I>E L/V MODE
Un liomme à la mode dure peu, car les modes passent : s'il est par hasard homme de mérite, il n'est pas anéanti , et il subsiste encore par quelque endroit; également estimable, il est seulement moins estimé.
La vertu a cela d'heureux qu'elle se suffit à elle-même, et qu'elle sait se passer d'admirateurs, de partisans et de protecteurs : le manque d'appui et d'approbation non-seulement ne lui nuit pas , mais il la conserve , l'épure , et la rend parfaite : qu'elle soit à la mode, qu'elle n'y soit plus , elle demeure vertu.
Si vous dites aux hommes, et surtout aux grands, qu'un tel a de la vertu, ils vous disent. Qu'il la garde; qu'il a bien de l'esprit, de celui surtout qui plaît et qui amuse, ils vous répondent , Tant mieux pour lui ; qu'il a l'esprit fort cultivé, qu'il sait beaucoup, ils vous demandent quelle heure il est , ou quel temps il fait : mais si vous leur apprenez qu'il y a un Tigillin qui souffle ou qm jette en sable un verre d'eau-devie', et, chose merveilleuse! qui y revient à plusieurs fois en un repas , alors ils disent : Où est-il ? amenez-le-moi demain , ce soir ; me l'amènerez-vous? On le leur amène; et cet homme propre à parer les avenues d'une foire , et à être montré en chambre pour de l'argent , ils l'admettent dans leur familiarité.
Il n'y a rien qui mette plus subitement un homme à la mode, et qui le soulève davantage, que le grand jeu : cela va de pair avec la crapule. Je voudrais bien voir un homme poli, enjoué, spirituel, fût-il un Catulle ou son disciple, faire quelque comparaison avec celui qui vient de perdre huit cents pistoles en une séance.
Une personne à la mode ressemble à unefleu?' Oleue^ qui croît de soi-même dans les sillons, où elle étouffe les épis , diminue la moisson , et tient la place de quelque chose de meilleur ; qui n'a de prix et de beauté que ce qu'elle emprunte d'un caprice léger qui naît et qui tombe presque dans le même instant : aujourd'hui elle est courue , les femmes s'en parent ; demain elle est négligée et rendue au peuple.
Une personne de mérite, au contraire, est une fleur qu'on ne désigne pas par sa couleur , mais que l'on nomme par son nom, que l'on cultive par sa beauté ou par son odeur; l'une des grâces de la nature , l'une de ces choses qui
' Souffler ou jeter en sable un verre de vin , d'eau-dc-vie , anciennes expressions proverbiales qui signilient l'avaler d'un Irait.
' Ces l)arl)caux qui croissent parmi les seigles furent , nn élé , i» la mode dans Paris. Ix'S dames en mettaient pour bouqiu f .
embellissent le monde, qui est de tous les temps, et d'une vogue ancienne et populaire; que nos pères ont estimée, et que nous estimons après nos pères; à qui le dégoût ou l'antipathie de quelques-uns ne saurait nuire : un lis , une rose.
L'on voit Eustrate assis dans sa nacelle , où il jouit d'un air pur et d'un ciel serein : il avance d'un bon vent et qui a toutes les apparences de devoir durer ; mais il tombe tout d'un coup , le ciel se couvre , l'orage se déclare , un tourbillon enveloppe la nacelle , elle est submergée : on voit Eustrate revenir sur l'eau et faire quelques efforts, on espère qu'il pourra du moins se sauver et venir à bord ; mais une vague l'enfonce , on le tient perdu : il paraît une seconde fois , et les espérances se réveillent, lorsqu'un flot survient et l'abîme, on ne le revoit plus, il est noyé.
Voiture et Sabrazin étaient nés pour leur siècle, et ils ont paru dans un temps où il semble qu'ils étaient attendus. S'ils s'étaient moins pressés de venir, ils arrivaient trop tard; et j'ose douter qu'ils fussent tels aujourd'hui qu'ils ont été alors : les conversations légères , les cercles, la fine plaisanterie, les lettres enjouées et familières, les petites parties où l'on était admis seulement avec de l'esprit, tout a disparu. Et qu'on ne dise point qu'ils les feraient revivre : ce que je puis faire en faveur de leur esprit est de convenir que peut-être ils excelleraient dans un autre genre ; mais les femmes sont , de nos jours, ou dévotes, ou coquettes, ou joueuses , ou ambitieuses , quelques-unes même tout cela à la fois ; le goût de la faveur , le jeu , les galants , les directeurs, ont pris la place, et la défendent contre les gens d'esprit.
Un homme fat et ridicule parte un long chapeau, un pourpoint à ailerons, des chausses h aiguillettes et des bottines : il rêve la veille par où et comment il pourra se faire remarquer le jour qui suit. Un philosophe se laisse habiller par son tailleur : il y a autant de faiblesse à fuir la mode qu'à l'affecter.
