‹ Moralistes français, pensées de Blaise PascalChapitre 187 sur 343 · DISCOURS PRÉLIMINAIRE · texte numérisé non relu

DISCOURS PRÉLIMINAIRE

Toutes les bonnes maximes sont dans le mondey dit Pascal , il ne faut que les appliquer j mais c^la est très-difficile. Ces maximes n'étant pas l'ouvrage d'un seul homme, mais d'une infinité d'hommes différents qui envisageaient les choses par divers côtés , peu de gens ont l'esprit assez profond pour concilier tant de vérités , et les dépouiller des erreurs dont elles sont mêlées ^ Au lieu de songer

" Dans la première édition , on lit après cette phrase un passage que l'auteur supprima dans la seconde ; le voici : « Si « quelque génie plus solide se propose un si grand travail , « nous nous unissons contre lui. Aristote, disons -nous, a jeté « toutes les semences des découvertes de Descartes : quoiqu'il '< soit manifeste que Descaries ait tiré de ces vérités , connues ,

HIELIMINAIKE.

à réunir ces divers points tîe vue , nous nous amusons à discourir des opinions des philosophes , et nous les opposons les uns aux autres , trop faibles pour rapprocher ces maximes éparses et pour en former un système raisonnable. Il ne paraît pas même que personne s'inquiète beaucoup des lumières * et des connaissances qui nous manquent. Lea uns s*endorment sur Tautorité dés préjugés, et en admettent même de contradictoires, faute d'aller jusqu'à l'endroit par lequel ils se contral'ient; et les autres passent leur vie à douter et à disputer, sans s'embarrasser des sujets de leurs disputes et de leurs doutes.

Je me suis souvent étonné, lorsque j'ai commencé à réfléchir, de voir qu'il n'y eût aucun principe sans contradiction , point de terme même sur les grands sujets dans l'idée duquel on convînt "■ . Je disais quelquefois en moi-même : Il n'y a point de démarche indifférente dans la vie; si nous la conduisons sans la connaissance de la vérité , quel abîme !

Qui sait ce qu'il doit estimer, ou mépriser, ou haïr, s'il ne sait ce qui est bien ou ce qui est mal ? çt quelle idée aura-t-on de soi-même, si on ignore ce qui est estimable ? etc.

On ne prouve point les principes, me disait-on. Voyons, s'il est vrai 3, répondais-je ; car cela même est un principe très-fécond , et qui peut nous servir de fondement 4.

w selon nous , à l'antiquité , des conséquences qui renveiscnt « toute sa doctrine, nous publions hardiment nos calomnies : « cela me ^rappelle encore ces paroles de Pascal : Ceux qui ti sont capables d'inventer sont rares; ceux qui n'inventent « pas sont en plus grand nombre, et par conséquent les plus . «forts, et Von voit que, pour l'ordinaire, ils refusent aux « inventeurs la gloire qu'ils méritent, etc.

<« Ainsi nous conservons obstinément nos préjugés, nous en « admettons même de contradictoires, faute d'aller jusqu'à « l'endroit par lequel ils se contrarient. C'est une chose raons- « trueuse que cette conliance dans laquelle on s'endort , pour « ainsi dire, sur l'autorité des maximes populaires , n'y ayant « point de principe sans contradiction , point de terme même rt sur les grands sujets dans l'idée duquel on convienne. Je « u'en citerai qu'un exemple : qu'on me définisse la vertu. » ^ Il serait plus exact de dire s'inquiète beaucoup du défaut des lumières; mais c'est une locution elliptique qui peut être justifiée. M.

* Un terme sur les grands sujets est une expression trop vague. Convenir dans l'idée d'un terme ; celte manière de s'exprimer est trop négligée. M. — La pensée de Vauvenargues est que, dans les matières de haute spéculation, le sens de l'expression n'est pas toujours exactement déterminé. B.

