‹ Moralistes français, pensées de Blaise PascalChapitre 171 sur 343 · CHAPITRE XVI (i · texte numérisé non relu

CHAPITRE XVI (i

De la superstition,

La superstition semble n'être autre chose qu'une crainte mal réglée de la Divinité. Un homme superstitieux , après avoir lavé ses mains (2), s'être purifié avec de l'eau lustrale (3), sort du temple, et se promène une grande partie du jour avec une feuille de laurier dans sa bouche. S'il voit une belette, il s'arrête tout court; et il ne continue pas de marcher que quelqu'un n'ait passé avant lui par le même endroit que cet animal a traversé , ou qu'il n'ait jeté lui-même trois petites pierres dans le chemin, comme pour éloigner de lui ce mauvais présage. En quelque endroit de sa maison qu'il ait aperçu un serpent, il ne diffère pas d'y élever un autel (4) ; et dès qu'il remarque dans les carrefours de ces pierres que la dévotion du peuple y a consacrées (5) , il s'en approche , verse dessus toute l'huile de sa fiole , plie les genoux devant elles , et les adore. Si un rat lui a rongé un sac de farine , il court au devin , qui ne manque pas de lui enjoindre d'y faire mettre une pièce; mais bien loin d'être satisfait de sa réponse , effrayé d'une aventure si extraordinaire, il n'ose plus se servir de son sac, et s'en défait (6). Son faible encore est de purifier sans lin la maison quïl habite (7), d'éviter de s'asseoir sur un tombeau, comme d'assister à des funérailles , ou d'entrer dans la chambre d'une femme qui est en couche (8); et lorsqu'il lui arrive d'avoir, pendant son sonnneil, quelque vision,' il va trouver les interprètes des songes, les de-

vins et les augures, pour savoir d'eux a quel dieu ou à ({Utile dresse il doit sacrifier (9). II est fort exact à visiter, sur la fin de chaque mois , les prêtres d'Orphée , pour se faire initier dans ses mystères (10) : il y mène sa femme; ou, si elle s'en excuse par d'autres soins , il y fait conduire ses enfants par mie nourrice (il). Lorsqu'il marche par la ville , il ne manque guère de se laver toute la tête avec l'eau des fontaines qui sont dans les places : quelquefois il a recours à des prêtresses , qui le purifient d'une autre manière, en liant et étendant autour de son corps un petit chien, ou de la squille (12). Enfin, s'il voit un homme frappé d'épUepsie (13), saisi d'horreur, il crache dans son propre sein , comme pour rejeter le malheur de cette rencontre.

NOTES

(1) Ce chapitre est le premier dans lequel on trouvera des additions prises dans les manuscrits de la bibliothèque palatine du Vatican , qui contient une copie plus complète que les autres des quinze derniers chapitres de cet ouvrage. M. Siebenkees , sur les manuscrits duquel on a publié celte copie, doutait de l'authenticité de ces morceaux nouveaux ; mais ses doutes sont sans fondement, et il parait ne les avoir conçus que par la difficulté d'expliquer l'origine de cette différence entre les manuscrits. M. Sclmeider a levé cette difficulté , et a démontré toute l'importance de ce» additions, lesquelles nous donnent non-seulement des lumières nouvelles sur plusieurs points importants des mœurs aîiciennes , mais dont la plupart complètent et expliquent des passai^es inintelligibles sans ce secours. Ce savant a observé qu'elles prouvent que nous ne possédions auparavant que des extraits très-imparfaits de cet ouvrage. Cette hypothèse explique les transpositions , les obscurités et les phrases tronquées qui y sont si fréquentes ; et celles qui se trouvent même dans le manuscrit palatin font soupçonner qu'il n'est lui-même qu'un extrait plus complet. Cette opinion est en outre confirmée , pour ce manuscrit comme pour les autres, par une formule usitée spécialement par les abréviateurs , qui se trouve au chapitre xi et au chapitre XIX. (Voyez la note 9 du premier et la note 2 du second de ces chapitres.) Cependant les difficultés qui se rencontrent particulièrement dans les additions viennent surtout de ce qu'elles ne nous sont transmises que par une seule copie. Tous ceux qui se sont occupés de l'examen critique des auteurs anciens savent que ce n'est qu'à force d'en comparer les différentes copies qu'on parvient à leur rendre jusqu'à nu certain point leur perfection primitive.

