‹ Moralistes français, pensées de Blaise PascalChapitre 184 sur 343 · CHAPITRE XXIX · texte numérisé non relu

CHAPITRE XXIX

Du goût qu'on a pour les vicieux (l).

Le goût que l'on a pour les méchants est le désir du mal. L'homme infecté de ce vice est capable de fréquenter les gens qui ont été condamnés pour leurs crimes par tout le peuple (2), dans la vue de se rendre plus expérimenté et plus formidable par leur commerce. Si on lui cite quelques hommes distingués par leurs vertus, il dira : Ils sont vertueux comme tant d'autres; personne n'est homme de bien, tout le monde se ressemble, et ces honnêtes gens ne sont que des hypocrites. Le méchant seul , dit-il une autre fois, est vraiment libre. Si ([uelqu'un le consulte au sujet d'un méchant homme (3), il convient que ce que l'on en dit est vrai. Mais , ajoute-t-il , ce que l'on ne sait pas, c'est que c'est un homme d'esprit, fort attaché à ses amis, et qui donne de grandes espérances. Et il soutiendra qu'il n'a jamais vu uu homme plus habile. Il est toujours disposé

en faveur de l'accusé traduit devant l'assen^blée du peuple, ou devant quelque tribunal particulier; il est capable de s'asseoir à cAté de lui, et de dire qu'il ne faut point juger l'homme, mais le fait. Je suis, dit > il, le chien du peuple, car je garde ceux qui essuient des injustices (4). Nous finirions par ne plus trouver personne qui voulilt s'intéresser aux affaires publiques, si nous abandonnions ces hommes (5). Il aime à se déclarer patron des gens les plus méprisables (6), et à se rendre aux tribunaux pour y soutenir de mauvaises affaires (7). S'il juge un procès, il prend dans un mauvais sens tout ce que disent les parties. En général (8) l'affection pour les scélérats est sœur de la scélératesse même ; et rien n'est plus vrai que le proverbe : « On recherche toujours son semblable. »

NOTES

(l)Ce chapitre et le suivant n'ont été découverts que dans le siècle dernier. On en connaissait cepeudaut les titres du temps de Casaubon et de la Bruyère, et j'ai conservé la traduction que ce dernier en a donnée dans son Discours sur Théophraste.

(2) Je pense qii'il faut sous-enlendre , « et qui ont eu « l'adresse de se soustraire à l'effet des lois. » (Voyez le chapitre xviii du Voyage du jeune .-inacftarsh.)

(3) J'ai cherché à remplir par ces mots une lacune qui se trouve dans le manuscrit; il me parait qu'il est question d'un homme auquel on veut confier quelques fonctions politiques.

(4) J'ai traduit comme si le participe grec était au jiassif; sans celte correction, le sens serait, « car je surveille « ceux qui veulent lui faire du tort. » Le changcmi^it que je propose est nécessaire pour faire une transition à la phrase suivante,

(5) M. Coray à observé que ers traits ont uu rapport particulier avec l'orateur Aristogilon et son protecteur Philocrate. (Voyez le plaidoyer de Démoslhène contre le premier.) Mais je n'ai point pu adopter toutes les eonséquences que cet éditeur en tire pour le sens de notre auteur.

(6) Les simples domiciliés d'Athènes , non citoyens, avaient besoin d'un patron , prmi les citoyens, qui répondit de leur conduite. (Voyez le royage du jeune Jnacharsis , chap. vr.)

(7) Tous les citoyens d'Athènes pouvaient être appelés à la fonction de juges par le sort ; et ils devaient être souvent dans ce cas , puisque le nombre des juges des différents tribunaux s'élevait à six mille. (Voyez Jnac/iarsis , chap. xvi).

(8) Celte dernière phrase me paraît avoir été ajoutée par un glossateur.

DIJ GAllN SORDIDE.

