‹ Moralistes français, pensées de Blaise PascalChapitre 128 sur 343 · DE L\ COUR · texte numérisé non relu

DE L\ COUR

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sure par vanité , ou pour marquer son désintéressement , qu'il est bien moins content du don que de la manière dont il lui a été fait : ce qu'il y a en cela de sûr et d'indubitable , c'es|^ull le dit^aJuûLsi.

C'est rusticifé que de donner de mauvaise grâce : le plus fort et le plus pénible est de donner; que coûte-t-il d'y ajouter un sourire?

Il faut avouer néanmoins qu'il s'est trouvé des hommes qui refusaient plus honnêtement que d'autres ne savaient donner ; qu'on a dit de quelques-uns qu'ils se faisaient si longtemps prier , qu'ils donnaient si sèchement , et chargeaient une grâce qu'on leur arrachait de conditions^~sî desagf éâBIes7 qu'une plus grande grâce était d'obtenir d'eux d'être dispensé de rien recevoir.

L'on remarque dans les cours des hommes avides qui se revêtent de toutes les conditions pour en avoir les avantages : gouvernement, charge, bénéfice , tout leur convient : ils se sont si bien ajustés que, par leur état, ils deviennent capables de toutes les grâces; ils sont amphibies; ils vivent de l'Église et de l'épée, et auront le secret d'y joindre la robe. Si vous demandez : Que font ces gens à la cour? ils reçoivent, et envient tous ceux à qui l'on donne.

Mille gens à la cour y traînent leur vie à embrasser, serrer et congratuler ceux qui reçoivent, jusqu'à ce qu'ils y meurent sans rien avoir. Ménophile emprunte ses mœurs d'une profession, et d'une autre son habit : il masque toute l'année, quoiqu'à visage découvert; il paraît à la cour, à lâ'vïire", àiïréïïrs, toujours sous un certain nom et sous le même déguisement. On le reconnaît, et on sait quel il est à son visage.

Il y a , pour arriver aux dignités , ce qu'on appelle la grande voie ou le chemin battu; il y a le chemin détourné ou de traverse , qui est le plus court.

L'on court les malheureux pour les envisager; l'on se range en haie , ou l'on se place aux fenêtres, pour observer les traits et la contenance d'un homme qui est condamné, et qui sait qu'il va mourir : vaine, maligne, inhumaine curiosité I Si les hommes étaient sages , la place publique serait abandonnée, et il serait établi qu'il y aurait de J'ignominie seulement à voir de tels spectacles. Si vous êtes si touchés de curiosité, exercez-la du moins en un sujet noble : voyez un heureux, contemplez-le dans le jour même où il a été nommé à un nouveau poste , et qu'il

en reçoit les compliments; lisez 'dans ses yeux, et au travers d'un calme étudié et d'une feinte modestie , combien il est content et pénétré de soi-même : voyez quelle sérénité cet accomplissement de ses désirs répand dans son cœur et sur son visage ; comme il ne songe plus qu'à vivre et à avoir de la santé ; comme ensuite sa joie lui échappe , et ne peut plus se dissimuler ; comme il plie sous le poids de son bonheur; quel air froid et sérieux il conserve pour ceux qui ne sont plus ses égaux ; il ne leur répond pas , il ne les voit pas : les embrassements et les caresses des grands , qu'il ne voit plus de si loin , achèvent de lui nuire : il se déconcerte , il s'étourdit; c'est une courte aliénation. Vous voulez être heureux, vous désirez des grâces; que de choses pour vous à éviter !

Un homme qui vient d'être placé ne se sert plus de sa raison et de son esprit pour régler sa conduite et ses dehors à l'égard des autres ; il emprunte sa règle de son poste et de son état : de là l'oubli, la fierté, l'arrogance, la dureté, l'ingratitude.

Théonas , abbé depuis trente ans , se lassait de l'être. On a moins d'ardeur et d'impatience de se voir habillé de pourpre qu'il en avait de porter une croix d'or sur sa poitrine ; et , parce que les grandes fêtes se passaient toujours sans rien changer à sa fortune , il murmurait contre le temps présent, trouvait l'État mal gouverné, et n'en prédisait rien que de sinistre : convenant en son cœur que le mérite est dangereux dans les cours à qui veut s'avancer , il avait enfin pris son parti, et renoncé à la prélature, lorsque quelqu'un accourt lui dire qu'il est nommé à un évêché. Rempli de joie et de confiance sur une nouvelle si peu attendue : Vous verrez, dit-il, que je n'en demeurerai pas là, et qu'ils me feront archevêque.

