CHAPITRE III
De V impertinent j 021 du diseur de iiens.
La sotte envie de discourir vient d'une habitude qu'on a contractée de parler beaucoup et sans réflexion (l). Un homme qui veut parler, se trouvant assis proche d'une personne qu'il n'a jamais vue et qu'il ne connaît point , entre d'abord en matière, l'entretient de sa femme, et lui fait son éloge, lui conte son songe, lui fait un long détail d'un repas où il s'est trouvé , sans oubliei* le moindre mets ni un seul service ; il s'échauffe ensuite dans la conversation, déclame contre le temps présent, et soutient que les hommes qui vivent présentement ne vr.lent point leurs pères; de là il se jette sur ce qui se débile au marché, sur la cherté du blé (2), sur le giaud noml'n
LES CÂKACTÈKES DE THÉOPHRASÏE,
d'étrangers qui sont dans la ville : il dit qu'au printemps, où commencent les Bacchanales (3 ), la mer devient navigable ; qu'un peu de pluie serait utile aux biens de la terre, et ferait espérer une bonne récolte; qu'il cultivera son champ l'année prochaine, et qu'il le mettra en valeur; que le siècle est dur, et qu'on a bien de la peine à vivre. Il apprend à cet inconnu que c'est Damippe qui a fait brûler la plus belle torche devant l'autel de Cérès à la fête des Mystères (4) : il lui demande combien de colonnes soutiennent le théâtre de la musique (5) , quel est le quantième du mois : il lui dit qu'il a eu la veille une indigestion ; et si cet homme à quj il parle a la patience de l'écouter, il ne partira pas d'auprès de lui, il lui annoncera comme une chose nouvelle que les Mystères (6) se célèbrent dans le mois d'août, les Apaturies (7) au mois d'octobre ; et à la campagne , dans le mois de décembre , les Bacchanales (8). Il n'y a, avec de si grands causeurs, qu'un parti à prendre, qui est de fuir (9), si l'on veut du moins éviter la fièvre ; car quel moyen de pouvoir tenir contre des gens qui ne savent pas discerner ni votre loisir, ni le temps de vos affaires?
NOTES
(1) Dans le grec, les noms des Caraclères sont toujours des ternies abstraits. On aurait pu intituler ce chapitre Du babil, et traduire la définition plus littéralement : « Le babil est une profusion de discours longs et irré- • fléchis. »
M. Barthélémy a inséré ce Caractère presque en entrer dans le vingt-huitième chapitre de son Voyage du jeune Ânacharsis.
(2) Le grec dit ; « Sur le bas prix du blé. » A Athènes cette denrée était taxée, et il y avait des inspecteurs particuliers pour en surveiller la vente. On peut voir à ce sujet le chap. XII du Voyage du jeune Anacfiarsis , auquel je renverrai souvent le lecteur, parce que cet intéressant ouvrage donne des éclaircissements suffisants aux gens du monde, et fournit aux savants des citations pour des recherches ultérieures.
(3) Premières Bacchanales, qui se célébraient dans la ville. {La Jiruyère.) La Bruyère appelle cette fêle de Bacchus la première, pour la distinguer de celle de la campagne , dont il sera qtiestion plus bas. Elle était appelée ordinairement les grandes Dionysiaques , ou bien les Bacchanales par excellence; car elle était beaucoup plus brillante que telle de la cam]>agne , où il n'y avait point d'étrangers, parce qu'elle était célébrée en hiver. (Voyez le scoliaste d'Aristophane ad Acharn. v, 201 et 5o3, et le chap. XXIV du Voyage du jeune Ânacharsis.)
Pendant l'hiver, les vaisseaux des anciens étaient tirés a terre et places sous des hangars ; on les lançait de nou-
\eau à la mer, au printemps : •< Trahunique siccas ma- « china: carinas , » dit Horace en faisant le tableau de cette saison, liv. I, ode iv.
(4) Les mystères de Cérès se célébraient la nuit, et il y avait une émulation entre les Athéniens à qui apporterait une plus grande torche. {La Bruyère.) Ces torches étaient allumées en mémoire de celles dont Cérès éclaira sa course nocturne en cherchant Proserpine ravie par Pluton. Pausanias nous apprend, hv. I, chap. 11, que dans le temple de Cérès à Athènes il y avait une statue de Baccluis portant une torche; et l'on voit souvent des torches représentées dans les bas-reliefs ou autres monuments anciens qui retracent des cérémonies religieuses. (Voyez le Musée du Capitale, tome IV, planche 57 , et le Musée Pio Clem. tome V, planche 80.) Dans les grandes Dionysiaques d'Athènes on en plaçait sur les toits, et dans les Saturnales de Rome on en érigeait devant les maisons; il en était peut-être de même dans les mystères de Cérès , car les mots devant l'autel ne sont point dans le texte.
(5) L'Odéon. Il avait été bâti par Périclès, sur le modèle de la tente de Xerxès : son comble , terminé en pointe, était fait des antennes et des mâts enlevés aux vaisseaux des Perses : il fut brûlé au siège d'Athènes par Sylla.
(6) Fête de Cérès. Voyez ci-dessus. ( La Bruyère.)
(7) En français , la fête des Tromperies ; son origine ne fait rien aux mœurs de ce chapitre. {La Bruyère.) lElle fut instituée et prit le nom que la Bruyère vient d'expliquer, parce que, dans le combat singulier que Mélanthus livra , au nom ^des Athéniens , à Xanthus , chef des Béotiens , Bacchus vint au secours du premier en trompant Xanthus. On trouvera quelques détails sur les usages de cette fête dans le chap. xxvi à^ Anacharsis.
(8) Il aurait mieux valu traduire , « et les Bacchanales « de la campagne dans le mois de décembre. » (Voyez cidessus, note 3.) Elles se célébraient près d'un temple appelé Lenœum ou le temple du pressoir.
On peut consulter, sur les fêtes d'Athènes en généial, et sur les mois dans lesquels elles étaient célébrées, la deuxième table ajoutée à l'ouvrage de l'abbé Barthélémy par son savant et modeste ami M. de Sainte-Croix , qui a éclairci l'histoire et les usages de la Grèce par tant de recherches profondes et utiles.
(9) Littéralement : « Il faut se débarrasser de telles gens, « et les fuir à toutes jambes. » Aristote dit un jour à un tel causeur : « Ce qui m'étonne , c'est qu'on ait des oreilles « pour t'entendre , quand on a des jambes pour t'é- « chapper. »