‹ Moralistes français, pensées de Blaise PascalChapitre 113 sur 343 · SUR LA PERSONNE ET LES ÉCRITS DE LA BRUYÈRE · texte numérisé non relu

SUR LA PERSONNE ET LES ÉCRITS DE LA BRUYÈRE

Jean de laRruyère naquit à Dourdan » en 1639. H venait d'acheter une charge de trésorier de France à Caen , lorsque Bossuet le fit venir à Paris pour enseigner l'histoire à M. le Duc ^ ; et il resta jusqu'à la fin de sa vie attaché au prince en qualité d'homme de lettres , avec mille écus de pension. Il publia son livre des Caractères en 1687, fut reçu à l'Académie française en 1693 , et mourut en' 1696 3.

Voilà tout ce que l'histoire littéraire nous apprend de cet écrivain, à qui nous devons un des meilleurs ouvrages qui existent dans aucune langue; ouvrage qui, par le succès qu'il eut dès sa naissance , dut attirer les yeux du public sur son auteur, dans ce beau règne où l'attention que le monarque donnait aux productions du génie réfléchissait sur les grands talents un éclat dont il ne reste plus que le souvenir.

On ne connaît rien de la famille de la Bruyère 4, et cela est fort indifférent; mais on aimerait à savoir quel était son caractère, son genre de vie, la tournure de son esprit dans la société; et c'est ce qu'on ignore aussi s.

Peut-être que l'obscurité même de sa vie est un qssez grand éloge de son caractère. Il vécut dans

* D'autres ont dit dans un village proche de Dourdan.

* M. le duc Louis de Bourbon , petit-tils du grand Condé , et père de celui qui fut premier ministre sous Louis XV : mort en I7I0. Des biographes ont prétendu que l'élève de la Bruyère avait été le duc de Bourgogne; ils se sont trompés.

* L'abbé d'Olivet racqnte ainsi sa mort : « Quatre jours au- « paravant, il était à Paris dans une compagnie de gens qui « me l'ont conté, où tout à coup il s'aperçut qu'il deve- « nait sourd, mais absolument sourd. Il s'en retourna à « Versailles , où il avait son logement à l'hôtel de Condé; et « une apoplexie d'un quart d'heure l'emporta, n'étant âgé « (îoe de cinquante-deux ans. »

* On sait au moins qu'il descendait d'un fameux ligueur du même nom , qui , dans le temps des barricades de Paris , exerça la charge de lieutenant civil.

^ On ne l'Ignore pas totalement; cl l'auteur même de cette notice va citer quelques lignes de l'abbé d'OUvet, où il est question précisément du caractère de la Bruyère, de son genre de vie , et de son esprif dans la sorif'lé..

la maison d'un prince; il souleva contre lui une foule d'hommes vicieux ou ridicules , qu'il désigna dans son livre, ou qui s'y crurent désignés »; il eut tous les ennemis que donne la satire, et ceux que donnent les succès : on ne le voit cependant mêlé dans aucune intrigue, engagé dans aucune querelle. Cette destinée suppose, à ce qu'il me semble, un exc^ellent esprit, et une conduite sage et, modeste. , î ' '^ ^,

« On me l'a dépeint, dit l'abbé d'Olivet, comme « un philosophe qui ne songeait qu'à vivre tran- « quille avec des amis et des livres ; faisant un bon « choix des uns et des autres ; ne cherchant ni ne « fuyant le plaisir; toujours disposé à une joie « modeste , et ingénieux à la faire naître ; poli dans « ses manières, et sage dans ses discours ; craignant « toute sorte d'ambition , même celle de montrer de « l'esprit 2. » (Histoire de V Académie française).

On conçoit aisément que le philosophe qui releva avec tant de finesse et de sagacité les vices, les travers et les ridicules, connaissait trop les hommes pour les rechercher beaucoup ; mais qu'il put aimer la société sans s'y livrer; qu'il devait être très-réservé dans son ton et dans ses manières, attentif à ne pas blesser des convenances qu'il sentait si bien , trop accoutumé enfin à observer dans les autres les défauts du caractère et les faiblesses de l'amour - propre , pour ne pas les réprimer en lui-même.

1 M. de Malezieux , à qui la Bruyère montra son livre avant de le publier, lui dit : Foilà de quoi vous attirer beaucoup de lecteurs et beaucoup d'ennemis.

2 On peut ajouter à ce peu de mots sur la Bruyère ce que dit de lui Boileau dans une lettre à Racine, sous la date du 19 mai 1687, année même de la publication des Caractères : « Maximilien m'est venu voir à Auteuil , et m'a lu quelque (c chose de son Théophraste. C'est un fort honnête homme, <( et à qui il ne manquerait rien , si la nature l'avait fait aussi « agréable qu'il a envie de l'être. Du reste, il a de l'esprit, du (( savoir et du mérite. )> Pourquoi Boileau désigne-t-il la Bruyère par le nom de Maximilien, qu'il ne portait p^is? Était-ce pour faire comme la Bruyère lui-même, qui peignait ses contemporains sous des noms empruntés de l'histoire ancienne? Par le Théophraste de la Bruyère, Boileau entend-il sa traduction de Théophraste, on l'ouvrage composé par lui à l'imitation du moraliste gçec? Je croirais qu'il s'agit du dernier. Boileau semble reprocher à la Bruyère d'avoir poussé un peu plus loin qu'il ne convient l'envie d'être agréable; et, suivant ce que rapporte d'Olivet , il n'avait aucune ambition , pas même celle de montrer do l'esprit. C'est une contradiction assez frappante entre les deux témoignages. La Bruyère, dans Son ouvrage, parait trop constanunent ^nimé du désir de produire de l'effet, pour que sa conversation ne s'en ressentit pas un peu; je me rangerais donc volontiers à l'opinion <lo Boileau. Quoicju'il en soit, ce grand poète eslimaii la Bruyère et son livre : il n'en faudrait p^is d'autre preuve que ce qua- Irain qu'il lit pour mettre au bas de son portçait :

Tout esprit orgueilleux qui s'aime Par mes l(^(*ons se voit guéri , i;i, dans ce livre si chéri.

