrase en règle d'un apologue. « Mon Elise bien-aimée, n'est-ce pas sur deux amants que La Fontaine aurait dû faire sa jolie fable des deux amis ? Les pressentiments ne sont-ils pas plus naturels encore en amour qu'en amitié ? Pour moi, je n'en saurais douter, unique objet de mes pensées, chère inquiétude de ma vie, et cette nuit, j'en ai fait l'épreuve. Il m'a semblé que cette cloche qui vous ôte le sommeil me réveillait tout à coup. J'ai rêvé que vous étiez malade. J'ai cru voir vos yeux plus beaux encore et plus dévorants que de coutume, mais animés de cette ardeur que donnent la fatigue et l'insomnie. Hélas ! et je n'ai pu, comme un des deux amis de la fable, m'élancer près de vous pour

VOUS dire: vous m'êtes apparue unpeu triste. Quel est votre mal ? \'oulez-vous mes soins ? Est-ce un mauvais songe qui vous trouble ? Reposez, ma sœur, ma douce amie, je vais m'asseoir là près de vous. J'écarterai de votre couche les terreurs et les noires visions. Je veillerai, et je serai trop payé en vous regardant dormir. »

Passe encore pour du La Fontaine ; mais n'y a-t-il pas quelque pédantisme à s'inspirer de l'élégie de Catulle,

Vivamus, mea Lesbia, atqiie amemus,

et d'écrire au portrait d'Elise : « Mille baisers avant de vous quitter ! Encore mille ! Et je reviens à la hâte pour t'en donner mille encore. » Sans doute Mme de Courtin ne connaissait pas Catulle, et c'est une petite trahison que de profiter de l'ignorance d'une femme pour démarquer ainsi un poète latin. Mais ce n'est pas chose rare, après tout : d'aucuns ne rougissent pas, en pareil cas, de transcrire tout simplement du Musset, au petit bonheur. Cela vaut encore mieux pour un poète, que de se citer soi-même; j'avoue du reste que Delavigne ne s'est pas refusé cette dernière vanité d'auteur. Il se rappelle, en écrivant à Mme de Courtin, qu'il a fait jouer V Ecole des Vieillards, et il le lui rappelle : « Bonne et chère EUse, que les assurances de votre tendresse sont douces à mon cœur toujours inquiet, toujours tourmenté d'une crainte jalouse. Pardonnez-lui cet effroi si

naturel. Ne savez-vous pas qu'un poète qui vous aime, a dit :

Quand on aime avec crainte, on aime avec excès ! »

Il remonte même jusqu'au Paria. Comme Mme de Courtin lui avait écrit qu'elle l'aimerait jusques après la vie, il lui répond galamment : « Le ciel est plus ta patrie que la mienne. Mais tu m'y mèneras ; tu le trouverais trop désert si je n'y étais pas. Néala, que ferais-tu de l'éternité sans moi ? »

C'est bien d'un auteur, tout cela, et cependant c'est bien humain. Chaque spécialiste garde sa spécialité, même en aimant, le poète aussi bien et même mieux que tout autre. Lamartine a démarqué pour Elvire des vers composés pour Graziella, et pourtant il était très amoureux et de bonne foi ; C. Delavigne a fait de même. Autre circonstance atténuante : c'était au début de sa passion, quand son imagination était encore un peu de la partie. Puis l'amour réel et profond l'emporte peu à peu. L'auteur disparaît et le talent s'éclipse : l'homme reste là, seul, ne pensant qu'à sa passion, négligeant la forme, se permettant toutes les négligences, les répétitions de mots, les fautes d'orthographe. Plus que tout autre, C. Delavigne dépouille le « vieil homme », et son cœur rajeuni ne vit plus que dans l'heure présente, oubliant et dédaignant presque, un instant, les affections d'autrefois.

L'auteur des Premières Messéniermes, le poète national qui devait ses premiers triomphes à son

patriotisme lyrique, rentre sans plaisir dans ce pays qu'il avait pourtant quitté avec tant de tristesse, parce qu'il s'éloigne de l'aimée : « Jugez vous-même si mon cœur a changé, lui écrit-il le 15 septembre 1826, de Strasbourg ; j'ai revu la France sans plaisir. J'ai fait le premier pas dans la patrie avec un sentiment de chagrin et d'ennui que je n'ai pu vaincre ni cacher. » Les affections de famille pâlissent également, offusquées par la passion nouvelle. Déjà, pendant le voyage d'Italie, son frère le gênait par moments, témoin importun de ses rêveries : le pauvre Germain eût été navré s'il avait pu lire ces mots écrits dans leur chambre d'hôtel, à Strasbourg : (( Hélas! ma sœur, votre frère est parti... Il ne sait que faire de sa vie, et les heures où on l'empêche de vous donner sa pensée tout entière lui deviennent si longues qu'il prend en dégoût jusqu'aux amis qu'il aime le mieux. Ah ! je ne vous le reproche pas, mais vous m'avez détaché de tout. » La perspective de revoir ses parents, qu'il aimait uniquement autrefois, le laisse maintenant à peu près indifférent : « Je sens que je serai presque froid en embrassant ma famille. J'ai honte de ce que je viens d'écrire, car vous me le reprocherez, mais, Lise, vous remplissez toute mon âme... » Il rentre dans le milieu familial, et s'y trouve presque étranger, au premier abord : toutes ses pensées vont vers son Elise : « Vous êtes près de moi, dans le salon, sur le siège que tout le monde croit vide. Je vous parle quand on m'accuse de ne rien dire. On me trouve distrait, mon Elise : comme on se

trompe ! Je ne le suis qu'au moment où, tiré de ma rêverie par une question qu'on répète dix fois, je me détourne de vous pour y répondre. »

Il y a là dans sa vie morale un moment de trouble, de lutte entre ses affections anciennes et nouvelles, puis l'équilibre se rétablit : l'amour se superpose aux amitiés d'antan. Elisa est acceptée officiellement par les parents de C. Delavigne : il l'aime ouvertement, il offre à son père les présents dont elle l'a chargé : « Il vous aime déjà comme sa fille. » En revanche, la mère veut apporter sa part aux petits cadeaux qu'il expédie à sa fiancée, des fleurs et des fruits de la Madeleine : « Bien que je veuille avoir tout seul les honneurs de mon présent, il faut pourtant vous l'avouer : ma mère a voulu arranger de ses mains la corbeille et les feuilles de vigne. Elle vous demande une petite place dans votre cœur. ))I1 la tient maintenant au courant des événements de famille, de la santé des siens : avec une candeur digne d'un bon jeune homme, il lui écrit, tout heureux : « Maman va bien ! »

Désormais sa passion, acceptée par tous les siens, se répand librement dans les recoins de son cœur, transformant tout, jusqu'à ses habitudes d'esprit. Au début, il se montre un peu trop classique, même en amour, un peu froid, un peu trop disciple de Boileau, par exemple quand il ne craint pas d'écrire à Mme de Courtin : « Tous les sermons du monde ne pourraient me corriger d'un amour dont je trouve l'excès et le délire même raisonnables. » Puis la

réalité vivante lui ouvre les yeux sur la fausseté des conventions littéraires : il s'aperçoit bien vite que si l'amour raisonne au théâtre, dans la vie il déraisonne souvent : « Que de fois vous me trouverez en contradiction avec moi-même dans deux lettres différentes ou peut-être dans une seule. Je cède au sentiment qui m'agite, je m'abandonne à toutesles émotions diverses qui se succèdent dans mon âme, je vous écris comme je vous parle quand le désordre de mes pensées ne laisse aucune suite à mes discours. » L'auteur de V Ecole des Vieillards se rajeunit jusqu'à l'enfantillage : « Au revoir, mon amie, ma sœur de Rome, ma sœur d'adoption. Songez quelquefois à votre frère... » Ne sourions pas de ces gaucheries de mots : C. Delavigne emploie là le premier vocabulaire d'amour que parle une âme très pure ; faute de mieux, il transpose les termes d'affection qu'il connaissait déjà ; il tâche de donner à un sentiment nouveau pour lui les noms auxquels il était habitué pour traduire ses vieilles tendresses. Il est tout ému, parce qu'Elisa l'a appelé «méchant Casi » ; mis en. verve, il cherche un mot qui montre combien désormais ils sont unis, et ne trouve rien de mieux que « Elisa-Casi » : l'intention est bonne, si le résultat est peu réussi ; mais, dans l'intimité, ces choses-là font très bien ; certainement Mme de Courtin dut être touchée de voir que son souvenir régnait à la Madeleine, même sous la forme d'un calembour qui peut sembler pitoyable à des tiers : « Il y a un coin de notre petit domaine poétique où je crois vous avoir vue : c'est celui que j'ai

nommé de votre nom, c^est mon Elisée. J'ai donné des ordres pour qu'on y plantât ce joli arbre à feuilles d'argent qui est celui de votre prédilection (i). » Dans cet Elisée, il a fait mettre deux arbustes qui lui viennent de Mme de Courtin : u Ils ont très bien passé l'hiver, et le jardinier répond de leur avenir. J'ai touché et baisé leurs premiers bourgeons, et dès que les fleurs vont s'ouvrir, je vous enverrai des feuilles de vos roses. Savez- vous que j'ai fait au jardinier une petite pension viagère sur la tête de vos deux arbustes ? Aussi a-t-il une grande peur de les voir dépérir. 11 les soigne avec un amour paternel. » Dira-t-on qu'il y a là surtout de l'esprit ? Oui, il y a de l'esprit dans la forme : n'empêche qu'au fond c'est de la belle et bonne tendresse ; ce n'est pas un couplet de théâtre, ce n'est pas la « romance à madame » que le nouveau Chérubin fredonne : c'est la passion qui parle toute pure ici : « Non, ce bonheur n'est point passé ! non, je le goûte encore dans toute sa plénitude, dans toutes ses ineffables délices. Mes souvenirs le renouvellent avec une réalité et une puissance qui me remuent jusqu'au fond de l'âme. Je sens des pleurs rouler dans mes yeux ; je sens mes mains se fermer involontairement pour presser les vôtres. Je tremble, je suis agité de ce frisson dévorant et doux qui me faisait tressaillir sous vos caresses dans ce moment d'éternelle félicité. Et cependant, qu'elles étaient innocentes et pures, ces caresses

(1) C'est un souvenir de V Itlyséc décrit par B. de Saint-Pierre dans sa XI JI^ Etude de la Natwe.

dont votre cœur prenait ombrage, tandis que le mien se laissait mourir dans une extase d'amour et de reconnaissance. Ah ! ne soyez pas sévère pour vous ! ne vous faites pas un crime de cette bonté qui s'abandonnait avec trop de réserve aux folles idées et aux tendres caprices d'un enfant passionné. Oui, à moins d'être bien cruelle, vous deviez me traiter en enfant, car ma raison m'avait quitté. » Et sans doute « l'enfant » oublie qu'il a trente-cinq ans. Il se fait tout petit garçon devant la femme aimée, surtout au débuf, où le ton le plus humble lui paraît le meilleur, où il se défie de ses audaces épistolaires, assez timides pourtant : « J'espère que rien ne vous aura blessée dans cette lettre. Quoi qu'il en soit, ne me recevez pas d'un air fâché, quand nous nous reverrons à Arenenberg. Ne me regardez pas comme un étranger. Grondez-moi plutôt, mais comme une sœur gronde son frère. » Il humilie son orgueil devant la vanité de l'aimée : « L'usage le plus doux que je puisse faire de ma volonté, c'est de la soumettre à la vôtre. » Si, par moments, il lui prend des velléités de parler ferme, en maître, cela ne dure pas : il craint que le passage des Alpes en voiture ne soit bien dangereux pour la dame d'honneur de la reine Hortense : « Descendez, je l'exige, quand vous arriverez aux mauvais pas. Vos promenades à cheval me tourmentent aussi. Je vous défends d'en faire aucune jusqu'à mon retour, entendez-vous, je vous le défends !... Je vous en supplie, mon Elisa, n'en faites plus. Ayez peur pour moi, si vous avez quelque pitié de moi. «Pour lui,lapassion

est un servage, il ne craint pas de l'avouer, de le proclamer très tendrement : « Je vous aime fière, je vous aime désolante comme vous l'êtes quelquefois; j'aime de vous jusqu'au chagrin que vous me donnez. » Son excuse, si toutefois il a besoin d'une excuse pour une faiblesse si virile, c'est qu'il aime pour la première fois : « Mon cœur n'a connu que par vous toute la force qu'il a pour aimer. » Est-ce bien son premier amour ? C'est probable, d'abord parce que les passionnés n'ont jamais que des « premiers amours », le dernier en date leur paraissant toujours le seul vrai, le seul, le premier ; ensuite, parce que, malgré son « ode au vin, à mes amis, et à ma maîtresse )) (^), il n'avait jamais, semble-t-il, perdu ses droits à ce joli surnom de Candide que lui donnaient ses amis (-). 11 y a, dans tout ce que nous savons de son roman, une impression de fraîcheur, de pureté, et même, sans l'ombre de raillerie, quelque chose de virginal : c'est un ange avant la chute. Ici, tout est limpide et sincère : rien de romantique, rien qui rappelle la Tristesse d'Olympio ; C. Delavigne se soucie peu du cadre où il contemple l'objet qu'il aime : « Ah ! qu'importent les lieux, pourvu que je Ty retrouve ! il les embellira tous. Ma félicité sur la terre ne reste pas attachée aux lieux dont tu t'éloignes. Je ne laisse pas mon amour là où il fut heureux, et où tu n'es plus. » Quand sa passion en est arrivée à la période de cristalhsation, elle est pour lui tout un

(1) Le Goffic, p. 48.

