‹ Moralistes français, pensées de Blaise PascalChapitre 132 sur 343 · DU SOUVERAIN OU DE LA REPUBLIQUE · texte numérisé non relu

DU SOUVERAIN OU DE LA REPUBLIQUE

gouvernement. D'autres maux renversent des États, et sur leurs ruines en élèvent de nouveaux. On en a vu enfin qui ont sapé par les fondements de grands empires , et qui les ont fait évanouir de dessus la terre , pour varier et renouveler la face de l'univers.

Qu'importe à l'État qvCErgaste soit riche, qu'il ait des chiens qui arrêtent bien , qu'il crée les modes sur les équipages et sur les habits, qu'il abonde en superlluités ? Où il s'agit de l'intérêt et des commodités de tout le public , le particulier est-il compté? La consolation des peuples dans les choses qui leur pèsent un peu est de savoir qu'ils soulagent le prince , ou qu'ils n'enrichissent que lui : ils ne se croient point redevables à Ergaste de l'embellissement de sa fortune.

La guerre a pour elle l'antiquité ; elle a été dans tous les siècles : on l'a toujours vue remplir le monde de veuves et d'orpheUns , épuiser les familles d'héritiers , et faire périr les frères à une même bataille. Jeune Sovecoub ' , je regrette ta vertu , ta pudeur , ton esprit déjà mur, pénétrant , élevé , sociable ; je plains cette mort prématurée , qui te joint à ton intrépide frère , et t'enlève à une cour où tu n'as fait que te montrer : malheur déplorable , mais ordinaire ! De tout temps les hommes , pour quelque morceau de terre de plus ou de moins, sont convenus entre eux de se dépouiller, se brûler, se tuer, s'égorger les uns les autres; et, pour le faire plus ingénieusement et avec plus de sûreté , ils ont inventé de belles règles qu'on appelle l'art militaire : ils ont attaché à la pratique de ces règles la gloire, ou la plus solide réputation ; et ils ont depuis enchéri de siècle en siècle sur la manière de se détruire réciproquement. De l'injustice des premiers liommes , comme de son unique source , est venue la guerre, ainsi que la nécessité où ils se sont trouvés de se donner des naîtres qui fixassent leurs droits et leurs prétentions. Si, content du sien, on eût pu s'abstenir du bien de ses voisins, on avait pour toujours la paix et la liberté.

Le peuple paisible dans ses foyers, au milieu des siens, et dans le sein d'une grande ville où il n'a rien à craindre ni pour ses biens ni pour sa vie, respire le feu et le sang, s'occupe de guerres, de ruines, d'embrasements et de massacres, souffre impatiemment que des armées

' Le chevalier de Soyccour, dont le frère avait élé UuS a la Imlaille de Fleurns, en Jiiillel 10!>0, el qui mourut «rois jours r\prh lui dos blessures qu'il avait renies à eetteinémc bataille.

qui tiennent la campagne ne viennent point à se rencontrer, ou si elles sont une fois en présence, qu'elles ne combattent point , ou si elles se mêlent , que le combat ne soit pas sanglant, et qu'il y ait moins de dix mille hommes sur la place. Il va même souvent jusqu'à oublier ses intérêts les plus chers, le repos et la sûreté, par l'amour qu'il a pour le changement, et par le goût de la nouveauté ou des choses extraordinaires. Quelques-uns consentiraient à voir une autre fois les ennemis aux portes de Dijon ou de Corbie, à voir tendre des chaînes , et faire des barricades , pour le seul plaisir d'en dire ou d'en apprendre la nouvelle.