;' ; ;;j CHAPITRE x\x.

m tb mt> h j)^ gfj^i^ sordide . > ^

'MïjVr

L'iiomme qui aime le gain sordide emploie les moyens les plus vils pour gagner ou pour épargner de l'argent (1). Il est capable d'épargner le pain dans ses repas; d'emprunter de l'argent à un étranger descendu chez lui (2); de dire, en servant à table, qu'il est juste que celui qui distribue reçoive une portion double, et de se la donner sur-le-champ. S'il vend du vin, il y mêlera de l'eau, même pour son ami. Il ne va au spectacle avec ses enfants que lorsqu'il y a une représentation gratuite. S'il est membre d'une ambassade, il laisse chez lui la somme que la ville lui a assignée pour les frais du voyage, et emprunte de l'argent à ses collègues : en cher min il charge son esclave d'un fardeau au-dessus de ses forces, et le nourrit moins bien que les autres : arrivé au lieu de sa destination, il se fait donner sa part des présents d'hospitalité, pour la vendre. Pour se frotter d'huile au bain, il dira à son esclave. Celle que tu m'as achetée est rance; et il se servira de celle d'un autre. Si quelqu'un de sa maison trouve une petite monnaie de cuivre dans la rue , il en demandera sa part , en disant , Mercure est commun. Quand il donne son habit à blanchir, il en emprunte un autre d'un ami, et le porte jusqu'à ce qu'on le lui redemande, etc. Il distribue lui-même les provisions aux gens de sa maison avec une mesure trop petite (3) , et dont le fond est bombé en dedans; encore a-t-il soin d'égaliser le dessus. Il se fait céder par ses amis, et comme si c'était pour lui, des choses qu'il revend ensuite avec profit. S'il a une dette de trente mines à payer, il manquera toujours quelques drachmes à \ix sonmie. Si ses enfants ont été indisposés et ont passé quelques jours du mois sans aller à l'école, il diminue le salaire du maître à proportion; et pendant le mois d'Anthestérion il ne les y envoie pas du tout, pour ne pas être obligé de payer un mois dont une grande partie se passe en spectac^les (4). S'il retire une cimtribution d'un esclave (5), il en exige un dédommagement pour la perte qu'éprouve la monnaie de cuivre. Quand son chargé d'affaires lui rend ses comptes... (o). Quand il donne un repas à sa curie , il demande,

sur le service commun, une portion pour ses enfants, et note les moitiés de raves qui sont restées sur la table , afin que les esclaves qui les desservent ne puissent pas les prendre. S'il voyage avec des personnes de sa connaissance, il se sert de leurs esclaves, et loue pendant ce temps le sien , sans mettre en commun le prix qu'il en reçoit. Bien plus , si l'on arrange un piqpie-nique dans sa maison, il soustrait une partie du bois, des lentilles, du vinaigre, du sel, et de l'huile pour la lampe, qu'on a déposés chez lui (7). Si quelqu'un de ses amis se marie ou marie sa fille, il quitte la ville pour quelque temps, afin de pouvoir se dispenser d'envoyer un présent de noces. Il aime beaucoup aussi à emprunter aux personnes de sa connaissance des objets qu'on ne redemande point, ou qu'on ne recevrait même pas s'ils étaient rendus (8).

NOTES

(1) J'ai été obligé de paraphraser celle Jélinition , qui, dans l'original , répète les mots dont le nom que Théophraste a donné à ce Caractère est composé , et qui est cerlainement altérée par les copistes.

Plusieurs traits de ce Caractère ont élé placés , par l'abréviateur qui nous a transmis les quinze premiers chapitres d© cet ouvrage , à la suite du cha[)itre \i , où on les trouvera traduits par la Bruyère, et éclaircis pai* des notes qu'il serait inutile de répéter ici.

(2) Par droit d'hospitalité. (Voyez chap. ix , note 7.)

(7) J'ai traduit ici d'après la leçon du manuscrit du Va tican ; mais, d'après les règles de la critique, il iaut préférer celle des autres manuscrits dans le chap. xi : car ce sont les mots ou les tournures les plus vulgaires qui s'introduisent dans le texte par l'erreur des copistes.

(4) Les Anthestéiies, qui avaient donné le nom à ce mois, étaient des fêtes consacrées à Bacchus.

(5) Auquel il a permis de travailler pour son propre compte, ou qu'il aloué, ainsi qu'il était d'usage à Athènes, comme on le voit entre autres par la suite même de ce chapitre.

(6) Cette phrase est défectueuse dans l'original j MM. Belin de Ballu et Coray l'ont jointe à la précédente par les mots «« il en fait autant , etc. •«

(7) C'est ainsi que ce passage difticde a été entendu pHi M. Coray. D'après M. Schneider, il faudrait traduire; « il « met en compte le bois, les raves , etc. qu'il a fournis. » (Voyez la note 7 du chap. x.)

(8) J'ai traduit celle dernière phrase d'après les corriv.-lions des deux savants éditeurs Coray et Schneider.

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