CHAPITRE X
Du souverain ou de la république.
Quand l'on parcourt sans la prévention de son pays toutes les formes de gouvernement , l'on ne sait à laquelle se tenir; il y a dans toutes le moins l)on et le moins mauvais. Ce qu'il y a de plus raisonnable et de plus sûr, c'est d'estimer celle où Ton est né la meilleure de toutes, et de s'y soumettre.
Il ne faut ni art ni science pour exercer la tyrannie ; et la politique qui ne consiste qu'à répandre le sang est fort bornée et de nul raffinement ; elle inspire de tuer ceux dont la vie est un obstacle à notre ambition : un homme né cruel fait ceèà sans peine ; c'est la manière la plus horrible et la plus grossière de se maintenir ou de s'agrandir.
C'est une politique sûre et ancienne dans les
républiques que d'y laisser le peuple s'endormir dans les fêtes, dans les spectacles, dans le luxe, dans le faste , dans les plaisirs , dans la vanité et la mollesse ; le laisser se remplir du vide , et savourer la bagatelle : quelles grandes démarches ne fait-on pas au despotique par cette indulgence !
H n'y a point de patrie dans le despotique ; d'autres choses y suppléent, l'intérêt, la gloire, le service du prince.
Quand on veut changer et innover dans une république , c'est moins les choses que le temps que l'on considère. Il y a des conjonctures où l'on sent bien qu'on ne saurait trop attenter contre le peuple; et il y en a d'autres où il est clair qu'on ne peut trop le ménager. Vous pouvez aujourd'hui ôter à cette ville ses franchises, ses droits, ses privilèges; mais demain ne songez pas même à réformer ses enseignes.
Quand le peuple est en mouvement , on ne comprend pas par où le calme peut y entrer ; et , quand il est paisible, on ne voit pas par où le calme peut en sortir.
Il y a de certains maux dans la république qui y sont soufferts, parce qu'ils préviennent ou empêchent de plus grands maux ; il y a d'autres maux qui sont tels seulement par leur établissement , et qui, étant dans leur origine un abus ou un mauvais usage , sont moins pernicieux dans leurs suites et dans la pratique qu'une loi plus juste, ou une coutume plus raisonnable. L'on voit une espèce de maux que l'on peut corriger par le changement ou la nouveauté, qui est un mal , et fort dangereux ; Il y en a d'autres cachés et enfoncés comme des ordures dans un cloaque, je veux dire ensevelis sous la honte, sous le secret, et dans l'obscurité : on ne peut les fouiller et les remuer qu'ils n'exhalent le poison et l'infamie ; les plus sages doutent quelquefois s'il est mieux de connaître ces maux que de les ignorer. L'on tolère quelquefois dans un état un assez grand mal , mais qui détourne un million de petits maux ou d'inconvénients, qui tous seraient inévitables et irrémédiables. Il se trouve des maux dont chaque particulier gémit, et qui deviennent néanmoins un bien public, quoique le public ne soit autre chose que tous les particuliers. Il y a des maux personnels qui concourent au bien et à l'avantage de chaque famille.
Il y en a qui affligent, ruinent, ou déshonorent les familles, mais qui tendent au bien et à la conservation de la machine de l'Etat et du