(2) L« Goffic, p. "39.

monde intérieur, sur lequel les influences externes ne peuvent pas grand'chose : « Si vous saviez comme le ciel depuis quelques jours est chargé de nuages, comme la pluie et le vent viennent battre tristement mes fenêtres. Est-ce l'ennui dont je suis tourmenté qui prête à la nature cette teinte lugubre, ou l'impression pénible que j'éprouve vient-elle du spectacle qui m'environne ? Ah ! près de vous tous les jours sont beaux, ou plutôt, que m'importe le ciel, le temps, et tout ce qui n'est pas vous ? » Il ne veut plus vivre que par elle, avec elle. Ce n'était pas lui qui avait le premier songé au mariage : mais c'est lui maintenant qui le réclame le plus impérieusement : « Avancez le moment qui doit nous réunir : que je puisse vous voir chez vous ; que je puisse, au moindre pressentiment qui viendra me troubler, retrouver le calme et la joie dans vos yeux. «Et ailleurs : « Mardi,... j'irai vous dire qu'il ne m'est plus possible de vivre séparé de vous. Vous m'avez répété souvent que ma volonté déciderait de la vôtre : eh bien, ma volonté est que vous accomplissiez avant dix jours la promesse que vous m'avez faite. Si mon bonheur vous est cher, je vous supplie de ne pas hésiter. Si votre amour peut me donner quelques droits sur vous, je vous l'ordonne. » Sa tendresse est devenue de l'amour, et l'amour tourne à la passion : « J'ai déjeuné ce matin dans ma jolie tasse que j'avais laissée ici de peur de la briser ; et je me suis servi de mon verre dont l'or et l'argent commencent à se ternir un peu. N'importe, j'ai senti une bien vive

joie à le tenir dans mes mains. Prenez garde que ce présent ne me conduise à mal, mon Elise, quand bien même je ne boirais que de l'eau comme vous. Je trouve que l'eau est enivrante dans ce verre-là. Quand l'imagination est exaltée par l'ivresse, quels rêves ne peut-on pas faire ! On peut se croire à côté de son Elise, on peut la regarder, lui dire mille choses tendres, écarter ses beaux cheveux blonds pour baiser son front... Eh bien ! faut-il briser le verre qui me donne de si dangereuses idées, ou faut-il boire encore au risque de ce qui peut arriver ? » Sa passion est exigeante : à l'avance il se forge une félicité absorbante : il comprend la vie à deux comme une espèce d'obsession : a Je ne vous quitterai plus ; vos regards ne rencontreront que les miens ; vous ne pourrez plus faire un mouvement sans me sentir près de vous ; je vous lasserai de ma présence ; je serai votre ombre. » On comprend que, devant cette fougue, cette prise de possession à distance, la jeune fille ait des mouvements d'inquiétude, qu'elle craigne un peu pour son indépendance et trouve le cercle où il prétend l'enfermer bien étroit. Ce sera un mari jaloux ; du moins il ne cache pas son jeu, et la prévient loyalement : quittant Paris avant elle, pour la Madeleine, par le chemin qu'elle-même va bientôt suivre, il lui raconte un accès de jalousie auquel il n'a pu résister : « Je l'avoue, mon Elise, une nouvelle idée s'est emparée de moi à la vue de la Malmaison où nos regards s'étaient donné rendez-vous. Répondez-moi avec franchise : mon souvenir a-t-il seul rempli votre

âme quand vous avez passé devant les murs du parc ? Un regret plus tendre, pour une personne qui n'est plus, ne s'est-il pas mêlé à celui que mon départ faisait naître ? Ne m'a-t-il pas banni de votre pensée ? Ah ! je ne vous en veux point. Ce premier objet de toutes vos affections n'a pu mourir pour vous ; mais je lui porte envie. Mais je sens qu'on peut être jaloux du passé, qu'un souvenir est encore un rival... Pardon ! mon amie, mon Elise adorée, pardon ! un peu de ton amour suffirait pour mériter tout le mien. Le reste de ton noble cœur est un bien si précieux, que tout mon cœur^ par toute une vie de dévouement et d'amour, n'en saurait payer la possession. Cependant je ne puis souffrir que tu ne m'aies pas toujours aimé. Je te le reprocherais presque, et j'irais jusqu'à te faire un crime de ne m'avoir pas préféré avant de me connaître. Voilà les folles idées et les jalouses rêveries qui m'ont longtemps occupé durant mon voyage. » La jalousie est un sentiment très humain, voire banal ; mais notre poète l'éprouve d'une façon originale, avec des raffinements très subtils : « Je serais horriblement malheureux de vous affliger même involontairement ; mais ma tendresse pour vous est si jalouse que je serais cent fois plus désespéré encore de vous voir un chagrin que je ne vous aurais pas causé. » Avais-je raison de dire que C. Delavigne ne se donne pas le plaisir un peu vulgaire de transformer son aventure en roman, d'idéaliser la réalité ; que ce n'est pas avec son imagination, mais avec son cœur, qu'il sent, qu'il écrit ? C'est de la vraie passion

que nous avons là, et si, par instants, on est tenté d'y trouver un peu de « littérature », c'est parce que l'écrivain donne machinalement une forme heureuse aux sentiments qu'il éprouve personnellement. Ses lettres sont écrites avec la plume d'argent qui lui avait servi pour ses pièces : mais la main tremble par instants parce que le cœur est troublé d'une émotion sincère. Tout son être est renouvelé.

Sa santé même est comme retrempée par sa passion. Et certes ce poète valétudinaire en avait grand besoin, car, au début, l'amoureux semble un peu transi ; il nous fait songer à l'amour mouillé de La Fontaine,

...au pauvre morfondu !

Quand il revoit sa maîtresse, il n'est ni fougueux, ni gai : « Plein de confiance dans son amour, je m'abandonnais au mien sans réserve, plus occupé du plaisir dont je jouissais que de celui dont j'aurais pu la faire jouir ; je ne sentais pas le besoin d'amuser son esprit ou de toucher son cœur par l'expression d'un sentiment, que mes yeux attendris, que mon doux abattement, que ma pâleur même et mon silence devaient lui révéler. » La passion ne le rend pas éloquent, ni même bavard : c'est un silencieux, qui semble n'avoir juste assez de force que pour sentir, et pas assez pour parler. Il y a une idée qui revient souvent dans sa correspondance : la manifestation la plus éloquente de son amour, c'est son silence : (( La belle, l'adorable lettre... Je n'essaierai pas de

VOUS répondre par écrit... Je vous porterai mardi ma réponse : vous la trouverez sur mon visage, dans mes yeux pleins d'attendrissement et d'amour, dans mon silence même plus que dans mes paroles qui ne sauraient exprimer ce que j'éprouve. » On dirait qu'il en est réduit à faire des économies de tendresse, à craindre de se ruiner s'il se dépense trop. Il semble qu'il y ait une arrière-pensée personnelle dans la commisération qu'il éprouve pour un poitrinaire rencontré en voyage : « Je n'ai eu d'attention que pour un triste spectacle en harmonie avec mes pensées par la pitié qu'il m'inspirait. Une jeune Anglaise était assise auprès de moi, devant son mari pâle, et atteint, je crois, d'une maladie mortelle. Elle avait les yeux fixés sur lui pendant qu'il dormait. Elle suivait chaque mouvement du malade avec anxiété, et de grosses larmes coulaient sur ses joues. Dès qu'il s'éveillait, elle tournait la tête vers la portière pour cacher sa douleur et en effacer les traces, puis elle lui demandait en souriant s'il se trouvait mieux. Ainsi ferait mon Elisa, me disais-je. Ainsi elle veillerait sur moi, et prendrait pitié de mes maux. Alors je m'abandonnais à une mélancolie calme. » C. Delavigne ne parait pas fait pour les orages de la passion: on craint de le voir défaillir sous le poids de son amour; au sortir d'une entrevue avec Mme de Courtin, il lui confesse le trouble écrasant auquel il s'est senti en proie : « Emu de douleur, palpitant de plaisir, j'étais prêt à défaillir sous une émotion qui me rendait presque insensible. Elle passait, par son inexprimable

douceur, la force qui me restait pour en jouir. Je ne pensais pas, je ne voyais plus. Je marchais au hasard. Je me suis jeté dans la première voiture qui s'est rencontrée. J'ai levé toutes les glaces, et là ma tête s'est penchée sur ma poitrine. Je suis tombé dans un entier oubli de moi-même, dans un accablement plein de volupté que je n'avais jamais connu... La voiture m'a réveillé en s'arrêtant. » Cet état d'extase, ou mieux d'hypnose, où le plonge son amour, n'est-il pas inquiétant pour nous, qui espérons voir la passion de l'homme se transformer en beaux vers, à notre bénéfice ? d'autant que, comme il le dit lui-même, « lorsqu'on souffre, on a moins de force pour aimer » : à plus forte raison en a-t-on moins pour écrire. Il faudrait un miracle pour le guérir, et c'est l'amour qui va s'en charger : « Est-ce qu'aucune de mes impressions peut lui échapper ? ce que je souffre ne lui est-il pas révélé soudain, sans qu'aucun signe visible à tout autre l'en avertisse ? Elle accourt, et je suis guéri. Je sens encore ses mains, ses douces mains, presser ma tête, l'envelopper, et ne la quitter qu'en emportant mes douleurs. Il me semble alors que le sang qui bat dans ses veines passe dans les miennes pour y renouveler la vie en les inondant de feu et de volupté. Que ne soufïrirais-je pas à ce prix ? » Absente, elle lui écrit, et ses lettres entretiennent la santé du poète. C'est avec la double reconnaissance de l'homme qui se voit guéri, du poète qui se sent agrandi, qu'il lui écrit : « Je vis avec délice, avec excès ; je ne sais que faire de la force qui m'est rendue

par vous. Mon travail, ma santé, tout se ressent de mon bonheur. » Son esprit s'ouvre à des beautés nouvelles : il sent plus délicieusement la musique, parce qu'elle sert maintenant d'accompagnement à ses rêveries amoureuses, et qu'elle lui tient compagnie dans la solitude morale où il veut s'enfermer : « J'ai vu peu le monde cet hiver, je ne devais pas vous y rencontrer. Mes plus agréables soirées se sont passées à entendre le Siège de Corinthe et le Moïse. Je trouve qu'il est doux de s'abandonner à ses souvenirs ou à ses espérances en écoutant une belle musique qui vous aide à rêver. Personne ne vous parle, personne ne vous gêne. Que de fois ainsi j'ai pensé délicieusement à vous. » Il comprend même maintenant toute la force du sentiment religieux qu'il niait autrefois : plus fort que la raison, l'amour le mène à un spiritualisme consolateur : « Souvent, Elise, l'idée du néant m'a tourmenté, et j'opposais mon cœur à ma raison pour la combattre. Maintenant cette pensée consolante que nos âmes sont un feu qui ne meurt pas, devient une conviction pour moi, car vous m'avez révélé tout ce qu'il y a de brûlant dans la mienne et divin dans la vôtre. » Son cœur s'est épanoui, développant toutesses facultés aimantes repliées jusque-là : « Avec quelle voluptueuse douceur, avec quelle reconnaissance je rêve à ce bonheur que je vous dois. Je vous bénis : je suis satisfait de vous, de moi-même, de tout le monde. Tout ce qui m'environne prend part à ma joie, et semble emprunter quelque chose du charme que vous avez répandu

sur ma vie. Vous donnez du prix à mes travaux, à mes actions les plus indifférentes, vous me rendez plus aimable l'ami qui me presse la main sur ma route. »

Nous sommes arrivés au point culminant de notre étude, à ce qui lui enlève tout caractère d'inutile, d'indiscrète curiosité, et en fait une enquête légitime sur Delavigne : le secret de la renaissance de son talent est là. Il a pu en douter lui-même, croire qu'il pourrait faire deux parts dans sa vie, ne livrer au public que les créations de son imagination et garder pour lui-même les jouissances ou les tortures de sa passion : « Je veux conserver toute la fraîcheur de mes sens, toutes les facultés de mon âme, pour savourer mon bonheur ou me navrer de mes peines. » 11 va même jusqu'à dire à Elisa, toujours en défiance des prestiges de l'imagination chez lui : « Je l'ai perdue, cette puissante imagination que vous accusez ; je l'ai perdue, ou ce que vous m'en avez laissé ne suffit plus à peindre cet attendrissement profond, ce recueillement d'une âme comme accablée sous la douceur de ses souvenirs, d'une âme qui se complaît dans l'excès de son amour, et qui jouit même de son impuissance à l'exprimer. Le voilà ce cœur tel que vous l'avez voulu, tel que vous l'avez fait. » Heureusement il se trompe lui-même, ou veut simplement rassurer les inquiétudes de la femme qui craint de n'être qu'un modèle pour l'artiste. Sauf ce moment de défaillance, il voit juste, il sent que son talent n'a rien à perdre dans toute cette affaire : au contraire,

l'amour lui ouvre les yeux sur ce qu'il a fait jusquelà, sur la valeur de ses œuvres déjà publiées, sur ces vers « qui seraient plus beaux, lui dit-il, si je vous avais connue avant de les faire ». 11 lui offre en hommage cette vie nouvelle, ces (( facultés de mon âme que vous avez exaltées, et, je le dirais presque, que vous avez recréées par une vie nouvelle qui sera toute de regrets, d'espérance et d'amour ». Il lui promet de mettre désormais dans ses poésies un peu de cette flamme qui le brûle ; et, lui rappelant leur visite à Saint-Pierre, il s'écrie : « Quel souvenir éternellement doux pour moi ! Vous le reconnaîtrez quelque jour dans mes vers, si je trouve des expressions assez vives, assez vraies pour reproduire le sentiment que j'éprouvais alors. Ces vers plairont, je l'espère, parce qu'ils s'échapperont d'un cœur profondément ému, et je serai reconnaissant de vous devoir un peu de gloire après vous avoir dû tant de bonheur. » En un mot, il pense ce que dit un de ceux qui ont dû le plus à l'amour : « Le Génie ne crée pas, il retrace... Les poètes qu'on accuse d'être des assembleurs de fictions et des récitateurs de mensonges, sont les plus vrais de tous les hommes : ils observent, ils sentent et ils écrivent ; ils changent les noms de leurs personnages : voilà toute leur invention (^). »

(1) Lamartine, Œuvres complètes, IV, 51-52.

