‹ Moralistes français, pensées de Blaise PascalChapitre 137 sur 343 · CHAPITRE XIIL · texte numérisé non relu

CHAPITRE XIIL

De la mode. *

Une chose folle et qui découvre bien notre petitesse, c'est l'assujettissement aux modes, quand on l'étend à ce qui concerne le goût , le vivre ^

' I^ prince d'Orange, à son premier retour de l'Angleterre, en 1690, vint à la Haye, où les princes ligués se rendirent, «t où le duc de Bavière fut longtemps à attendre dans l'anti- (liambre.

* L'empereur.

' Armes de la maison d'Autriche.

la santé et la conscience. La viande noire est hors de mode , et par cette raison insipide ; ce serait pécher contre la mode que de guérir de la lièvre par la saignée : de même l'on ne mourait plus depuis longtemps par Théotime; ses tendres exhortations ne sauvaient plus que le peuple, et Théotime a vu son successeur.

La curiosité n'est pas un goût pour ce qui est bon ou ce qui est beau, mais pour ce qui est rare , unique , pour ce qu'on a , et ce que les autres n'ont point. Ce n'est pas un attachement à ce qui est parfait , mais à ce qui est couru , à ce qui est à la mode. Ce n'est pas un amusement , mais une passion, et souvent si violente, qu'elle ne cède à l'amour et à l'ambition que par la petitesse de son objet. Ce n'est pas une passion qu'on a généralement pour les choses rares et qui ont cours , mais qu'on a seulement pour une certaine chose qui est rare et pourtant à la mode.

Le fleuriste a un jardin dans un faubourg ; ii y court au lever du soleil , et il en revient à son coucher. Vous le voyez planté , et qui a pris racine au milieu de ses tulipes et devant la solitaire : il ouvre de grands yeux, il frotte ses mains, il se baisse, il la voit de plus près, il ne l'a jamais vue si belle, il a le cœur épanoui de joie : il la quitte pour V orientale ; de là il va à la veuve; il passe au drap-d'or, de celle-ci à V agate; d'où il revient enfin à la solitaire, où il se fixe, où il se lasse, où il s'assied, où il oublie de dîner : aussi est-elle nuancée, bordée, huilée, à pièces emportées; elle a un beau vase ou un beau calice : il la contemple , il l'admire. Dieu et la nature sont en tout cela ce qu'il n'admire point; il ne va pas plus loin que l'oignon de sa tulipe, qu'il ne livrerait pas pour mille écus , et qu'il donnera pour rien quand les tulipes seront négligées , et que les œillets auront prévalu. Cet homme raisonnable , qui a une âme, qui a un culte et une religion, revient chez soi, fatigué, affamé, mais fort content de sa journée : il a vu des tulipes.

Parlez à cet autre de la richesse des moissons, d'une ample récolte, d'une bonne vendange; il est curieux de fruits, vous n'articulez pas , vous ne vous faites pas entendre : parlezlui de figues et de melons , dites que les poiriers rompent de fruit cette année, que les pêchers ont donné avec abondance; c'est pour lui un idiome inconnu, il s'attache aux seuls pruniers, il ne vous répond pas. Ne l'entretenez pas même de vos pruniers, il n'a de l'amour que pour une certaine espèce ; toute autre que vous lui nommez

DE lA MODE.

le fait sourire et se moquer. 11 vous mène à l'arbre , cueille artistement cette prune exquise, il l'ouvre , vous en donne une moitié , et prend l'autre. Quelle chair ! dit-il ; goûtez-vous cela ? cela est-il divin ? voilà ce que vous ne trouverez pas ailleurs; et là-dessus ses narines s'enflent, il cache avec peine sa joie et sa vanité par quelques dehors de modestie. 0 l'homme divin en effet! homme qu'on ne peut jamais assez louer et admirer ! homme dont il sera parlé dans plusieurs siècles ! que je voie sa taille et son visage pendant qu'il vit; que j'observe les traits et la contenance d'un homme qui seul entre les mortels possède une telle prune.

Un troisième que vous allez voir vous parle des curieux ses confrères, et surtout de Diognète. Je l'admire, dit-il, et je le comprends moins que jamais : pensez-vous qu'il cherche à s'instruire par les médailles , et qu'il les regarde comme des preuves parlantes de certcdns faits, et des monuments fixes et indubitables de l'ancienne histoire ? rien moins : vous croyez peutêtre que toute la peine qu'il se donne pour recouvrer une tête vient du plaisir qu'il se fait de ne voir pas une suite d'empereurs interrompue ? c'est encore moins : Diognète sait d'une médaille \q fruste, lejlou ^ , et la. fleur de coin; il a une tablette dont toutes les places sont garnies, à l'exception d'une seule : ce vide lui blesse la vue, et c'est précisément, et à la lettre, pour le remplir , qu'il emploie son bien et sa vie.

