‹ Moralistes français, pensées de Blaise PascalChapitre 186 sur 343 · SUR VMJV EN ARGUES · texte numérisé non relu

SUR VMJV EN ARGUES

« tendu donner par quelques-uns le nom respec- «« table de père. » Ge nom respeetable n'était peutêtre pas donné bien sérieusement par de jeunes militaires à un camarade de leur âge; mais le ton même du badinage , en se mêlant à la justice qu'ils se plaisaient à lui rendre, prouverait encore à quel point Vauvenargues avait su se faire pardonner cette supériorité de raison qu'il ne pouvait dissimuler, mais que sa modeste douceur ne permettait aux autres ni de craindre ni d'envier.

La guerre d'Italie n'avait pas été longue; mais la paix qui la suivit ne fut pas non plus de longue durée. Une nouvelle guerre * vint troubler la France en 1741. Le régiment du Roi fit partie de l'armée qu'on envoya en Allemagne , et qui pénétra jusqu'en Bohême. On se rappelle tout ce que les troupes françaises eurent à souffrir dans cette honorable et pénible campagne, et surtout dans la fameuse retraite de Prague % qui s'exécuta au mois de décembre 1742. Le froid fut excessif. Vauvenargues , naturellement faible , en souffrit plus que les autres. Il rentra en France au commencement de 1743, avec une santé détruite; sa fortune, peu considérable , avait été épuisée par les dépenses de la guerre. Neuf années de service ne lui avaient procuré que le grade de capitaine , et ne lui donnaient aucun espoir d'avancement.

11 se détermina à quitter un état , honorable sans doute pour tous ceux qui s'y livrent , mais où il est difficile de se faire honorer plus que des milliers d'autres , lorsque la faveur ou les circonstances ne font pas sortir un militaire de la foule pour l'élever à quelque commandement.

Vauvenargues avait étudié l'histoire et le droit public ; l'habitude et le goût du travail , et aussi ce sentiment de ses forces que la modestie la plus vraie n'éteint pas dans un esprit supérieur, lui firent croire qu'il pourrait se distinguer dans la carrière des négociations. Il désira d'y entrer, et fit part de son désir à M. de Biron , son colonel , qui , loin de lui promettre son appui, ne lui laissa entrevoir que la difficulté de réussir dans un tel projet. Tout ce qui sort de la route ordinaire des usages effraye ou choque ceux qui , favorisés par ces usages mêmes, n'ont jamais eu besoin de les braver ; et voilà pourquoi les gens de la cour observent d'ordinaire , à l'égard des gens en place , une

' La guerre dite de ta Succession , après la mort de l'efriperear Charles VI arrivée le 20 octobre 1740, B.

^ Cette célèbre retruile s'exécuta sous la conduite du maréchal de Bellc-Isic , qui sortit de Prague dans la nuit du 16 au 17 décembre 1742, cl se rendit à Egra le 20. Le maréch.il (Ir Saxe avait tenu la même conduite l'année pr»'( édmlc. B .

beaucoup plus grande circonspection que ceux qui, placés dans les rangs inférieurs, ont beaucoup moins à perdre , et par cela même peuvent risquer davantage.

Vauvenargues, malheureux par sa santé, par s»' fortune , et surtout par son inaction , sentait qu'il ne pouvait sortir de cette situation pénible que par une résolution extraordinaire. Les caractères timides en société sont souvent ceux qui prennent le plus volontiers des partis extrêmes dans les affaires embarrassantes : privés des ressources habituelles que donne l'assurance, ils cherchent à y suppléer par l'élan momentané du courage; ils aiment mieux risquer une fois une démarche hasardée, que d'avoir tous les jours quelque chose à oser.

Vauvenargues , étranger à la cour , inconnu du ministre dont il aurait pu solliciter la faveur, privé du secours du chef qui aurait pu appuyer sa demande , prit le parti de s'adresser directement au roi , pour lui témoigner le désir de le servir dans les négociations. Dans sa lettre , il rappelait à sa majesté que les hommes qui avaient eu le plus de succès dans cette carrière étaient cewP-là même» que la fortune en avait le plus éloigtiés. « Qui doit en « effet, ajoutait-il , servir votre majesté avec plus de « zèle qu'un gentilhomme qui , n'étant pas né à la « cour, n'a rien à espérçr qwe de gpjn maUre et de « ses services? »

Vauvenargues avait écrit en même temps à M. Amelot, ministre des affaires étrangères. Ses deux lettres, comme on le conçoit aisément, restèrent sans réponse. Louis XV n'était pas dans l'usage d'accorder des places sans la médiation de son ministre, et le ministre connaissait trop bien les droits de sa place pour favoriser une démarche où l'on croyait pouvoir se passer de son autorité.

Vauvenargues, ayant donné, en 1744, la démission de son emploi dans le régiment du Rpi, écrivit à M. Amelot une lettre que nous croyons devoir transcrire ici.