Les Messéniennes

Déjà dans les Messéniennes de 1827 apparaît l'esprit nouveau que j'ai essayé de caractériser, bien que l'ode politique soit un genre peu favorable aux effusions du cœur. C'était surtout comme auteur des premières Messéniennes que C. Delavigne, à la villa Paolina, avait été bien accueilli par tout le monde, et surtout par Elisa, qui l'appelle « son messénien ». C'est aux Messéniennes que le poète s'attelle dès son retour à Paris, ayant à peine le temps d'écrire à Mme de Courtin, harcelé par les circonstances politiques, forcé de faire paraître son recueil au plus vite pour ne pas manquer le bon moment : il est question d'aggraver les lois contre la presse; l'opinion s'émeut: il faut profiter de l'occasion pour lancer les Messéniennes : « Je me suis défendu contre le monde. Je sors peu et je travaille. Il y a longtemps déjà que je vous aurais écrit, si les lois dont on nous menace ne me forçaient à m'occuper sans relâche des Messéniennes que je veux publier. »

Et plus loin : « Nous sommes dans un temps où les souverains ne reviennent pas impunément sur les lois qu'ils ont jurées : les sujets se révoltent. » C. Delavigne prend une part importante au mouvement de résistance qui tourne en effet à la révolte partout, même à l'Académie française. On sait que les Acadé-

miciens s'honorent en donnant l'exemple de la protestation (^). On connaît moins le rôle que Delavigne joue dans l'affaire, et que nous indique le Journal des Débats ('). Lacretelle propose à ses collègues de porter aux pieds du roi l'expression de leurs inquiétudes ; aussitôt les journaux ministériels insultent l'Académie. L'archevêque de Paris refuse d'assister à la séance où l'on doit délibérer sur cette proposition : il exprime même par lettre ses craintes « que l'Académie ne soit menacée dans son existence » si elle s'obstine. Ainsi morigénés, les Académiciens chargent Chateaubriand, Lacretelle et \ illemain de rédiger l'adresse ('). La réponse du pouvoir ne se fait pas attendre : Lacretelle est révoqué de ses fonctions de censeur, Villemain chassé du Conseil d'Etat, Michaud destitué de sa place de lecteur du roi. A la séance suivante, les trois Académiciens sont accueillis avec transport, embrassés par leurs collègues, et C. Delavigne propose que l'Académie envoie une délégation au domicile des « trois victimes du despotisme ministériel, pour leur porter non des compliments de condoléances, mais des félicitations sur le nouvel honneur qu'ils viennent de recevoir ». Sur le désir des intéressés qu'on ne fasse pas à leur propos une manifestation sans précédent, l'Académie renonce à son intention, en décidant que

(1) Mesnard, Histoire de V Académie française, p. 303-306.

(2) Journal des Débats, numéros du 13 au 26 janvier 1827.

(3) Cf. Un dernier amour de Bcné / Correspondance de Chateaubriand avec la marquise de V... (Perrin, 1903), p. 45.

ce témoignage de son estime sera consigné dans ses registres. On comprendra mieux maintenant la portée de cette lettre écrite à Mme de Courtin par C. Delavigne le 23 janvier 1827 : « Des intérêts que je ne pouvais pas négliger, car ils sont plutôt ceux des lettres que les miens, m'ont privé jusqu'à présent du plaisir de vous répondre. Je ne m'excuse point ici, je sais que vous me louerez d'avoir sacrifié mon plaisir et mon bonheur à un devoir. Vous savez par les journaux ce qui s'est passé à l'Académie, et vous comprendrez pour quelle raison je ne vous en parle point. C'est pour l'Académie que je vous abandonne. Elle s'honore trop aujourd'hui pour que je ne sois pas justifié par ce seul mot. »

Plus que jamais il se hâte de faire paraître ses Messéniennes, afin de répondre à l'impatience du public vibrant d'indignation contre le ministère. Pour mieux défendre son temps, il s'est réfugié à la Madeleine ; il y est relancé par son libraire : « Le mien est en bas. Il est arrivé en poste depuis trois jours, et il ne cesse de me tourmenter, de me harceler pour les Messéniennes. Il me garde à vue, et me demande compte le soir de mon travail pendant la journée. » C. Delavigne veut aboutir vite : laissant de côté la tisane de fleurs d'oranger que lui recommandait la prudente EHse, il prend du café, ayant besoin, pour travailler, « de l'ivresse lucide et de la légère agitation qu'il puise dans ce poison lent » ; sur sa table, il dispose quelques fleurs : « Vous savez qu'il me faut un bouquet pour travailler : où puiserai-

je jamais de la poésie, si ce n'est dans les fleurs ? » Mieux que le café et que les roses, ce qui l'inspire, c'est la pensée toujours présente de la femme aimée : « Je cherche parmi mes pensées celles que votre esprit choisirait de préférence. Je m'abandonne avec plus de complaisance au sentiment qui me semble devoir le plus toucher votre cœur. » De tout cela nous pourrions déjà conclure que, d'une manière générale, l'amour anime les passions politiques du poète des Messéniennes. D'une façon très précise, nous savons que nous devons à Mme de Courtin les plus beaux vers de ce recueil : « A la fin des adieux à Rome, j'ai célébré celui des poètes que vous aimez le plus. Mais trouvez-vous que je me suis élevé à la hauteur du sujet dans ces stances que l'air de l'improvisation me réduit à faire si courtes et si minces ? Trouverezvous dans ces vers cette flamme qui doit animer une invocation pareille ? N'aurai-je pas été un bien faible interprète de votre admiration que je partage ? Si cela est ainsi, fermez le livre, et relisez quelque scène du Cid ou des Horaces. Vous rendrez à notre vieux Corneille un hommage plus digne de lui, et en même temps vous lui demanderez pardon pour moi. » Mme de Courtin dut être contente, car rarement C. Delavigne atteint pareille force de pensées : inspiré par ses souvenirs du Miserere à Saint-Pierre, ému par la grandeur de Virgile et du Tasse, il chante sur son « luth », en style de l'époque, puis s'arrête :

Je sentis les accords s'affaiblir sous mes doigts. Pareils au bruit plaintif, aux notes expirantes

Qui se perdent dans l'air, quand du Miserere Les sons au Vatican s'éteignent par degré. Jaloux pour mon pays, je cherchais en silence Quels noms il opposait à ces noms immortels ; Il m'apparaît alors, celui dont l'éloquence Des demi-dieux romains releva les autels : Le Sophocle français, l'orgueil de sa patrie. L'égal de ses héros, celui qui crayonna L'âme du grand Pompée et l'esprit de Cinna ; Emu d'un saint respect je l'admire et m'écrie :

Chantre de ces guerriers fameux,

Grand homme, ô Corneille, ô mon maître,

Tu n'as pas habité comme eux

Cette Rome où tu devais naître ;

Mais les dieux t'avaient au berceau

Révélé sa grandeur passée.

Et, sans fléchir sous ton fardeau.

Tu la portais dans ta pensée !

Ces deux derniers vers sont très beaux ; ils auraient dû rassurer le poète, mais l'amour le rend timide : « J'ai corrigé les dernières ennuyeuses épreuves des Messéniennes. J'y vois des défauts, des faiblesses, des langueurs, que le temps ne me permet pas de faire disparaître. Pardonnez-les-moi. » A mesure que le jour de la publication se rapproche, ses inquiétude» augmentent. Comme tous les amoureux sont fétichistes, et que, revenant d'Italie, il croit un peu au mauvais œil, il compte, le grand jour arrivé, arborer une cravate noire qui lui vient d'Elise, pour porter bonheur à son livre. Jamais il n'a désiré plus ardemment le succès, car il ne s'agit plus seulement de séduire le public : « Mes vers vous plairont-ils ? que

je le désire ardemment ! Avec quelle joie je l'apprendrais î Que de suffrages ne donnerais-je pas pour le vôtre ! tous, mon Elise, tous pour un seul. Que votre cœur batte, qu'il soit ému, et tout mon orgueil de poète, toute mon ambition insatiable sera satisfaite. » Ses rêves sont exaucés : le Journal des Débats du 17 mars 1827 constate le succès, sans marchander l'éloge; Mnet admire ces beaux vers, «en quelque sorte trouvés, que la précision, la plénitude et le naturel fixent, comme trois clous d'or, dans les plus ingrates mémoires » (^). La critique est satisfaite ; la femme aimée est charmée : elle se décide à quitter Arenenberg et sa protectrice pour venir vivre à Paris, plus près de son Messénien.

Aimant, aimé, célèbre, G. Delavigne connaît à ce moment la plénitude du bonheur. C'est, comme toujours, le moment où le malheur vous guette. Le premier coup qui frappe ce cœur, toujours sensible à l'amitié, c'est un échec retentissant de son camarade d'enfance, de Scribe, dont le Mariage cT Argent échoue d'une façon piteuse, le 3 décembre 1827, aux Français (2). Nous connaissons cet échec de Scribe par une lettre de C. Delavigne, qui fait grand honneur à un auteur, à un dramaturge surtout, car la jalousie littéraire sévit peut-être plus encore là qu'ailleurs, et l'on s'y console vite de l'échec d'un ami. C. Delavigne est au-dessus de ces mesquineries : il écrit à Mme de Courtin, qu'il avait quittée pour aller assister à la

(1) Etudes sur la littérature française au XI X*^ siècle, II, 61-^2,

(2) Moniteur du 4 décembre 1827.

SOUWAU 11

162 LE ROMAN DE CASIMIR DELAVlGNE

première du Mariage d'Argent : « J'avais besoin de toute ma félicité du matin pour supporter ma soirée d'hier. L'ouvrage dont je vous avais fait l'éloge a été reçu sévèrement. L'assemblée, qui l'écoutait à peine, a été pour lui dure jusqu'à l'injustice : je me sentais tressaillir à chaque murmure. Je tremblais de tout mon corps. J'avais peine à me tenir debout, et je ne pouvais rester assis. Quelle agonie, mon Elise ! Quelle est donc cette passion étrange qui vous pousse à rechercher les suffrages de quinze cents personnes, dont pas une peut-être n'est capable de faire ce qu'elles blâment, ce qu'elles repoussent avec tant de mépris.

«Fasse le ciel que vous n'ayez jamais le tourment de voir un de mes ouvrages en butte à ces orages d'un public capricieux, violent comme la mer, et aussi impitoyable qu'elle... Je suis allé ce matin consoler celui dont j'avais partagé tous les tourments. J'ai fait pour lui tout ce qui a été en moi. Il souffre, amie, il est malade, et demain j'irai à sa place assister sur le théâtre à la représentation de sa pièce. Je suis si heureux par vous que peut-être je lui porterai bonheur. »

Ni son amour ni son bonheur n'allaient le protéger lui-même contre le premier insuccès qu'il . eût encore éprouvé, et qui dut lui être d'autant plus sensible qu'il avait associé Mme de Courtin i elle-même au sort de son œuvre, en contant une partie de leur propre roman dans la Princesse Aurélie.

le roman de casimir delavigne 163

La Princesse Aurélie

Il est convenu maintenant, dans la critique courante, que cette comédie tomba parce qu'elle n'était qu'une pièce de circonstance, un brûlot politique lancé contre le ministère Villèle, et que, le ministère étant tombé avant la première représentation, cette pièce satirique fit long feu (^). Et certainement C. Delavigne était trop combatif, trop ardemment mêlé aux luttes de son temps pour n'avoir pas songé à faire, dans les portraits du comte de Sassane, du duc d'Albano et du marquis de Polla, la caricature des trois principaux personnages du ministère Villèle. Mais ce n'était pas pour cela qu'il avait composé sa pièce, et il y avait longtemps qu'il travaillait à sa Princesse Aurélie, la quittant, la reprenant, suivant les préférences de son inspiration. Il l'avait commencée à Arenenberg, à son premier voyage probablement, d'après cette lettre sans date : « J'ai laissé là Louis Onze pour quelques mois. J'ai repris la Princesse Aurélie, qui vous plaisait, et dont les premiers vers ont été faits près de vous. Il me fallait un ouvrage où l'amour pût trouver place. Là un souvenir plein de chaleur et de charme, un souvenir qui règne sur moi sans partage, m^'inspire et me soutient ; il jettera quelque flamme dans mes vers, quelques traits délicats dans un dialogue qui ne peut vivre que par la grâce et l'esprit. » En efTet, tout le rôle du comte Alphonse d'Avella, qui est écrit d'une plume alerte,

(1) Lenient, La Comédie en France au AVA'« siècle, II, 28.

avec une alacrité et un charme nouveaux dans l'œuvre du jDoète, C. Delavigne l'avait joué pour son propre compte aux pieds de Mme de Courtin : « Pour mon pauvre jeune homme, c'est un peu moi. C'est moi à Rome :

Quels jours plus beaux alors, mieux remplis que les miens ?

Je l'aimais, Fadmirais, et dans ses entretiens.

Dans ses éclairs d'esprit dont la flamme est si vive,

Dans le mol abandon de sa grâce naïve.

Dans ses yeux, dans ses traits, je puisais chaque jour

Ce poison dévorant qui m'enivrait d'amour.

Ma tête se perdait : jugez de mon délire.

Je crus que dans les miens ses yeux avaient su lire.

Vingt fois je crus les voir, pleins d'un trouble enchanteur

Se reposer sur moi, s'attendrir... Ah ! docteur.

Quels regards ! Mon cœur bat quand je me les rappelle,

Et semble me quitter pour s'élancer près d'elle.

Voilà ce que dit mon Alphonse, et bien d'autres choses semblables. « Et plus loin : « Vous souvenezvous de cette fierté désolante qui m'a déconcerté à Tivoli et à Saint-Pierre, quand vos regards semblaient m'encourager :

Ils égaraient mes sens ; je cédais ; mes efforts

Ne pouvaient dans mon sein contenir mes transports ;

Vaincu, j'allais parler... jamais beauté plus fière

Ne vous fit d'un coup d'œil rentrer dans la poussière ;

Jamais plus froid sourire à la cour n'a glacé

Sur les lèvres d'un sot uij aveu commencé.