Il faut des fripons à la cour auprès des grands \ et des ministres, même les mieux intentionnés; \ mais l'usage en est délicat, et il faut savoir les \ mettre en œuvre : il y a des temps et des occa- \ sions où ils ne peuvent être suppléés par d'autres. : Honneur, vertu, conscience, qualités toujours j respectables, souvent inutiles : que voulez- vous ' quelquefois que l'on fasse d'un homme de bien ? Un vieil auteur ' , et dont j'ose ici rapporter les propres termes, de peur d'en affiiiblir le sens

* La Bruyère, clans un des chapitres précédents, s'est amusé à écrire (juèlques plirascs en style de Montaigne. Il est pro- I)al)le qu'il a fait la même chose Ici , et que le passage du pn^tendu vieil auteur n est qu'un pastiche de sa composition.

LES CARACTÈRES DE LA BRUYÈRE

par ma traduction, dit que « s'eslongner des pe-

« tits, voire de ses pareils, et iceulx vilainer et

« despriser, s'accointer de grands et puissants en

« tous biens et chevances, et en cette leur coin-

.t tise et privante estre de tous esbats, gabs, mom-

« meries, et vilaines besoignes; estre eslionté,

* saffrannier, et sans point de vergogne; endurer

l n brocards et gausseries de tous chacuns, sans

\ « pour ce feindre de cheminer en avant, et à tout

^ « son entregent, engendre heur et fortune. »

Jeunesse du prince, source des belles fortunes.

TimantCy toujours le même, et sans rien perdre de ce mérite qui lui a attiré la première fois de la réputation et des récompenses, ne laissait pas de dégénérer dans l'esprit des courtisans : ils étaient las de l'estimer, ils le saluaient froidement, ils ne lui souriaient plus ; ils commençaient à ne le plus joindre, ils ne l'embrassaient plus. Us ne le tiraient plus a l'écart pour lui parler mystérieusement d'une chose indifférente, ils n'avaient plus rien à lui dire. Il lui fallait cette pension ou ce nouveau poste dont il vient d'être honoré pour faire revivre ses vertus à demi effacées de leur mémoire, et en rafraîchir l'idée : ils lui fbnt comme dans les commencements, et encore mieux.

Que d'amis, que de parents naissent en une nuit au nouveau ministre I Les uns font valoir leurs anciennes liaisons, leur société d'études, les droits du voisinage; les autres feuillettent leur généalogie, remontent jusqu'à un trisaïeul, rappellent le côté paternel et le maternel : l'on veut tenir à cet homme par quelque endroit, et l'on dit plusieurs fois le jour que l'on y tient ; on l'imprimerait volontiers: Cest mon ami, et je suis fort aise de son élévation; f y dois prendre part, il m'est assez proche. Hommes vains et dévoués à la fortune, fades courtisans, parliezvous ainsi il y a huit jours ? Est-il devenu depuis ce temps plus homme de bien, plus digne du choix que le prince en vient de faire ? Attendiezvous cette circonstance pour le mieux connaître ?

Ce qui me soutient et me rassure contre les petits dédains que j'essuie quelquefois des grands et de mes égaux, c'est que je me dis à moi-même : Ces gens n'en veulent peut-être qu'à ma fortune, çt ils ont raison: elle est bien petite. Ils m'adoreraient sans doute, si j'étais ministre.

Bois-je bieiitôt être en place? le sait-il ? est-ce \ en lui un pressentimeut ? il me prévient, il me \ salue.

Celui qui dit : Je dinai hier à Tibur, owfy mupe ce soir, qui le répète, qui fait entrer dix

fois le nom de Plancus dans les tnoindres conversations, qui dit : Plancus ' me demandait... Je disais à Plancus..., celui-là niême apprend dans ce moment que son héros vien^ d'être enlevé par une mort extraordinaire. Il part de la main>, il rassemble le peuple dans les places ou sous les portiques, accuse le mort, décrie sa conduite, dénigre son consulat, lui ôte jusqu'à la science des détails que la voix publique lui accorde, ne lui passe point une mémoire heureuse, lui refuse l'éloge d'un homme sévère et laborieux, ne lui fait pas l'honneur de lui croire parmi les ennemis de l'empire un ennemi.