Vous voulez , ajoute Démocède , voir mes estampes ? et bientôt il les étale et vous les montre. Vous en rencontrez une qui n'est ni noire, ni nette, ni dessinée, et d'ailleurs moins propre à être gardée dans un cabinet qu'à tapisser, un jour de fête , le Petit-Pont ou la rue Neuve : il convient qu'elle est mal gravée , plus mal dessinée ; mais il assure qu'elle est d'un Italien qui a travaillé peu, qu'elle n'a presque pas été tirée, que c'est la seule qui soit en France de ce dessin, qu'il l'a achetée très-cher , et qu'il ne la changerait pas pour ce qu'il a de meilleur. J'ai, continue-t-il, une sensible affliction, et qui m'obligera à renoncer aux estampes pour le reste de mes jours : j'ai tout Calot, hormis une seule qui n'est pas, à la vérité, de ses bons ouvrages, au contraire c'est un des moindres, mais qui m'achèverait Calot; je travaille depuis vingt ans à recouvrer cette estampe, et je désespère enfin d'y réussir : cela est bien rude I

» On Ut, dans les éditions pu])Ii(;'('s du vivant de la Bruyère , lefrust, te feloux.

Tel autre fait la satire de ces gens qui s'engagent par inquiétude ou par curiosité dans de longs voyages; qui ne font ni mémoires, ni relations; qui ne portent point de tablettes; qui vont pour voir, et qui ne voient pas, ou qui oublient ce qu'ils ont vu; qui désirent seulement de connaître de nouvelles tours ou de nouveaux clochers , et de passer des rivières qu'on n'appelle ni la Seine , ni la Loire ; qui sortent de leur patrie pour y retourner , qui aiment à être absents , qui veulent un jour être revenus de loin : et ce satirique parle juste , et se fait écouter.

Mais quand il ajoute que les livres en apprennent plus que les voyages, et qu'il m'a fait comprendre par ses discours qu'il a une bibliothèque , je souhaite de la voir ; je vais trouver cet homme, qui me reçoit dans une maison où dès l'escalier je tombe en faiblesse d'une odeur de maroquin noir dont ses livres sont tous couverts. Il a beau me crier aux oreilles , pour me ranimer , qu'ils sont dorés sur tranche , ornés de filets d'or, et de la bonne édition, me nommer les meilleurs l'un après l'autre, dire que sa galerie est remplie, à quelques endroits près qui sont peints de manière qu'on les prend pour de vrais livres arrangés sur des tablettes, et que l'œil s'y trompe; ajouter qu'il ne lit jamais, qu'il ne met pas le pied dans cette galerie, qu'il y viendra pour me faire plaisir : je le remercie de sa complaisance , et ne veux non plus que lui visiter sa tannerie , qu'il appelle bibliothèque.

Quelques-uns , par une intempérance de savoir, et par ne pouvoir se résoudre à renoncer à aucune sorte de connaissance , les embrassent toutes et n'en possèdent aucune. Ils aiment mieux savoir beaucoup que de savoir bien, et être faibles et superficiels dans diverses sciences que d'être sûrs et profonds dans une seule : ils trouvent en toutes rencontres celui qui est leur maître et qui les redresse; ils sont les dupes de leur vaine curiosité , et ne peuvent au plus, par de longs et pénibles efforts, que se tirer d'une ignorance crasse.

D'autres ont la clef des sciences , où ils n'entrent jamais ; ils passent leur vie à déchiffrer les langues orientales et les langues du Nord , celles des deux pôles, et celle qui se parle dans la lune. Les idiomes les plus inutiles avec les caractères les plus bizarres et les plus magiques sont précisément ce qui réveille leur passion et qui excite leur travail. Ils plaignent ceux qui se bornent ingénument à savoir leur langue, ou tout au plus la grecque et la latine. Ces gens

!.ES CAKACIÈKKS DE LA BRUÏEKE,

lisent toutes les histoires, et ignorent l'histoire; ils parcourent tous les livres, et ne profitent d'aucun : c'est en eux une stérilité de faits et de principes qui ne peut être plus grande,- mais à la vérité la meilleure récolte et la richesse la plus ahondante de mots et de paroles qui puisse s'imaginer ; ils plient sous le faix ; leur mémoire en est accablée, pendant que leur esprit demeure vide.