« Monseigneur,

« Je suis sensiblement touché que la lettre que '< j'ai eu l'honneur de vous écrire , ei celle qi^e j'ai « pris la liberté de vous adresser pour |e roi , n'aient ' pu attirer votre attention. Il n'est pas swrprenajit '< peut-être , qu'un ministre si occupé ne trouve pas « le temps d'examiner de pareilles lettres; nwis» « monseigneur , me perinettrez-vous de vous ^ire '< que c'est cette impossibilité morale où se trouve « un gentilhomme qui n'a que du zèle, de parvenir « jusqu'à son maître , qui fait le dérouragemcnt " que l'on remarque (l;ms l.i noblesse des provinces

NOTICK

A et qui éteint toute émulation ? J'ai passé, nionsel- « gneur, toute ma jeunesse loin des distractions du « monde, pour tâclier de me rendre capable des « emplois où j'ai cru que mon caractère m'appe- .« lait ; et j'osais penser qu'une volonté si laborieuse < me mettrait du moins au niveau de ceux qui at- « tendent toute leur fortune de leurs intrigues et « de leurs plaisirs. Je suis pénétré , monseigneur, « qu'une confiance que j'avais principalement fon- «< dée sur l'amour de mon devoir, se trouve entiè- « rement déçue. Ma santé ne me permettant plus « de continuer mes services à la guerre, je viens « d'écrire à M. le duc de Biron pour le prier de « nommer à mon emploi. Je n'ai pu, dans une si- « tuation si malheureuse, me refuser à vous faire « connaître mon désespoir. Pardonnez-moi , mon- « seigneur, s'il me dicte quelque expression qui '«< ne soit pas assez mesurée.

« Je suis, etc.

Cette lettre , que personne peut-être h'ëiit v bùlu se charger de présenter au ministre, valut h Vauvenargues une réponse favorable , avec la promesse d'être employé lorsque l'occasion s'en présenterait. Mais un triste incident vint tromper ses espérances. 11 était retourné au sein de sa famille pour se livrer en paix aux études qu'exigeait la carrière où il se croyait près d'entrer, lorsqu'il fut atteint d'une petite vérole de l'espèce la plus maligne , qui défigura ses traits et le laissa dans un état d'infirmité continuelle et sans remède. Ainsi ce jeune homme, plein d'énergie dans le caractère , d'activité dans l'esprit, de générosité dans les sentiments, se vit condamné à perdre dans l'obscurité tant de dons précieux, en attendant qu'une mort douloureuse vînt terminer, à la fleur de son âge, une vie où n'avait jamais brillé un instant de bonheur.

Ce fut alors que, conservant pour toute ressource cette même philosophie qui l'avait dirigé toute sa vie dans la pratique des vertus, il ne trouva de consolation que dans l'étude et l'amour des lettres, qui , dans tous les temps , l'avaient soutenu contre toutes les contrariétés qu'il avait éprouvées. Il s'occupa à revoir et à mettre en ordre les réflexions et les petits écrits qu'il avait jetés sur le papier, dans les loisirs d'une vie si agitée; il publia, en 1746, son Introduction à la connaissance de l'esprit humain; ouvrage qui étonna ceux qui étaient en état de l'apprécier, et qui doit faire regretter ce qu'on aurait pu attendre de l'auteur, si une mort prématurée ne l'avait pas enlevé à la gloire que son génie semblait lui promettre.

J'ai dit que Vauvcnargucs avait eu une éduca-

tion fort négligée. Privé des secours qu'ilaûrait pu trouver dans l'étude des grands écrivains de l'antiquité , toute sa littérature se bornait à la connaissance des bons auteurs français. IVIais la nature lui avait donné un esprit pénétrant, un sens droit, une Ame élevée et sensible. Ces qualités sont bien supérieures aux connaissances pour former le goût; et peut-être même le défaut d'instruction , en laissant à son excellent esprit plus de liberté dans ses développements, a-t-il contribué à donner à ses écrits ce caractère d'originalité et de vérité qui les distingue.

L'étude des grands modèles de l'antiquité est d'une ressource infinie pour les hommes qui cultivent la littérature : elle sert à étendre l'esprit, à diriger le goût , à féconder le talent ; mais elle n'est pas aussi nécessaire à celui qui se livre à l'étude de la morale et de la philosophie; il a plus besoin d'étudier le monde que les livres, et de chercher la vérité dans ses propres observations que dans celles des autres.

Un esprit droit et vigoureux, réduit à ses seules forces, est obligé de se rendre raison de tout à luimême, parce qu'on ne lui a rendu raison de rien; il trouve en lui ce qu'il n'aurait point trouvé au dehors , et va plus loin qu'on ne l'aurait conduit. S'il se soustrait par ignorance aux autorités qui auraient pu éclairer son jugement, il échappe également aux autorités usurpées qui auraient pu l'égarer. Rien ne le gêne dans la route de la vérité; et s'il arrive jusqu'à elle, c'est par des sentiers qu'il s'est tracés lui-même : il n'a marché sur les pas de personne.