Un homme de mérite se donne, je crois, un joli spectacle lorsque la même place à une assemblée, ou à un spectacle, dont il est refusé, il la voit accorder à un homme qui n'a point d'yeux pour voir, ni d'oreilles pour entendre, ni d'esprit pour connaître et pour juger; qui n'est recommandable que par de certaines livrées, que même il ne porte plus.

Théodote ', avec un habit austère, a un visage comique, et d'un homme qui entre sur la scène: sa voix, sa démarche, son geste, son attitude, accompagnent son visage ; il est fm, cauteleux, doucereux, mystérieux; il s'approche de vous, et il vous dit à l'oreille : Voilà un beau temps, voilà un grand dégel. S'il n'a pas les grandes ma: nières, il a du moins toutes les petites, et celles mêmes qui ne conviennent guère qu'à une jeune précieuse. Imaginez-vous l'application d'un enfant à élever un château de cartes, ou à se saisir d'un papillon ; c'est celle de Théodote pour une affaire de rien, et qui ne mérite pas qu'on s'en remue : il la traite sérieusement, et comme quelque chose qui est capital; il agit, il s'empresse, il la fait réussir : le voilà qui respire et qui se repose, et il a raison : elle lui a coûté beaucoup de peine. L'on voit des gens enivrés, ensorcelés de la faveur : ils y pensent le jour , ils yTêvent la nuit; ils montent l'escalier d'un ministre, et ils en descendent; ils sortent de son antichambre,

^ Dans ce passage, ajouté au]^ Caractères en 1692, un an après la mort de Louvois, il est difficile de ne pas reconnaître, sous le nom de Plancus, ce fameux ministre , enlevé par une mort si extraordinaire , qu'on crut ne pouvoir l'expliquer que par le poison , et laissant une mémoire si peu regrettée, qu'on dut être tenté de lui contester ses qualités 1^ plus incontestables, la science des détails, une heureuse mé' moire , et jusqu'au titre ù' homme sévère et laborieux. Si Plaw eus est Louvois, Tibur est Meudon, habitation où Louvois avait fait des dépenses royales , et tenait une cour de monarque.

2 Les clefs nomment l'abbé de Choisy. En effet, la double qualité de courtisan et d'auteur semble lui convenir assez particulièrement, et le reste du portrait s'accorde assez avec l'idée qu'on a conservée de lui.

DE Là COUR.

et ils y rentrent ; ils n'ont rien à lui dire , et ils lui parlent ; ils lui parlent une seconde fois : les voilà contents, ils lui ont parlé. Pressez-les, tordez-les, ils dégouttent l'orgueil, l'arrogance, la présomption ; vous leur adressez la parole, ils ne vous répondent point, ils ne vous connaissent point, ils ont les yeux égarés et l'esprit aliéné : c'est à leurs parents à en prendre soin et à les renfermer, de peur que leur folie ne devienne fureur, et que le monde n'en souffre. Théodote a une plus douce manie : il aime la faveur éperdument ; mais sa passion a moins d'éclat : il lui fait des vœux en secret, il la cultive, il la sert mystérieusement ; il est au guet et à la jdécouyerte sur tout ce qui paraît de nouveau avec les livrées de la faveur. Ont-ils une prétention , il s'offre à eux, il s'intrigue pour eux, il leur sacrifie sourdement mérite, alliance, amitié, engagement, reconnaissance. Si la place d'un Cassini devenait vacante, et que le suisse ou le postillon du favori s'avisât de la demander, il appuierait sa demande, il le jugerait digne de cette place, il le trouverait capable d'observer et de calculer, de parler de parhélies et de ^aralkxes. Si vous demandiez de Théodote s'il est auteur ou plagiaire, original ou copiste, je vous donnerais ses ouvrages, et je vous dirais: Lisez, et jugez; mais, s'il est dévot ou courtisan, qui pourrait le décider sur le portrait que j'en viens de faire ? Je prononcerais plus harj diment sur son étoile : oui, Théodote, j'ai observé I le point de votre naissance ; vous serez placé, et j bientôt : ne veillez plus, n'imprimez plus ; le public vous demande quartier.