Je restais confondu, muet, tremblant de rage ;

Mais, en la détestant, je l'aimais davantage.

C'est encore Alphonse qui parle. Et moi, quand je

partais pour la villa, avec quels battements de cœur je me rapprochais de vous. Que la course me semblait longue. Combien de fois je me suis surpris courant à perdre haleine, et m'arrêtant tout à coup de peur d'arriver. Car je mourais d'envie de vous revoir, et je craignais en même temps de vous retrouver plus réservée et plus froide que la veille : que dit Alphonse? lisez :

...je pars, docteur, j'accours.

Quels siècles se traînaient dans ces instants si courts, Où mes vœux empressés dévoraient la distance ! J'arrive : du néant je passe à l'existence ; Mais triste, mais ravi, plein de crainte et d'espoir, Je vais, je viens, je brûle et tremble de la voir. Ah ! je vous le demande, est-on plus misérable ? Trouble toujours croissant, contrainte insupportable. Mal d'autant plus cruel que j'aime à le souffrir, Que je sens ma folie, et n'en veux pas guérir !

Je ne vous dirai rien de plus sur la Princesse Aurélie. En voilà bien assez de mes vers, et je ne vous en parlerai pas de longtemps. Je suis content de moi, j'ai tenu ma parole, et j'ai le droit d'être bien amoureux dans mes prochaines lettres. Tout ce qui s'est ghssé de tendre dans celle-ci, ce n'est pas moi qui l'ai dit, c'est Alphonse. Ah ! plaignez-le, ce pauvre Alphonse qui me ressemble tant. Il aime de si bonne foi, il est si malheureux ! ou plutôt aimez et plaignez votre

« Casimir. »

Par une délicatesse d'homme profondément épris,

il veut bien se mettre lui-même dans son œuvre, et montrer à la femme qu'il aime un reflet de sa passion pour elle dans un héros fictif, mais il ne veut pas faire pour des profanes un portrait de celle qui n'appartient qu'à lui : la princesse Aurélie n'est pas Mme de Courtin, ni même la reine Hortense, malgré certains traits de ressemblance, c'est la grande-duchesse de Bade : « Tenez, voici un portrait que vous m'avez tracé souvent, et dont le modèle est une grande dame très connue et très admirée de vous. Cependant j'avoue à ma honte que pendant les huit jours qu'elle a passés au château d'Arenenberg, elle n'a pas pu tirer un mot de moi ; mais à qui la faute ? à moi, parce que je ne veux écouter que vous, et à vous, parce que votre conversation, dont vous faites si peu de cas, a cent fois plus de charme que la sienne. Enfin, voyez si le portrait ressemble à cette personne que vous m'aviez si bien peinte :

Assemblage imposant de grâce et de noblesse,

Bonne avec fermeté, naïve avec finesse,

La princesse Aurélie aux honneurs qu'on lui rend

A droit par son esprit bien plus que par son rang.

Elle sait opposer la ruse à l'artifice,

Calculer mûrement ce qu'on croit un caprice,

Tolérer nos défauts afin de s'en servir ;

Sans faiblesse apparente, elle sait à ravir.

Nous cachant ses secrets et devinant les nôtres,

Tourner à son profit les faiblesses des autres.

Enfin je la crois femme à jouer à la fois

Et sa cour de justice et ce conseil des Trois

Où siège des régents la sagesse profonde.

Et vous, son médecin, qui jouez tout le monde.

X'y a-t-il pas dans tout cela quelque chose de la grande-duchesse ? «

On voit que si la politique n'est pas absente de l'œuvre, du moins elle n'est qu'épisodique, et que l'essentiel du sujet, c'est l'amour. Quant aux intrigues secondaires, elles sont relevées par un esprit très jeune, presque gamin par moments, et qui n'est que l'expression très exacte des propres dispositions du poète, ramené par la nouveauté de son amour à de véritables enfantillages : « Que diriez-vous donc si vous saviez qu'un travail d'une bien autre importance réclame encore mes instants ? J'ai commencé sur mon genou un ouvrage en soie, une ganse d'un bleu céleste comme votre robe de religieuse. Oui, mon amie Elisa, c'est maintenant que je puis vous appeler mon camarade : je vais sur vos brisées, je travaille dans votre genre. Vous auriez un peu envie de rire si vous pouviez me voir, le genou en l'air, et la tête penchée sur la frêle épingle qui tient mon ouvrage, murmurer des vers de comédie en faisant des points et des nœuds pour enchaîner mon Elisa. Un grand malheur, c'est que j'oublie ma soie en m'abandonnant à mes idées, et qu'ensuite je perds mes idées pour courir après ma soie. J'ai beau me donner du mal, ma ganse et ma comédie se font bien du tort l'une à l'autre, et ce sont deux ouvrages où vous trouverez beaucoup à dire. » L'imprudent amoureux a beau ajouter qu'après ses distractions il se reprend au travail avec plus d'ardeur, Mme de Courtin, prenant très sérieusement à cœur ses devoirs

d'amie du poète, le gronde de perdre ainsi son temps, et lui déclare très nettement qu'il faut se mettre à la besogne, sinon plus d'entrevue : « Vous me donnez un jour de plus pour travailler. Vous l'ai-je demandé ? La condition qui m'est irrévocablement imposée par vous est que j'aurai achevé mon ouvrage avant de vous revoir. Eh bien, je l'accepte. Mercredi mon ouvrage sera terminé. Je le veux ainsi... Je ferai de tels efforts que j'en serai surpris moi-même. Vous doublez la force de mon esprit par l'obstacle que vous m'opposez. »

En effet, le 15 janvier 1828, sa pièce est terminée, lue devant le comité de la Comédie-Française, et le poète, transporté de l'accueil fait à son œuvre par les sociétaires, s'empresse d'écrire : « Grand succès, mon Elise ! tant de bonheur devait amener du bonheur. J'ai lu avec une verve extraordinaire. J'ai mis dans les scènes d'amour une flamme et un entraînement de souvenir qui les a transportés. Ange bien-aimé, c'est à vous que je dois de les avoir touchés... Ah ! que cette lettre vous porte un peu de la félicité que je vous dois... Je le jure devant Dieu, ce triomphe ne m'a été doux que par le plaisir qu'il devait vous causer. Je le mets à vos pieds. Dieu, donnez-moi de la gloire, pour que je l'en couvre, pour que je l'en rassasie. » Pour le récompenser, les rendez-vous recommencent, à Sainte-Geneviève notamment. Cela lui permet de résister à l'ennui des répétitions. Cela lui rend aussi la confiance ébranlée par des auditions qu'il donne de sa pièce en divers salons pour tâter et préparer

l'opinion : « J'ai fait hier une nouvelle lecture de ma princesse pour lui assurer les protecteurs dont elle a besoin. Les hommes qui l'entendaient avaient exercé le pouvoir et se croyaient appelés à le reprendre. J'ai senti à leur manière d'écouter et de rire, bien qu'ils soient dans l'opposition, toute la portée de certains traits. J'ai vu dans leurs yeux quels obstacles ma pauvre Aurélie aurait à vaincre. » Il devait pourtant bien s'y attendre. Il y a, dans la situation d'un ministre, des misères inhérentes à la fonction, et dont la satire ne fait pas rire les libéraux quand les autoritaires sont au pouvoir, parce qu'ils voient dans le portrait de leurs adversaires quelque chose qui pourrait bien devenir leur propre caricature si un mouvement de bascule parlementaire les amenait au pouvoir. Les ennemis politiques de G. Delavigne ne pouvaient donc applaudir, et ses amis ne le voulaient pas. Quant au grand public, habitué à chercher dans les pièces précédentes de G. Delavigne un intérêt de malignité, de sous-entendus, il chercha, et ne trouva presque rien : la pièce tomba, et Gasimir Delavigne écrivit très simplement, très dignement, dans une courte préface : « Je ne me défendrai point : si mon ouvrage renferme des beautés réelles, il vivra malgré les critiques ; si le contraire est vrai, je le défendrai en vain : il est juste qu'il meure. » On ne vit pas alors à la scène ce que la lecture de la pièce, aidée par le dépouillement de ces manuscrits, nous révèle. Dans la collection générale des pièces tombées au théâtre, et qui se relèvent à l'impression, celle-ci est une des

moins connues et des plus jolies. C'est proprement un délice que de savourer cette langue excellente, ces vers spirituels, cette délicatesse dans la passion, telle que la comprenait alors le fiancé d'Elisa. Il dut être vexé dans son amour-propre d'amoureux, inquiet de savoir si son échec n'allait pas le diminuer aux yeux de Mme de Courtin : mais il fut vite rassuré, car elle était brave ; et puis il allait prendre une éclatante revanche avec un nouveau drame.

MARI^o Faliero

Le 30 mai 1829, la Porte-Saint-Martin représentait son Marino Faliero avec un succès tel que l'Ecole romantique, par la plume de Nodier, réclama comme sien tout au moins le style de la pièce, et reconnut l'importance de l'œuvre : « Dans Marino Faliero, le dialogue est presque toujours plein, animé, propre à la situation et aux personnages, empreint de la mollesse du courtisan, de l'énergie du conspirateur, de la dignité du doge, de la naïveté austère de l'homme du peuple ; il est quelquefois si vif, si naturel, si bien coupé comme de l'excellente prose, qu'on croirait que le romantique a passé par là... C'est un triomphe loyal, un triomphe complet. C'est quelque chose de plus qu'un fait littéraire; c'est un événement essentiel, c'est une date qui ne s'effacera point (^). » Il y avait longtemps que le poète portait ce sujet dans son esprit ; il y songeait dès le mois de juin 1826, à

(1) Ch. Nodier, Revue de Paris, 1829, p. 57.

\'enise même, où il avait éprouvé de fortes émotions : «Je suis descendu dans les prisons de l'inquisition d'Etat, sous le canal du palais. J'y ai retrouvé des vestiges qui font supposer d'horribles choses... Quand je parcourais la place Saint-Marc et la salle des Doges, j'en voulais aux Français d'avoir détruit cette forte et mystérieuse république de Venise, mais la vue des cachots m'a réconcilié avec eux. » Outre ces impressions immédiates, il avait été ému par toute cette vieille grandeur éteinte; deux ans après, il se rappelait encore les profondes rêveries qui l'avaient alors assailli : « La belle soirée que celle où seul, occupé de votre image, de mes regrets et de mes espérances, je vous écrivais auprès de ma fenêtre ouverte sur le grand canal de la Giudeca. De temps en temps mes yeux se relevaient involontairement pour admirer ce ciel brillant d'étoiles, cette éclatante imit de Venise. Je vous regrettais, je vous appelais, pour jouir avec vous de l'impression profonde qu'on éprouve à l'aspect d'un ciel qui luit toujours le même, toujours aussi pur et aussi éblouissant de lumière, sur une ville morte et une gloire à jamais éteinte • je me sentais destiné à reproduire ces merveilles dans mes vers, à faire revivre la \'enise que je pleurais. » Sur les lieux mêmes, il songeait déjà à ressusciter dans un drame ces splendeurs mortes, et il écrivait à Mme de Courtin, le 5 juin 1826 : « Que vous dirai-je de Venise, si ce n'est que je voudrais vous y voir, pour recueillir vos impressions, pour m'en inspirer, pour jouir de votre tristesse comme je jouis de la

mienne, au milieu de ces palais détruits du Rialto, sous les vieilles voûtes du palais Saint-Marc, dans cette cour de l'Escalier des Géants où Marino Faliero fut décapité. C'est un sujet que lord Byron a manqué, et que je trouve original et tragique; dites-moi : faites cet ouvrage, et je l'oserai. » La réponse fut celle qu'il attendait : mais c'est plus tard, revenu en France, qu'il peindra Venise de mémoire :. « Oui, mon Elise, lui écrit-il le 19 janvier 1828, je devais la célébrer à vos pieds, dans le recueillement d'un bonheur partagé, sous votre inspiration toujours présente, et ce jour est arrivé !... C'est chez vous, c'est près de vous que mon imagination viendra chercher des couleurs pour peindre tous ces objets que mes yeux s'attristaient de voir sans vous. Je vous conduirai dans cette place Saint-Marc où si souvent mes lèvres ont murmuré votre nom. Je vous ferai descendre dans ces gondoles où il me semblait que vous vous balanciez près de moi. J'admirais Venise avant de la connaître, et vous me l'avez rendue éternellement chère. J'y peindrai merveilleusement l'amour, car j'y ai tant aimé. J'y serai touchant, car mon cœur s'y consumait de mélancolie. Mais que serontils ces vers où je répandrai toute mon âme, où tous mes souvenirs d'Italie viendront se réfléchir, où vous serez présente partout sans être nommée nulle part, où je me promènerai avec ma sœur de Rome dans le Colisée désert, au pied des cascatelles, dans les nefs de Saint-Pierre. Ah ! mon Elise, mon unique amie, j'aurai cessé d'être poète, ou ces vers doivent être les

plus beaux qui soient jamais sortis de mon cœur. » Et, de fait, la tendresse déborde de son cœur quand il songe que quelques mois seulement les séparent de leur mariage : « L'automne doit nous réunir. Sur la route, combien la tristesse du paysage sera gaie pour nous. Chaque feuille qui tombera des arbres sera un présage de bonheur, un signal de rendez-vous. Tombez, feuilles, tombez ; dites-moi de retourner près d'elle pour ne plus me séparer d'elle. Il me semble que les brouillards d'octobre seront plus salutaires pour ma poitrine, plus beaux pour mes yeux, que l'air bienfaisant et pur du ciel de Rome.

Il y aura mille accents de joie, mille promesses d'amour, dans le soufïle et le bruit des vents qui me chasseront de mon exil. La patrie, c'est le modeste salon d'Elisa, c'est le canapé bleu où j'écoute sa harpe, c'est le coin de son foyer où les heures sont si courtes :

...ô bien qu'aucun bien ne peut rendre, O patrie, ô doux nom que l'exil fait comprendre !