Ces réflexions pourraient s'appuyer de beaucoup d'exemples. Aristote et Platon n'avaient pas eu plus de modèle qu'Homère. Virgile aurait été peutêtre plus grand poète s'il n'avait pas eu sans cesse Homère devant les yeux; car il n'est véritablement grand que par le charme du style, où il ne ressemble point à Homère.

Corneille créa la tragédie française avant d'avoir cherché dans Aristote les règles de l'art dramatique. Pascal avait peu lu , ainsi que Malebranche ; tous les deux méprisaient l'érudition. Buffon, occupé de ses plaisirs jusqu'à l'âge de trente-cinq ans, trouva dans la force naturelle de son esprit le secret de ce style brillant et pittoresque dont il a embelli les tableaux de la nature. L'ignorance, qui tue d'inanition les esprits faibles, devient pour les esprits supérieurs un stimulant qui les contraint à employer toutes leurs forces.

On doit croire cependant que si Vauvenargués avait poussé plus loin sa carrière , il aurait senti la

SUR VAUVENA ROUES.

nécessité d'une instruction plus étendue pour agrandir la sphère de ses idées. Il aurait voulu porter sa vue sur un plus grand horizon; il n'en eût que mieux jugé des objets , après s'être habitué à ne voir que par lui-même.

Une partie de nos erreurs vient sans doute du défaut de lumières ; une plus grande partie vient des fausses lumières qu'on nous présente. Celui qui se borne aux erreurs de son propre esprit, s'épargne au moins la moitié de celles qui pourraient l'égarer. Les sots, dit Vauvenargues , n'o?it pas cV erreur s en leur propre et privé nom. Vauvenargues, lui-même, n'en est pas exempt sans doute; mais ses erreurs sont bien à lui : celles qu'on peut lui reprocher tiennent, comme celles de tous les bons esprits , à une vue incomplète de l'objet et à la précipitation du jugement. Il ne doit aussi qu'à lui un grand nombre de vérités qu'il a puisées dans une âme supérieure aux illusions de la vanité comme aux subterfuges des faiblesses , et dans un esprit indépendant des préjugés établis par la mode, ainsi que des opinions accréditées par des noms imposants.

En 1 743, peu de temps après son retour de Bohême , Vauvenargues entra en correspondance avec Voltaire , qui était alors dans tout l'éclat de sa renommée , disputant la gloire à la jalousie et à la malignité , éclipsant ses rivaux par la supériorité et la variété de ses talents , et conquérant l'empire littéraire à force de victoires.

Tous ceux qui aimaient et cultivaient les lettres, les jeunes gens surtout, le regardaient comme l'arbitre du goût et le dispensateur de la réputation ; ils ambitionnaient son suffrage, lui adressaient leurs écrits, et regardaient une réponse de lui comme un encouragement et un éloge , qui n'était d'ordinaire qu'un compliment, comme un brevet d'honneur. On ignore d'ailleurs les circonstances qui occasionnèrent le commerce de lettres qui s'établit entre Voltaire et Vauvenargues avant qu'ils se fussent rencontrés.

La comparaison du mérite de Corneille et de Racine forme le sujet de la première lettre de Vauvenargues à Voltaire. Celui-ci, toujours flatté des hommages que lui attirait sa célébrité , négligeait rarement de les payer par des témoignages d'estime et de bienveillance. Mais il ne se contenta pas de répondre à la confiance de Vauvenargues par des phrases obligeantes; il se plut à y joindre des conseils utiles , en modérant l'excès du zèle qui portait ce jeune militaire à rabaisser Corneille pour élever Racine et le venger des préventions injustes de quelques vieux partisans du père du thé;Hre. Tl est

assez curieux de voir, dans cette correspondance, Voltaire, admirateur non moins passionné de Racine que Vauvenargues, défendre en même temps , contre des critiques fausses ou exagérées , le génie de ce même Corneille, dont on l'a depuis accusé, avec si peu de raison , d'être le détracteur jaloux et le censeur injuste.

On voit que Vauvenargues , éclairé par le goût de Voltaire , rectifia ses premières idées sur Corneille. Les opinions qu'il avait exposées dans sa première lettre se retrouvent avec quelques adoucissements dans le chapitre de ses OEuvres intitulé Corneille et Racine, L'analyse qu'il y fait du caractère propre des tragédies de Racine et de l'inimitable perfection de son style a été le type des jugements qu'en ont portés depuis les critiques les plus éclairés, et a servi comme de signal à la justice universelle qu'on a rendue dès lors à l'auteur de Phèdre et d'Âthalie. On peut dire que ce sont Voltaire et Vauvenargues qui ont fixé les premiers le rang que ce grand poète a pris dans l'opinion, et qu'il conservera sans doute dans la postérité.

