‹ Moralistes français, pensées de Blaise PascalChapitre 153 sur 343 · CHAPITRE IL · texte numérisé non relu

CHAPITRE IL

De la flatterie.

La flatterie est uu commerce honteux qui n'est

utile qu'au flatteur. Si un flatteur se promène avec quelqu'un dans la place : Remarquez- vous , lui dit-il , comme tout le monde a les yeux sur vous? cela n'arrive qu'à vous seul. Hier il fut bien parlé de vous , et l'on ne tarissait point sur vos louanges. Nous nous trouvâmes plus de trente personnes dans un endroit du Portique (l); et comme par la suite du discours l'on vint à tomber sur celui que l'on devait estimer le plus homme de bien de la ville , tous d'une commune voix vous nommèrent, et il n'y en eut pas un seul qui vous refusât ses suffrages. Il lui dit mille choses de cette nature. Il affecte d'apercevoir le moindre duvet qui se sera attaché à votre habit, de le prendre, et de le souffler à terre : si par hasard le vent a fait voler quelques petites pailles sur votre barbe ou sur vos cheveux, il prend soin de vous les ôter; et vojis souriant. Il est merveilleux, dit-il, combien vous êtes blanchi (2) depuis deux jours que je ne vous ai pas vu. Et il ajoute : Voilà encore, pour un homme de votre âge , assez de cheveux noirs. Si celui qu'il veut flatter prend la parole , il impose silence à tous ceux qui se trouvent présents, et il les force d'approuver aveuglément tout ce qu'il avance (3); et dès qu'il a cessé de parler, il se récrie : Cela est dit le mieux du monde, rien n'est plus heureusement rencontré. D'autres fois, s'il lui arrive de faire à quelqu'un une raillerie froide, il ne manque pas de lui applaudir, d'entrer dans cette I mauvaise plaisanterie; et quoiqu'il n'ait nulle I envie de rire , il porte à sa bouche l'un des bouts de son manteau , comme s'il ne pouvait se contenir et qu'il voulût s'empêcher d'éclater ; et s'il l'accompagne lorsqu'il marche par la ville , il dit à ceux qu'il rencontre dans son chemin de s'arrêter jusqu'à ce qu'il soit passé (4). Il achète des fruits , et les porte chez ce citoyen , il les donne à ses enfants en sa présence , il les baise , il les caresse : Voilà , dit-il , de jolis enfants , et dignes d'un tel père. S'il sort de sa maison , il le suit ; s'il entre dans une boutique pour essayer des souliers, il lui dit : Votre pied est mieux fait que cela (5). H l'accompagne ensuite chez ses amis, ou plutôt il entre le premier dans leur maison , et leur dit : Un tel me suit , et vient vous rendre visite; et retournant sur ses pas. Je vous ai annoncé , dit-il , et l'on se fait grand honneur de vous recevoir. Le flatteur se met à tout sans hésiter, se mêle des choses les plus viles, et qui ne conviennent qu'à des femmes (6). S'il est invité à souper, il est le premier des conviés a louer le vin ; assis à table le plus proche de ce/ui

DE l'imim:ktinent

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qui fait le repas, il lui répète souvent : En vérité, vous faites une chère délicate (7); et montrant aux autres l'un des mets qu'il soulève du plat, Cela s'appelle, dit-il, un morceau friand. Il a soin de lui demander s'il a froid , s'il ne voudrait point une autre robe, et il s'empresse de le mieux couvrir : il lui parle sans cesse à l'oreille ; et si quelqu'un de la compagnie l'interroge, il répond négligemment et sans le regarder, n'ayant des yeux que pour un seul. Il ne faut pas croire qu'au théâtre il oublie d'arracher des carreaux des mains du valet qui les distribue , pour les porter à sa place et l'y faire asseoir plus mollement (8). J'ai dû dire aussi qu'avant qu'il sorte de sa maison il en loue l'architecture, se récrie sur toutes choses , dit que les jardins sont bien plantés ; et s'il aperçoit quelque part le portrait du maître , où il soit extrêmement flatté, il est touché de voir combien il lui ressemble, et il l'admire comme un chef-d'œuvre. En un mot, le flatteur ne dit rien et ne fait rien au hasard, mais il rapporte toutes ses paroles et toutes ses actions au dessein qu'il a de plaire à quelqu'un et d'acquérir ses bgmies grâces.