Elisa, chère Ehsa, vous qui connaissez la mienne, me reprocherez-vous maintenant, comme à Fernando, de ne savoir aimer que la patrie ? »

Le sentiment fort et doux qui remplit son cœur est-il bien celui qui convient aux passions de ce drame ? Notre poète n'est pas un lion romantique, superbe et rugissant, quoi qu'il en dise dans une lettre où il supplie Mme de Courtin de lui donner de ses nouvelles le plus souvent que le lui permettra son

horreur de la plume : « Immolez-vous donc, chère victime, et j'aurai l'égoïsme d'accepter vos douleurs, de me faire une cruelle joie de la torture à laquelle je vais mettre votre paresse. Voyez comme j'ai l'âme vénitienne, et comme votre lion de Saint-Marc prend les mœurs des hommes qu'il fait parler ! Puisse-t-il, quand il vous reverra, apporter à vos pieds une noble proie ! puisse mon EUse trouver digne d'elle son lion qu'elle tient en laisse comme un agneau, qui se plaît dans ses liens, voudrait passer sa vie à baiser les mains qui l'enchaînent, et ne voit qu'un seul bien au-dessus de cette liberté dont il est idolâtre, son esclavage. » On serait tenté de crier à ce lion trop apprivoisé : — Bien bêlé, lion ! — C'est langoureux, c'est attendrissant, c'est honorable pour l'homme, mais c'est inquiétant pour l'artiste. C. Delavigne s'en rend bien compte : il n'a qu'une passion au cœur, et il doit en exprimer d'autres d'une bien différente nature : « Voyez cependant, amie, la belle disposition où je suis pour composer un ouvrage, pour faire parler tour à tour la haine ou la fureur, pour cesser d'être moi-même, et devenir chacun des personnages dont je dois exprimer les passions différentes ! Je n'ai qu'une passion, moi, je n'en ai qu'une ; je ne veux ni élever ni renverser des Etats, je veux revoir mon Elisa, couvrir ses mains de baisers les plus tendres qu'un amant ait jamais donnés. Voilà mon seul désir, mon unique ambition. » Comme le remarque A. Pichot (i), pour rendre le personnage de Faliero,

(1) Revue de Paris, 1832, XLI, 181.

il aurait fallu savoir haïr, et C. Delavigne ne sait qu'aimer. Son amour même lui cause des distractions, comme pour la Princesse Aiirélie : « Je travaille depuis le matin. Je viens d'écrire une partie de mon second acte. Je m'interromps tout à coup au milieu de mes fureurs poétiques pour te demander si tu ne m'as pas oublié. Il y a des moments où je laisse mes conspirateurs le poignard levé pour courir après toi dans les bosquets de la Madeleine... Pauvre doge ! il lui arrive dix fois le jour, dans ses plus violents mouvements d'éloquence, de s'écrier soudain : Elisa, mon Elisa chérie ! J'aurai bien de la peine à ne pas laisser échapper ce nom dans un vers. » Si, à cause même de son amour honnête et pur, C. Delavigne n'a pas pu donner à son Marino la farouche grandeur qu'il a dans la tragédie de Byron, en revanche c'est à cette passion si active qu'il doit la surexcitation, l'hyperesthésie poétique qui lui sont nécessaires : u C'est toi que je consulte en travaillant, c'est pour toi que je cueille des fleurs ; tiens, voici une feuille de notre laurier. Regarde comme elle est verte ; est-ce un augure ? Conserve-la, et qu'elle te rappelle un jour cette scène dont je m'occupe dans mon exil. Souvienstoi, si l'on y trouve de nobles pensées, que je ne les ai dues qu'à toi seule. Oui, bien que tu t'empares trop violemment, trop uniquement de toutes mes facultés, l'agitation dans laquelle tu ne cesses d'entretenir mon âme est heureuse et inspirante. Je l'espère du moins, et bientôt tu seras mon juge ». C'est donc à Mme de Courtin que nous devons les plus beaux mouvements

de ce drame, les cris humains qui ont remplacé les tirades un peu sèches d'autrefois ; le 3 mai 1828 il lui écrit que c'est pour elle qu'il travaille, qu'il fera sa tragédie, « non pas avec mon imagination, mais avec mon cœur. Je la remplirai de ce feu que j'ai pris dans tes yeux, de ces inspirations qui coulent de tes lèvres. J'y répandrai ce sentiment de mélancolie profonde qui me reste après t'avoir vue, et les femmes diront un jour en pleurant : il aimait, quand il a fait ces vers. Oui, femmes, et c'est elle que j'aimais. Près d'elle je me consumais de désir, et loin d'elle je perdais mes jours à la regretter. J'aurais donné tous les éloges du siècle, tous les vains applaudissements du monde pour une larme de plaisir que mes vers faisaient couler dans ses yeux. » C'est ce qu'il dit publiquement, presque dans les mêmes termes, en cet Epilogue qu'il écrivit le lendemain de la première de Marino Faliero :

Oui, ces frémissements d'un plaisir douloureux, Ces cris des spectateurs, ces pleurs versés par eux, Ce pouvoir d'exciter l'espoir ou les alarmes, D'emporter avec soi les cœurs dans son essor, Ce triomphe enivrant a d'ineffables charmes ; Mais un de ses regards m'enivrait plus encor, Et j'aurais tout donné pour une de ses larmes !

Un seul critique avait deviné à moitié le secret du poète (i). Grâce aux manuscrits du Havre, ce n'est plus par hypothèse, mais avec certitude, que nous pouvons expliquer les causes cachées du progrès

(1) Cap. Casimir Delavigne, p. 23.

dramatique et psychologique qui sépare VEcole des Vieillards de Marino Faliero, de ce succès éclatant qui ne se borna pas à Paris, puisque l'écho lointain de ce triomphe alla jusqu'à Rio-de- Janeiro où, en 1830, au miheu de la grande bataille romantique, on parlait encore du Faliero de C. Delavigne (^).

Louis XI

Dans cette nouvelle pièce on constate que le talent du poète s'est singulièrement agrandi. Son triomphe n'est plus dû à la mode ni aux circonstances. C'est un succès de bon aloi auquel la critique rend hommage. Un journal allemand du temps proclame l'analyse des caractères « tout simplement admirable » (-). Le charme dure encore, puisque, il y a quelque temps, M. Emile Faguet le reconnaissait : l'action du poète sur le public subsiste après deux tiers de siècle, et l'on vient de célébrer « les noces de diamant de C. Delavigne avec la foule » (^). Francisque Sarcey, luttant avec son robuste bon sens contre les préventions que les plaisanteries courantes sur C. Delavigne lui avaient inspirées, finissait par lâcher le mot suprême de l'admiration, à propos de la grande scène entre Nemours et le Roi : « Ah ! que c'est là une trouvaille ingénieuse ! Ingénieuse n'est pas assez dire; c'est, quoiqu'elle soit

(1) Revue de Pans, 183'», t. XIV, p. 114.

(2) Magazin fur die Litteratur des Auslandes, BerWn, 23 mars 1832.

(3) Journal des Débats, 19 septembre 1898. Il faut lire encore la remarquable conférence de M. J. Ernest-Charles sur le Louis XI, à rOdéon : Revue des Cours et Conférences, 22 février 1900.

SOLRIAU l'i

de C. Delavigne, d'un poète de transition, une trouvaille de génie. )) (^)

C'était peu de temps avant son mariage que l'amoureux poète avait terminé cette pièce à laquelle il pensait depuis longtemps. Il avait été nommé bibliothécaire du Palais-Royal ; une lettre du 18 décembre 1829 nous montre que, une fois assis devant son bureau, C. Delavigne songeait très peu à la bibliothèque dont il était le conservateur : « Me voici installé dans mon cabinet du Palais-Royal. Il faut que je le consacre par un peu de bonheur : je veux que mon Elise l'habite un moment avec moi. C'est peu de rêver à elle. Je lui écris. » C'est encore là qu'il composa son Louis XL demandant des inspirations à ses souvenirs de tendresse : « Inspirez-moi, mon Elise bien-aimée. Que n'avez-vous votre harpe pour me répéter sans cesse mon air de Xaples, qui réveille en moi de si doux souvenirs. « Quelquefois son amour tourne à l'hallucination : il croit voir Mme de Courtin au coin de son feu : « Laissez-moi, ne parlez plus, ne me regardez plus. Je me recueille en moi-même ; je suis loin de vous ; me voilà tout à Louis XL.. Tiens, mon Elisa ! je vois un point blanc à votre soulier de satin ! » C. Delavigne, nous l'avons vu, était coutumier de pareilles distractions : il aimait à se faire gronder par Mme de Courtin qui lui reprochait, sans trop d'amertume, de perdre son temps à songer à elle.

Le poète reçut enfin la récompense de sa longue

(i) Le Temps, 19 septembre 1898.

fidélité : en novembre 1830, il se mariait, le même jour que son frère Germain. Tandis que d'autres écrivains, après la poésie des fiançailles, ont connu la prose désenchantée du mariage, C. Delavigne fut plus heureux : je n'en donnerai qu'un exemple, la lettre « confidentielle », comme dit l'adresse, qu'il envoie à sa femme, quatre ans après, de son cabinet du Palais-Royal : il écrit à Mme Delavigne, qu'il vient de quitter à l'instant, ce simple mot :

(( ...Comme au couvent. Es-tu contente, adorée ? » La lettre est courte, mais éloquente. C'est un cri du cœur toujours amoureux, et reconnaissant de son bonheur. Delavigne avait des façons originales et ingénieuses d'associer la femme aimée à sa vie littéraire. Il lui avait donné une bague sur laquelle il avait fait graver le nom de leur premier grand succès, « Faliero », en ajoutant : « Ah ! je veux vous en donner une autre, et bien d'autres, plus glorieuses encore. » Après Louis XI, ce furent les Enfants d'Edouard.

Les Enfants d'Edouard

C'est peut-être surtout dans cette pièce de C. Delavigne qu'éclate dans toute sa fraîcheur le renouveau de son talent. Après avoir vécu longtemps sur les premières affections de la jeunesse, amour de la famille, de la patrie, le poète avait connu, à leur vraie date, les grandes passions qui épanouissent le cœur, l'amour, la tendresse paternelle. C'est comme une

rosée abondante sur des fleurs flétries : tout se relève et tout brille. Il allait tirer de cet esprit nouveau les plus touchantes inspirations, les émotions les plus dramatiques. La seule annonce de son nouveau drame consolait le Théâtre-Français du départ de Hugo pour la Porte-Saint-Martin (^). L'apparition de la pièce montra que ces espérances n'étaient pas trompeuses : « Au milieu de ce déluge de drames sans conscience, sans principes, partant sans avenir, c'est, dit Xsi Revue de Paris, une véritable consolation que la pièce de M. Casimir Delavigne. Au moins dans cette œuvre apparaît la trace d'une incubation vraiment littéraire ; c'est autre chose qu'une idée dégrossie et charpentée pour la scène... Il a sans doute voulu montrer, comme leçon aux équarisseurs dramatiques, la puissance d'une exécution soignée. » (-) Naturellement les romantiques exaspérés protestent. A. Dumas compare la pièce de Delavigne au drame de Shakespeare, pour écraser le poète classique : « La statue gigantesque, le colosse de Rhodes entre les jambes duquel passaient les hautes galères, est devenu un bronze à mettre sur une pendule, une réduction de Barbedienne. » (^) Mais le colosse de Rhodes a-t-il jamais pu être autre chose qu'une monstruosité ? Et, d'autre part, n'est-ce pas une œuvre d'art bien adaptée à la vie moderne, qu'un bronze de Barbedienne ? A coup sûr c'est très supérieur aux a zinc d'art »

(1) Revue de Paris, 1833, XLVI, 55.

(2) Bevuc de Paris, 1833, L, 265.

(3) Mémoires, IV, 57-58.

de la maison Dumas. C'est surtout à V. Hugo qu'il convient de comparer C. Delavigne, et la chose a été faite, de façon définitive, par M. Larroumet ('). Oui, C. Delavigne, comme poète, est inférieur à Hugo ; oui encore, comme homme de théâtre, il est de premier ordre. Sa grande habileté consiste à avoir su donner à ses personnages les sentiments profondément humains que la vie lui avait fait connaître et savourer, n faut qu'une pièce soit d'une vérité bien humaine pour que, même dans un rôle aussi secondaire que celui du geôlier Tyrrel, on trouve des vers aussi touchants que ceux-ci :

... Que voulez-vous ? je l'aime.

J'aime en lui le seul bien qui m'ait coûté des pleurs : Mon Tomy, mon trésor de joie et de douleurs, L'astre qui rayonnait sur mes nuits enivrantes, L'enfant qui m'a baisé de ses lèvres mourantes. Traitez-moi de rêveur, de fou, si vous voulez : Mais quand je vois ses yeux, ses longs cheveux bouclés. Je me sens tressaillir jusqu'au fond des entrailles ; Lorsque leurs cris aigus frapperaient ces murailles, C'est de mon fils, milord, que j'entendrais les cris : Je ne peux pas pour vous assassiner mon fils.