Quant à Corneille , Vauvenargues ne put jamais se résoudre à rendre à ce puissant génie la justice qu'il méritait; mais le jugement qu'il en portait tenait plus à son caractère qu'à son goût. Moins touché de la peinture des vertus sévères et des sentiments exaltés, peu conformes à la douceur de son âme, que choqué du faste qui s'y mêle quelquefois et qui blessait la simplicité et la modestie de son caractère, il ne pouvait pas s'élever à cette admiration passionnée qui transporte les âmes capables de s'en pénétrer, et leur donne souvent des émotions plus délicieuses que la peinture des affections plus douces et plus tendres. Les raisonnements de Voltaire ne purent entièrement changer ses idées à cet égard. Trop modeste pour ne pas céder quelquefois au jugement d'un homme dont le goût naturellement exquis était encore perfectionné par des études approfondies de l'art , il avait en même temps l'esprit trop indépendant pour admirer sur parole des beautés dont il n'avait pas le sentiment

Ses fragments sur Bossuet et Fénélon sont remarquables, non-seulement par la justesse avec laquelle il a saisi le caractère propre de leur talent, mais encore par l'art avec lequel il a su prendre le style de l'un et de l'autre , en parlant de chacun d'eux. Ne croit-on pas lire une page de Télémaque, en lisant cette apostrophe à Fénélon : « Né pour « cultiver la sagesse et Ihumanité dans les rois , ta « voix ingénue fit retentir au pied du trône les ca- « lamités du genre humain foulé par les tyrans, et 'c défcMidit contre les artifices de la flatterie la cause

NOTICE

« ubunilonnée des peuples. Quelle bonté de cœur, « quelle sincérité se remarque dans tes écrits ! quel •< éclat de paroles et d'images! Qui sema jamais u tant de (leurs dans un style si naturel, si mélo- <> dieux et si tendre? Qui orna jamais la raison « d'une si touchante parure? Ah! que de trésors «« d'ahondance dans ta riche simplicité ! »

Vauvenargues, dans ces fragments, défend Fénélon contre Voltaire , qui admirait médiocrement sa belle prose f encore qu'un peu trainante; comme il défendit contre lui la Fontaine et Pascal. Voltaire était moins touché d'une tournure naïve que d'une pensée brillante, et il aurait mieux aimé qu'un honnne aussi dévot que Pascal ne fût pas un homme de génie. Malgré l'admiration et l'attaclicment qu'il avait voués à Voltaire , Vauvenargues ne craignait pas de le contredire, et dans le brillant portrait qu'il fait de ses talents et de ses ouvrages , il ne dissimule pas les défauts qu'il y remarque.

Boileau et la Bruyère sont appréciés par Vauvenargues avec autant de finesse que de goût; mais il n'a pas senti également le mérite de Molière, et l'on ne doit pas s'en étonner. Indulgent et sérieux, il était peu frappé du ridicule , et il avait trop réfléchi sur les faiblesses humaines , pour qu'elles pussent'Iui causer beaucoup de surprise. Les caractères qu'il a essayé de tracer dans le genre de la Bruyère, sont saisis avec finesse, dessinés avec vérité , mais non avec l'énergie et la vivacité de couleurs qu'on admire dans son modèle. On voit qu'en observant les caractères , les passions , les ridicules des hommes, il apercevait moins l'effet qui en résulte pour la société, que la combinaison des causes qui les produisent ; accoutumé à rechercher les rapports qui les expliquent, plutôt que les contrastesqui les font ressortir, il était trop occupé de ce qui les rend naturels pour être ému de ce qui les rend plaisants. Pascal, celui de nos moralistes qui a le plus profondément pénétré dans les misères des hommes , n'a ni ri ni fait rire à leurs dépens. C'est une étude sérieuse que celle de l'homme considéré en lui-même. Les faiblesses qui dans certaines circonstances peuvent le rendre ridicule, méritent bien aussi d'être observées avec attention : les effets les plus graves peuvent en résulter.

« Ne vous étonnez pas, dit Pascal , si cet homme « ne raisonne pas bien à présent; une mouche « bourdonne à son oreille , et c'est assez pour le « rendre incapable de bon conseil. Si vous voulez « qu'il puisse trouver la vérité, chassez cet animal « qui tient sa raison en échec, et trouble cette puis- " santé intelligence qui gouverne les cités et les • royaumes. »

