DE LA COUR
grés d'élévation du pôle , et à plus d'onze cents lieues de mer des Iroquois et des Hurons.
Qui considérera que le visage du prince fait
toute la félicité du courtisan , qu'il s'occupe et
se remplit pendant toute sa vie de le voir et d'en
être vu , comprendra un peu comment voir Dieu
peut faire toute la gloire et tout le bonheur des
saints.
/ Les grands seigneurs sont pleins d'égards pour
1 les princes, c'est leur affaire; ils ont des infé-
I rieurs : les petits courtisans se relâchent sur ces
\ devoirs, font les familiers, et vivent comme gens
V qui n'ont d'exemples à donner à personne.
r Que manque-t-il de nos jours à la jeunesse?
I elle peut , et elle sait ; ou du moins , quand elle
( saurait autant qu'elle peut, elle ne serait pas
Y plus décisive.
Faibles hommes ! un grand dit de Tbnagène, votre ami, qu'il est un sot, et il se trompe; je ne demande pas que vous répliquiez qu'il est homme d'esprit; osez seulement penser qu'il n'est pas un sot.
De même il prononce à'Iphicrale qu'il manque de cœur : vous lui avez vu faire une belle action, rassurez -vous; je vous dispense de la raconter, pourvu qu'après ce que vous venez d'entendre vous vous souveniez encore de la lui avoir vu faire.
Qui sait parler aux rois, c'est peut-être où se termine toute la prudence et toute la souplesse du courtisan. Une parole échappe , et elle tombe de l'oreille du prince bien avant dans sa mémoire, et quelquefois jusque dans son cœur : il est impossible de la ravoir; tous les soins que l'on prend et toute l'adresse dont on use pour l'expliquer ou pour l'affaiblir servent à la graver plus profondément, et à l'enfoncer davantage : si ce n'est que contre nous-mêmes que nous ayons parlé , outre que ce malheur n'est pas ordinaire, il y a encore un prompt remède, qui est de nous instruire par notre faute, et de souffrir la peine de notre légèreté; mais si c'est contre quelque autre, quel abattejnent ! quel repentir! Y a-t-il une règle plus utile contre un si dangereux inconvénient que de parier des autres au souverain, de leurs personnes, de leurs ouvrages, de leurs actions, de leurs mœurs, ou de leur conduite, du moins avec l'attention, les précautions et les mesures dont on parle de soi?
Diseurs jJsJjons mots , iiiauvais-.cai5«KJtèrc : je le dirais , s'il n'avait été dit. Ceux qui nuisent à
le nom de f^ersaitles : (•'('•tait d'un seul mot nni-aulir tout l'esprit du passait'.
la réputation ou à la fortune des autres , plutôt que de perdre un bon mot, méritent une peine infamante : cela n'a pas été dit, et je l'ose dire.
Il y a un certain nombre de phrases toutes faites que l'on prend comme dans un magasin , et dont l'on se sert pour se féliciter les uns les autres sur les événements. Bien qu'elles se disent souvent sans affection , et qu'elles soient reçues sans reconnaissance , il n'est pas permis avec cela de les omettre , parce que du moins elles sont l'image de ce qu'il y a au monde de meilleur , qui est l'amitié , et que les hommes , ne pouvant guère compter les uns sur les autres pour la réalité , semblent être convenus entre eux de se contenter des apparences.
Avec cinq ou six termes de l'art, et rien de plus, l'on se donne pour connaisseur en musique, en tableaux, en bâtiments, et en bonne chèrç : l'on croit avoir plus de plaisir qu'un autr? à entendre, à voir, et à manger; l'on impose à ses semblables , et l'on se trompe soi-même.
La cour n'est jamais dénuée d'un certain nombre de gens en qui l'usage du monde , la politesse ou la fortune, tiennent lieu d'esprit, et suppléent au mérite. Ils savent entrer et sortir ; ils se tirent de la conversation en ne s'y mêlant point ; ils plaisent à force de se taire , et se rendent importants par un silence longtemps soutenu, ou tout au plus par quelques monosyllabes; ils payent de mines, d'une inflexion de voix, d'un geste , et d'un sourire : ils n'ont pas , si je l'ose dire, deux pouces de profondeur; si vous les enfoncez , vous rencontrez le t^f. i.ju^'l^l:^
Il y a des gens à qui la faveur arrive comme un accident; ils en sont les premiers surpris et consternés : ils se reconnaissent enfin , et se trouvent dignes de leur étoile ; et comme si la stupi* dite et la forlune étaient deux choses incompatibles, ou qu'il fût impossible d'être heureux et sot tout à la fois, ils se croient de l'esprit, ils hasardent, que dis-je? ils ont la confiance de parler en toute rencontre, et sur quelque matièixi qui puisse s'offrir , et sans nul discernement des personnes qui les écoutent : ajouterai-jc qu ils épouvantent ou qu'ils donnent le dernier dégoût par leur fîittiité et par leurs fadaises ? il est vrai du moins qu'ils déshonorent sans ressource ceux qui ont quelque part au hasard de leur élévation.
Comment nommerai-je cette sorte de gens qui ne sont fins que pour les sots? je sais du moins que les habiles les confondent avec ceux qu'ils savent tromper.
(/est avoir fait un grand pas dans la finesse
LES CARACTERES DE LA BRUYERE
que de faire penser de soi que l'on n'est que médiocrement fin.
La finesse n'est ni une trop bonne ni une trop mauvaise qualité; elle flotte entre le vice et la vertu : il n'y a point de rencontre où elle ne puisse et peut-être où elle ne doive être suppléée par la prudence.
La finesse est l'occasion prochaine de la fourberie ; de l'une à l'autre le pas est glissant : le mensonge seul en fait la différence; si on l'ajoute à la finesse, c'est fourberie.
