‹ Moralistes français, pensées de Blaise PascalChapitre 12 sur 343 · ARTICLE VII · texte numérisé non relu

ARTICLE VII

Misère de Vhomme,

Rien n'est plus capable de nous faire entrer

dans la connaissance de la misère des hommes, que de considérer la cause véritable de l'agitation perpétuelle dans laquelle ils passent leur vie.

L'âme est jetée dans le corps pour y faire un séjour de peu de durée. Elle sait que ce n'est qu'un passage à un voyage éternel , et qu'elle n'a que le peu de temps que dure la vie pour s'y préparer. Les nécessités de la nature lui en ravissent une très-grande partie. Il ne lui en reste que très-peu dont elle puisse disposer. Mais ce peu qui lui reste l'incommode si fort et l'embarrasse si étrangement, qu'elle ne songe qu'à le perdre. Ce lui est une peine insupportable d'être obligée de vivre avec soi , et de penser à soi. Ainsi tout son soin est de s'oublier soi-même, et de laisser couler ce temps si court et si précieux sans réflexion , en s'occupant des choses qui l'empêchent d'y penser.

C'est l'origine de toutes les occupations tumultuaires des hommes, et de tout ce qu'on appelle divertissement ou passe-temps, dans lesquels on n'a, en effet, pour but que d'y laisser passer le temps sans le sentir , ou plutôt sans se sentir soi-même, et d'éviter, en perdant cette partie de la vie , l'amertume et le dégoût intérieur qui accompagnerait nécessairement l'attention que l'on ferait sur soi-même durant ce temps-là. L'âme ne trouve rien en elle qui la contente ; elle n'y voit rien qui ne l'afflige, quand elle y pense. C'est ce qui la contraint de se répandre au dehors , et de chercher dans l'application aux choses extérieures à perdre le souvenir de son état véritable. Sa joie consiste dans cet oubli ; et il suffit , pour la rendre misérable, de l'obliger de se voir et d'être avec soi.

On charge les hommes , dès l'enfance, du soin de leur honneur, de leurs biens, et même du bien et de l'honneur de leurs parents et de leurs amis. On les accable de l'étude des langues, des sciences, des exercices et des arts. On les charge d'affaires : on leur fait entendre qu'ils ne sauraient être heureux s'ils ne font en sorte , par leur industrie et par leur soin , que leur fortune et leur honneur, et même la fortune et l'honneur de leurs amis , soient en bon état , et qu'une seule de ces choses qui manque les rend malheureux. Ainsi on leur donne des charges et des affaires qui les font tracasser dès la pointe du jour. Voilà, direz-vous, une étrange manière de les rendre heureux. Que pourrait-on faire de mieux pour les rendre malheureux?

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îltM^4i¥icî5-\'(ma i€e^ qttkm» pcmifcait » faire ? • 5l »ttfe Êa^rJSijyt.ftuf, l^iii'^ôt«»}MiSsC€& scttns?>catPialors ils se verraient, et ils penseraient à eux-mêmesf çj^c'^ftîC^ qmc; leuFvest in^portablie. A^nsfei , §OT ^-être , cl^ai-gés (de tant î d'affairqs ,» Ss'ite: otJ* q^^eigne ,t!em|>s de relâche ^il&^tèehentenqore de 1^ pe^àrç à quelque divertissement qui les occupe tout jçntiers et les dérobe à. euxrmêaaeb^j^iBqi'i^

j C'est pourquoi, quand je me sui$ ans àioôflv sjdérer les diverses agitAtîonsrdes hommes, le$> pei;i}s et les peines où ils s'exposent^. à la cpur»',à. la, guerre, dans la poursuite > de i leurs prétentions, ambitieuses, d où naissent tantide^querelles^^dp, passions et d'entreprises périlleuses etfu^ Hy^i^SjX'ai^uY^ut dit que tout le* malheur des hojmmes vient4e. ne savoir,spa^;Sç, teair en repos dans une chambre. Un hpn^n^ .qui ê^? assez; ^ébiens po^ur vivre , s'il savait demeurer cheZ' soi^ n'ei?L s|9ji*tifait pas pour aller: sur. la mer, ou au sjégq.d'uTfe place; et si on ne cherchait simple** lïient qu'^ vivre, on aurait peu de besoin dé ces occupations si dangereuses. , ^ ^^':t nu «i')ji]^*j?

j' Mais quand j'y ai r^gar44 4^ pl^3•ïtt'è»,^J'ai■ trouvé que cet éloigneme^^l^que.lesliommes ont du repos, et de. denie^rer!aYec,puj^ -mêmes , viei^t d'un e cause bien, effectivei , , c'est-à-tdire du malheur naturel de notre condition . faible; et mortelie , et si misérable que^ rien ne peut nous" consoler lorsque rien ne e^us fii^pêiclje d'>^ pen^ seç, et que nous ne voyons que nous, p -, ■ '> r;