Ln plupart de nos écrivains moralistes n'ont examiné l'homme que sous une certaine face. La Rochefoucauld, en démêlant jusque dans les replis les plus cachés du cœur humain les ruses de l'intérêt personnel , a voulu surtout les mettre en contraste avec les motifs imposants sous lesquels elles se déguisent. La Bruyère , avec des vues moins approfondies peut-être , mais plus étendues et plus précises, a peint de Vhomme, a dit un excellent observateur ', Veffet qu'il produit dans le monde; Montaigne, les impressions qu'il en reçoit; et FauvenargueSj les dispositions qu'il y porte*; et c'est en cela que Vauvenargues se rapproche surtout de Pascal. Mais la différence du caractère et de la destination de ces deux profonds écrivains en a mis une bien grande dans le but de leurs méditations et dans le résultat de leurs maximes. Pascal, voué à la solitude, a examiné les hommes sans chercher à en tirer parti , et comme des instruments qui ne sont plus à son usage; il a pénétré, aussi avant peut-être qu'on puisse le faire , dans là profondeur des faiblesses et des misères humaines ; mais il en a cherché le principe dans les dogmes de la religion, non dans la nature de l'homme ; et ne considérant leur existence ici-bas que comme un passage d'un instant à une existence éternelle de bonheur ou de malheur, il n'a travaillé qu'à nous détacher de nous-mêmes par le spectacle de nos infirmités, pour tourner toutes nos pensées et tous nos sentiments vers cette vie éternelle, seule digne de nous occuper. Vauvenargues , au contraire , a eu pour but de nous élever au-dessus des faiblesses de notre nature par des considérations tirées de notre nature même et de nos rapports avec nos semblables. Destiné à vivre dans le monde, ses réflexions ont pour objet d'enseigner à connaître les hommes pour en tirer le meilleur parti dans la société. Il leur montre leurs faiblesses pour leur apprendre à excuser celles des autres. « Je crois, a dit Voltaire, que les pen- « sées de ce jeune militaire seraient aussi utiles à « un homme du monde fait pour la société , que « celles du héros de Port-Royal pouvaient l'être à « un solitaire qui ne cherche que de nouvelles rai- « sons pour haïr et mépriser le genre humain. »

Vraisemblablement un peu d'humeur contre Pascal s'est mêlée à son amitié pour Vauvenargues , quand il a écrit ce jugement, peut-être exagéré, mais non dépourvu de vérité sous certains rapports. Pascal semble un être d'une autre nature , qui ob-

' Mademoiselle Pauline de Meulan , depuis madame Guizot. B.

' Mélanges de littérature de Suard , t. I , page 309, Pari» »803. B.

SDH VA13VENARG11ES.

serve les hommes du haut de son génie, et les considère d'une manière générale qui apprend plus à les connaître qu'à les conduire. Vauvenargues, plus près d'eux par ses sentiments , en les instruisant par des niaximes , cherche à les diriger par des applications particulières. Pascal éclaire la route^ Vauvenargues indique le sentier qu'il faut suivre ; les niaximes de Pascal sont plus en observations, celles de Vauvenargues plus en préceptes. ' « C'est une erreur dans les grands, dit-il, de ^•« croire qu'ils peuvent prodiguer sans conséquence « leurs paroles et leurs promesses. Les hommes « souffrent avec peine qu'on leur ôte ce qu'ils se « sont en quelque sorte approprié par l'espérance.»

« Le fruit du travail est le plus doux plaisir. »

« Il faut permettre aux hommes d'être un peu u inconséquents, afin qu'ils puissent retourner à la « raison quand ils l'ont quittée, et à la vertu quand '. ils l'ont trahie. »

« La plus fausse de toutes les philosophies est <« celle qui, sous prétexte d'affranchir les hommes des « embarras des passions, leur conseille l'oisiveté.»

On a observé que le sentiment encourageant qui a dicté la doctrine de Vauvenargues, et la manière en quelque sorte paternelle dont il la présente , semblent le rapprocher beaucoup plus des philosophes anciens que des modernes. La Rochefoucauld humilie l'homme par une fausse théorie; Pascal l'afflige et l'effraye du tableau de ses misères ; la Bruyère l'amuse de ses propres travers; Vauvenargues le console et lui apprend à s'estimer.

Un écrivain anonyme qui a publié ' un jugement sur Vauvenargues , plein de finesse et de justesse, et dont j'ai déjà emprunté quelques idées , me fournira encore un passage qui vient à l'appui de mes observations. « Presque tous les anciens, dit-il , ont (. écrit sur la morale : mais chez eux elle est tou- « jours en préceptes , en sentences concernant les * devoirs des hommes , plutôt qu'en observations » sur leurs vices; il s'attachent à rassembler des « exemples de vertus , plutôt qu'à tracer des ca- « ractères odieux ou ridicules. On peut renwrquer " la même chose dans les écrits des sages indiens, '< et en général des philosophes de tous les pays « où la philosophie a été chargée d'enseigner aux « hommes les devoirs de la morale usuelle. Parmi «< nous, la religion chrétienne se chargeant de cette « fonction respectable, la philosophie a dû changer « le but de ses études , son application et son lan- <• gage; elle n'avait plus à nous instruire de nos

• Madame fïtiizot, dans sps Essais d; littérature et de morute, p, 53, et dans les Mclaïufes de littérature de Suard, t. I, p. 301 B.