C'était dans son cœur, dans son propre amour pour son fils Albert, que C. Delavigne avait trouvé ces vers. Qu'on en juge par cette lettre d'adieu écrite à sa femme et à son enfant, qu'il laissait à la Madeleine pour aller redemander un peu de repos et de santé aux environs de Pau : « Malheureux ! bien malheureux de vous avoir quittés : plus que tu n'as pu le voir dans

(1) Revue des Cours et Conférences, avril 1896, pp. 30, 39 et 41-

182 LE ROMAN DE CASIMIR DELAViGNE

mes yeux qui se défendaient de pleurer pour ne pas ajouter à ton chagrin, quand je vous regardais en partant ; plus qu'il n'est possible de te le dire. Ne pleure pas cependant, égayé notre adoré enfant. Qu'il ne s'aperçoive pas de mon absence, et qu'il soit bien joyeux de mon retour. Jusqu'à ce que je revienne, sois son père et sa mère. Je te le confie. Je te confie à toi-même. Garde-moi tous mes trésors... Ah ! que je suis malheureux!... » Les quelques jours qu'il passe dans le Midi lui semblent un long exil. Il se refuse toutes les excursions qui attirent les autres touristes, pour revenir le plus vite possible, sitôt la santé reconquise : « Non, amie, je n'irai pas voir Gavarnie et la brèche de Roland. Il faudrait pour faire cette excursion retarder de cinq jours mon arrivée à Paris, et après une si longue absence, j'avoue que ce supplice serait au-dessus de mon courage. Non, je sais trop combien durent cinq jours : j'en ai fait à Plombières la dure expérience, et je la fais encore ici. Les cinq derniers jours qui précèdent le départ... ne finissent jamais. J'ai beau changer de système pour que le temps me pèse moins, laisser là ma sauvagerie, m'apprivoiser, prendre, quand je me promène, un visage qui invite à m'aborder, saluer de mon balcon ceux qui passent, de manière à leur demander une visite : peines et avances perdues ! rien n'y fait. Le temps ne m'accable pas moins de son poids. D'autres lieux, un nouveau spectacle auraient-ils le pouvoir d'écarter l'idée qui m'obsède ? Ne le crois pas, ma bien-aimée, et certes, je n'en ferai pas l'essai. Ce qu'il

me faut, pour calmer mon impatience, c'est le mouvement d'une voiture qui m'entraîne, et qui m'entraîne vers vous... J'arriverai, dit-on, vers huit heures du matin, dans la cour de la diligence Laffitte et Gaillard, où je dois avoir la première place du coupé. Vers huit heures et demie, je monterai quatre à quatre le grand ou le petit escalier qui me conduira à la chambre de mes deux adorés... Et notre Albert, crois-tu que je ne le roulerai pas sur ton petit canapé de l'Hermitage, au risque de mettre en désordre par ■ mes caresses toutes les boucles de sa belle chevelure blonde ? Dis-lui qu'il n'a qu'à bien se tenir...»

Les Œuvres de la fin

Delavigne ne rapportait malheureusement du Midi qu'une amélioration passagère de sa santé. Les jours du poète étaient désormais comptés. Usé par la vie double du cœur et de l'esprit, trop frêle pour supporter le poids du bonheur et du travail, G. Delavigne n'avait plus de longues années à vivre. Mais il allait suppléer au temps et à la force vitale par l'ardeur au travail et par l'énergie nerveuse. Nul ne se pourrait douter que ses dernières comédies si gaies, si vivantes, ont été composées au milieu des tristesses physiologiques et du déclin des forces.

Son Don Juan d'Autriche paraît à un bon juge une des comédies les plus amusantes de notre époque (^). Pour nous, qui vivons, grâce à ses lettres, dans l'inti-

(1) Legouvé, Soixante ans de soui^'enirs, I, 40.

mité de son cœur, nous voyons de plus combien il y a mis de lui-même : Dofia Florinde, respirant l'odeur des jasmins, dit à sa duègne : « N'as-tu pas éprouvé quelquefois, Dorothée, combien un son vague, une bouffée d'air réveille fortement certaines impressions de plaisir ou de peine, et fait revivre un souvenir jusqu'à la réalité ? » C'est une impression personnelle au poète, écrite à Mme de Courtin plus de huit ans auparavant, et presque dans les mêmes termes : (( Dans un bal magnifique, donné par Mlle Mars, je suis resté une partie de la nuit assis derrière une dame qui n'est ni belle ni jolie, que je ne connais pas, et à laquelle je n'ai point parlé. Devinez ce qui me retenait près d'elle ? C'était le parfum de votre plante indienne. N'avez-vous pas éprouvé combien les parfums ont de puissance pour réveiller nos souvenirs, et leur donner une force qui nous saisit, qui nous arrête, et va presque jusqu'à la réalité ? Les yeux fermés pour ne pas perdre mon illusion, je suis resté là bien longtemps, et trop longtemps, direz-vous, puisque j'ai quitté le bal avec un violent mal de tête : mais moi, je disais comme sur le lac : je souffre pour elle. ))

C. Delavigne savait du reste sortir de sa vie intérieure, et composer, au sein du bonheur domestique, quelque drame bien noir comme Une famille au temps de Luther. La pièce n'a pas d'ailleurs grand succès. Le poète est obligé de relancer le baron Taylor, qui ne se soucie pas de faire représenter bien souvent ce drame lugubre et peu goûté : il lui écrit le 16 fé-

vrier 1838 : « Depuis deux mois, vous ne m'avez pas donné deux fois. Je n'ai point l'habitude de me plaindre, et je ne vous écris point pour le faire. Je veux seulement vous prier de ne plus annoncer mes ouvrages quand vous ne devez pas les représenter. Les annonces trompent mes amis, et m'exposent à des embarras qui me sont pénibles. Je profite de cette occasion pour vous remercier de la nouvelle preuve d'obligeance que vous m'avez donnée, en refusant l'offre que Mlle Mars vous a faite de rentrer dimanche à l'Odéon pour V Ecole des Vieillards. » Ces lettres au baron Taylor nous montrent un auteur soigneux de ses intérêts, ce qui est tout naturel, de sa réputation, ce qui est plus légitime encore, et ne laissant pas le Théâtre-Français en prendre à son aise avec un des poètes qui l'avaient le mieux servi.

La mise en scène de la Popularité traînant un peu, C. Delavigne écrit, de la Madeleine, au baron Taylor, le 6 septembre 1838, l'ultimatum suivant : « J'ai pris un engagement avec vous ; voici l'époque où je dois le tenir : je suis prêt. Vous avez dit à mon frère que Mlle Mars avait accepté avec reconnaissance, ce sont vos expressions, un rôle dans la Popularité. Vous m'avez dit à moi qu'elle serait à Paris le 15 septembre ou le 20 au plus tard. Je sais combien elle est fidèle à une parole donnée, et comme vous avez dû exiger la sienne avant son départ, son retour ne peut être que très prochain. \>uillez donc m'indiquer le jour où tous mes acteurs sans exception seront réunis pour m'entendre. Si quelque obstacle s'oppose

à rexécution pleine et entière d"un engagement que j'ai dû regarder comme sacré, il n'entrera jamais dans mon intention de vous forcer à le tenir : je m'abstiendrai même, comme je le fais depuis longtemps, de tout reproche envers vous. Je vous prie seulement de m'écrire deux mots pour me rendre ma parole, et je m'empresserai de vous rendre la vôtre. »

Cette raideur ne lui nuisit pas, puisque la Comédie- Française joua successivement la Popularité, la Fille du Cid et le Conseiller rapporteur, un vrai bijou celui-ci ; c'est un petit chef-d'œuvre dans le genre Scribe, avec la note bien personnelle de C.Delavigne. Il y riposte, de la façon la plus galante du monde, à Mme de Girardin qui. dans ses Lettres parisiennes, avait un peu daubé sur la Popularité (^) :

Crispin.

Tl se nomme Corniqiiet ? C'est un nom qui promet, si jamais il se marie.

Labraxche.

Il n'a eu garde d'y manquer. Il a épousé une femme auteur, ce qui a fait rire.

Crispix.

Je le crois bien. Le mari d'une femme auteur n'a pas besoin d'être autre chose pour être ridicule.

C. Delavigne aurait eu de l'esprit méchant s'il l'avait voulu. Mais il savait que c'est la façon la plus facile et la plus vulgaire d'avoir de l'esprit. 11 avait

(1) Lettres parisiennes, lettre III. du 7 décembre 1838, pp. 249-

du reste, pour se protéger contre les brocards, la meilleure cuirasse : le bonheur. Il n'était pas méchant, parce qu'il était heureux, parce que l'amour illuminait toujours sa vie. On trouve encore jusque dans ce vaudeville un reflet inattendu du soleil d'Italie : ce n'est pas Dorante, parlant de Julie à son secrétaire Labranche, c'est C. Delavigne, causant avec sa femme, de Rome et de la villa Paolina, qui s'écrie : « La vois-tu sur les ruines de Rome ? Xous vois-tu tous deux ?... Quel voyage ! Ce beau ciel, le Tibre et le Capitole, quel spectacle inspirateur pour le génie! »

Si le poète n'a pas été gêné par l'impersonnalité du genre dramatique pour mettre en œuvre ses sentiments propres, on devine combien plus largement encore il a puisé dans son trésor de souvenirs personnels pour les quelques pièces lyriques qu'il composa vers sa fin. Les stances à la Madeleine ont une grâce, une pureté incomparables : le regret de quitter la villa qu'il aimait et où il avait aimé, qu'il vendait pour suivre plus régulièrement l'éducation de son unique enfant, nous a valu des vers délicieux, qui seraient son chef-d'œuvre s'il n'avait pas écrit, pour son poème un Miracle, ce chant des Limbes qui contient ce qu'il y a eu de meilleur dans le talent et dans le cœur du poète, revus et corrigés par l'amour. L'ancien voltairien, le chansonnier du vendredi saint, avait compris, grâce à sa femme, tout ce qu'il y a de poétique dans les croyances du catholicisme : le père du petit Albert avait mis

aussi un peu de sa tendresse paternelle dans ces stances :

Comme un vain rêve du matin,

Un parfum vague, un bruit lointain,

C'est je ne sais quoi d'incertain

Que cet empire ; Lieux qu'à peine vient éclairer Un jour qui, sans rien colorer, A chaque instant près d'expirer,

Jamais n'expire.

Partout cette demi-clarté Dont la morne tranquillité Suit un crépuscule d'été,

Ou de l'aurore Fait pressentir que le retour Va poindre au céleste séjour.

Quand la nuit n'est plus, quand le jour

N'est pas encore !

L'air n'entr'ouvre sous sa tiédeur Que fleurs qui, presque sans odeur, Comme les lis ont la candeur

De l'innocence ; Sur leur sein pâle et sans reflets Languissent des oiseaux muets :

Dans le ciel, l'onde et les forêts.

Tout est silence.

Loin de Dieu, là, sont renfermés Les milliers d'êtres tant aimés, Qu'en ces bosquets inanimés

La tombe envoie ; Le calme d'un vague loisir.

Sans regret comme sans désir,

Sans peine comme sans plaisir.

C'est là leur joie.

Là, ni veille ni lendemain !

Ils n'ont sur un bonheur prochain,

Sur celui qu'on rappelle en vain,

Rien à se dire :

Leurs sanglots ne troublent jamais De l'air l'inaltérable paix ; Mais aussi leur rire jamais

N'est qu'un sourire.

Sur leurs doux traits que de pâleur !

Adieu cette fraîche couleur Qui de baiser leur joue en fleur

Donnait l'envie !

De leurs yeux qui charment d'abord, Mais dont aucun éclair ne sort.

Le morne éclat n'est pas la mort,

N'est pas la vie.

Rien de bruyant, rien d'agité Dans leur triste félicité !

Ils se couronnent sans gaîté

De fleurs nouvelles.

Ils se parlent, mais c'est tout bas ; Ils marchent, mais c'est pas à pas ; Ils volent, mais on n'entend pas

Battre leurs ailes...

Adoucissant comme Lamartine, à force de sensibilité et de tendresse, les sévérités du dogme catholique, il imagine ceci, dans le chant III de son poème : Jésus-Christ ouvre la porte des limbes, et donne à ces pauvres petites âmes la volée vers le Paradis. Si, comme on a dit d Arvers qu'il était « l'auteur du

sonnet d'Arvers », et de M. Sully-Prudhomme qu'il est « l'auteur du Vase brisé », on ne dit pas de C. Delavigne qu'il est « l'auteur des Limbes », c'est que son répertoire lyrique et surtout son bagage dramatique sont assez riches pour qu'on n'ait que l'embarras du choix : il est tout simplement l'auteur d'une œuvre considérable, trop longtemps et trop injustement dédaignée, œuvre dont j'ai essayé d'expliquer la genèse au cours de cette étude.

Ce genre de critique appartient à la biographie littéraire, genre que je crois légitime et bon, avec Lamartine, lorsqu'il écrit à M. de Genoude : « Quoi que les sots, qui ne savent lire que ce qui est écrit, en puissent dire, j'ai toujours pensé qu'un grand écrivain valait encore mieux que son plus beau livre. »(i) C. Delavigne, en effet, est supérieur à son œuvre. Il aurait tout à gagner à ce que des chercheurs d'inédit publiassent sa correspondance, aujourd'hui disséminée. Sa mémoire n'y perdrait rien. Il y gagnerait peut-être un renouveau de cette popularité qui ne l'abandonna pas, même à sa mort. Quand le cortège funèbre quitta la maison de la rue Bergère, des jeunej gens demandèrent à traîner eux-mêmes le char (-),' fidèles jusqu'au bout à l'homme qui avait été si

(1) Correspondance, II, 48.

(2) Le Goffic, p. 25.*

longtemps le poète de la jeunesse, en même temps qu'il était le préféré de la critique classique. Dans les polémiques qui suivent son manifeste contre la littérature facile, c'est surtout de C. Delavigne que s'autorise Nisard pour attaquer Hugo (i) ; si bien que, quoi qu'en aient dit le même Nisard et M. Biré (2), c'est à se demander si Hugo ne songeait pas à Delavigne plutôt qu'à Dumas, quand il instituait, dans son morceau oratoire sur Mirabeau, une comparaison entre l'homme de génie, c'est-à-dire Hugo, et l'homme de talent dont la médiocrité se sert pour attaquer l'homme de génie. Cela expliquerait peut-être les fureurs des sous-romantiques contre C. Delavigne (^), et les tristesses qui prenaient quelquefois le poète, quand il voyait combien on lui faisait payer cher cette réputation que ses partisans appelaient de la gloire, et que lui-même n'osait pas caractériser ainsi (*). L'éclatante lumière de V. Hugo a longtemps offusqué C. Delavigne ('), comme tant d'autres du reste, et pourtant il n'en reste pas moins vrai que, l'immense supériorité poétique de \\ Hugo étant pleinement avérée, il faut reconnaître ceci à la louange de C. Delavigne : il n'a rien dû à V. Hugo, ni une image, ni une forme de vers, ni une situation, ni une

(1) Revue de Paris, 1834, II, 19.