' Jejiie pai'le que de ceux qui se regardent sans aucune vue de religion. Car, il est, vrai quec'esH une des merveilles de la religion. cbrétienne ^ réconcilier l'homme avec soi^rmêmeen le réconàveç Dif^u y dfi . lu\ rendre la vue de soi-

même supportable, et de faire que «Ja; solitude et le repos soient plus agréable?" à plusieurs que l'agitation et le commerce des hommes. Aussi i n'est-ce pas en arrêtant rhoiT^me dans lui-même ([u'elle produit tous ces effets merveilleux. Ge n'est qu'en le portant jusqu'à, J)^<eii y et en le soutenant 4ans le sentimer^t de ses misères, par l'espérancç d'une ^iil^Çj.y,ie^qui doit entièrement l'en déhvrer.^,. '^ , ,. *,, 'j!', ,^ ..- ' „,,

Mai^ ^ji^r^^,Çôu;ç: ,cnxi.jn, agissent s qvQaP»rr,1les mouvements qu'ils trouvent en pux et d^ms leut* nature, il est impossible qu'il^, su^si^^^Ut dc^ns ce repos, qui leui: ^onpp lieu .<le se considérer fet de se voir, s^n? 4*^ej ^continent; attaqués de. chagrin çt de Iristess^ Ûliiop^ni^ quÂ^'aime que soi ne haft rien t^ant que 4'etr,e seul avec soi 4 II ne recHefcKp kçn que pour soi, et ne fuit rien tant que soi; parce que^ quand il se voit, il ne

^^?^îil?^F!^m> 4Rïr mi> ..>ih.>CîuiO.

sé'voit'ï)«ag;'^él'*(in*rf se ciésïre^' él'cju'jï t^opViÇp,

soî^méîrifeto aùthas dé misères mëvi'te^^

yi*B Ôfef Mëifi1-é# et s!)li(lès qu'il est incapable

1 et qu'on 'l^^'àèseniWe îou^ les'îiiens et toutes le^ sattsfacftiohs qui semblent pouvoir contenter un. homme : si celui "qu'on aura mis en cet état est j sans occupation et sans divertissement^ et qù'oja j le îaissie ftiire réflexion sur ce qu'il est , cette fé-, lifeité' languissante ne le soutiendra pas; il toni-| bfera pa^ lïécèssité ôktë les vues affligeantes 4^ l^avenîi- i et si oiiiie l'occupe hors dé M^ jfi^ voilà nécessairement malheureux.

•La^ dignité royale n'est-elle pas assez grande d'elle-même pour rendre celui qui la possède, ^ heui*en^'par!â 'seule 'vue "de ce qu'il est? Fau-^ dra-t-il encore le divertir de cette pensée conUne les 'gens du (èoMmÙn? Je vois bien que c'est rendre «n homme heureux que de le détourner ^ de la vue de ses miisèi-es domestiques , pour rem-j ipHr toute sa pensée du soin de bien danser. Mais !en?sera^tr-il deniême d'un roi? et sera-t-il plus, heujpcux en s'attachàiit a ces vains amusements, 'qu'à la vue de' sa grandeur? "Quel objet plus èa^,' ti8faisant'potiri*ait-on donner à son esprit? Nç s^ait-ee pas faire tort à sa joie , d'occuper son^ âme à ^ penser , à ajuster ses pas à la cadence ^, ô.'m\ ai», ou à placer adroitement une balle, àii lieuse le laisser jouir en rèposde la contemplation de la gloire majestueuse qui l'environné f Qu'on en fasse l'épreuve j qu'on laisse un roi tout seul sans aucune satisfaction des sens, sans aucun soin dans l'esprit, sans compagnie, penser à soi tout à loisir, et l'on verra * qu!un,roi qui se voit est urt hoinme plein de'* mis.èI^es, et qui les ressent eOmme un àutrêi' Aussi on évite cela soigneusement , et il ne manque jamais d'y avoir auprès dés personnes des rois un grand nombre de gens qui veillent à faire succéder le divertissement aux affaires, et" qui observent tout le temps de leur loisir pour leur fournir des plaisirs et des jeux, en sorte qu'il n'y ^it pointjde vide; c'est-^à- dire qu'ils sont éii-' vironnés de personnes qui ont un soin merveilleux de prendre garde que le roi ne soit seul et en état de penser a soi , sàcRKnt qu'il sera malheureux, tout roi qu'il est , s'il y pense.

Aussi la principale chose qui soutient les hommes dans les grandes charges, d'ailleurs si pénibles , c'est qu'ils sont sans cesse détournés de penser à eux.

Prenez-y garde. Qu'est-ce autre chose d'érre

PENSÉES DE PASCAL

surintendant, chancelier, premier président, que d'avoir un grand nombre de gens qui viennent de tous côtés pour ne pas leur laisser une heure en la journée où ils puissent penser à euxmêmes? Et quand ils sont dans la disgrâce, et qu'on les envoie à leui-s maisons de campagne , où ils ne manquent ni de biens , ni de domestiques pour les assister en leurs besoins, ils ne laissent pas d'être misérables, parce que personne ne les empêche plus de songer à eux.