L'on blâme une mode qui, divisant la taille des hommes en deux parties égales , en prend une tout entière pour le buste , et laisse l'autre pour le reste du corps : l'on condamne celle qui fait de la tête des femmes la base d'un édifice à plusieurs étages , dont l'ordre et la structure changent selon leurs caprices ; qui éloigne les cheveux du visage, bien qu'ils ne croissent que pour l'accompagner; qui les relève et les hérisse à la manière des bacchantes , et semble avoir pourvu à ce que les femmes changent leur physionomie
LES CAR/VCT^.RES DE LA BRllYÈKE
douce et modeste en une autre qui soit Hère et audacieuse. On se récrie enfin contre une telle ou une telle mode, qui cependant , toute bizarre qu'elle est , pare et embellit pendant qu'elle dure , et dont l'on tire tout l'avantage qu'on en peut espérer, qui est de plaire. Il me paraît qu'on devrait seulement admirer l'inconstance et la légèreté des hommes , qui attachent successivement les agréments et la bienséance à des choses toutes opposées, qui emploient pour le comique et pour la mascarade ce qui leur a servi de parure grave et d'ornements les plus sérieux, et que si peu de temps en fasse la différence.
N... est riche ; elle mange bien , elle dort bien ; mais les coiffures changent; et lorsqu'elle y pense le moins , et qu'elle se croit heureuse , la sienne est hors de mode.
Iphis voit à l'église un soulier d'une nouvelle mode ; il regarde le sien , et en rougit ; il ne se croit plus habillé : il était venu à la messe pour s'y montrer, et il se cache : le voilà retenu par le pied dans sa chambre tout le reste du jour. Il a la main douce, et il l'entretient avec une pâte de senteur. Il a soin de rire pour montrer ses dents : il fait la petite bouche , et il n'y a guère de moments où il ne veuille sourire : il regarde ses jambes, il se voit au miroir; l'on ne peut être plus content de personne qu'il l'est de luimême : il s'est acquis une voix claire et délicate, et heureusement il parle gras : il a un mouvement de tête et je ne sais quel adoucissement dans les yeux, dont il n'oublie pas de s'embellir : il a une démarche molle et le plus joli maintien qu'il est capable de se procurer : il met du rouge, mais rarement ; il n'en fait pas habitude : il est vrai aussi qu'il porte des chausses et un chapeau , et qu'il n'a ni boucles d'oreilles, ni collier de perles : aussi ne l'ai -je pas mis dans le chapitre des femmes.
Ces mêmes modes que les hommes suivent si volontiers pour leurs personnes, ils affectent de les négliger dans leurs portraits, comme s'ils sentaient ou qu'ils prévissent l'indécence et le ridicule où elles peuvent tomber dès qu'elles auront perdu ce qu'on appelle la fleur ou l'agrément de la nouveauté : ils leur préfèrent une parure arbitraire, une draperie indifférente, fantaisies du peintre qui ne sont prises ni sur l'air, ni sur le visage , qui ne rappellent ni les mœurs , ni la personne : ils aiment des attitudes forcées ou immodestes, une manière dure, sauvage, étrangère, qui font un capitan d'un jeune abbé, et un matamore d'un homme de robe , une Diane d'une
femme de ville, comme d'une femme simple et timide une Amazone ou une Pallas; une Lais d'une honnête fille; un Scythe, un Attila d'un prince qui est bon et magnanime.
Une mode a à peine détruit une autre mode, qu'elle est abolie par une plus nouvelle, qui cède elle-même à celle qui la suit, et qui ne sera pas la dernière : telle est notre légèreté ; pendant ces révolutions, un siècle s'est écoulé (jui a mis toutes ces parures au rang des choses passées et qui ne sont plus. La mode îilors la plus curieuse et qui fait plus de plaisir à voir, c'est la plus ancienne : aidée du temps et des années, elle a le même agrément dans les portraits qu'a la saie ou l'habit romain sur les théâtres, qu'ont la mante, le voile et la tiare ' dans nos tapisseries et dans nos peintures.
Nos pères nous ont transmis avec la connaissance de leurs personnes celle de leurs habits, de leurs coiffures, de leurs armes', et des autres ornements qu'ils ont aimés pendant leur vie : nous ne saurions bien reconnaître cette sorte de bienfait qu'en traitant de même nos descendants, Le courtisan autrefois avait ses cheveux, était en chausses et en pourpoint, portait de larges canons, et il était hbertin : cela ne sied plus; il porte une perruque, l'habit serré, le bas uni, et il est dévot : tout se règle par la mode.
Celui qui depuis quelque temps à la cour était dévot, et par là, contre toute raison, peu éloigné du ridicule, pouvait-il espérer de devenir à la mode?
De quoi n'est point capable un courtisan dans la vue de sa fortune , si pour ne la pas manquer, il devient dévot?
Les couleurs sont préparées, et la toile est toute prête : mais comment le fixer, cet homme inquiet, léger, inconstant, qui change de mille et mille figures ? Je le peins dévot, et je crois l'avoir attrapé; mais il m'échappe, et déjà il est libertin. Qu'il demeure du moins dans cette mauvaise situation, et je saurai le prendre dans un point de dérèglement de cœur et d'esprit où il sera reconnaissable ; mais la mode presse, il est dévot.
Celui qui a pénétré la cour connaît ce que c'est que vertu , et ce que c'est que dévotion % et il ne peut plus s'y tromper.
Négliger vêpres comme une chose antique et hors de mode, garder sa place soi-même pour
^ Habits des Orientaux. {La Brmjère).
» Offensives et défensives. ( La. Bruyère ). 3 Fausse dévotion. ( La Brmjère).