Démophile , à ma droite , se lamente et s'écrie : Tout est perdu, c'est fait de l'État; il est du moins sur le penchant de sa ruine. Cpmment résister à une si forte et si générale conjuration? Quel moyen, je ne dis pas d'être supérieur, mais de suffire seul à tant et de si puissants ennemis? Cela est sans exemple dans la monarchie. Un héros, un Achille y succomberait. On a fait, ajoute-t-il , de lourdes fautes : je sais bien ce que je dis, je suis du métier, j'ai vu la guenv, et l'histoire m'en a beaucoup appris. Il parle làdessus avec admiration d'Olivier le Daim et de Jacques Cœur ' : c'étaient là des hommes , dit-il , c'étaient des ministres. Il débite ses nouvelles , qui sont toutes les plus tristes et les plus désavantageuses que l'on pourrait feindre : tantôt un parti des nôtres a été attiré dans une embuscade, et taillé en pièces; tantôt quelques troupes renfermées dans un château se sont rendues aux ennemis à discrétion , et ont passé par le fil de l'épée. Et, si vous lui dites que ce bruit est faux, et qu'il ne se confirme point , il ne vous écoute pas : il ajoute qu'un tel général a été tué; et bien qu'il soit vrai qu'il n'a reçu qu'une légère blessure, et que vous l'en assuriez, il déplore sa mort , il plaint sa veuve , ses enfants , l'État ; il se plaint lui-même : il a perdu un bon ami cf. une grande protection. II dit que la cavalerie allemande est invincible : il pâlit au seul nom des cuirassiers de l'empereur. Si l'on attaque cette place , continue-t-il , on lèvera le siège , ou l'on demeurera sur la défensive sans livrer de combat ; ou , si on le livre , on le doit perdre ; et,

' Olivier le Daim, fils d'un paysan de Flandre, d'abord barbier de Louis XI , et ensuite son principalministre , pendu en 1484, au conuneneemenl du n'gne de Charles VIIl. - J.k ques C(evir , riche et fameux oominereani , devint tn^sorier de l'éparf^ne de Charles Vil , à qui il rendit les plus j^rands ser vices, et qui, après l'avoir eoud)U^ d'honneurs, finit par Vi sacrifu'r à une ealxjlo de rour.

Li:S CARACTERES DE LA BRUYÈRE,

si on le perd, voilà l'ennemi sur la frontière. Et, comme Démophile le fait voler, le voilà dans le cœur du royaume : il entend déjà sonner le beffroi des villes , et crier à l'alarme ; il songe à son bien et à ses terres : où conduira-t-il son argent, ses meubks, sa famille? où se réfugiera-t-il? en Suisse, ou à Venise?

Mais à ma gauche Dasilide met tout d'un coup sur pied une armée de trois cent mille hommes ; il n'en rabattrait pas une seule brigade : il a la liste des escadrons et des bataillons, des généraux et des ofiîciers ; il n'oublie pas l'artillerie ni le bagage. Il dispose absolument de toutes ces troupes : 11 en envoie tant en Allemagne et tant en Flandre ; il réserve un certain nombre pour les Alpes, un peu moins pour les Pyrénées, et il fait passer la mer à ce qui lui reste. Il connaît les marches de ces armées, il sait ce qu'elles feront et ce qu'elles ne feront pas ; vous diriez qu'il ait l'oreille du prince ou le secret du ministre. Si les ennemis viennent de perdre une bataille où il soit demeuré sur la place quelque neuf à dix mille hommes des leurs, il en compte jusqu'à trente mille , ni plus ni moins ; car ces nombres sont toujours fixes et certains , comme de celui qui est bien informé. S'il apprend le matin que nous avons perdu une bicoque , nonseulement il envoie s'excuser à ses amis qu'il a la veille conviés à dîner, mais même ce jour-là il ne dîne point ; et , s'il soupe , c'est sans appétit. Si les nôtres assiègent une place très- forte , très-régulière , pourvue de vivres et de munitions , qui a une bonne garnison , commandée par un homme d'un grand courage, il dit que la ville a des endroits faibles et mal fortifiés, qu'elle manque de poudre, que son gouverneur manque d'expérience , et qu'elle capitulera après huit jours de tranchée ouverte. Une autre fois il accourt tout hors d'haleine, et après avoir respiré un peu : Voilà , s'écrie-t-il , une grande nouvelle ; ils sont défaits , et à plate couture ; le général , les chefs, du moins une bonne partie , tout est tué , tout a péri. Voilà , continue-t-il , un grand massacre , et il faut convenir que ni3us jouons d'un grand bonheur. Il s'assit ' , il souffle après avoir débité sa nouvelle , à laquelle il ne manque qu'une circonstance, qui est qu'il est certain qu'il n'y a point eu de bataille. Il assure d'ailleurs qu'un tel prince renonce à la ligue , et