(2) Revue de Paris, 1834, II. 11 ; Victor Hugo après 1830, I, 117-

(3) Mary Lafon, p. 24.

(4) Mary Lafon, pp. 22-23.

(5) Cf. Dominique Caillé, Evariste Boulay-Paty, dans les Annales Romantiques, mars-avril 1905, p. 142.

pièce ; ce qu'on a voulu appeler chez lui imitation du romantisme n'est que la libre évolution de son talent; comme valeur dramatique, ses pièces en vers, tout bien balancé, forme et fond, viennent immédiatement après celles de V. Hugo, le répertoire de C. Delavigne étant nettement supérieur aux pièces en vers de Dumas et de Vigny, surtout pour les œuvres qui suivent le voyage d'Italie.

Malheureusement pour lui, il a été attaqué avec cette arme empoisonnée qu'on nomme le ridicule, et qui en France, malgré le dicton, ne tue que les bonnes choses et que les braves gens. Combien s'imaginent avoir jugé définitivement C. Delavigne, quand ils ont répété, avec un sourire qu'ils croient spirituel, ces vers de Desnoyers qui sont méchants et bètes :

Habitants du Havre, Havrais,

J'arrive de Paris exprès

Pour démolir la statue

De Delavigne (Casimir) ;

Il est des morts qu'il faut qu'on tue, etc.

Pour moi, j'opposerai à cette calomnie rimée, et je présenterai aux lecteurs, comme conclusion de cette étude, comme jugement équitable sur la valeur de C. Delavigne, cette adaptation du sonnet de Sainte- Beuve à Ronsard :

A toi, poète, à toi qu'un sort injurieux

Depuis cinquante ans livre aux mépris de Thisloire.

J'élève de mes mains l'autel expiatoire

Qui te purifiera d'un arrêt odieux.

Non que j'espère encore, au trône radieux D'où jadis tu régnais, replacer ta mémoire ; Tu ne peux de si bas remonter à la gloire ; \'ulcain impunément ne tomba point des cieux.

Mais qu'un peu de pitié console enfin tes mânes ;

Que, déchiré longtemps par des rires profanes,

Ton nom, d'abord fameux, recouvre un peu d'honneur !

Qu'on dise : il osa trop, mais l'audace était belle ;

Il lassa, puis sut vaincre, une langue rebelle,

Et de moins grands, depuis, eurent plus de bonheur.

LES CAHIERS D'ECOLIER DE BRIZEUX

LES CAHIERS D'ECOLIER DE BRIZEUX ('

I. A Arzannô. — IL An Collègo do Vannes. — IIL An Colli^ge d'Arras.

Comme un fruit au printemps, et dans sa fleur, se noue.

Ainsi notre âme à l'heure où le matin s'y joue ;

Les fruits sont, dès Avril, ce qu'ils seront plus tard,

Tel nous-même : l'enfant renferme le vieillard ;

On connaît les efforts de l'humaine culture.

Et comme elle est savante à changer la nature :

Mais nos cœurs et les fruits, pareils dans leurs destins.

Dépendent bien souvent de leurs premiers matins...

Vraie en général, cette théorie de Brizeux est absolument juste appliquée au poète lui-même : nous le constatons en étudiant ses cahiers d'écoHer à Arzannô, à Vannes, à Arras, cahiers inédits qu'une bonne fortune vient de mettre en mes mains (-), et qui vont me permettre de substituer aux choses un peu vagues que nous savions sur les premières années de Brizeux, des notions exactes, tout en établissant la genèse de son talent.

(1) Extrait de la Revue Latine, n° du 25 décembre 1903.

(2) .Je dois la communication de ces cahiers à M. Lemarec, censeur du lycée de Caen : je le remercie cordialement. M. Lemarec a acheté ces curieux documents à un bouquiniste de Saint-Brieuc. Les papiers de Brizeux ont été en effet dispersés.

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Le poète nous a dit lui-même, plus d'une fois, quel radieux souvenir il conserve de ses années de jeunesse : il aime à fixer un regard nostalgique sur le bourg d'Arzannô, sa « paroisse bien-aimée », et sur sa petite école où, « traînant chaque pas », il se rendait le matin, cette école qui avait été bâtie suivant les règles du bon vieux temps :

De l'église du bourg sondez les fondements : La foi, la paix du cœur, en furent les ciments. Dix siècles ont passé sur le saint édifice : Donc, pour bien affermir la nouvelle bâtisse, C'est peu du granit dur et c'est peu du mortier : Et c'est encor trop peu des règles du métier : Maçons, si vous voulez que votre blanche école Ne tombe pas au vent comme un jouet frivole, Dès la première assise, à côté du savoir, Mettez la foi naïve, et l'amour, et l'espoir.

Le maître de cette école était le curé d'Arzannô. Brizeux, avec une reconnaissance attendrie, chante, dans une des plus jolies pièces de Marie, sa vie simple, active et pieuse au milieu de ses camarades :

Le premier point du jour nous éveillait : bien vite, La figure lavée, et la prière dite, Chacun gagnait sa place, et sur les grands paliers. Dans les chambres, les cours, le long des escahers, En été, dans les foins, couchés sous la verdure, C'était tout le matin, c'était un long murmure, Comme les blancs ramiers autour de leurs maisons,

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D'écoliers à mi-voix répétant leurs leçons :

Puis la messe, les jeux ; et, les beaux jours de fête,

Ces offices sans fin, chantés à pleine tête.

Cette éducation était surtout religieuse ; de cette école sortaient nombre de prêtres. Pour avoir passé par là, Brizeux a gardé toute sa vie le culte du sentiment religieux. Lui aussi, il a senti poindre là sa vocation, mais dans une autre voie :

Je fus poète, alors ! Sur mon âme embrasée

L'imagination secoua sa rosée.

Et je reçus d'en haut le don intérieur

D'exprimer par des chants ce que j'ai dans le cœur.

Comment cette inspiration avait-elle été préparée ? Quelle instruction recevait-il dans cette école ? Brizeux ne nous en dit presque rien, et ses biographes ne sont guère plus explicites : ni Saint-René Taillandier, dans sa notice, ni M. l'abbé Lecigne, dans sa thèse de doctorat, ne nous renseignent exactement sur la façon dont le curé d'Arzannô faisait sa classe. Voyons donc les devoirs de Brizeux.

C'est d'abord un premier cahier de trente feuillets : en tête, de sa plus belle écriture, avec toutes sortes de fioritures, Brizeux écrit : Mythologiœ compendiiim, in Linguam Latinam translatum ah Aiigiisto Brizeux. Puis, peu au courant du calendrier, il ajoute : « Fait à Arzannô, le 30 février 1816. »

Le second cahier, de quarante feuillets, comprend la suite de l'Abrégé de Mythologie, et une quarantaine d'historiettes tirées du Selectœ e profanis scripr toribus historiée. Très soigneux, le petit Brizeux met

LES CAHIERS D ECOLIER DE BRIZEUX

en tête de chacun de ces devoirs la date, ce qui nous montre que les exercices scolaires étaient assez irréguliers à Arzannô, car il fait cinq devoirs en juin, et quatorze en juillet ; il reste une fois quinze jours sans en faire, ou bien il en fait trois dans une même journée. Du reste, il s'applique toujours, bien sagement. Il y a là des recherches de calligraphie : les en-têtes des chapitres sont en lettres d'imprimerie. C'est de sa plus belle main qu'à la dernière page il écrit : « Fin des classes et de ce cahier, le 29 d'août 1816. Auguste- Julian Brizeux. » Plus tard, il traduira plus expressément sa joie d'enfant :

O mes frères, voici le beau temps des vacances. Le mois d'août, appelé par dix mois d'espérances ! Voici le beau mois d'août.

On [comprend ce cri de soulagement si l'on songe que, sur dix mois de travail, le pauvre Brizeux en avait employé près de sept à mettre en latin un abrégé de mythologie ! Quel était le texte dicté par le curé d'Arzannô ? C'était probablement un abrégé composé par le curé lui-même, à l'aide de îa Mythologie comparée ai^ec Vhistoire, de l'abbé de Tressan, ou du Dictionnaire abrégé de la Fable, de Chompré : on retrouve quelques idées communes entre ces deux livres et le latin de Brizeux. A coup sûr on pourrait s'étonner de voir, dans une école religieuse, consacrer tant de labeur à une étude aussi profane. Mais, dès le début, le curé met l'antidote près du poison, en prévenant ses élèves que, sans doute, rien n'est plus

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ridicule que ces histoires de dieux qui n'ont jamais existé, mais qu'il est impossible de comprendre un poète ou un peintre si l'on ne sait pas un peu de mythologie. Ce cours sur la Fable est un exposé assez aride des légendes anciennes, sans grand souci pédagogique. Tout au plus le dieu Silence a-t-il l'air d'être présenté aux écoliers comme un modèle à suivre, comme la satire personnifiée de ces bavards « qui n'ont pas honte de nous assommer de leur intolérable babil », quos non piidet nos obruere sua garrulitate intoleranda. Le curé s'occupe de sa classe, mais ne paraît pas se soucier beaucoup de la politique. Au lendemain de Waterloo, il continue tranquillement à dicter son cours, qui avait dû être rédigé ne ç>arietiir avant le 18 juin 1815, car, à propos de la Victoire, Brizeux doit traduire ceci : « Ne semble-t-il pas que les Français lui ont coupé les ailes pour qu'elle ne les quitte pas ? » Dans toute cette mythologie, je n'ai relevé que deux allusions à l'histoire contemporaine : en décrivant la Paix, on souhaite qu'elle ramène en France le commerce, l'abondance et les arts libéraux ; en retraçant les attributs de la Liberté adorée à Rome sous l'aspect d'une femme portant un bonnet d'affranchi, l'ancien prêtre réfractaire ne peut s'empêcher de songer aux bonnets rouges, et il dicte à ses élèves cette courte protestation : « Hélas ! que d'insultes la Liberté a reçues en France ! Quel homme, digne du nom d'homme, pourrait les repasser dans son esprit sans verser des torrents de larmes ? » C'est là-dessus que se termine l'Abrégé de Mythologie.

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D'après ces deux cahiers, qui remplissent toute l'année scolaire 1815-1816, on voit donc que la partie éducation tient peu de place dans les travaux de la classe, étant probablement réservée à d'autres exercices; que Brizeux est un bon petit élève, appliqué, soigneux. Reste à savoir si cet enseignement l'a profondément influencé, si Brizeux a deviné, au travers de ces histoires un peu sèches, le charme de l'hellénisme. Sans doute il ne semble pas avoir compris toute la richesse des fables antiques, car, plus tard, dans sa Poétique nouvelle, il n'indiquera au poète que trois sources : la nature, la cité, le temple, et ne parlera pas de la mythologie. Pourtant, dans ses propres vers, on trouverait çà et là quelques passages qui semblent bien des souvenirs de son cours d'Arzannô. Ne se rappelait-il pas son thème, pingitur Apollo siib forma adolescetitis, etc., quand, dans son chef-d'œuvre antique, les Deux Statuaires, il chantait :

Apollon, jeune Dieu qui sais lancer les traits ?...

Il semble encore avoir été frappé, tout enfant, par cette description du temple de l'Honneur : « De tous les peuples les Romains sont les premiers qui aient fait de l'honneur une divinité. Ils placèrent son temple si bien que nul n'y pouvait entrer sans avoir d'abord traversé le temple de la Vertu. » Quinze ans plus tard, il se rappellera ce passage de son Abrégé, lorsqu'il composera son hymne à la Pitié :

Des autels renversés par la fureur civile Nous bâtirons un temple au milieu de la ville,

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Et, de nos pleurs purifié, Nous le consacrerons, ce temple, à la Pitié !

De toutes les vertus, vous êtes la plus douce, Tendre et chère Pitié, mais chacun vous repousse :

Les hommes ferment à la fois Les yeux à vos beautés, l'oreille à votre voix.

Sur la place publique, afin qu'on le contemple, A la douce Pitié nous bâtirons un temple ;

Et pour dire son divin chant.

Tous entreront, hormis le lâche et le méchant.

Ce rapprochement n'a rien de factice. Brizeux s'en est expliqué très nettement dans une de ses Histoires poétiques, où il montre un missionnaire prêt à mourir de faim et de tristesse au milieu des sauvages qui s'éloignent de lui ; pour se distraire de ses peines, il joue du violon : à ces accents inconnus, peu à peu les sauvages se rapprochent ; lui, toujours jouant,

Reculait, les menant joyeux, nouvel Orphée, Vers l'autel de gazon où, devant le ciel bleu, L'image rayonnait de la Mère de Dieu.

Et chaque soir ainsi : des danses, des prières, Puis des peuples errants fixés dans leurs chaumières. Un temple fut construit, et VAmphion chrétien (Gardons les mythes purs de ce beau monde ancien) Vit naître à ses accords la chapelle bénie...

Nous savons maintenant où il avait appris ces mythes purs : chez le curé d'Arzannô. Il lui dut aussi

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plus d'une leçon morale. J'en ui trouvé la preuve dans la signature même de Brizeux. Chacun de ses devoirs est signé d'un paraphe, très compliqué, ainsi qu'il sied à un jeune écolier. \'ers le milieu de l'année, jusqu'en juillet, je remarque, dans la grande boucle de sa signature, une inscription : elle a été, après coup, si soigneusement bâtonnée, qu'il est presque impossible de la déchiffrer. Pourtant, avec un peu de patience, on finit par lire la devise qu'il avait biffée si patiemment : aut Cœsar, aut nihil! Au moment même où, au témoignage de M. Biré, un autre écolier écrivait sur son cahier de l'institution Cordier : a Je veux être Chateaubriand ou rien », Brizeux, émule une fois en sa vie de Victor Hugo, était pris lui aussi d'un accès de fierté juvénile. Je suppose que le curé d'Arzannô, en parcourant le cahier de son élève, a dû faire un hautle-corps devant ce péché d'orgueil, tancer le petit Brizeux, lui rappeler le mot de TEvangile : « Les premiers seront les derniers. » A coup sûr. à partir du 24 juillet, la devise disparait.