" devoirs , mais elle pouvait nous éclairer sur ce « qui en rendait la pratique plus difficile. Lespre- « miers philosophes étaient les précepteurs du genre « humain ; ceux-ci en ont été les censeurs : ils se « sont appliqués à démêler nos faiblesses, au lieu de « diriger nos passions ; ils ont surveillé , épié tous « nos mouvements; ils ont porté \d tomière par- « tout; par eux toute illusion a été détruite; mais « Vauvenargues en avait conservé une, c'était « l'amour de la gloire. »

Mais l'homme est-il donc si mauvais ou si bon, qu'il n'y ait en lui que des sentiments dangereux à détruire, ou qu'il n'y en ait pas d'utiles à lui inspirer? Tant de force, perdue quelquefois à surmonter les passions , ne serait-elle pas mieux employée à diriger les passions vers un but salutaire? Vauvenargues pensait comme Sénèfjne qa'appretidre la vertu, c^est désapprendre le vice. Jeufie, sensible, plein d'énergie, d'élévation, d'ardeur pour tout ce qui est beau et bon , il a porté toute la chaleur de son âme dans des recherches philosophiques où d'autres n'ont poTté que les lumières de leur esprit , blessés par le spectacle du mal et trop aisément découragés par l'expérience. Les conseils des vieillards, dit-il quelque part, sont comme le soleil d'hiver :ils éclairent scms échfmffer.

Vauvenargues , voyant arriver le terme de sa vie, et privé de tout ce qui aurait pu embellir cette vie qu'il avait consacrée à la vertu , n'écrivait que pour faire sentir le charme et les avantages de la vertu.

« L'utilité de la vertu , dit-il , est si manifeste, « que les méchants la pratiquent par intérêt. »

« Rien n'est si utile que la réputation , et rien ne « donne la réputation si sûrement que le mérite.»

« Si la gloire peut nous tromper , le mérite ne « peut le faire; et s'il n'aide à notre fortune , H sou- <c tient notre adversité. Mais pourquoi séparer 4e& « choses que la raison même a unies? Pourquoi « distinguer la vraie gloire du mérite, qui ei» est la « source et dont elle est la preuve ? »

Et celui qui écrivait ces réflexions n'avait p»» avec «» mérite si rare, parvenir à la fortune, ni même à la gloire , qui l'eàt consolé de tout. Mais séparant, pour ainsi dire, sa cause de la considération générale de l'humanité, il ne croyait pas que sa destinée particulière fût d'un poids digne d'être mis dans la balance où il pesait les biens et les maux de la conditioft humaine.

Ceux qui l'ont conn» rendent témoignage de celte paix constante , de cette indulgente bonté, de cette justice de cœur et de cette justesse d'esprit, (pii formèrent son caractère , et q\ie n'altérèrent

INOTiCK

jamais ses continuelles souffrances. Jt Val vu toujours, dit Voltaire ', le plus infortune des hommes et le plus tranquille.

C'était à Paris, où il passa les trois dernières années de sa vie, qu'il s'était lié avec Voltaire de cette affection tendre et profonde qui en fit la plus douce consolation. Voltaire, alors âgé de plus de cinquante ans , environné des honunages de l'Europe entière, qu'il remplissait de son nom, éprouvait pour ce jeune mourant une amitié mêlée de respect. . .? . ^i • m*. ,

Marmontel, qui dul ^ yoltaire la connaissance d^ Vauvenargues, donne une idée intéressante du d^arme de son commerce et de ses entretiens. «En «y Je lisant, dit Marmontel », je crois encore l'en- «, tendre; et je ne sais si sa conversation n'avait a pas même quelque chose de plus animé, de plus <v, délicat que ses (iivins écrits. »

H écrit ailleurs 3 : « Vauvenargues connaissait le «, monde et ne le méprisait point. Ami des hom- «< mes, il mettait le vice au rang des malheurs, et « la pitié tenait dans son cœur la place de l'indi- «, gnation et de la haine. Jamais l'art et la politique <v n'ont eu sur les esprits autant d'empire que lui «: en donnaient la botité de son naturel et la dou- ^ « çeur de son éloquence. Il avait toujours raison , « et personne n'en était humilié. L'affabilité de <v. l'ami faisait aimer en lui la supériorité du maître.»

''' i*iudulgente valu nous pariait par sa bouche.

« Doux, sensible, compatissant, il tenait nos « âmes dans ses mains. Une sérénité inaltérable " dérobait ses douleurs aux yeux de l'amitié. Pour « soutenir l'adversité, on n'avait besoin que de son « exemple ; et témoin de l'égalité de son âme , on « n'osait être malheureux avec lui. »

Ce n'était point là le spectacle que Sénèque regarde comme digne des regards de la Divinité : t homme de bien luttant contre le malheur. Vauvenargues n'avait point à lutter : son âme était plus forte que le mal.

