‹ Moralistes français, pensées de Blaise PascalChapitre 150 sur 343 · AVANT-PROPOS · texte numérisé non relu

AVANT-PROPOS

DE THlsOPHRASTE.

J'ai admiré souvent, et j'avoue que je ne puis tncore comprend i-e , quelc[ue sérieuse réflexion

que je fasse, pourquoi toute la Grèee étant pla« cée sous un même eiel , et les Grecs nourris et élevés de la môme manière ( 1 ), il se trouve néanmoins si peu de ressemblance dans leurs mœurs. Puis donc, mon cher Polyclès (2), qu'à l'âge de quatre-vingt-dix-neuf ans où je me trouve (3), j'ai assez vécu pour connaître les hommes; que j'ai vu d'ailleurs , pendant le cours de ma vie, toutes sortes de personnes et de divers tempéraments; et que je me suis toujours attaché à étudier les hommes vertueux, comme ceux qui n'étaient connus que par leurs vices ; il semble que j'ai dû marquer les caractères des uns et des autres (4), et ne me pas contenter de peindre les Grecs en général , mais même de toucher ce qui est personnel, et ce que plusieurs d'entre eux paraissent avoir de plus familier. J'espère , mon cher Polyclès , que cet ouvrage sera utile à ceux qui viendront après nous : il leur tracera des modèles qu'ils pourront suivre ; il leur apprendra à faire le discernement de ceux avec qui ils doivent lier quelque commerce, et dont l'émulation les portera à imiter leurs vertus et leur sagesse (6). Ainsi je vais entrer en matière : c'est à vous de pénétrer dans mon sens , et d'examiner avec attention si la vérité se trouve dans mes paroles. Et sans faire une plus longue préface, je parlerai d'abord de la dissimulation ; je définirai ce vice , et je dirai ce que c'est qu'un homme dissimulé, je décrirai ses mœurs ; et je traiterai ensuite des autres passions , suivant le projet que j'en ait fait.

NOTES

(1) Par rapport aux barbares, dont les mœurs étaient hès-différentes de celles des Grecs. (La Bruyère.) On pourrait observer aussi que, du temps de Théophraste, les institutions particulières des différents peuples de la Grèce avaient déjà commencé à s'altérer et à se confondre ; mais, malgré ces moyens de défendre en quelque sorte cette pltrase, on ne peut pas se dissimuler qu'elle est d'une grande inexactitude. Il y avait toujours une différence trèsmarquée entre l'éducation et les mœurs d'Athènes et celles de Sparte ; et, quant au climat de la Grèce , ce passage se trouve en contradiction avec les témoignages les plus positifs de l'antiquité. D'ailleurs on parle ici des différences dans les mœurs de ville à ville et de pays à pays , tandis que dans l'ouvrage il n'est question que de caractères individuels dont tous les traits sont pris dans les mœurs d'Athènes. On peut d'autant moins supposer que Théophraste ait mis cette double inexactitude dans les faits et dans leur application, et qu'avec cela il se soit borné à ce sujet à un stérile étonnement, qu'Hippocrate , qui a écrit longtemps avant lui, étendait l'influence du climat sur les caractères aux positions particulières des villes et des maisons relativctnent au soleil, ainsi qu'aux saisons dans

Page 1