Apprend .'i se haïr lui-niên!e.

NOTICE SUR LA BRUYERK

Le livre des Caractères fit beaucoup de bruit dès sa naissance. On attribua cet éclat aux traits satiriques qu'on y remarqua, ou qu'on crut y voir. On ne peut pas douter que cette circonstance n'y contribuât en effet. Peut-être que les hommes en général n'ont ni le goût assez exercé, ni l'esprit assez éclairé, pour sentir tout le mérite d'un ouvrage de génie dès le moment où il paraît, et qu'ils ont besoin d'être avertis de ses beautés par quelque passion particulière, qui fixe plus fortement leur attention sur elles. Mais si la malignité hâta le succès du livre de la Bruyère, le temps y a mis le sceau : on l'a réimprimé cent fois; on l'a traduit dans toutes les langues ■ ; et, ce qui distingue les ouvrages originaux, il a produit une foule de copistes : car c'est précisément ce qui est inimitable que les esprits médiocres s'efforcent d'imiter.

Sans doute la Bruyère, en peignant les mœurs de son temps , a pris ses modèles dans le monde où il vivait ; mais il peignit les hommes , non en peintre de portraits, qui copie servilement les objets et les formes qu'il a sous les yeux , mais en peintre d'histoire , qui choisit et rassemble différents modèles ; qui n'en imite que les traits de caractère et d'effet, et qui sait y ajouter ceux que lui fournit son imagination, pour en former cet ensemble de vérité idéale et de vérité de nature qui constitue la perfection des beaux-arts.

C'est là le talent du poète comique : aussi a-t-on comparé -la Bruyère à Molière; et ce parallèle offre des rapports frappants : mais il y a si loin de l'art d'observer des ridicules et de peindre des caractères isolés , à celui de les animer et de les faire mouvoir sur la scène, que nous ne nous arrêtons pas à ce genre de rapprochement, plus propre à faire briller le bel esprit qu'à éclairer le goût. D'ailleurs, à qui convient-il de tenir ainsi la balance entre des hommes de génie? On peut bien comparer le degré de plaisir , la nature des impressions qu'on reçoit de leurs ouvrages ; mais qui peut fixer exactement la mesure d'esprit et de talent qui est entrée dans la composition de ces mêmes ouvrages ">

On peut considérer la Bruyère comme moraliste et comme écrivain. Comme moraliste, il paraît moins

' Je doute dé la vérité de cette assertion , prise au moins dans toute son étendue. La Bruyère ayant parlé quelque part d'un bon livre, traduit en plusieurs langues, on prétendit qu'il avait parlé de son propre ouvrage; et l'opinion s'en étal)lit tellement, que ses ennemis même lui tirent honneur de ce grand nombre de traductions. Mais un admirateur, un imilateur et un apologiste de la Bruyère nia que les Caractères eussent été traduits en aucune langue. J'ignore s'il s'en est fail depuis cette discussion; mais j'auraLs peine à croire qu'il s'en fut fait beaucoup : pour le fond et pour la forme , les Caractères mut peu f raduisibles.

ren)arquable par la profondeur que par la sagacité. Montaigne, étudiant Thomme en soi-même, avait pénétré plus avant dans les principes essentiels de la nature humaine ; la Rochefoucauld a présenté l'homme sous un rapport plus général, en rapportant à un seul principe le ressort de toutes les actions humaines; la Bruyère s'est attaché particulièrement à observer les différences que le choc des passions sociales, les habitudes d'état et de profession, établissent dans les mœurs et la conduite des hommes. Montaigne et la Rochefoucauld ont peint l'homme de tous les temps et de tous les lieux ; la Bruyère a peint le courtisan, l'homme de robe, le financier, le bourgeois du siècle de Louis XIV.

Peut-être que sa vue n'embrassait pas un grand horizon , et que son esprit avait plus de pénétration que d'étendue. Il s'attache trop à peindre les individus , lors même qu'il traite des plus grandes choses. Ainsi, dans son chapitre intitulé Du Souverain, ou de la République, au milieu de quelques réflexions générales sur les principes et les vices du gouvernement , il peint toujours la cour et la ville , le négociateur et le nouvelliste. On s'attendait à parcourir avec lui les républiques anciennes et les monarchies modernes ; et l'on est étonné, à la fin du chapitre, de n'être pas sorti de V^sailles. ' **

Il y a cependant, dans ce même chapitre, des pensées plus profondes qu'elles ne le paraissent au premier coup d'œil. J'enciterai quelques-unes, et je choisirai les plus courtes. « Vous pouvez au- « jourd'hui, dit-il, ôter à cette ville ses franchi- « ses , ses droits , ses privilèges ; mais demain ne « songez pas même à réformer ses enseignes. »

« Le caractère des Français demande du sérieux « dans le souverain. »

« Jeunesse du prince, source des ï)elles fortu- « nés. » On attaquera peut-être la vérité de cette dernière observation; mais, si elle se trouvait démentie par quelque exemple, ce serait l'éloge du prince, et non la critique de l'observateur '.

Un grand nombre des maximes de la Bruyère paraissent aujourd'hui communes; mais ce n'est pas non plus la faute de la Bruyère, la justesse même , qui fait le mérite et le succès d'une pensée lorsqu'on la met au jour, doit la rendre bientôt familière , et même triviale : c'est le sort dé toutes les vérités d'un usage universel.

On peut croire que la Bruyère avait plu^ de

* Cette phrase est une louange délicate adressée par l'auteur de cette notice à Louis XVI, qui était jeune encore quand le morceau parut, et qui, dès le commencement de son règne, avait manifesté l'intention de réprimer la dilapidation des linances de l'Éla!.