N'espérez plus de candeur, de franchise, d'équité, de bons offices, de services, de bienveillance, de générosité, de fermeté, dans un homme qui s'est depuis quelque temps livré à la cour, et qui secrètement veut sa fortune. Le reconnaissez-vous à son visage, à ses entretiens? Il ne nomme plus chaque chose par son nom ; il n'y a plus pour lui de fripons, de fourbes, de sots, et d'impertinents. Celui dont il lui échapperait de dire ce qu'il en pensé est celui-là même qui, venant à le savoir, l'empêcherait ùq cheminer. Pensant mal de tout le monde , il n'en dit de personne; ne voulant du bien qu'à lui seul, il veut persuader qu'il en veut à tous, afin que tous lui en fassent , ou que nul du moins lui soit contraire. Non content de n'être pas sincère, il ne souffre pas que personne le soit; la vérité blesse son oreille ; il est froid et indifférent sur les observations que l'on fait sur la cour et sur le courtisan; et, parce qu'il les a entendues, il

s'en croit complice et responsable. Tyran de la société et martyr de son ambition , il a une triste circonspection dans sa conduite et dans ses discours, une raillerie innocente, mais froide et contrainte, un ris forcé, des caresses contrefaites, une conversation interrompue, et des distractions fréquentes : il a une profusion , le dîrai-je ? des torrents de louanges pour ce qu'a fait ou ce qu'a dit un homme placé et qui est en faveur, et pour tout autre une sécheresse de pulmonique ; il a des formules de compliments différents pour l'entrée et pour la sortie à l'égard de ceux qu'il visite ou dont il est visité ; et il n'y a personne de ceux qui se payent de mines et de façons de parler qui ne sorte d'avec lui fort satisfait. Il vise également à se faire des patrons et des créatures : il est médiateur , confident , entremetteur; il veut gouverner ; il a une ferveur de" novice pour toutes les petites pratiques de cour ; il sait où il faut se placer pour être vu ; il sait vous embrasser , prendre part à votre joie , vous faire coup sur coup des questions empressées sur votre santé , sur vos affaires ; et , pendant que vous lui répondez , il perd le fil de sa curiosité , vous interrompt , entame un autre sujet ; ou , s'il survient quelqu'un à qui il doive un discours tout différent, il sait , en achevant de vous congratuler, lui faire un compliment de condoléance ; il pleure d'un œil , et il rit de l'autre. Se formant quelquefois sur les ministres ou sur le favori, il parle en pubhc de choses frivoles , du vent , de la gelée : il se tait au contraire, et fait le mystérieux, sur ce qu'il sait de plus important , et plus volontiers encore sur ce qu'il ne sait point.

Il y a un pays ^ où les joies sont visibles, mais fausses , et les chagrins cachés , mais réels. Qui croirait que l'empressement pour les spectacles , que les éclats et les applaudissements aux théâtres de Molière et d'Arlequin, les repas, la chasse, les ballets, les carrousels, couvrissent tant d'inquiétudes , de soins et de divers intérêts, tant de craintes et d'espérances , des passions si vives , et des affaires si sérieuses ?

La vie de la cour est un jeu sérieux , mélancolique , qui..ap£,liSL^ie : il faut arranger ses pièces et ses* batteries, avoir un dessein , le suivre , parer celui de son adversaire , hasarder quelquefois , et jouer de caprice ; et après toutes ses rêveries et toutes ses mesures on est échec , ([uel- (luefois niat. Souvent avec des pions qu'on nié-

' la (OUI. , '

LES CAKACTÈRES DE LA BRUYÈRE

nage bien on va à dame , et l'on gagne la partie : le plus habile l'emporte, ou le plus heureux.

Les roues , les ressorts , les mouvements , sont cachés; rien ne paraît d'une montre que son aiguille , qui insensiblement s'avance et achève son tour : image du courtisan d'autant plus parfaite , qu'après avoir fait assez de chemin , il revient souvent au même point d'où il est parti.

Les deux tiers de ma vie sont écoulés ; pourquoi tant m'inquiéter sur ce qui m'en reste? La plus bi'illante fortune ne mérite point ni le tourment que je me donne, ni les petitesses où je me surprends , ni les humiliations , ni les hontes que j'essuie : trente années détruiront ces colosses de puissance qu'on ne voyait bien qu'à force de lever la tête ; nous disparaîtrons , moi qui suis si peu de chose, et ceux que je contemplais si avidement , et de qui j'espérais toute ma grandeur : le meilleur de tous les biens , s'il y a des biens, c'est le repos, la retraite, et un endroit qui soit son domaine. N** a pensé cela dans sa disgrâce, et l'a oublié dans la prospérité.