' // s'assit, pour il s'assied. C'est ce que portent toutes les éditions données par la Bruyère; et ce qui fait croire que ce n'est point une faute d'impression , mais une manière d'écrire particulière à l'auteur , c'est qu'on retrouve le même solécisme

dans le caractère d\} Distrait,

quitte ses confédérés ; qu'un autre se dispose à prendre le même parti : il croit fermement avec la populace qu'un troisième est mort, il nomme le lieu où il est enterré; et, quand on est détrompé aux halles et aux faubourgs , il parie encore pour l'affirmative. Il sait, par une voie indubitable , que T. K. L. ' fait de grands progrès contre l'empereur ; que le grand-seigneur arme puissamment, ne veut point de paix , et que son vizir va se montrer une autre fois aux portes de Vienne : Il frappe des mains , et il tressaille sur cet événement , dont il ne doute plus. La triple alliance chez lui est un Cerbère , et les ennemis autant de monstres à assommer. Il ne parle que de lauriers, que de palmes, que de triomphes, et que de trophées. Il dit dans le discours familier : Notre auguste héros, notre grand potentat, notre invincible monarque. Réduisez-le , si vous pouvez , à dire simplement : Le roi a beaucoup d'ennemis j ils sont puissants , ils sont unis, ils sont aigris : il les a vaincus; f espère toujours quHl les pourra vaincre. Ce style, trop ferme et trop décisif pour Démophile, n'est pour Basilide ni assez pompeux, ni assez exagéré : il a bien d'autres expressions en tête ; il travaille aux inscriptions des arcs et des pyramides qui doivent orner la ville capitale un jour d'entrée ; et dès qu'il entend dire que les armées sont en présence , ou qu'une place est investie , il fait déplier sa robe et la mettre à l'air , afin qu'elle soit toute prête pour la cérémonie de la cathédrale.

Il faut que le capital d'une affaire qui assemble dans une ville les plénipotentiaires ou les agents des couronnes et des républiques soit d'une longue et extraordinaire discussion , si elle leur coûte plus de temps , je ne dis pas que les seuls préliminaires , mais que le simple règlement des rangs , des préséances, et des autres cérémonies.

Le ministre ou le plénipotentiaire est un caméléon, est un protée : semblable quelquefois à un joueur habile , il ne montre ni humeur, ni complexion , soit pour ne point donner lieu aux conjectures , ou se laisser pénétrer, soit pour ne rien laisser échapper de son secret par passion ou par faiblesse. Quelquefois aussi il sait feindre le caractère le plus conforme aux vues qu'il a et aux besoins où il se trouve, et paraître tel qu'il a intérêt que les autres croient qu'il est en effet. Ainsi dans une grande puissance, ou dans

^Tékéli, noble hongrois, qui leva l'étendard de la révolte contre l'empereur, unit ses armes à celles du croissant, fit trembler son maître daus Vieiine , et mourut , presque ou blic, en f705. près de Constantinopîe.

DU SOUVERAIN OU DE Là RÉPUBLIQUE.

une grande faiblesse, qu'il veut dissimuler, il est ieime et inflexible , pour ôter l'envie de beaucoup obtenir; ou il est facile, pour fournir aux autres les occasions de lui demander, et se donner la même licence. Une autre fois , ou il est profond et dissimulé , pour cacher une vérité en l'annonçant, parce qu'il lui importe qu'il l'ait dite, et qu'elle ne soit pas crue; ou il est franc et ouvert, afin que, lorsqu'il dissimule ce qui ne doit pas être su , l'on croie néanmoins qu'on n'ignore rien de ce que l'on veut savoir, et que l'on se persuade qu'il a tout dit. De même , ou il est vif et grand parleur, pour faire parler les autres, pour empêcher qu'on ne lui parle de ce qu'il ne veut pas ou de ce qu'il ne doit pas savoir, pour dire plusieurs choses indifférentes qui se modifient ou qui se détruisent les unes les autres , qui confondent dans les esprits la crainte et la confiance, pour se défendre d'une ouvertui*e qui lui est échappée par une autre qu'il aura faite ; ou il est froid et taciturne , pour jeter les autres dans l'engagement de parler, pour écouter longtemps, pour être écouté quand il parle, pour parler avec ascendant et avec poids, pour faire des promesses ou des menaces qui portent un grand coup, et qui ébranlent, il s'ouvre et parle le premier, pour, en découvrant les oppositions, les contradictions, les brigues et les cabales des ministres étrangers sur les propositions qu'il aura avancées, prendre ses mesures et avoir la réplique : et , dans une autre rencontre, il parle le dernier, pour ne point parler en vain, pour être précis, pour connaître parfaitement les choses sur quoi il est permis de faire fond pour lui ou pour ses alliés, pour savoir ce qu'il doit demander et ce qu'il peut obtenir. Il sait parler en termes clairs et formels ; il sait encore mieux parler ambigument, d'une manière enveloppée , user de tours ou de mots équivoques, qu'il peut faire valoir ou diminuer dans les occasions et selon ses intérêts. Il demande peu quand il ne veut pas donner beaucoup. Il demande beaucoup pour avoir peu , et l'avoir plus sûrement. Il exige d'abord de petites choses, qu'il prétend ensuite lui devoir être comptées pour rien, et qui ne l'excluent pas d'en demander une plus grande; et il évite au contraire de commencer par obtenir un point important, s'il l'empêche d'en gagner plusieurs autres de moindre conséquence , mais qui tous ensemble l'emportent sur le premier. 11 demande trop pour être refusé, mais dans le dessein de se faire un droit ou une biensénnci» de refuser