(2) D'après une correction ingénieuse de M. Siebenkees, le manuscrit du Vatican ajoute , «« dans une source. » Cette al)lation était le symbole d'une purification morale. Lelàuriei- dont il est ({uestion dans la suite de la phrase passait pour écarter tous les malheurs de celui qui portait sur soi quelque partie de cet arbuste. (Voyez les notes de Duport, et ^ sur ce Caractère en général, le chap. xxi à^Anacharsis.) .T\ii parlé, dans la note 14 du Discours sur Théophraste, des opinions iiligicusea df fv. philosophe et d'un livre

DE LA SUPERSTiTlOiN.

écrit sur le [)résenl cliapiirc en particulier. Il nie paraît que la religion des Athéniens: avaSt été surchargée de beaucoup de superstitions nouvelles depuis la décadence des républiques de la Grèce , et surtout du temps de Philippe et d'Alexandre. Voyez chapitre xxv, note 3.

(3) tJrié é'âu où Foii avai^ éteîirf un tison àrrfént pris sur l'autel où Pon brûlait là victime : elle était dans une chaudière à la porte du temple ; l'on s'en lavait soi-même , ou l'on s'en farsait laver par les prêtres. {La Bruyère.) Il fallait dire , asperger : « Spargens rore levi et ramo felicis oli- «vœ, » dit Virgile, Mneid. lib. VI, v. 229; et, au lieu d'ajouter «<sort du temple, « il fallait traduire simj)lement, «< après s'êtf è àsi()ergé d'eau sacrée , etc. »

(4) Le manuscrit du Vatican porte : « Voit-il un serpent « dans sa maison; si c'est un paréias, il invoque Bacclius; .< si c'est un serpent sacré , il lui fait un sacrifice , » ou bien « il lui bâtit une chapelle. » Voyez sur cette variante la savante note de Schneider, comparée avec le passage de Platon cité par Duport , où ce philosophe dit que les superstitieux remplissent toutes les maisons et tous lés quartiers d'autels et de chapelles. L'espèce de serpynt appelée ;;amai, à cause de ses mâchoires très-grosses, était consacrée à Bacchus : on portait de ces animaux dans les processions faites en l'honneur de ce dieu ; et l'on voit dans Démosthène, /?/o Corona, page 3i3 , édit. de Reiské, que les su|jerstitieux les élevaient par-dessus la tète eii poussant des cris bachiques. L'espèce appelée sacrée était, selon Aristote, longue d'une coudée, venimeuse et velue ; mais peut-être ce mot , qui a empêché les naturalistes de la reconnaître, est-il altéré. Aristote ajoute que les espèces les plus grandes fuyaient devant celle-ci.

(5) Le grec dit , « des pierres ointes ; » c'était la manière de les consacrer, usitée même parmi les patriarches. (Voyez Genèse ^^\Mii.) ,j sf ^. , .;

(6) D'après une ingénieuse correction d'Etienne Bernard , rapportée par Schneider : « il rend le sac, en ex- « piant ce mauvais présage par un sacrifice. » Cicéron dit, de Div., liv. II , chap. xxvii : « Nos aiitem ita levés atque « inconsiderati sumus, ut si mures con oserint aliquid, quo- •< rum est opus hoc unum , monstrum putemus. »

(7) Le manuscrit du Vatican ajoute : « en disant qu'Hé- « cate y a exercé une influence maligne ; » et continue: <! Si en marchant il voit une chouette , il en est effrayé, et « n'ose continuer son chemin qu'après avoir prononcé ces « mots, Que Minerve ait le dessus! » Oii attribuait à Tiafiiience d'Hécate l'épilepsie et différentes autres maladies auxquelles bien desgens supposent encore aujourd'hui des rapports particuliers avec la lune, qui, dans la fable des Grecs, est représentée tantôt par Diane, tantôt par Hécate. Les purifications dont parle le texte consistaient en fumigations. (Voyez le Voyage du jeune Anacharsîs , chap. XXI. )

