SUR LA VIE ET LES ÉCRITS DE VAUVENARGUES
Luc de Clapiers , marquis de Vauvenargues, issu d'une noble et ancienne famille de Provence , naquit à Aix le 6 août 1715, époque de la mort de Louis XIV.
Le beau siècle qui venait de finir avait produit , dans presque tous les genres de littérature , des modèles qui n'ont point été égalés ; mais il avait répandu en même temps, dans les esprits, des germes de goût et d'émulation qui n'ont pas été stériles.
La destinée des hommes de génie qui ouvrent une carrière, est d'y entrer sans guide et de laisser loin derrière eux ceux qui tentent de suivre leurs traces : et telle fut la gloire de Corneille, de Molière , de Racine , de la Fontaine , de Bossuet , de la Bruyère ; mais le siècle qui a produit Fontenelle, Voltaire , Montesquieu , Buffon , Rousseau , le siècle qui a perfectionné et assuré la marche de la lanf:,ue française , qui a répandu la lumière sur tous les objets des connaissances humaines , n'a rien à envier aux plus belles époques de la littérature ; ce siècle même serait digne de s'associer à la célébrité de celui qui l'a précédé, par le seul avantage d'avoir su mieux sentir et mieux apprécier toute la supériorité des grands écrivains auxquels il n'a pu donner de rivaux. Racine, Molière, la Fontaine, souvent méconnus par leurs contemporains, ont trouvé dans la génération suivante des .ipprécia-
teurs plus sensibles et plus justes ; et c'est dans l'admiration réfléchie des hommes éclairés du dixhuitième siècle que le dix-septième a reçu le conjplément de sa gloire.
Il est dans la nature des choses qu'une époque de goût succède à une époque de génie , et malheureusement cela n'arrive pas toujours. Ce qui est plus rare encore, c'est que le même âge réunisse au perfectionnement du goût les créations du génie. Cette réunion caractérisera le mérite du dixhuitième siècle aux yeux de la postérité , lorsqu'un misérable esprit de parti, né de circonstances extraordinaires , et soutenu par les plus vils motifs , aura cessé de répandre des nuages sur une vérité incontestable pour tous les bons esprits.
Quelques écrivains restreignent beaucoup trop le sens du mot génie, quoiqu'ils n'y aient aucune prétention , ou plutôt parce qu'ils n'y ont aucun droit. Pour moi , je pense que toute production de l'esprit qui offre des idées nouvelles sous une forme intéressante; tout ce qui porte, dans la pensée comme dans l'expression , un caractère de force et d'originalité, est l'œuvre du génie; et, sous ce rapport, je ne crains pas de regarder Vauvenargues comme un homme de génie, quoiqu'il ne puisse pas être mis au premier rang des génies créateurs et des talents originaux.
Il est bien certain qu'il ne dut qu'à la nature le talent qu'il a- montré dans ses ouvrages. L'emploi qu'il fit de ses premières années semblait plus propre à l'éloigner des études littéraires qu'à y préparer son esprit et son goût. Une constitution faible et une santé souvent altérée nuisirent au succès des premières instructions qu'il reçut. Élevé dans un collège, il y montra peu d'ardeur pour l'étude, et n'en remporta qu'uruMonnaissaïKT très-
INOTICE
superUcielle de la langue latine. Appelé de bonne heure au service par sa naissance et le voeu de ses parents, les goûts de la jeunesse et les dissipations de l'état militaire lui firent bientôt oublier le [ieu qu'il avait appris au collège, et il est mort sans être en état de lire Horace et Tacite dans leur langue.
L'espace dans lequel se renferme la vie tout entière de Vauvenargues composerait à peine la jeunesse d'un homme ordinaire. Il mourut à trentedeux ans; et, dani une vie si courte, très-peu d'années semblent avoir été employées à le conduire au genre de célébrité auquel il devait parvenir.
Il entra au service en 1734 ; il avait dix -huit ans, et cette même année ii fit la campagne d'Italie, sous-lieutenant au régiment du Roi , infanterie.