3 Pour «/ceia6's^vnM/locuUonfamiIièrç,mais peu exacte. M.

* On trouve encore ici dans la première édiUon un passage que nous rétablissons , et qui fut supprimé dans la seconde : « Nous nous appliquons à la chimie, à l'astronomie, ou a ce « qu'on appelle érudition , comm<î si nous n'avions rien à con-

Cependant j'ignorais ia route que je devais suivre [our sortir des incertitudes qui m'environnaient. Je ne savais précisément ni ce que je cherchais, ni ce qui pouvait m'éclairer; et je connaissais peu de gens qui fussent en état de m'instruire. Alors j'écoutai cet instinct qui excitait ma curiosité et mes inquiétudes, et je dis : Que veux-je savoir? que m*importe-t-il de connaître? les choses qui ont avec moi les rapports les plus nécessaires ? sans doute. Et où trouverai-je ces rapports, sinon dans l'étude de moi-même et la connaissance des hommes, qui sont l'unique fin de mes actions, et l'objet de toute ma vie ? Mes plaisirs , mes chagrins , mes passions , mes affaires , tout roule sur eux. Si j'existais seul sur la terre, sa possession entière serait peu pour moi : je n'aurais plus ni soins , ni plaisirs , ni désirs ; la fortune * et la gloire même ne seraient pour moi que des noms; car il ne faut pas s'y méprendre : nous ne jouissons que des hommes, le reste n'est rien *. Mais, continuaije, éclairé par une nouvelle lumière, qu'est-ce que l'on ne trouve pas dans la connaissance de l'homme ? Les devoirs des hommes rassemblés en société, voilà la morale ; les intérêts réciproques de ces sociétés , voilà la politique ; leurs obligations envers Dieu , voilà la religion.

Occupé de ces grandes viies , je me proposai d'abord de parcourir toutes les qualités de l'esprit, ensuite toutes les passions , et enfin toutes les ver^ tus et tous les vices qui , n'étant que des qualités humaines , ne peuvent être connus que dans leur principe. Je méditai donc sur ce plan, et je posai les fondements d'un long travail. Les passions in

« naitre de plus important. Nous ne manquons pas de prétexte « pour justifier ces études. Il n'y a point de science qui n'ait « quelque côté utile. Ceux qui passent toute leur vie à l'étude (( des coquillages , disent qu'ils contemplent la nature. O défi mence aveugle ! la gloire est-elle un nom , la vertu une er- « reur, la foi un fantôme? Nous nions ou nous recevons ces « opinions que nous n'avons jamais approfondies, et nous « nous occupons tranquillement de sciences purement cu- « rieuses. Croyons-nous connaître les choses dont nous igno- « rons les principes?

<c Pénétré de ces réflexions dès mon enfance , et blessé des a contradictions trop manifestes de nos opinions , je cherchai <t au travers de tant d'erreurs les sentiers délaissés du vrai, et « je dis : Que veux-je savoir , etc. »

» Fortune, pris dans le sens de richesse, peut procurer h l'homme vivant dans la solitude la plus absolue, quelques jouissances matérielles; mais quelle peut être la gloire pour un être isolé? elle n'existe pas hors de l'état de société. B.

* Cela est au moins obscur ; nous jouissons aussi des choses. M. — L'auteur a voulu dire que nous ne jouissons que par le senliment d'opinion que nous inspirons h cetix qui nous entourent, et que nos plaisirs sont au moral le résultat de l'a inour-propre et de la v.'inité fliitlés. B.

VAUVEINARGUES.

séparables de la jeunesse , des infirmités continuelles, la guerre survenue dans ces circonstances , ont interrompu cette étude. Je me proposais de la reprendre un jour dans le repos , lorsque de nouveaux contre-temps m'ont ôté , en quelque manière , l'espérance de donner plus de perfection à cet, ouvrage. -^'cV:''.^*'':: '■:■ ■ .'''

Je me suis a^tac^ , Sitant que j'âî pu , âahs cette seconde édition, a corriger les fautes de langage qu'on m'a fait remarquer dans la première. J'ai retoluché le style en beaucoup d'endroits. On trouvera quelques chapitres plus développés et plus étendus qu'ils n'étaient d'abord : tel est celui du Génie. 6n pourra remarquer aussi les augmentations que i*ai faites dans les Conseils à un jeune homme, et dans les héjlexions critiques sur les poètes , auxquels j'ai joint Rousseau et Quinault, auteurs célèbres dont je n'avais pas encore parlé. Enfin on verra que j'ai fait des changements encore plus considérables dans les Maximes. J'ai supprimé plus de deux cents pensées , ou trop obscures , ou trop communes , ou inutiles. J'ai changé l'ordre des maximes que j'ai conservées; j'en ai expliqué quelques-unes , et j'en ai ajouté quelques autres , que j'ai répandues indifféremment parmi les anciennes. Si j'avais pu profiter de toutes les observations que mes amis ont daigné faire sur mes fautes, j'aurais rendu peut-être ce petit ouvrage moins indigne d'eux; mais ma mauvaise santé ne m'a pas permis de leur témoigner par ce travail le désir que j'ai de leur plaire. s- ,.,,,, j

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