Un bourgeois aime les bâtiments ; il se fait bâtir un hôtel si beau, si riche, et si orné, qu'il est inhabitable : le maître, honteux de s'y loger, ne pouvant peut-être se résoudre à le louer à un prince ou à un homme d'affaires , se retire au galetas , où il achève sa vie , pendant que l'enfilade et les planchers de rapport sont en proie aux Anglais et aux Allemands qui voyagent, et qui viennent là du Palais- Royal, du palais L... G... ' et du Luxembourg. On heurte sans fin à cette belle porte : tous demandent à voir la maison, et personne à voir monsieur.

On en sait d'autres qui ont des filles devant leurs yeux , à qui ils ne peuvent pas donner une dot ; que dis-je ? elles ne sont pas vêtues, à peine nourries; qui se refusent un tour de lit et du linge blanc , qui sont pauvres : et la source de leur misère n'est pas fort loin, c'est un gardemeuble chargé et embarrassé de bustes rares, déjà poudreux et couverts d'ordures, dont la vente les mettrait au large , mais qu'ils ne peuvent se résoudre à mettre en vente.

Diphile commence par un oiseau et Imit par mille : sa maison n'en est pas égayée , mais empestée; la cour, la salle, l'escalier, le vestibule, les chambres , le cabinet , tout est volière : ce n'est plus un ramage, c'est un vacarme; les vents d'automne et les eaux dans leurs plus grandes crues ne font pas un bruit si perçant et si aigu ; on ne s'entend non plus parler les uns les autres que dans ces chambres où il faut attendre , pour faire le compliment d'entrée , que les petits chiens aient aboyé. Ce n'est plus pour Diphile un agréable amusement ; c'est une affaire laborieuse et à laquelle à peine il peut suffire. Il passe les jours, ces jours qui échappent et qui ne reviennent plus , à vei*ser du grain et à nettoyer des ordures; il donne pension à un homme qui n'a point d'autre mmistère que de siffler des serins au flageolet, et de faire couver des Canaries. Il est vrai que ce qu'il dépense

* Lesdigaières.

d'un côté, il l'épargne de l'autre, car ses enfants sont sans maîtres et sans éducation. Il se renferme le soir, fatigué de son propre plaisir, sans pouvoir jouir du moindre repos que ses oiseaux ne reposent, et que ce petit peuple, qu*U n'aime que parce qu'il chante , ne cesse de chanter. Il retrouve ses oiseaux dans son sommeil ; lui-même il est oiseau , il est huppé, il gazouille, il perche, il rêve la nuit qu'il mue ou qu'il couve.

Qui pourrait épuiser tous les différents genres de curieux ? Devineriez-vous à entendre parler celui-ci de son léopard, de sa plume , de sa musique^ y les vanter comme ce qu'il y a sur la terre de plus singulier et de plus merveilleux, qu'il veut vendre ses coquilles? Pourquoi non, s'il les achète au poids de l'or?

Cet autre aime les insectes ; il en fait tous les jours de nouvelles emplettes : c'est surtout le premier homme de l'Europe pour les papillons ; il en a de toutes les tailles et de toutes les couleurs. Quel temps prenez-vous pour lui rendre visite? il est plongé dans une amère douleur; il a l'humeur noire, chagrine, et dont toute sa famille souffre; aussi a-t-il fait une perte irréparable : approchez, regardez ce qu'il vous montre sur son doigt, qui n'a plus de vie, et qui vient d'expirer; c'est une chenille, et quelle chenille I

Le duel est le triomphe de la mode, et l'endroit où elle a exercé sa tyrannie avec plus d'éclat. Cet usage n'a pas laissé au poltron la liberté de vivre; il l'a mené se faire tuer par un plus brave que soi, et l'a confondu avec un homme de cœur ; il a attaché de l'honneur et de la gloire à une action folle et extravagante; il a été approuvé par la présence des rois ; il y a eu quelquefois une espèce de religion à le pratiquer : il a décidé de l'innocence des hommes , des accusations fausses ou véritables sur des crimes capitaux ; il s'était enfin si profondément enraciné dans l'opinion des peuples, et s'était si fort saisi de leur cœur et de leur esprit, qu'un des plus beaux endroits de la vie d'un très-grand roi a été de les guérir de cette fofie.

Tel a été à la mode , ou pour le commandement des armées et la négociation, ou pour l'éloquence de la chaire , ou pour les vers , qui n'y est plus. Y a-t-il des hommes qui dégénèrent de ce qu'ils furent autrefois ? Est-ce leur mérite qui est usé, ou le goût que l'on avait pour eux?

' Noms do coqiiili.igos. (La Bruyrre).

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