NOTICE SUR ÎA BRUYÈRE

sons que de philosophie. Il n'est pas exempt de préjugés, même populaires. On voit avec peine qu'il n'était pas éloigné de croire un peu à la magie et au sortilège. « En cela, dit-il, chap. XIV, « De quelques Usages, il y a un parti à trouver en- «c tre les âmes crédules et les esprits forts. » Cependant il a eu l'honneur d'être calomnié comme philosophe ; car ce n'est pas de nos jours que ce genre de persécution a été inventé. La guerre que la sottise, le vice et l'hypocrisie ont déclarée à la philosophie , est aussi ancienne que la philosophie même, et durera vraisemblablement autant qu'elle. « Il n'est pas permis, dit-il, de traiter quelqu'un « de philosophe ; ce sera toujours lui dire une in- « jure, jusqu'à ce qu'il ait plu aux hommes d'en « ordonner autrement. « Mais comment se réconciliera-t-on jamais avec cette raison si incommode, qui , en attaquant tout ce que les hommes ont de plus cher, leurs passions et leurs habitudes, voudrait les forcer à ce qui leur coûte le plus, à réflédiir et à penser par eux-mêmes ?

En lisant avec attention les Caractères de la Bruyère , il me semble qu'on est moins frappé des pensées que du style ; les tournures et les expressions paraissent avoir quelque chose de plus brillant , de plus fin , de plus inattendu , que le fond des choses mêmes, et c'est moins l'homme de génie que le grand écrivain qu'on admire.

Mais le mérite de grand écrivain, s'il ne suppose pas le génie, demande une réunion des dons de l'esprit, aussi rare que le génie.

L'art d'écrire est plus étendu que ne le pensent la plupart des hommes, la plupart même de ceux qui font des livres.

Il ne suffit pas de connaître les propriétés des mots, de les disposer dans un ordre régulier, de donner même aux membres de la phrase une tournure symétrique et harmonieuse ; avec cela on n'est encore qu'un écrivain correct, et tout au plus élégant.

Le langage n'est que l'interprète de l'âme; et c'est dans une certaine association des sentiments et des idées avec les mots qui en sont les signes , qu'il faut chercher le principe de toutes les propriétés du style.

Les langues sont encore bien pauvres et bien imparfaites. Il y a une infinité de nuances , de sentiments et d'idées qui n'ont point de signes : aussi ne peut-on jamais exprimer tout ce qu'on sent. D'un autre côté, chaque mot n'exprime pas d'une manière précise et abstraite une idée simple et isolée; par une association secrète et rapide qui se f^it dans l'esprit, un mot réveille encore des idées

accessoires à l'idée principale 'âbht%1 est îe signe. Ainsi, par exemple, les mots cheval et coursier, aimer et chérir, bonheur a félicité, peuvent servir à désigner le même objet ou le même sentiment, mais avec des nuances qui en "changent sensiblement l'effet principal.

Il en est des tours, des figures, des liaisons de phrase, comme des mots : les uns et les autres ne peuvent représenter que des idées, des vues de l'esprit, et ne les représentent qu'imparfaitement.

Les différentes qualités du style, comme la clarté, l'élégance, l'énergie, la couleur, le mouvement, etc., dépendent donc essentiellement de la nature et du choix des idées; de l'ordre dans lequel l'esprit les dispose ; des rapports sensibles que l'imagination y attache; des sentiments enfin que l'âme y associe, et du mouvement qu'elle y imprime.

Le grand secret de varier et de faire contraster les images , les formes et les mouvements du discours, suppose un goût délicat et éclairé: l'harmonie , tant des mots que de la phrase , dépend de la sensibilité plus ou moins exercée de l'organe; la correction ne demande que la connaissance réfléchie de sa langue.

Dans l'art d'écrire , comme dans tous les beauxarts , les germes du talent sont l'œuvre de la nature ; et c'est la réflexion qui les développe et les perfectionne.

Il a pu se rencontrer quelques esprits qu'un heureux instinct semble avoir dispensés de toute étude, et qui, en s'abandonnant sans art aux mouvements de leur imagination et de leur pensée, ont écrit avec grâce, avec feu, avec intérêt; mais ces dons naturels sont rares : ils ont des bornes et des imperfections très-marquées, et ils n'ont jamais suffi pour produire un grand écrivain.

Je ne parle pas des anciens , chez qui l'élocution était un art si étendu et si compliqué; je citerai Despréaux et Racine, Bossuet et Montesquieu, Voltaire et Rousseau : ce n'était pas l'instinct qui produisait sous leur plume ces beautés et ces grands effets auxquels notre langue doit tant de richesse et de perfection ; c'était le fruit du génie sans doute , mais du génie éclairé par des études et des observations profondes.

Quelque universelle que soit la réputation dont jouit la Bruyère, il paraîtra peut-être hardi de le placer, comme écrivain, sur la même ligne que les grands hommes qu'on vient de citer; mais ce n'est qu'après avoir relu, étudié, médité ses Caractères, que j'ai été frappé de l'art prodigieux et des beautés sans nombre qui semblent mettre cet ouvrage au rang de ce qu'il y a de plus parfait dans notre langue.

NOTICE SUR LA BRUYERE

Sans doute la Bruyère n'a ni les élans et les traits sublimes de Bossuet; ni le nombre, l'abondance et l'harmonie de Fénélon ; ni la grâce brillante et abandonnée de Voltaire; ni la sensibilité profonde de Rousseau : mais aucun d'eux ne m'a paru réunir au même degré la variété, la finesse et l'originalité des formes et des tours qui étonnent dans la Bruyère. Il n'y a peut-être pas une beauté de style propre à notre idiome, dont on ne trouve des exemples et des modèles dans cet écrivain.

Despréaux observait, à ce qu'on dit, que la Bruyère, en évitant les transitions, s'était épargné ce qu'il y a de plus difficile dans un ouvrage. Cette observation ne me paraît pas digne d'un si grand maître. Il savait trop bien qu'il y a dans l'art d'écrire des secrets plus importants que celui de trouver ces formules qui servent à lier les idées , et à unir les parties du discours.