lui-même ce qu'il sait bien qui lui sera tlemandé, et qu'il ne veut pas octroyer : aussi soigneux alors d'exagérer l'énormité de la demande, et de faire convenir, s'il se peut, des raisons quil a de n'y pas entendre, que d'affaiblir celles qu'on prétend avoir de ne lui pas accorder ce qu'il sollicite avec instance, également appliqué à faire sonner haut et à grossir dans l'idée des autres le peu qu'il offre, et à mépriser ouvertement le peu que l'on consent de lui donner. Il fait de fausses offres , mais extraoï-din aires, qui donnejit de la défiance , et obligent de rejeter ce que l'on accepterait inutilement ; qui lui sont cependant une occasion de faire des demandes exorbitantes, et mettent dans leur tort ceux qui les lui refusent. Il accorde plus qu'on ne lui demande , pour avoir encore plus qu'il ne doit donner. Il se fait longtemps prier, presser, importuner, sur une chose médiocre, pour éteindre les espérances, et ôter la pensée d'exiger de lui rien de plus fort ; ou, s'il se laisse fléchir jusqu'à l'abandonner, c'est toujours avec des conditions qui lui font partager le gain et les avantages avec ceux qui reçoivent. Il prend directement ou indii-ectement l'intérêt d'un allié , s'il y trouve son utilité et l'avancement de ses prétentions. Il ne parle que de paix, que d'aUiances , que de tranquillité publique, que d'intérêt public; et en effet il ne songe qu'aux siens , c'est-à-dire à ceux de son maître ou de sa république. Tantôt il réunit quelques-uns qui étaient contraires les uns aux autres, et tantôt il divise quelques autres qui étaient unis ; il intimide les forts et les puissants , il en courage les faibles ; il unit d'abord d'intérêt plusieurs faibles contre un plus puissant, pour rendre la balance égale ; il se joint ensuite aux premiers pour la faire pencher, et il leur vend cher sa protection et son alliance. Il sait intéresser ceux avec qui il traite; et par un adroit manège, par de fins et de subtils détours, il leur fait sentir leurs avantages particuliers, les biens et les honneurs qu'ils peuvent espérer par une certaine facilité , qui ne choque point leur commission, ni les intentions de leurs maîtres : il ne veut pas aussi être cru imprenable par cet endroit; il laisse voir en lui quelque peu de sensibilité pour sa fortune : il s'attire par là des propositions qui lui découvrent les vues des autres les plus secrètes , leur» desseins les plus profonds , et leur dernière ressource; et il en profite. Si quelquefois il est lcs(; dans quelques chefs qui ont enfin été réglés, il crie haut; si c'est le contraire, il crie plus haut^ et jette ceux (jui perdent sur In justification