« Ce n'était que par un excès de vertu, dit Voltaire, « que Vauvenargues n'était point malheureux , et « cette vertu ne lui coûtait point d'effort. » Un «entiment vif et profond des joies que donne la vertu le soutenait et le consolait ; et il ne concevait pas qu'on pût se plaindre d'être réduit à de tels plaisirs.

« On ne peut être dupe de la vertu, écrivait-il ; « ceux qui l'aiment sincèrement y goûtent un se-

^ Éloge funèbre des officiers morts dans la guerre de [li\. 'Lettre de Marmontêl à madame d'Espagnac. ' Note à VÉpitre dédicatoirc de Denysle Tyran.

« eret plaisir , et soi^tfrent à s'en détourner. Quoi « qu'on fasse aussi pour la gloire, jamais ce travail « n'est perdu s'il tend à nous en rendre digne. » Cette réflexion révèle le secret de toute sa vie.

Un sentiment de lui-même , aussi noble que modeste, a pu dicter cette autre pensée : « On doit « se consoler de n'avoir pas les grands talents « comme on se console de n'avoir pas les grandes « places. On peut être au-dessus de l'un et de-l'au- « tre par le cœur. »

Avec une élévation d'âme si naturelle et en même temps une raison si supérieure, Vauvenargues devait être bien éloigné de goûter un certain scepticisme d'opinion qui commençait à se réj)andre de son temps, que les imaginations exaltées prenaient pour de l'indépendance, et qui ne prouvait, dans ceux qui le professaient, que l'ignorance des véritables routes qui conduisent à la vérité. Il réprouvait A ces maximes qui , nous présentant toutes choses « comme incertaines , nous laissent les maîtres ab- « solus de nos actioas; ces maximes qui anéantis- « sent le mérite de la vertu, et n'admettant parmi « les hommes que des apparences, égalent le bien « et le mal ; ces maximes qui avilissent la gloire « comme la plus insensée des vanités, qui justifient « l'intérêt , la bassesse et une bi*utaie indolence. »

« Comment Vauvenargues, s'écrie Voltaire, avait- « il pris un essor si haut dans le siècle des petites- « ses? » Je répondrai : C'est que Vauvenargues, en profitant des lumières de son siècle, n'en avait point adopté l'esprit , cet esprit du inonde , si vain dans son fonds, dit-il lui-même, par lequel il reproche à de grands écrivains de s'être laissé corrompre en sacrifiant au désir de plaire et à une vaine popularité , la rectitude de leur jugement et la conscience même de leurs opinions. Vauvenargues put apprendre par sa propi'e expérience combien cette complaisance qu'il blâme est souvent nécessaire au succès des meilleurs ouvrages. U Introduction à la connaissance de V esprit humain parut en 1740, et n'eut qu'un succès obscur. Un ouvrage sérieux, quelque mérite qui le recommande , s'il paraît sans nom d'auteur, s'il n'est annoncé par aucun parti , ni favorisé ,par aucune circonstance particulière , ne peut attirer que faiblement l'attention publique.

Des hommes qui ont vécu dans le monde , vu la cour, occupé des places importantes, obtenu quelque considération, imaginent difficilement qu'en morale et en philosophie pratique , ils puissent jamais avoir besoin d'apprendre quelque chose. Cette partie des connaissances humaines devient pour eux un objet de spéculation , un amusement de l'esprit qui ne leur paraît digne d'occuper leur

SUR VADVENARGUES.

(spiit qu'autant qu'elle leur offre quelques idées un peu singulières , qu'ils puissent trouver leur compte à attaquer ou à défendre. On conçoit qu'un ouvrage de littérature obtienne, en paraissant, un succès à peu près général; mais un ouvrage de morale ou de philosophie ne peut faire d'abord qu'une faible sensation; il faut que les idées nouvelles qu'il renferme captivent assez l'attention pour lui susciter des adversaires et des défenseurs, et que l'esprit de parti vienne à l'appui du raisonnement pour fixer l'opinion sur le mérite de l'auteur et de l'ouvrage. Autrement il sera lu, estimé et loué par quelques bons esprits ; mais ce n'est que par une communication lente et presque insensible que l'opinion des bons esprits devient celle du public. Tous les hommes éclairés qui ont parlé de Vauvenargues, l'ont regardé comme un esprit d'un ordre supérieur, observateur profond et écrivain éloquent , qui avait observé la nature sous de nouvelles faces , et donné à la morale un caractère plus touchant qu'on ne l'avait fait encore. Ils furent frappés surtout de cet amour si pur de la vertu qui se reproduit sous toutes sortes de formes dans ses ouvrages, et qui en dicte tous les résultats. La gloire et la vertu , voilà les deux grands mobiles qu'il propose à l'homme pour élever ses pensées et diriger ses actions, les deux sources de son bonheur, qu'il regarde comme inséparables.