(8) Le manuscrit du Vatican ajoute : «• en disant qu'il « lui importe de ne pas se souiller; » et continue : « Les " quatrièmes et septièmes jours , il fait cuire du Vin par << ses gens, sort lui-mêihe poiir adielor dos branches dé " jn)r]i' cl des tubleUcs d'encens, et couroimc en réit-*

« trant les hermaphrodites pendant toute la journée. » Les quatrièmes jours du mois , ou peut-être de la décade , étaient consacrés à Mercure. (Voyez le scol. d'Aristoph. , in Plut. V. 1 127.) Le vin cuit est relatif à des libations ou à des sacrifices , et les branches de myrte appartiennent au culte de Vénus. Les hermaphrodites sont des hermès à tête de Vénus, comme les hermérotes, les herniéraclès , les hermalhènes, étaient des hermès à tète de Cupidon, d'Hercule, et de Minerve. (Voyez Laur. de Sacris gent. Tr. de Gronov. tome VII, page 17G; ei Pausanias, livre XIX, II, où il parle d'une statue de Vénus en fonne d'hermès.) Ils se trouvaient peut-être parmi ce grand nombre d'hermès votifs posés sur la place publique, entre le Pœcile et le portique royal. (Voyez Harpocr. in Herm. ) Le culte de Vénus était souvent joint à celui de Mercure. (Voyez Arnaud, de Diis synedris, chap. xxiv.) Quant au septième jour, si le chiffre est juste, ce ne peut pas être le septième du mois, qui était consacré, ainsi que le premier , au culte d'Apollon , et non à celui de Vénus. Il faut donc supposer que le sacrifice se fait tous les sept jours , et ce passage devient très-important pour la célèbre question sur l'antiquité d'un culte hebdomadaire cliez les peuples dits profanes. J'observerai, à l'appui de cette opinion , qui est celle de M. Visconti , que , sur les premiers monuments païens de l'introduction de la seûiaino planétaire dans le calendrier romain , introduction qui paraît dater du deuxième siècle de l'ère chrétienne, Vénus occupe le septième rang parmi les divinités qui président aux jours de cette période (voyez les Peintures d'Herculanum , tome III , planche 5o ) ; que le jour sacré des mahométans est le vendredi, et qu'il parait que ce jour était fêté dans l'antiquité par les peuples ismaélites, en l'honneur de Vénus Uranie ( voyez Selden , de Diis syris , segm. II, chapitres 11 et iv); enfin, que la Vénus en forme d'hermès dont parle Pausanias était précisément une Vénus Uranie, déesse qui avait à Athènes un culte solennel , et un temple situé près de la place publique , et par conséquent près des hermès dont j'ai parlé. Des cérémonies hebdomadaires en l'honneur de cette divinité pouvaient avoir passé en Grèce par les conquêtes d'Alexandre, comme l'observation du sabbat paraît s'être introduite à Rome par la conquête de la Palestine. ( Voyez , outre les passages d'Ovide, d'Horace et de Tibulle, celui de Sénèque, que cite saiiit Augustin, de Civ. Dei, lib. VI, cap. XI , où le célèbre stoïcien reproche aux Romains de son temps de perdre par cette fête juive la septième partie de leur vie.) Par un passage d'Athénée, Uv. XII, chap. IV, il est à peu près certain que les Perses avaient très-anciennement un culte hebdomadaire; et selon Hérodote, I, cxxx, ils avaient appris le culte d'Uranie des Arabes et des Assyriens, et avaient appelé cette déesse Mitra; ce qui semble prouver qu'ils l'ont associée à Mithras, leur divinité principale.

Mais notre texte peut aussi être altéré , et il peut y être question du sixième jour du mois ou de la décade, consacré à Vénus. (Voyez Jamblich us, dans la Fie de Pythagore, chap. xxviii, scct. i52, où l'on cite une explication mystique que le philosophe de Samos a donnée de cet usage.) Dans ce cas, il est toujours très-remar(|uable que les jours du soleil, de Mercure et de Vénus occupent dans notre semaine le même rang (jtie les jours consacrés par la religion des Grecs aux dixinités (pii répondent à ces

LES CARACTÈRES DE THÉOPHRASTE

Page 1