Ce n'est point sans doute pour éviter les transitions que la Bruyère a écrit son livre par fragments , et par pensées détachées. Ce plan convenait mieux à son objet; mais il s'imposait dans l'exécution une tâche tout autrement difficile que celle dont il s'était dispensé.

L'écueil des ouvrages de ce genre est la monotonie. La Bruyère a senti vivement ce danger : on peut en juger par les efforts qu'il a faits pour y échapper. Des portraits, des observations de moeurs, des maximes générales, qui se succèdent sans liaison ; voilà les matériaux de son livre. Il sera curieux d'observer toutes les ressources qu'il a trouvées dans son génie pour varier à l'infini , dans un cercle si borné, ses tours, ses couleurs et ses mouvements. Cet examen, intéressant pour tout homme de goût, ne sera peut-être pas sans utilité pour les jeunes gens qui cultivent les lettres et se destinent au grand ar.t de l'éloquence.

Il serait difficile de définir avec précision le caractère distinctif de son esprit : il semble réunir tous les genres d'esprit. Tour à tour noble et familier, éloquent et railleur, fin et profond, amer et gai, il change avec une extrême mobilité de ton, de personnage, et même de sentiment, en parlant cependant des mêmes objets.

Et ne croyez pas que ces mouvements si divers soient l'explosion naturelle d'une âme très-sensible, qui, se livrant à l'impression qu'elle reçoit des objets dont elle est frappée, s'irrite contre un vice, s'indigne d'un ridicule, s'enthousiasme pour les mœurs et la vertu. La Bruyère montre partout les sentiments d'un honnête homme ; mais il n'est ni apôtre, ni jnisanthrope. Il se passionne, il est vrai ; mais c'est comme le poète dramatique qui a

des caractères opposés à mettre en action. Racine n'est ni Néron, ni Burrhus ; mais il se pénètre fortement des idées et des sentiments qui appartiennent au caractère et a la situation de ces personnages, et il trouve dans son imagination échauffée tous les traits dont il a besoin pour les peindre.

Ne cherchons donc dans le style de la Bruyère ni l'expression de son caractère, ni l'épanchement involontaire de son âme : mais observons les formes diverses qu'il prend tour à tour pour nous intéresser ou nous plaire.

Une grande partie de ses pensées ne pouvait guère se présenter que comme les résultats d'une observation tranquille et réfléchie ; mais, quelque vérité, quelque finesse, quelque profondeur même qu'il y eût dans les pensées, cette forme froide et monotone aurait bientôt ralenti et fatigué l'attention, si elle eût été trop continûment prolongée.

Le philosophe n'écrit pas seulement pour se faire lire , il veut persuader ce qu'il écrit ; et la conviction de l'esprit, ainsi que l'émotion de l'âme, est toujours proportionnée au degré d'attention qu'on donne aux paroles.

Quel écrivain a mieux connu l'art de fixer l'attention par la vivacité ou la singularité des tours, et de la réveiller sans cesse par une inépuisable variété ?

Tantôt il se passionne et s'écrie avec une sorte d'enthousiasme : « Je voudrais qu'il me fût permis « de crier de toute ma force à ces hommes saints « qui ont été autrefois blessés des femmes : Ne les « dirigez point; laissez à d'autres le soin de leur « salut. »

Tantôt, par un autre mouvement aussi extraor-r dinaire, il entre brusquement en scène : « Fuyez, « retirez-vous; vous n'êtes pas assez loin.... Je suis, « dites- vous, sous l'autre tropique.... Passez sous « le pôle et dans l'autre hétnisphère.... M'y voilà.... « Fort bien, vous êtes en sûreté. Je découvre sur « la terre un homme avide, insatiable, inexora- « ble, etc. » C'est dommage peut-être que la morale qui en résulte n'ait pas une importance proportionnée au mouvement qui la prépare.

Tantôt c'est avec une raillerie amère ou plaisante qu'il apostrophe l'homme vicieux ou ridicule :

« Tu te trompes , Philémon , si avec ce carrosse « brillant, ce grand nombre de coquins qui te sui- « vent, et ces six bêtes qui te traînent, tu penses « qu'on t'en estime davantage : on écarte tout cet « attirail qui t'est étranger, pour pénétrer jusqu'à " toi , qui n'es qu'un fat. »

'< Vous aimez, dans un combat ou pendant un '< swiie, à paraître m cent endroits, pour n'être

NOTICE SUR LA BRUYERE

« nulle part ; à prévenir les ordres du général , de • peur de les suivre, et à chercher les occasions « plutôt que de les attendre et les recevoir : votre « valeur serait-elle douteuse ? »

Quelquefois une réflexion qui n'est que sensée est relevée par une image ou un rapport éloigné, qui frappe l'esprit d'une manière inattendue* « Après « l'esprit de discernement, ce qu'il y a au monde « de plus rare, ce sont les diamants et les perles. » Si la Bruyère avait dit simplement que rien n'est plus rare que l'esprit de discernement, on n'aurait pas trouvé cette réflexion digne d'être écrite ^

C'est par des tournures semblables qu'il sait attacher l'esprit sur des observations qui n'ont rien de neuf pour le fond, mais qui deviennent piquantes par un certain air de naïveté sous lequel il sait déguiser la satire.

« Il n'est pas absolument impossible qu'une per- « sonne qui se trouve dans une grande faveur « perde son procès. »

« C'est une grande simplicité que d'apporter à « la cour la moindre roture, et de n'y être pas « gentilhomme. »

Il emploie la même finesse de tour dans le portrait d'un fat, lorsqu'il dit : « Iphis met du rouge, « mais rarement ; il n'en fait pas habitude. »

Il serait difficile de n'être pas vivement frappé du tour aussi fin qu'énergique qu'il donne à la pensée suivante, malheureusement aussi vraie que profonde : « Un grand dit de Timagène, votre « ami, qu'il est un sot; et il se trompe. Je ne de- « mande pas que vous répliquiez qu'il est homme « d'esprit . osez seulement penser qu'il n'est pas « un sot. »

C'est dans les portraits surtout que la Bruyère a eu besoin de toutes les ressources de son talent. Théophraste , que la Bruyère a traduit , n'emploie pour peindre ses Caractères que la forme d'énuraération ou de description. En admirant beaucoup l'écrivain grec , la Bruyère n'a eu garde de l'imiter ; ou , si quelquefois il procède comme lui par énumération , il sait ranimer cette forme languissante par un art dont on ne trouve ailleurs aucun exemple.