Avec les gens qui par finesse écoutent tout et parlent peu , parlez encore moins ; ou si vous parlez beaucoup , dites peu de chose.
Vous dépendez , dans une affaire qui est juste et importante, du consentement de deux personnes. L'un vous dit : J'y donne les mains, pourvu qu'un tel y condescende ; et ce tel y condescend , et ne désire plus que d'être assuré des intentions de l'autre. Cependant rien n'avance : les mois, les années, s'écoulent inutilement. Je m'y perds, dites -vous, et je n'y comprends rien : il ne s'agit que de faire qu'ils s'aboucheiit, et qu'ils se parlent. Je vous dis , moi , que j'y vois clair, et que j'y comprends tout : ils se sont parlé.
Il me semble que qui sollicite pour les autres a la confiance d'un homme qui demande justice , et qu'en parlant ou en agissant pour soi-même on a l'embarras et la pudeur de celui qui demande grâce.
Si l'on ne se précautionne à la cour contre les pièges que l'on y tend sans cesse pour faire tomber dans le ridicule, l'on est étonné, avec tout son esprit , de se trouver la dupe de plus sots que soi.
, Il y a quelques rencontres dans la vie où la vérité et la simplicité sont le meilleur manège du monde.
Êtes-vous en faveur, tout manège est bon; vous ne faites point de fautes , tous les chemins vous mènent au terme : autrement tout est faute , rien n'est utile , il n'y a pomt de sentier qui ne vous égare.
Un homme qui a vécu dans l'intrigue un certain temps ne peut plus s'en passer : toute autre vie pour lui est languissante.
Il faut avoir de Tesprit pour être homme de /cabale : l'on peut cependant en avoir à un certain / point que l'on est au-dessus de l'intrigue et de la i cabale, et que l'on ne saurait s'y assujettir; l'on \va alors à une grande fortune ou à une haute Véputation par d'autres chemins.
. Avec un esprit sublime , une doctrine universelle, une probité à toutes épreuves, et un mérite très-accompli , n'appréhendez pas , 6 Aristide, de tomber à la cour , ou de perdre la faveur des grands pendant tout le temps qu'ils auront besoin de vous.
Qu'un favori s'observe de fort près ; car , s'il me fait moins attendre dans son antichambre qu'à l'ordinaire , s'il a le visage plus ouvert , s'il fronce moins le sourcil , s'il m'écoute plus volontiers , et s'il me reconduit un peu plus loin , je penserai qu'il commence à tomber , et je penserai vrai.
L'homme a bien peu de ressources dans soimême , puisqu'il lui faut une disgrâcfe ou une mortification pour le rendre plus humain , plus traitable , moins féroce , plus honnête homme.
L'on contemple dans les cours de certaines gens , et l'on voit bien à leurs discours et à toute leur conduite qu'ils ne songent ni à leui's grandspères , ni à leurs petits-fils : le présent est pour eux; ils n'en jouissent pas, ils en abusent.
Straton' est né sous deux étoiles : malheureux , heureux dans le même degré. Sa vie est un roman : non, il lui manque le vraisemblable. Il n'a point eu d'aventures; il a eu de beaux songes , il en a eu de mauvais ; que dis-je ? on ne rêve point comme il a vécu. Personne n'a tiré d'une destinée plus qu'il a fait ; l'extrême et le médiocre lui sont connus: il a brillé, il a souffert, il a mené une vie commune; rien ne lui est échappé. Il s'est fait valoir par des vertus qu'il assurait fort sérieusement qui étalent en lui ; il a dit de soi. J'ai de resprit,fai du courage; et tous ont dit après lui, // a de resprit, il a du courage. Il a exercé dans Tune et l'autre fortune le génie du courtisan , qui a dit de lui plus de bien peut-être et plus de mal qu'il n'y en avait. Le joli , Taimable , le rare , le merveilleux , l'héroïque , ont été employés à son éloge ; et tout le contraire a servi depuis pour le ravaler : caractère équivoque , mêlé , enveloppé ; une énigme , une question presque indécise.
La faveur met l'homme au-dessus de ses égaux ; et sa chute au-dessous.
Celui qui , un beau jour , sait renoncer fermement ou à un grand nom , ou à une grande autorité, ou à une grande fortune, se délivre en
' Ce n'est pas ici un caractère , c'est-à-dire la peinture d'une espèce d'Iiommes ; c'est le portrait d'un individu , d'un homme à part ; et cet liomme est évidemment le duc de I^uzun , dont la destinée, le caractère et l'esprit offrirent tous les extrêmes.
j e! réunirent tous les contraires, que la Bruyère a mar(ju<a
: dans celte peinture.
DES GRANDS
un moment de bien des peines, de bien des v^les, et quelquefois de bien des crimes.
Dans cent ans le monde subsistera encore en son entier : ce sera le même théâtre et les mêmes décorations ; ce ne seront plus les mêmes acteurs. Tout ce qui se réjouit sur une grâce reçue , ou ce qui s'attriste et se désespère sur un refus , tous auront disparu de dessus la scène. Il s'avance déjà sur le théâtre d'autres hommes qui vont jouer dans une même pièce les mêmes rôles : ils s'évanouiront à leur tour ; et ceux qui ne sont pas encore, un jour ne seront plus; de nouveaux acteurs ont pris leur place : quel fond à faire sur un personnage de comédie !
Qui a vu la cour a vu du monde ce qui est le plus beau , le plus spécieux , et le plus orné : qui méprise la cour , après l'avoir vue , méprise le monde.
La ville dégoûte de la province ; la cour détrompe de la ville , et guérit de la cour.
Un esprit sain puise à la cour le goût de la solitude et de la retraite.