LES CARACTERES DE LA BRUYÈRE

et la défensive. Il a son fait digéré par la cour, toutes ses démarches sont mesurées, les moindres avances qu'il fait lui sont prescrites, et il agit néanmoins dans les points difficiles , et dans les articles contestés, comme s'il se relâchait de lui-même sur-le-champ, et comme par un esprit d'accommodement : il ose même promettre à l'assemblée qu'il fera goûter la proposition , et qu'il n'en sera pas désavoué. Il fait courir un bruit faux des choses seulement dont il est chargé, muni d'ailleurs de pouvoirs particuliers, qu'il ne découvre jamais qu'à l'extrémité, et dans les moments où il lui serait pernicieux de ne les pas mettre en usage. Il tend surtout par ses intrigues au solide et à l'essentiel, toujours près de leur sacrifier les minuties et les points d'honneur imaginaires. Il a du flegme, il s'arme de courage et de patience , il ne se lasse point , il fatigue les autres , et les pousse jusqu'au découragement : il se précautionne et s'endurcit contre les lenteurs et les remises, contre les reproches , les soupçons , les défiances , contre les difficultés et les obstacles, persuadé que le temps seul et les conjonctures amènent les choses et conduisent les esprits au point où on les souhaite. Il va jusqu'à feindre un intérêt secret à la rupture de la négociation , lorsqu'il désire le plus ardemment qu'elle soit continuée; et, si au contraire il a des ordres précis de faire les derniers efforts pour la rompre , il croit devoir, pour y réussir, en presser la continuation et la fin. S'il survient un grand événement , il se roidit ou il se relâche selon qu'il lui est utile ou préjudiciable; et si, par une grande prudence, il sait le prévoir, il presse et il temporise selon que l'État pour qui il travaille en doit craindre ou espérer; et il règle sur ses besoins ses conditions. Il prend conseil du temps , du lieu , des occasions , de sa puissance ou de sa faiblesse, du génie des nations avec qui il traite , du tempérament et du caractère des personnes avec qui il négocie. Toutes ses vues, toutes ses maximes, tous les raffinements de sa pohtique, tendent à une seule fin, qui est de n'être point trompé , et de tromper les autres.

Le caractère des Français demande du sérieux dans le souverain.

L'un des malheurs du prince est d'être souvent trop plein de son secret , par le péril qu'il y a à le répandre : son bonheur est de rencontrer une personne sûre qui l'en décharge.

Tl ne manque rien à un roi que les douceurs d'une vie privée ; il ne peut être consolé d'une

si grande perte que pai* le charme de l'amitié , et par la fidélité de ses amis.

Le plaisir d'un roi qui mérite de l'être est de l'être moins quelquefois , de sortir du théâtre , de quitter le bas de saie' et les brodequins, et de jouer avec une personne de confiance un rùlo plus familier.

Rien ne fait plus d'honneur au prince que la modestie de son favori.

Le favori n'a point de suite ; il est sans engagement et sans liaisons. Il peut être entouré de parents et de créatures ; mais il n'y tient pas : il est détaché de tout, et comme isolé.

Je ne doute point qu'un favori , s'il a quelque force et quelque élévation , ne se trouve souvent confus et déconcerté des bassesses, des petitesses de la flatterie , des soins superflus et des attentions frivoles de ceux qui le courent , qui le suivent , et qui s'attachent à lui comme ses viles créatures, et qu'il ne se dédommage dans le particulier d'une si grande servitude , par le ris et la moquerie.

Hommes en place, ministres, favoris, me permettrez-vous de le dire? ne vous reposez point sur vos descendants pour le soin de votre mémoire et pour la durée de votre nom : les titres passent, la faveur s'évanouit, les dignités se perdent , les richesses se dissipent , et le mérite dégénère. Vous avez des enfants , il est vrai , dignes de vous ; j'ajoute même capables de soutenir toute votre fortune : mais qui peut vous en promettre autant de vos petits -fils? Ne m'en croyez pas, regardez, cette unique fois, de certains hommes que vous ne regardez jamais, que vous dédaignez; ils ont des aïeux, à qui, tout grands que vous êtes, vous ne faites que succéder. Aj^ez de la vertu et de l'humanité; et si vous me dites , Qu'aurons-nous de plus ? je vous répondrai , De l'humanité et de la vertu : maîtres alors de l'avenir , et indépendants d'une postérité, vous êtes sûrs de durer autant que la monarchie; et dans le temps que l'on montrera les ruines de vos châteaux, et peut-être la seule place où ils étaient construits, l'idée de vos louables actions sera encore fraîche dans l'esprit des peuples ; ils considéreront avidement vos por-^ traits et vos médailles; ils diront : Cet homme', dont vous regardez la peinture , a parlé à sou

* Le bas de saie est la partie inférieure du saie, haljillement romain appelé en lalin sagum. Ce bas de saie est ce qu'on nommait, sur nos théâtres, tonnelet , espèce de tablier plissé , enflé et circulaire , dont s'affublaient les acteurs tragiques dans les pièces romaines ou grecques.

^ Ive cardinal Georges d'Amboise.

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