Relisez les portraits du riche et du pauvre =* : « Giton a le teint frais , le visage plein , la démar- « che ferme, etc. Phédon a les yeux creux, le teint

* La Harpe dit, à propos de cette réflexion de la Bruyère : « Quel rapprocliement bizarre et frivole, pour dire que le « discernement est rare I et puis les diamants et les perles , « sont-ce des choses si rares? » Je ne puis m'empécher d'être ici du sentiment de la Harpe contre Tingénieux auteur de la notice.

* royez le chapitre VI.

« échauffé, etc.; » et voyez comment ces mots, il est riche , il est pauvre , rejetés à la fin des deux portraits , frappent comme deux coups de lumière, qui , en se réfléchissant sur les traits qui précèdent, y répandent un nouveau jour, et leur donnent un effet extraordinaire.

Quelle énergie dans le choix des traits dont il peint ce vieillard presque mourant qui a la manie de planter, de bâtir, de faire des projets pour un avenir qu'il ne verra point ! « Il fait bâtir une mai- « son de pierre de taille, raffermie dans les encoi- « gnures par des mains de fer, et dont il assure , c< en toussant, et avec une voix frêle et débile , « qu'on ne verra jamais la fin. Il se promène tous « les jours dans ses ateliers sur les bras d'un va- « let qui le soulage ; il montre à ses amis ce qu'il « a fait , et leur dit ce qu'il a dessein de faire. Ce « n'est pas pour ses enfants qu'il bâtit , car il n'en « a point; ni pour ses héritiers, personnes viles et « qui sont brouillées avec lui : c'est pour lui seul ; « et il mourra demain. »

Ailleurs il nous donne le portrait d'une femme aimable , comme un fragment imparfait trouvé par hasard, et ce portrait est charmant; je ne puis me refuser au plaisir d'en citer un passage : « Loin « de s'appliquer à vous contredire avec esprit, « Arténice s'approprie vos sentiments : elle les « croit siens, elle les étend, elle les embellit : « vous êtes content de vous d'avoir pensé si bien , <» et d'avoir mieux dit encore que vous n'aviez cru. « Elle est toujours au-dessus de la vanité, soit « qu'elle parle , soit qu'elle écrive : elle oublie les « traits où il faut des raisons ; elle a déjà compris « que la simplicité peut être éloquente. «

Comment donnera-t-il plus de saillie au ridicule d'une femme du monde qui ne s'aperçoit pas qu'elle vieillit, et qui s'étonne d'éprouver la faiblesse et les incommodités qu'amènent l'âge et une vie trop molle .î» Il en fait un apologue. C'est Ibène qui va au temple d'Épidaure consulter Esculape. D'abord elle se plaint qu'elle est fatiguée : « L'oracle « prononce que c'est par la longueur du chemin « qu'elle vient de faire. Elle déclare que le vin lui « est nuisible; l'oracle lui dit de boire de l'eau. « Ma vue s'affaiblit, dit Irène. Prenez des lunettes, « dit Esculape. Je m'affaiblis moi-même, continue- « t-elle; je ne suis ni si forte, ni si saine que j'ai « été. C'est, dit le dieu, que vous vieillissez. Mais « quel moyen de guérir de cette langueur? Le plus « court, Irène, c'est de mourir comme ont fait « votre mère et votre aïeule. « A ce dialogue, d'une tournure naïve et originale, substituez uno simple description à la manière de Théophraste,

NOTICE SUR LA BRUYERE

et vous verrez coniiMcnt la même pensée peut paraître commune ou piquante, suivant que l'esprit ou l'imagination sont plus ou moins intéressés par les idées et les sentiments accessoires dont l'écrivain a su l'embellir.

La Bruyère emploie souvent cette forme d'apologue, et presque toujours avec autant d'esprit que de goût. Il y a peu de chose dans notre langue d'aussi parfait que l'histoire d'ÉMiBE ' : c'est un petit roman plein de finesse, de grâce, et même d'intérêt.

Ce n'est pas seulement par la nouveauté et par la variété des mouvements et des tours que le talent de la Bruyère se fait remarquer : c'est encore par un choix d'expressions vives , figurées , pittoresques ; c'est surtout par ces heureuses alliances de mots , ressource féconde des grands écrivains dans une langue qui ne permet pas , comme presque toutes les autres, de créer ou de composer des mots , ni d'en transplanter d'un idiome étranger.

« Tout excellent écrivain est excellent peintre, » dit la Bruyère lui-même ; et il le prouve dans tout le cours de son livre. Tout vit et s'anime sous son pinceau; tout y parle à l'imagination : « La véri-

« table grandeur se laisse toucher et manier

« elle se courbe avec bonté vers ses inférieurs , et « revient sans effort à son naturel. »

« Il n'y a rien, dit-il ailleurs, qui mette plus su- « bitement un homme à la mode , et qui le sou- « lève davantage , que le grand jeu. »

Veut-il peindre ces hommes qui n'osent avoir un avis sur un ouvrage avant de savoir le jugement du public : « Ils ne hasardent point leurs suf- « frages; ils veulent être portés par la foule, et « entraînés par la multitude. »

La Bruyère veut-il peindre la manie du fleuriste : il vous le montre planté et ayant pris racine devant ses tulipes ; il en fait un arbre de son jardin. Cette figure hardie est piquante , surtout par l'analogie des objets.

« Il n'y a rien qui rafraîchisse le sang comme « d'avoir su éviter une sottise. » C'est une figure bien heureuse que celle qui transforme ainsi en sensation le sentiment qu'on veut exprimer.