NOTES

(1) Édifice public qui servit depuis à Zenon et à ses disciples de rendez-vous pour leurs disputes ; ils en furent appelés stoïciens; car stoa, mot grec, signifie portique. \La Bruyère.) Zenon est mort au plus lard au commencement de la cent trentième olympiade, après avoir enseigné pendant cinquante - huit ans. Thcophiaste , qui a vécu jusqu'à l'an i de la cent vingl-troisième olympiade , a donc vu naître l'école du portique trente ans avant sa mort, et c'est vraisemblablement à dessein qu'il a placé ici le nom de cet édifice. On sait que Zenon a dit, au sujet des deux mille disciples de Théophraste , que le chœur de ce philosophe était composé d'un plus grand nombre de musiciens, mais qu'il y avait plus d'accord et d'harmonie dans le sien : comparaison qui marque la rivalité de ces deux écoles.

(2) « Allusion à la nuance que de petites pailles font « dans les cheveux. » Et un peu plus bas, « Il parle à un « jeune homme. » {La Bruyère.) Je croirais [)lutôt que le flatteur est censé s'adresser à un vieillard, et que la petite paille ne lui sert que d'occasion pour débiter un compliment outré, en faisant semblant de s'apercevoir pour la première fois des cheveux blancs de cet liouune qui en a ia tête couverte.

(3) La Bruyère s'écarte ici de l'interprétation de Casaubon. D'après ce grand critique, au lieu de « il les force, etc. « il faut traduire «« il le loue en fiice. « Celte version, et notamment la concclion de Sylburgius, est confirmée par les manuscrits 1983, 2977 et 1916 de la bibliothèque nationale.

(4) « Jusqu'à ce (pie Monsieur soit passé. » ( Traduction de M. Coray.)

(5) Le grec dit plus cluirenient, « Votre pied est mieux « fait que la chaussure. >•

(6) Il y a dans le grec : « Certes, il est même capable « de vous présenter, sans prendre haleine, ce qu'on vend « au marché des temmes. » Selon Ménandre , cité par PoUux (liv. X, segm. i8), ce qu'on appelait le marché des femnies était l'endroit où l'on vendait la poterie; et comme ce trait est distingué de tous les autres par la phrase , « Certes , il est même capable , » il me paraît que Théophraste reproche au flatteur, en termes couverts, ce qu'Épictète a dit plus clairement ( Arrien, liv. 1**", chap. 11, tome I, page i3 , de l'édition de mon père), matulam prœhet. Le verbe de la phrase grecque n'admet pas d'autre signification que celle de servir , présenter; l'adverbe que j'ai rendu littéralement, sans prendre haleine, désigne ou la hâte avec laquelle il rend ce service, ou l'effet d'une répugnance naturelle en pareil cas.

(7) D'après M. Coray, il faut traduire : « Il vous dit, « En vérité, vous mangez sans appétit ; et il vous sert en- « suite un morceau choisi, en disant, Cela vous fera du « bien ; » ce qui rappelle ces vers de Eolloau dans la satire du repas : « Qu'avez-vous donc, que vous ne mangez point? » et « Mangez sur ma parole. »

(8) Ce n'était pas, comme la Bruyèic paraît l'avoir cru , un valet attaché au théâtre qui distribuait des coussins; mais les riches les y faisaient porter par leurs escla- Yes. Ovide conseille aux amants la complaisance que lliéophraste semble reprocher aux flatteurs; il dit dans son yfrt d'aimer : « Fuit utile multis Pulvinum facili composuissc « manu, etc. »

Le savant auteur du Voyage du jeune Anacharsis, qui nous a rendus, pour ainsi dire, concitoyens de Théophraste, a emprunté, dans son chap. xxviii, plusieurs traits de ce Caractère pour faire le portrait du parasite de Philandre.

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