Un noble , s'il vit chez lui dans sa province , il vit libre , mais sans appui ; s'il vit à la cour , il est protégé , mais il est esclave : cela se compense.

Xantippe , au fond de sa province , sous un vieux toit et dans un mauvais lit , a rêvé pendant la nuit qu'il voyait le prince , qu'il lui parlait, et qu'il en ressentait une extrême joie : il a été triste à son réveil ; il a conté son songe , et il a dit : Quelles chimères ne tombent point dans l'esprit des hommes pendant qu'ils dorment I Xantippe a continué de vivre : il est venu à la cour , il a vu le prince , il lui a parlé; et il a été plus loin que son songe , il est favori.

Qui est plus esclave qu'un courtisan assidu , si ce n'est un courtisan plus assidu ?

L'esclave n'a qu'un maître ; l'ambitieux en a autant qu'il y a de gens utiles à sa fortune. ' Mille gens à peine connus font la foule au lever pour être vus du prince, qui n'en saurait voir mille à la fois ; et , s'il ne voit aujourd'hui que ceux qu'il vit hier et qu'il verra demain, combien de malheureux !

De tous ceux qui s'empressent auprès des grands et qui leur font la cour , un petit nombre les honore dans le cœur , un grand nombre les recherche par des vues d'ambition et d'intérêt , un plus grand nombre par une ridicule vanité , ou par une sotte impatience de se faire voir.

!l y a de certaines familles qui, par les lois

du monde , ou ce qu on appelle de la bienséance, doivent être irrœonclliables : les voilà réunies ; jet où la religion a échoué quand elle a voulu (l'entreprendre, l'intérêt s'en joue, et le fait sans peine.

L'on parle d'une région' où les vieillards sont galants, polis, et civils ; les jeunes gens au contraire durs , féroces , sans mœurs ni politesse ; ils se trouvent affranchis de la passion des femmes dans un âge où l'on commence ailleurs à la sentir ; ils leur préfèrent des repas , des viandes, et des amours ridicules. Celui-là chez eux est sobre et modéré , qui ne s'enivre que de vin ; l'usage trop fréquent qu'ils en ont fait le leur a rendu insipide. Ils cherchent à réveiller leur goût déjà éteint par des eaux-de-vie, et par toutes les liqueurs les plus violentes : il ne manque à leur débauche que de boire de l'eau-forte. Les femmes du pays précipitent le déclin de leur beauté par des artifices qu'elles croient servir à les rendre belles : leur coutume est de peindre leurs lèvres, leurs joues, leurs sourcils, et leurs épaules, qu'elles étalent avec leur gorge, leurs bras, et leurs oreilles, comme si elles craignaient de cacher l'endroit par où elles pourraient plaire, ou de ne pas se montrer assez. Ceux qui habitent cette contrée ont une physionomie qui n'est pas nette, mais confuse, embarrassée dans une épaisseur de cheveux étrangers qu'ils préfèrent aux naturels, et dont ils font un long tissu pour couvrir leur tête; il descend à la moitié du corps, change les traits , et empêche qu'on ne connaisse les hommes à leur visage. Ces peuples d'ailleurs ont leur dieu et leur roi : les grands de la nation s'assemblent tous les jours, à une certaine heure, dans un temple qu'ils nomment église. Il y a au fond de ce temple un autel consacré à leur dieu , où un prêtre célèbre des mystères qu'ils appellent saints, sacrés, et redoutables. Les grands forment un vaste cercle au pied de cet autel , et paraissent debout, le dos tourné directement aux prêtres et aux saints mystères, et les faccj élevées vers leur roi, que l'on voit à genoux sur une tdbjjne , et à qui ils semblent avoir tout l'esprit et tout le cœur appliqué. On ne laisse pas de voir dans cet usage une espèce de subordination : car ce peuple paraît adorer le prince, et le prince adorer Dieu. Les gens du pays le nomment*** ^\ il est à quelque quarante-huit de-

* La cour.

^ La Bruyère ayant parlé de la cour en style de relation , e*comme d'un pays lointain et inconnu, il y a eu quelque sottise de la pari dos éditeurs modernes à écrire eq toutes lettres

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