L'énergie de l'expression dépend de la force avec laquelle l'écrivain s'est pénétré du sentiment ou de l'idée qu'il a voulu rendre. Ainsi la Bruyère , s'élevant contre l'usage des serments, dit : «• Un « honnête homme qui dit oui, ou 'non, mérite « d'être cru; son caractère Jwre pour lui. »

Il est d'autres figures de style d'un effet mpins

.' /"oî/ee le chapitiTlII.

frappant, parce que les rapports qu'elles expriment demandent, pour être saisis, plus de finesse et d'attention dans l'esprit; je n*en citerai qu'un' exemple.

« Il y a dans quelques femmes i un mérite pai- « sible , mais solide , accompagné de mille vertus « qu'elles ne peuvent couvrir de toute leur mo^ n destie. »

Ce mérite paisible offre à l'esprit une combinaison d'idées très-fines, qui doit, ce me semble, plaire d'autant plus qu'on aura le goût plus délicat et plus exercé.

Mais les grands effets de l'art d'écrire , comme de tous les arts, tiennent surtout aux contrastes.

Ce sont les rapprochements ou les oppositions de sentiments et d'idées , de formes et de couleurs , qui, faisant ressortir tous les objets les uns par les autres , répandent dans une composition la variété, le mouvement et la vie. Aucun écrivain peutêtre n'a mieux connu ce secret , et n'en a fait un plus heureux usage, que la Bruyère. Il a un grand nombre de pensées qui n'ont d'effet que par le contraste.

a II s'est trouvé des filles qui avaient de la vertu, « de la santé, de la ferveur, et une bonne voca- « tion, mais qui n*étaient pas assez riches pour « faire dans une riche abbaye vœu de pauvreté. »

Ce dernier trait , rejeté si heureusement à la fin de la période pour donner plus de saillie au eon* traste , n'échappera pas à ceux qui aiment à observer dans les productions des arts les procédés de l'artiste. Mettez à la place, « qui n'étaient pas as* « sez riches pour faire vœu de pauvreté dans une « riche abbaye ; » et voyez combien cette légère transposition , quoique peut-être plus favorable à l'harmonie , affaiblirait l'effet de la phrase ! Ce sont ces artifices que les anciens recherchaient avec tant d'étude , et que les modernes négligent trop : lorsqu'on en trouve des exemples chez nos bons écrivains, il semble que c'est plutôt l'effet de l'instinct que de la réflexion.

On a cité ce beau trait de Florus , lorsqu'il nous montre Scipion, encore enfant, qui croît pour la ruine de l'Afrique : Qui in exitium Jfricœ crescif. Ce rapport supposé entre deux faits naturellement indépendants l'un de l'autre plaît à l'imagination , et attache l'esprit. Je trouve un effet semblable dans cette pensée de la Bruyère :

« Pendant qu'Oronte augmente , avec ses années, « son fonds et ses revenus, une fille naît dans «quelque famille, s'élève, croît, s'embellit, et « entre dans sa seizième année II se fait prier à « cinquante ans pour l'épouser, jeune ^ belle * spi-

NOTICK SUR Là BRUYERE.

« rituelle ; cet homme, sans naissance, sans esprit, « et sans le moindre mérite , est préféré à tous ses « rivaux. »

Si je voulais, par un seul passage, donner à la fois une idée du grand talent de la Bruyère, et un exemple frappant de la puissance des contrastes dans le style, je citerais ce bel apologue qui contient la plus éloquente satire du faste insolent et scandaleux des parvenus :

« Ni les troubles, Zénobie, qui agitent votre em- « pire , ni la guerre que vous soutenez virilement « contre une nation puissante depuis la mort du roi « votre époux , ne diminuent rien de votre magni- « ficence. Vous avez préféré à toute autre contrée « les rives de l'Euphrate , pour y élever un superbe « édifice : l'air y est sain et tempéré ; la situation « en est riante : un bois sacré l'ombrage du côté « du couchant ; les dieux de Syrie , qui habitent « quelquefois la terre, n'y auraient pu choisir une « plus belle demeure. La campagne autour est couu verte d'hommes qui taillent et qui coupent, qui « vont et qui viennent, qui roulent ou qui char- « rient le bois du Liban, l'airain et le porphyre; « les grues et les machines gémissent dans l'air, et « font espérer à ceux qui voyagent vers l'Arabie de « revoir à leur retour en leurs foyers ce palais « achevé, et dans cette splendeur oii vous désirez « de le porter avant de l'habiter, vous et les princes « vos enfants. N'y épargnez rien, grande reine : « employez-y l'or et tout l'art des plus excellents « ouvriers ; que les Phidias et les Zeuxis de votre « siècle déploient toute leur science sur vos pla- « fonds et sur vos lambris ; tracez-y de vastes et « de délicieux jardins, dont l'enchantement soit « tel qu'ils ne paraissent pas faits de la main des « hommes ; épuisez vos trésors et votre industrie « sur cet ouvrage incomparable ; et après que vous « y aurez mis, Zénobie, la dernière main, quel- « qu'un de ces pâtres qui habitent les sables voi- « sins de Palmyre, devenu riche par les péages de '» vos rivières, achètera un jour à deniers comp- « tants cette royale maison, pour l'embellir, et la « rendre plus digne de lui et de sa fortune. »

Si l'on examine avec attention tous les détails de ce beau tableau , on verra que tout y est préparé, disposé, gradué avec un art infini pour produire un grand effet. Quelle noblesse dans le début ! quelle importance on donne au projet de ce palais! que de circonstances adroitement accumulées pour en relever la magnificence et la beauté! et, quand l'imagination a été bien pénétrée de la grandeur de l'objet , l'auteur amène un pâtre , enrichi du péage de vos rivièreHy qui achète à de-

niers comptants cette royale maison, pour l'embellir, et la rendre plus digne de lui.

