‹ Moralistes français, pensées de Blaise PascalChapitre 174 sur 343 · CHAPITRE XIX · texte numérisé non relu

CHAPITRE XIX

D*mt vtlmn homme.

Ce cai'actère suppose toujours dans un homme une extrême malpropreté, et une négligence pour sa personne qui passe dans l'excès et qui blesse ceux qui s'en aperçoivent. Vous le verrez quelquefois tout couvert de lèpre , avec des ongles longs et malpropres , ne pas laisser de se mêler parmi le monde, et croire en être quitte pour dire que c'est une maladie de famille , et que son père et son aïeul y étaient sujets (1). Il a aux jambes des ulcères. On lui voit aux mains des poireaux et d'autres saletés, (jii'il néglige de faire guérir ; ou s'il pense à y remédier, c'est lorsque le mal , aigri par le temps , est devenu incurable. II est hérissé de poil sous les aisselles et par tout le corps , comme une bête fauve ; il a les dents noires, rongées, et telles que son abord ne se peut souffrir. Ce n'est pas tout (2) : il crache ou il se mouche en mangeant, il parle la bouche pleine (3), fait en buvant des choses contre la bienséance (4) , ne se sert jamais au bain que d'une huile qui sent mauvais- (5) , et ne paraît guère dans une assemblée publique qu'avec une vieille robe (6) et toute tachée. SMl est obligé d'accompagner sa mère chez les devins , il n'ouvre la bouche que pour dire des choses de mauvais augure (7). Une autre fois, dans le temple et en faisant des libations ('8 ) , il lui échappera des mains une coupe ou quelque autre vase; et il rira ensuite de cette aventure , comme s'il avait fait quelque chose de merveilleux. Un homme si extraordinaire ne sait point écouter un concert ou d'excellents joueui's de flûte ;,il bat des mains avec violence comme pour leur applaudir, ou bien il suit d'une voix désagréable le même air qu'ils jouent : il s'ennuie de la symphonie, et demande si elle ne doit pas

bientôt Unir. Enfin si , étaût assis à tabfc , il veut cracher, c'est justement sur celui qui est derrière lui pour lui donner à boir& (9)

NOTES

(f) I.e manuscrit du Vatican ajoute, «• et qu'elle piè*- " serve sa race d'un mélange étranger. »

(2) Le grec poi te ici la fornuile dont j'ai parlé au chapitre XI, note y, et au chapitre xvi, note 1.

(3) I>e grec ajoute, «< et laisse tomber ce qu'il mange. »

(4) Le niamiscrlt du Vatican^ ajotite ; « Il est couché à « table sous la niènu! couverture «pie sa femme , et prend « avec elle des libertés déplacées. »

(5) Le manuscrit du "Vatican fait ici un léger changement, et ajoute un mot qui, tel qu'il est, ne présente aucun sens convenable; M. Yisconli propose de le corriger en fj(^[*ç^z<^a,\ , dans le sens de s* serrer dans ses habits', signification que l'on peut doîiner à ce verl)e avec d'autant plus de vraisemblance, qu'Mésychius explique le subslan lif qui en dérive par tunique. Cet homme malpropre n'attend pas seulement que sa mauvaise huile soit sèche, mais s'enveloppe sur-le-champ dans ses habits. L'usage ordinaire exigeait de laisser sécher l'huilé au solelV : ce que les Romains appelaient insolatio.

(6) Le manuscrit du Vatican ajoute, ««tout usée,» et parle aussi d'une tunique grossière.

(7) Les anciens avaient jui grand égard pour les paroles qui étaient proférées, même par hasard-, par ceux qui venaient consulter les devins et les augures, prier ou sacrifier dans les temples. {La JJrujère.)

(8) Cérémonies où l'on répandait du vin ou du lait dans les sacrifices. {La tSrujère.)

(9) Le grec dit : « Il crache par-dessus là table sur ce- « lui qui lui donne à boire. » Les anciens n'occupaient qu'un côté de la table, ou des tables, qu'on plaçait devant eux , et les esclaves qui les servaient se tenaient de l'autre côté.

Au reste, les quatre deniiers traits de ce Caractère appartiennent peut-être au chapitre suivant. La transposition manifeste de plusieurs traits du Caractère xxx an Caractère xi doit inspirer naturellement l'idée d'attribuer à une cause semblable toutes les incohérences de cet ouvrage, plutôt que de les mettre sur le compte de l'auteur.

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