CHAPITRE Yl
De V image d'un coquin (1).
Un coquin est celui à qui les choses les plus honteuses ne coûtent rien à dire ou à faire ; qui jure volontiers, et fait des serments en justice autant qu'on lui en demande ; qui est perdu de réputation , que l'on outrage impunément ; qui est un chicaneur (2) de profession , un effronté , et qui se mêle de toutes sortes d'affaires. Un homme de ce caractère entre sans masque dans une danse comique (3), et même sans être ivre; mais de sang-froid il se distingue dans la diuise la plus obscène (4) par les postures les plus indécentes. C'est lui qui, dans ces lieux où l'on voit des prestiges (5) , s'ingère de recueillir l'argent de chacun des spectateurs, et qui fait querelle à ceux qui, étant entrés par billets, croient ne devoir rien payer (6). 11 est d'ailleurs de tous métiers; tantôt il tient une taverne, tantôt il est suppôt de
LES CARACTÈRES DE ÏHÉOPHRASTE
quelque lieu infâme, une autre fois partisan (7); il n'y a point de si sale commerce où il ne soit capable d'entrer. Vous le verrez aujourd'hui criei»: public , demain cuisinier ou brelandier (8) : tout lui est propre. S'il a une mère, il la laisse mourir de ftiim (9). Il est sujet au larcin , et à se voir traîner par la ville dans une prison , sa demeure ordinaire , et où il passe une partie de sa vie. Ce sont ces sortes de gens que l'on voit se faire entourer du peuple , appeler ceux qui passent , et se plaindre à eux avec une voix forte et enrouée , insulter ceux qui les contredisent. Les uns fendent la presse pour les voir, pendant que les autres , contents de les avoir vus , se dégagent et poursuivent leur chemin sans vouloir les écouter; mais ces effrontés continuent de parler: ils disent à celui-ci le commencement d'un fait , quelque mot à cet autre ; à peine peut-on tirer d'eux la moindre partie de ce dont il s'agit (10) ; et vous remarquerez qu'ils choisissent pour cela des jours d'assemblée publique, où il y a un grand concours de monde, qui se trouve le témoin de leur insolence. Toujours accablés de procès que l'on intente contre eux , ou qu'ils ont Intentés à d'autres, de ceux dont ils se délivrent par de faux serments, comme de ceux qui les obligent de comparaître, ils n'oublient jamais de porter leur boîte (11) dans leur sein, et une liasse de papiers entre leurs mains : vous les voyez dominer parmi de vils praticiens ( 1 2) à qui ils prêtent à usure , retirant chaque jour une obole et demie de chaque drachme (13); ensuite fréquenter les tavernes, parcourir les lieux où l'on débite le poisson frais ou salé, et consumer ainsi en bonne chère tout le profit qu'ils tirent de cette espèce de trafic. En un mot , ils sont querelleurs et difficiles, ont sans cesse la bouche ouverte à la calomnie , ont une voix étourdissante , et qu'ils font retentir dans les marchés et dans les boutiques.
NOTES
(1) De l'effronterie.
(2) Le mol grec employé ici , et qui se retrouve encore à la fin du chapitre, signifie un homme qui se tient toujours sur le marché, et qui cherche à gagner de l'argent, soit par des dénonciations ou de faux témoignages dans les tribunaux , soit en achetant des denrées pour les revendre , métier odieux chez les anciens. (Voyez les notes de Duport sur ce passage.)
(3) Sur le théâtre avec des farceurs. ( La Bruyère.)
(4) Celle danse, la plus déréglée de toutes, s'appelait en grec cordax, parce que l'on s'y servait d'tmc corde pour
faire des postures. {La Bruyère.) Cette élyniologie mI inadmissible , car le terme grec d'où nous vient le mot de corde commence par une autre lettre que le mot cordax , et ne s'emploie que pour des cordes de boyau , telles que celles de la lyre et de l'arc. Casaubon n'a cru que le cordas se dansait avec une corde, que parce qu'Aristophane dit quelque part cordacem trahere, et |)eul-èlre parce qu'il se rappelait que, dans les j4delphes de Térence, acte IV, scène vir, Demea demande, Tu intcr eas restim ductafu saltabls? Mais, quoique dans cette phrase la corde soit expressément nommée, Donalus pense qu'il n'y est question que de se donner la main ; et c'est aussi tout ce qu'on peut conclure de l'expression d'Aristophane au sujet du cordax. M. Viscouti , auquel je dois cette observation, s'en sert dans un mémoire inédit sur le bas-relief des danseuses de la villa Borghèse , pour éclaircir le [«ssage célèbre de Tite-Live, liv. XVII, chap. xxxvir, où, en parlant d'une danse sacrée, cet auteur se sert de l'expression restim dare,
(ô) Choses fort extraordinaires, telles qu'on eu voit dbns nos foires. {La Bruyère.)
(6) Le savant Coray a observé avec raison qu'il faut ajouter une négation à cette phrase. Je traduis : «« à ceux « qui n'ont point de billet , et veulent jouir du spectacle « gratis. » Il est question ici de farces jouées en pleine rue, et dont par conséquent, sans la précaution de distribuer des billets à ceux qui ont payé, et d'employer quelqu'un à quereller ceux qui n'en ont pas, tout le monde peut jouir. Cette observation, qui n'avait pas encore élé faite, contredit l'induction que le savant auteur du Voyage du jeune Anacharsis a tirée de ce passage dans le chapitre lxx de cet ouvrage.
(7) La Bruyère désigne ordinairement par ce mot les riches financiers ; ici il n'est question que d'un simple commis au port, ou de quelque autre employé subalterne de la ferme d'Athènes.
(8) Joueur de dés. Aristole donne une raison assez délicate du mal qu'il trouve dans un jeu intéressé. « On y « gagne, dit-il, l'argent de ses amis, envers lesquels on « doit au contraire se conduire avec générosité. »
(9) La loi de Solon , qui n'était en cela que la sanction de la loi de la nature et du sentiment, ordonnait de nourrir ses parents , sous peine d'infamie.
(10) Cette circonstance est ajoutée par la Bruyère; Théophraste ne parle que de l'impudence qu'il y a à con tinuer une harangue dans les rues , quoique personne n'y fasse attention , et que chaque phrase s'adresse à un public différent.
(11) Une petite boîte de cuivre fort légère, où les plaideurs mettaient leurs titres et les pièces de leurs procès. ( La Bruyère. ) C'était au contraire un grand vase de cuivre ou de terre cuite, placé sur la table des juges pour y déposer les pièces qu'on leur soumettait; et Théophraste ne se sert ici de ce terme que pour plaisanter sur l'énorme quantité de papiers dont se chargent ces chicaneurs. (Voyez le scol. d'Aristophane, Vcsp. 1427, et la scolic sur ce passage d^: Théophraste donnée par Fischer.