Il est bien extraordinaire qu'un homme qui a enrichi notre langue de tant de formes nouvelles , et qui avait fait de l'art d'écrire une étude si approfondie, ait laissé dans son style des négligences , et même des fautes qu'on reprocherait à de médiocres écrivains. Sa phrase est souvent embarrassée; il a des constructions vicieuses, des expressions incorrectes, ou qui ont vieilli. On voit qu'il avait encore plus d'imagination que de goût , et qu'il recherchait plus la finesse et l'énergie des tours que l'harmonie de la phrase.

Je ne rapporterai aucun exemple de ces défauts, que tout le monde peut relever aisément; mais il peut être utile de remarquer des fautes d'un autre genre, qui sont plutôt de recherche que de négligence , et sur lesquelles la réputation de l'auteur pourrait en imposer aux personnes qui n'ont pas un goût assez sûr et assez exercé.

N'est-ce pas exprimer, par exemple, une idée peut-être fausse par une image bien forcée et même obscure, que de dire : « Si la pauvreté est « la mère des crimes , le défaut d'esprit en est le « père ? »

La comparaison suivante ne paraît pas d'un goût bien délicat : « Il faut juger des femmes de- « puis la chaussure jusqu'à la coiffure exclusive- « ment , à peu près comme on mesure le poisson , « entre tête et queue. »

On trouverait aussi quelques traits d'un style précieux et maniéré. Marivaux aurait pu revendiquer cette pensée : « Personne presque ne s'avise « de lui-même du mérite d'un autre. »

Mais ces taches sont rares dans la Bruyère : on sent que c'était l'effet du soin même qu'il prenait de varier ses tournures et ses images ; et elles sont effacées par les beautés sans nombre dont brille son ouvrage.

Je terminerai cette analyse par observer que cet écrivain , si original , si hardi , si ingénieux et si varié, eut de la peine à être admis à l'Académie française après avoir publié ses Caractères. II eut besoin de crédit pour vaincre l'opposition de quelques gens de lettres qu'il avait offensés, et les clameurs de cette foule d'hommes malheureux qui, dans tous les temps , sont importunés des grands talents et des grands succès ; mais la Bruyère avait pour lui Bossuet, Bacine, Despréaux, et le cri public : il fut reçu. Son discours est un des plus ingénieux qui aient été prononcés dans cette Académie. Il est le premier qui ait loué des académiciens vivants. On se r;'ppelle encore les traits

LES CARACTÈRES DE LA BRIYERE

heureux dont il caractérisa Bossuet , la Fontaine et Despréaux. Les ennemis de l'auteur affectèrent de regarder ce discours comme une satire. Ils intriguèrent pour en faire défendre l'impression; et, n'ayant pu y réussir , ils le firent déchirer dans les journaux , qui dès lors étaient déjà , pour la plupart , des instruments de la malignité et de l'envie entre les mains de la bassesse et de la sottise. On vit éclore une foule d'épigrammes et de chansons où la rage est égale à la platitude, et qui sont tombées dans le profond oubli qu'elles méritent. On aura peut-être peine à croire que ce soit pour l'auteur des Caractères qu'on a fait ce couplet :

Quand la Bruyère se présente , Pourquoi faut-il crier haro?

Pour faire un nombre de quarante j Ne fallait-il pas un zéro?

Cette plaisanterie a été trouvée si bôniie , qu'on Ta renouvelée depuis à la réception de plusieurs académiciens.

Que reste-t-il de cette lutte éternelle de la médiocrité contre le génie? Les épigrammes et les libelles ont bientôt disparu; les bons ouvrages restent , et la mémoire de leurs auteurs est honorée et bénie par la postérité.

Cette réflexion devrait consoler les hommes supérieurs, dont l'envie s'efforce de flétrir les succès et les travaux ; mais la passion de la gloire , comme toutes les autres , est impatiente de jouir : l'attente est pénible , et il est triste d'avoir besoin d'être consolé ^

PREFACE

Je rends au public ce qu'il m'a prêté : j'ai emprunté de lui la matière de cet ouvrage; il est juste que, l'ayant achevé avec toute l'attention pour la vérité dont je suis capable, et qu'il mé-

* On trouva, dans les papiers de la Bruyère, des Dialogues sur le Qniétisme , qu'il n'avait-qu' ébauchés. Ils étaient au nombre de sept : M. Dupin , docteur de Sorbonne , y en ajouta deux , et publia le tout en IC99. Il peut paraître étonnant d'abord que la Bruyère , homme du monde et simple philosophe, se soit engagé dans une dispute théologique. Mais la surprise cesse lorsqu'on vient à songer que, dans cette querelle qui divisa l'Église et la société, Bossuet combattit les erreurs du quiétisme, que semblait défendre Fénélon ; que la Bruyère devait sa fortune au premier de ces deux illustres prélats , et qu'il put être porté par un simple mouvement de reconnaissance à combattre , sous les drapeaux de son bienfaiteur , pour une cause qui paraissait d'ailleurs lui être étrangère. Du reste , les Dialogues sur le Quiétisme sont bien peu dignes de son talent. Quelques personnes ont nié qu'il en fut l'auteur; on aimerait à les en croire.