Ce n'était pas là une école où il pût préparer les matériaux de V Introduction à la connaismnce de l'esprit humain; ee n'était pas dans un camp, au milieu des occupations actives de la guerre , qu'un jeune officier de dix-huit ans paraissait devoir trouver des moyens de former son cœur et son esprit au goût de la méditation et de l'étude ; mais la nature, en douant Vauvenargues d'un esprit actif, lui avait donné en même temps la droiture d'âme qui en dirige les mouvements, et le sérieux qui accompagne l'habitude de la réflexion.
Il joignait à une âme élevée et sensible le sentiment de la gloire et le besoin de s'en rendre digne : ce sont là les traits qui caractérisent essentielle ment ses écrits. Il apportait au service les qualités qui composent le mérite d'un homme d*honneur, plutôt que celles qui servent à le faire remarquer. Sa figure, quoiqu'elle eût de la douceur et ne manquât pas de noblesse, n'avait rien qui le distinguât avantageusement parmi ses camarades. La faiblesse de son temj^érament ne lui avait pas permis d*acv quérir, dans les exercices du corps , cette supériorité d'adresse et de force q&i donne à la jeunesse tant de grâce et d'éclat. Enfin une excessive timidité, tourment ordinaire d*ime âme jeune, avide d'estime, et que bte^se Tapparence seule d'un reproche, voilait trop souvent les lumières de son esprit, pour ne laisser apercevoir que Kintéressante et douce simplicité de son caraet^e. e*est près de lui qu'on eût pu concevoir cette pensée qw^il a exprimée depuis avee tant de charme : Les pretmers jours du pi^iniemps ont moms deejtrâce que la vertu •naissante d'un jevm homme ^. Douce, tenipérée, sensible, semblable en tout aux premkrs jours dv
printemps, sa vertu devait se faire aimer d'abord ; mais le temps et les occasions pouvaient seuls en développer les heureux fruits.
II est des écrivains dont on i)eut aisément consentir à ignorer la vie et le caractère, tout en jouissant des productions de leur esprit et des fruits de leurs talents; mais l'écrivain moraliste n'est pas de ce nombre. Il ne suffit pas au précepteur de morale de faire usage de sa raison et de ses lumières, il faut que nous croyions que sa conscience a approuvé les règles qu'il dicte à la nôtre; il faut que le sentiment qu'il veut faire passer dans notre Ame paraisse découler de la sienne; et avant d'accorder à ses maximes l'empire qu'elles veulent exercer sur notre conduite, nous aimons à être persuadés que celui qui les enseigne s'est soumis lui-même à ce qu'elles peuvent avoir de rigoureux.
Ce n'est pas seulement une morale pure , un esprit droit, une raison forte et éclairée, qui ont dicté les écrits de Vauvenargues. La caractère particulier d'élévation qui les distingue ne peut appartenir qu'à une ânie d'un ordre supérieur; et la douce indulgence qui s'y mêle aux plus nobles mouvements, ne peut être le simple produit de la réflexion et le résultat des combinaisons de l'esprit; ee doit être encore l'épanchement du plus beau naturel, que la rpison a pu perfectionner, mais qu'elle n'aurait pu suppléer.
Vauvenargues, en s'élevant de bonne heure, plutôt par la supériorité de son âme que par la gravité de ses pensées , au-dess«s des frivoles occupations de son âge, n'avait point contracté, dans l'habitude des idées sérieuses , cette austérité qui accorapa gne d'ordinaire les vertus de la jeunesse : car les vertus de la jeunesse sont plus communément le fruit de l'éducation que de l'expérience; et l'éducation apprend bien aux jeunes gens combien la vertu est nécessaire, mais l'expérience seule peut teur apprendjre combien elle est difficile.
Vauve&âirg»es, jeté dans le monde dès les premières aimées qtti suivent l'enfance, apprit à le connaître avant de penser à le juger; il vit tes faiblesses des hom»ies avant d'avoir réttéehisur leurs devoirs; et la vertu, e» entrant dans son «tur, y Irottva toutes tes dispositions à l'indulgem-e.
La doueeur et la sûreté de son commerce lui avaieiit coneiiié l'est inw et Pfrffectîo» àe ses eamarades, pom? fa pliupart sans doute moins sages et naoins sérieux que h»; « mais , dtt Marmonteïqit? en avait connu plusieitrs, h ceux qm étaient eapafeles « d'apf>récicr un si raye mérite, avaient cwtf» poor << hii une si tendre vénération, qf#e je lut a? «ff-