En somme, à la fin de l'année 1816, l'écolier a profité de renseignement d'Arzannô : si ses connaissances en français paraissent médiocres, d'après son orthographe fantaisiste, qui lui fait écrire avec obstination jiiUlette pour juillet, en revanche son latin est remarquable : sauf quelques distractions, quelques étourderies de transcription, ses thèmes sont d'une excellente latinité : Brizeux va faire merveilles au collège de Vannes.

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\'anne aussi m"a nourri ; mon nom est sur ses bancs,

dira-t-il plus tard, beaucoup plus sobre de détails sur cette nouvelle existence qui parlait moins à son imagination et à son cœur. Et pourtant ce devait être un milieu bien curieux que cet étrange collège de Vannes, dont M. Alanic a conté l'intéressante histoire dans les Annales de Bretagne : Brizeux y trouve, comme camarades, des jeunes gens qui viennent de se battre pendant la « Petite Chouannerie ».

Quoiqu'il soit entré en cinquième, je n'ai entre les mains que ses cahiers de quatrième : ils prouvent qu'il continue à travailler consciencieusement sous la direction de son nouveau professeur, M. Lenevé. Brizeux ne fait presque que des versions, qui remplissent deux cahiers. Le premier, de trente-quatre feuillets, contient d'abord quarante-sept pages d'(( histoires choisies de l'Ancien Testament ». Puis, après ce qu'il appelle son Selectae e veteri, commence une série de versions tirées du Selectde e profanis scriptorihus historiœ ; le cahier se termine par deux dictées d'histoire, la campagne de Mllars sauvant la France, et le désastre de Xerxès, qui semble bien rappeler la chute de Napoléon. Le second cahier, de quarante-huit feuillets, renferme d'abord la traduction de quatre églogues de Virgile, puis les quatre cents premiers vers du livre XIII des Métamorphoses d'Ovide, la

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lutte entre Ajax et Ulysse pour les armes d'Achille ; puis des morceaux choisis des Géorgiqiies. On revient ensuite à Ovide, avec les quatre âges du premier livre des Métamorphoses ; enfin, pour que l'élève puisse comparer Ovide à Virgile, le professeur lui donne à traduire l'âge de fer dans les Géorgiques. Voilà une année bien remplie.

Brizeux n'a pas fait de grands progrès en orthographe depuis Arzannô ; il écrit tranquillement : « Davide fut ammenée au prince. » Mais toutes ces versions sont écrites en un français facile, avec un sens du latin vraiment extraordinaire. On croirait volontiers que sa traduction d'Ovide est un corrigé dicté par le professeur, si l'on ne rencontrait souvent des corrections, et quelquefois, bien que très rarement, des faiblesses d'interprétation.

Sa traduction des Géorgiques est très estimable : peu de nos rhétoriciens, même des meilleurs, seraient capables de traduire aussi bien l'épisode de la mort : de César: «La terre même, la mer, les aboîments des chiens, les cris importuns des oiseaux funèbres, tout nous annonçait la colère du ciel. Combien de fois n'avons-nous pas vu l'Etna, vomissant du feu i des fourneaux entr'ouverts, inonder de sa lave brûlante les campagnes des Cyclopes, et rouler des tourbillons de flammes, et des rochers calcinés ? La Germanie entendit de toutes parts des bataillons armés s'entrechoquer dans les airs. Les Alpes éprouvèrent des secousses jusqu'alors inconnues. Le silence des bois sacrés fut souvent interrompu

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par des voix effrayantes ; de pâles et hideux fantômes se firent voir à l'entrée de la nuit ; et, pour comble d'horreur, les bêtes parlèrent, les rivières suspendirent leur cours, la terre entr'ouvrit ses abîmes : on vit, dans les temples, l'ivoire répandre des larmes et l'airin (sic) se couvrir de sueur. »

Pour un élève de quatrième, c'est vraiment fort bien. Et pourtant on voit que les Géorgiques le dépassent, qu'il n'en peut comprendre toute la beauté, toute la grandeur ; qu'il n'a pas senti notamment ces vers qui auraient dû faire frissonner un futur poète :

Me vero primum dulces ante omnia Musœ, Quarum sacra fero, ingenti percussus amore, Accipiant... !

Il traduit platement : <^ Pour moi, je désire avant tout que les Muses, pour lesquelles je suis épris de l'amour le plus tendre, daignent me recevoir dans leur chœur. »

Quand Brizeux s'attaque à un passage sublime des Géorgiques, il est moins heureux que dans son interprétation des beautés tempérées. Il y a dans Virgile des choses qu'il ne peut pas encore comprendre. Il ne peut pas deviner, par exemple, tout ce qu'il y a de passion vraie dans la fm de l'épisode d'Orphée ; un lapsus étrange le prouve bien : au lieu de mettre que Tàme d'Orphée est prête à s'envoler, Técolier, distrait, écrit, sans s'apercevoir de l'énormité : *( Son âme, prête à s'envelopper, appelait la malheureuse Eurydice. )) Je crois voir en lui un de ces malheu-

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reux lycéens qu'on mène en promenade au Louvre, à la galerie des Antiques, et qui regardent d'un air indifférent les chefs-d'œuvre qu'ils comprendront plus tard. Mais, pour Brizeux, tout n'est pas perdu dans ces premières rencontres avec la beauté pure des Anciens. Même dans les Géorgiques, il sent la beauté du texte, quand il s'agit d'un épisode simplement gracieux. C'est ainsi qu'il rend d'une façon heureuse l'histoire du vieillard de Tarente : on peut rapprocher sa traduction en prose de celle que Victor Hugo faisait à ce moment-là à la pension Cordier", en vers : son Vieillard du Galèse est reproduit dans le Victor Hugo raconté. Pour ceux qui seront tentés de comparer les deux poètes enfants, je rappellerai que la traduction de Brizeux a le mérite d'être authentique ; nul ne peut le soupçonner d'avoir retouché plus tard ces juvenilia : « Auprès des murs superbes de Tarente, dans les contrées fertiles qu'arrose le noir Galèse, je me souviens d'avoir vu un vieillard Cilicien, possesseur de quelques arpents d'une terre abandonnée. Le sol y était rebel (sic) à la culture. La terre n'était ni favorable pour les troupeaux, ni commodément située pour la vigne. Cependant on y voyait parmi les buissons quelques légumes épars, des lis, des verveines, et des pavots nourrissants. Ces richesses égalaient à ses yeux celles des rois même. Il retournait dans sa cabane bien avant dans la nuit, et couvrait sa table de mets qui ne lui coûtaient rien. Il avait les premières roses au printemps, et il cueillait les premiers fruits en

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automne : et lorsque l'hiver, attristant la nature, faisait encore fendre les pierres et enchaînait de ses glaçons le cours des fleuves, déjà il émondait la tête de ses acanthes, accusant la lenteur du printemps et le retard des zéphirs. Aussi voyait-il le premier de nombreux essaims sortir de ses ruches fécondes. Aussi était-il le premier à ramasser son miel et à presser ses rayons. Le tilleul et le pin lui offraient partout leur ombrage, et chaque fleur, dont au printemps s'embellissaient ses arbres fertiles, lui donnait en automne un fruit dans sa maturité. Il avait même transplanté en allées régulières des ormeaux déjà vieux, des poiriers endurcis par les ans, des pruniers greffés, portant déjà des fruits, et des platanes déjà assez touffus pour couvrir de leur ombrage les buveurs. ))

Voilà qui va fort bien. Mais il y a mieux. Le triomphe de Brizeux, ce sont les Bucoliques de Virgile : « Malheur à ceux qui ne sentent point le charme de ces vers ! » disait Fénelon en citant le Fortunate senex, etc. Il eût été, je crois, très satisfait de la traduction qu'en avait faite l'écolier de quatrième :

« Vieillard fortuné, tu conserveras donc tes campagnes, et elles suffisent à tes désirs, quoiqu'elles ne présentent que des pierres stériles, et des marais fangeux hérissés de joncs. Tes génisses, prêtes à mettre bas, n'auront point à souffrir du changement de pâturages et de la contagion d'un troupeau voisin. Vieillard fortuné, tu viendras encore respirer un frais agréable le long de ce fleuve, et au milieu

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de ces fontaines sacrées. D'un côté les abeilles venant sans cesse sucer les fleurs du saule le long de la haie qui borne ton héritage, t'engageront par leur bourdonnement à te livrer au sommeil. D'un autre côté le berger en cueillant des feuilles pour son troupeau, fera retentir, du haut d'une roche élevée , l'air de ses chants. Pendant ce tempslà tes ramiers chéris ne cesseront de roucouler, et la tourterelle de gémir, sur les ormes dont la cime s'élève dans les airs. » N'est-ce pas écrit comme une page du Télémaque? L'enfant n'a-t-il pas compris, et très bien, le charme de cet angélus païen qui termine la première églogue ? « Et déjà tu vois au loin la fumée sortir de dessus les toits des hameaux, et l'ombre des montagnes s'allonger dans la plaine. » Celui qui chantera les rivalités entre bardes bretons n'a-t-il pas rendu, d'une façon pittoresque, par des transpositions modernes et familières, les injures qu'échangent, dans la quatrième églogue, Damsetas et Ménalque ? « N'était-ce pas toi, pauvre flûteux, qu'on entendait dans les carrefours fredonner des airs misérables sur un aigre chalumeau ? » Cette note réaliste est rare dans "ses traductions. En général, il excelle à rendre la dignité un peu apprêtée des bergers-poètes de Virgile. Les latinistes goûteront la perfection de ce morceau de la cinquième églogue : « Autant le flexible saule le cède au pâle olivier, et l'humble lavande au rosier rival de la pourpre, autant à mon avis tu l'emportes sur Amyntas ».

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Plus tard, le poète se rappellera tous ces passages, même ceux qui, trop beaux pour son esprit d'enfant, avaient pénétré dans sa mémoire sans émouvoir sa sensibilité encore endormie. Il se souviendra que les camarades de Vannes, et lui-même, aimaient à lire Ovide en pleine nature :

Leurs livres à la main, sous le bras leurs cahiers, De Vannes chaque jour sortaient les écoliers ; Comme si, dans ces mois de sève et d'allégresse. Ils voulaient, au soleil, déployer leur jeunesse, Dans les prés lire Ovide, et, sous les buissons verts, Aux appels des oiseaux répondre par des vers.

On pourrait également relever dans les poésies de Brizeux la trace de ses anciennes traductions des Métamorphoses : l'âge d'or, chanté par Ovide, fait entendre comme un écho lointain dans ces vers :

Ils n'ont point tous péri, les fruits de l'âge d'or, Et le barde inspiré sait les trouver encor ! O candeur, équité, fleurs mortes dans les villes, De vos fraîches senteurs vous embaumez nos îles...

Même on pourrait dire, en général, qu'on retrouve quelque chose de la facilité, de la fluidité des hexamètres d'Ovide, dans la technique même de l'alexandrin de Brizeux, qui n'est ni rompu, ni brisé, comme certains vers romantiques, mais articulé d'une manière souple.

Pourtant ce n'est pas Ovide qui est son vrai maître, mais bien Virgile. Brizeux l'aime à ce point qu'il en

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traduit même les épigrammes plus ou moins authentiques :

J'ai fait des vers, un autre en eut tous les honneurs. Vous pour un autre aussi portez sous les chaleurs, Brebis, vos toisons blanches, etc.

Il le vénère, au point de le mettre dans une sorte de Panthéon chrétien, au même rang que Raphaël et que saint Jean :

L'évangéliste Jean, le peintre Raphaël,

Ces deux beaux envoyés de l'amour éternel,

Ont un frère en Jésus, digne que Jésus l'aime.

Bien qu'il soit né païen et soit mort sans baptême,

Virgile est celui-là : tant l'aimable douceur

Au vrai Dieu nous élève, et fait toute âme sœur.

Donc, comme une couronne autour de l'Evangile,

Inscrivez ces trois noms : Jean, Raphaël, Virgile,

Le disciple fervent, le peintre au pur contour,

Le poète inspiré qui devina l'amour.

C'est sur les bancs de la quatrième que Brizeux a appris à connaître Virgile : les traductions de l'écolier expliquent les poésies de l'homme. Même les Géorgiqiies, qui le dépassent, laissent une trace lumineuse dans sa mémoire, partant dans ses vers ; surtout le chant des abeilles l'inspire : « Quelques-uns ont avancé qu'il y avait dans les abeilles une parcelle de l'intelligence divine », traduisait-il à ses débuts ; plus tard il dira :

Ces faiseuses de miel, en faisant leur ouvrage. Prennent une âme douce...

C'est encore aux abeilles de la première églogue, et

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au passage dont j'ai cité la traduction, qu'il songe, quand il dit :

Tout près est un courtil où vient jaser l'abeille : A ses bourdonnements en été je sommeille.

On le sent encore tout saturé de ses souvenirs de classe, dans son voyage en Italie :

Ici les lieux sont tels que dans l'antique idylle :

La vigne est fraîche et pend aux branches de l'ormeau ;

Chaque vallon renvoie un bruit de chalumeau,

Et voici l'humble case avec son toit d'argile.

Son œuvre entière est tout imprégnée de son admiration pour l'églogue virgilienne. Seulement ce n'est pas l'imitation sèche et tangible, telle que la pratiquait l'école de Boileau, voire même André Chénier : Brizeux transpose. Il ne garde du thème développé par Mrgile qu'un simple mouvement, une indication, mais il ne copie pas. L'écolier avait traduit la neuvième églogue : « Où vas-tu, Mœris ? Est-ce à la ville, où ce chemin conduit ? » Le barde mettra sur le chemin du Pardon des Bretons qui causent gaiment:

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