rite de moi, je lui en fasse la restitution. Il peut regarder avec loisir ce portrait que j'ai fait de lui d'après nature, et, s'il se connaît quelquesuns des défauts que je touche, s'en corriger. C'est l'unique fin que l'on doit se proposer en écrivant, et le succès aussi que l'on doit moins se promettre. Mais, comme les hommes ne se dégoûtent point du vice, il ne fout pas aussi se lasser de leur reprocher : ils seraient peutêtre pires s'ils venaient à manquer de censeurs ou de critiques : c'est ce qui fait que l'on prêche et que l'on écrit. L'orateur et l'écrivain ne sauraient vaincre la joie qu'ils ont d'être applaudis; mais ils devraient rougir d'eux-mêmes s'ils n'avaient cherché, par leurs discours ou par leurs écrits, que des éloges : outre que l'approbation la plus sûre et la moins équivoque est le changement de mœurs, et la réformation de ceux qui les lisent ou qui les écoutent. On ne doit parler , on ne doit écrire que pour l'instruction ; et, s'il arrive que l'on plaise, il ne faut pas néanmoins s'en repentir, si cela sert à insinuer et à faire recevoir les vérités qui doivent instruire: quand donc il s'est glissé dans un livre quelques penàéeâ ou quelques réflexions qui n'ont ni le feu, ni le tour, ni la vivacité des autres, bien qu'elles semblent y être admises pour la variété, pour délasser l'esprit, pour le rendre plus présent et plus attentif à ce qui va suivre, à moins que d'ailleurs elles ne soient sensibles, familières, instructives, accommodées au simple peuple, qu'il n'est pas permis de négliger, le lecteur peut les condamner, et l'auteur les doit proscrire: voilà la règle. Il y en a une autre, et que j'ai intérêt que l'on veuille suivre, qui est de ne pas perdre mon titre de vue , et de penser toujours, et dans toute la lecture de cet ouvrage, que ce sont les caractères ou les mœurs de ce siècle que je décris: car, bien que je les tire souvent de la cour de France , et des hommes de ma nation, on ne peut pas néanmoins les restreindre à une seule cour, ni les renfermer en un seul pays, sans que mon livre ne perde beaucoup de son étendue et de son utilité, ne s'écarte du plan que je me suis fait d'y peindre les hommes en général, comme des raisons qui entrent dans l'ordre des chapitres , et dans une certaine suite insensible des réflexions qui les composent. Après cette précaution si nécessaire, et dont on pénètre assez les conséquences, je crois pouvoir protester contre tout chagrin, toute plainte, toute maligne interprétation, toute fnussc application, et toute censure; contre les

DES OUVRAGES DE L'ESPRIT

froids plaisants et les lecteurs malintentionnés. U faut savoir lire, et ensuite se taire, ou pouvoir rapporter ce qu'on a lu, et ni plus ni moins que ce qu'on a lu ; et, si on le peut quelquefois, ce n'est pas assez, il faut encore le vouloir faire : sans ces conditions, qu'un auteur exact et scrupuleux est en droit d'exiger de certains esprits pour Tunique récompense de son travail, je doute qu'il doive continuer d'écrire, s'il préfère du moins sa propre satisfaction à l'utilité de plusieurs et au zèle de la vérité. J'avoue d'ailleurs que j'ai balancé dès l'année 1690, et avant \a cinquième édition, entre l'impatience de donner à mon livre plus de rondeur et une meilleure forme par de nouveaux caractères , et la crainte de faire dire à quelques-uns : Ne finiront-ils point, ces caractères , et ne verrons-nous jamais autre chose de cet écrivain? des gens sages me disaient d'une part : La matière est solide, utile, agréable, inépuisable; vivez longtemps^ et traitez-la sans interruption pendant que vous vivrez; que pourriez-vous faire de mieux ? il n'y a point d'année que les folies des hommes ne puissent vous fournir un volume. D'autres, avec beaucoup de raison, me faisaient redouter les caprices de la multitude et la légèreté du public, de qui j'ai néanmoins de si grands sujets d'être content , et ne manquaient pas de me suggérer que , personne presque depuis trente années ne lisant plus que pour lire , il fallait aux hommes, pour les amuser, de nouveaux chapitres et un nouveau titre : que cette indolence avait rempli les boutiques et peuplé le monde, depuis tout ce temps, de livres froids et ennuyeux, d'un mauvais style et de nulle

; > ressource, sans règles et sans la moindre justesse, contraires aux mœurs et aux bienséances, écrits avec précipitation, et lus de même, seulement par leur nouveauté; et que, si je ne savais qu'augmenter un livre raisonnable, le mieux

l que je pouvais faire était de me reposer. Je pris alors quelque chose de ces deux avis si opposés, et je gardai un tempérament qui les rapprochait : je ne feignis point d'ajouter quelques nouvelles remarques à celles qui avaient déjà grossi du double la première édition de mon ouvrage ; mais, afin que le public ne fût point obligé de parcourir ce qui était ancien pour passer à ce qu'il y avait de nouveau, et qu'il trouvât sous ses yeux ce qu'il avait seulement envie de lire, je pris soin de lui désigner cette seconde augmentation par une marque particulière : je crus aussi qu'il ne serait pas inutile de lui distin-

guer la première augmentation par une autre marque plus simple, qui servît à lui montrer le progrès de mes caractères, et à aider son choix dans la lecture qu'il en voudrait faire': et, comme il pouvait craindre que ce progrès n'allât à l'infini, j'ajoutais à toutes ces exactitudes une promesse sincère de ne plus rien hasarder en ce genre. Que si quelqu'un m'accuse d'avoir manqué à ma parole, en insérant dans les trois éditions qui ont suivi un assez grand nombre de nouvelles remarques, il verra du moins qu'en les confondant avec les anciennes par la suppression entière de ces différences, qui se voient par apostille, j'ai moins pensé à lui faire lire rien de nouveau , qu'à laisser peut-être un ouvrage de mœurs plus complet , plus fini et plus régulier, à la postérité. Ce ne sont p«/int au reste des maximes que j'ai voulu écrire : elles sont comme des lois dans la morale; et j'avoue que je n'ai ni assez d'autorité ni assez de génie pour faire le législateur. Je sais même que j'aurais péché contre l'usage des maximes, qui veut qu'à la manière des oracles elles soient courtes et concises. Quelques-unes de ces remarques le sont , quelques autres sont plus étendues : on pense les choses d'une manière différente, et on les explique par un tour aussi tout différent, par une sentence, par un raisonnement, par une métaphore ou quelque autre figure, par un parallèle, par une simple comparaison , par un fait tout entier, par un seul trait, par une description, par une peinture : de là procède la longueur ou la brièveté de mes réflexions. Ceux enfin qui font des maximes veulent être ei-us : je consens au contraire que l'on dise de moi que je n'ai pas quelquefois bien remarqué, pourvu que l'on remarque mieux.

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