De là vient que tant de personnes se plaisent au jeu, à la chasse, et aux autres divertissements qui occupent toute leur ôme. Ce n'est pas qu'il y ait, en effet, du bonheur dans ce que l'on peut acquérir par le moyen de ces jeux, ni qu'on s'imagine que la vraie béatitude soit dans l'argent qu'on peut gagner au jeu , ou dans le lièvre que l'on court. On n'en voudrait pas s'il était offert. Ce n'est pas cet usage mou et paisible, et qui nous laisse penser à notre malheureuse condition , qu'on recherche , mais le tracas qui nous détourne d'y penser.

De là vient que les hommes aiment tant le bruit et le tumulte du monde, que la prison est un supplice si horrible, et qu'il y a si peu de personnes qui soient capables de souffrir la solitude. Voilà tout ce que les hommes ont pu inventer pour se rendre heureux. Et ceux qui s'amusent simplement à montrer la vanité et la bassesse des divertissements des hommes connaissent bien, à la vérité, une partie de leurs misères; car c'en est une bien grande, que de pouvoir prendre plaisir à des choses si basses et si méprisables; mais ils n'en connaissent pas le fond, qui leur rend ces misères mêmes nécessaires , tant qu'ils ne sont pas guéris de cette misère intérieure et naturelle, qui consiste à ne pouvoir souffrir la vue de soi-même. Ce lièvre qu'ils auraient acheté ne les garantirait pas de cette vue; mais la chasse les en garantit. Ainsi, quand on leur reproche que ce qu'ils cherchent avec tant d'ardeur ne saurait les satisfaire, qu'il n'y a rien de plus bas et de plus vain : s'ils répondaient comme ils devraient le faire , s'ils y pensaient bien, ils en demeureraient d'accord; mais ils diraient en même temps qu'ils ne cherchent en cela qu'une occupation violente et impétueuse qui les détourne de la vue d'euxmêmes, et que c'est pour cela qu'ils se proposent un objet attirant qui les charme et qui les occupe tout entiers. Mais ils ne répondent pas cela, parce qu'ils ne se connaissent pas euxmêmes. Un gentilhomme croit sincèrement qu'il

y a quelque chose de grand et de noble à la chasse : il dira que c'est un plaisir royal. Il en est de même des autres choses dont la plupart des hommes s'occupent. On s'imagine qu'il y a quelque chose de réel et de solide dans les objets mêmes. On se persuade que si on avait obtenu cette charge , on se reposerait ensuite avec plaisir; et l'on ne sent pas la nature insatiable de sa cupidité. On croit chercher sincèrement le repos, et l'on ne cherche, en effet, que l'agitation.

Les hommes ont un instinct secret qui les porte à chercher le divertissement et l'occupation au dehors, qui vient du ressentiment de leur misère continuelle. Et ils ont un autre instinct secret, qui reste de la grandeur de leur première nature, qui leur fait connaître que le bonheur n'est, en effet, que dans le repos. Et de ces deux instincts contraires, il se forme en eux un projet confus qui se cache à leur vue dans le fond de leur âme, qui les porte à tendre au repos par l'agitation , et à se figurer toujours que la satisfaction qu'ils n'ont point leur arrivera, si, en surmontant quelques difficultés qu'ils envisagent, ils peuvent s'ouvrir par là la porte au repos.

Ainsi s'écoule toute la vie. On cherche le repos en combattant quelques obstacles ; et si on les a surmontés , le repos devient insupportable. Car, ou l'on pense aux misères qu'on a, ou à celles dont on est menacé. Et quand on se verrait même assez à l'abri de toutes parts , l'ennui, de son autorité privée, ne laisserait pas de sortir du fond du cœur, où il a des racines naturelles, et de remplir l'esprit de son venin.

C'est pourquoi lorsque Cinéas disait à Pyrrhus, qui se proposait de jouir du repos avec ses amis après avoir conquis une grande partie du monde , qu'il ferait mieux d'avancer lui-même son bonheur en jouissant dès loi*s de ce repos , sans aller le chercher par tant de fatigues , il lui donnait un conseil qui souffrait de grandes difficultés , et qui n'était guère plus raisonnable que le dessein de ce jeune ambitieux. L'un et l'autre supposaient que l'homme peut se contenter de soi-même et de ses biens présents , sans remplir le vide de son cœur d'espérances imaginaires; ce qui est faux. Pyrrhus ne pouvait être heureux , ni avant, ni après avoir conquis le monde; et peut-être que la vie molle que lui conseillait son ministre était encore moins capable de le satisfaHpe que l'agitation de tant de guerres et de tant de voyages qu'il méditait.

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