Vauvenargues ne concevait pas que le vice pût jamais être bon à quelque chose; contre l'opinion de quelques écrivains qui pensent qu'il y a des vices attachés à la nature , et par cette raison inévitables; des vices, s'ils osaient le dire, nécessaires et presque innocents.

« On a demandé si la plupart des vices ne con- « courent pas au bien public, comme les plus pu- « res vertus. Qui ferait fleurir le commerce sans « la vanité, l'avarice, etc.? Mais si nous n'avions « pas de vices, nous n'aurions pas ces passions à « satisfaire, et nous ferions par devoir ce qu'on « fait par ambition, par orgueil, par avarice. Il « est donc ridicule de ne pas sentir que le vice « seul nous empêche d'être heureux par la vertu.... « et lorsque les vices vont au bien, c'est qu'ils « sont mêlés de quelques vertus , de patience , de « tempérance, de courage. »

« I.e vice n'obtient point d'hommage réel. Si « Cromvvell n'eût été prudent, ferme, laborieux, « Ubéral, autant qu'il était ambitieux et remuant, « ni sa gloire ni sa fortune n'auraient couronné ses * projets; car ce n'est pas à ses défauts que les « hommes se sont rendus mais à la supériorité de " son génie. »

« Il faut de la sincérité et de la droiture, même « pour séduire. Ceux qui ont abusé les peuples sur « quelque intérêt général , étaient fidèles aux par- « ticuliers. Leur habileté consistait à captiver les

« esprits par des avantages réels Aussi les

« grands orateurs , s'il m^est permis de joindre ces « deux choses, ne s'efforcent pas d'imposer par « un tissu de flatteries et d'impostures , par une « dissimulation continuelle et par un langage pu- « rement ingénieux. S'ils cherchent à faire illu- « sion sur quelque point principal , ce n'est qu'à « force de sincérité et de vérités de détail ; car le « mensonge est faible par lui-même. »

Les arts du style , les mouvements même de l'éloquence ne valent pas ce ton simple d'une raison puissante , vouée à la défense des plus nobles sentiments. Mais la supériorité même de raison, soutenue par cette persuasion intime qui ajoute une force invincible à la raison , donne au style de Vauvenargues un charme pénétrant auquel n'atteindront jamais ceux qui cherchent à en imposer par un langage purement ingénieux.

« La clarté orne les pensées profondes. »

Cette maxime de Vauvenargues paraît être le résultat de ses sentiments comme de ses observations. Dans la plupart de ses pensées la force de l'expression tient à celle de la vérité. Le philosophe a frappé si juste au but, que, pour donner à son idée le plus grand effet , il lui suffît de la faire bien comprendre. Qu'on me permette d'en citer plusieurs de ce genre. L'exemple est toujours plus frappant que la réflexion.

« Nous querellons les malheureux pour nous dis- « penser de les plaindre. »

« La magnanimité ne doit pas compte à la pru- « dence de ses motifs. »

« Nos actions ne sont ni aussi bonnes ni aussi « mauvaises que nos volontés. »

« Il n'y a rien que la crainte ou l'espérance ne « persuade aux hommes. »

« La servitude avilit l'homme au point de s'en « faire aimer. »

Dans les écrits où notre philosophe donne à ses réflexions plus de développements, on retrouve encore ce même caractère de style, naturel dans l'expression , fort seulement par les combinaisons de la pensée , vif de raisonnement , touchant de conviction, animé moins par les images qui, connue le dit Vauvenargues lui-même, embellissent la raison, que par le sentiment qui la persuade; et ce sentiment, trop énergique en lui pour se perdre en déclamation, trop vrai pour se déguiser par l'emphase, se manifeste souvent par des tours hardis,

Vî»

DISCOUHS

rapides, inusités , que la vraie éloquence ne cherche pas, mais qu'elle laisse échapper, et qui ne sont même éloquents que parce qu'ils échappent à une àme profondément pénétrée de son ohjet.

Quoique l'imagination ne soit pas le caractère dominant du style de Vauvenargues, elle s'y montre de temps en temps , et toujours sous des formes aimables et riantes. Son esprit était sérieux, mais son âme était jeune : c'était comme on aime à vingt ans qu'il aimait la bonté, la gloire, la vertu ; et son imagination , sensible aux beautés de la nature , en prêtait à ses objets chéris les plus douces et les plus vives couleurs. L'éclat de la jeunesse se peint à ses yeux dans les jours brillants de l'été ; la grâce des premiers jours du printemps est l'image sous laquelle se présente à lui une vertu naissante.

« Les feux de l'aurore , selon lui , ne sont pas si '« doux que les premiers regards de la gloire. «

Il dit ailleurs : « Les regards affables ornent le w visage des rois. » Cette image rappelle un vers de la Jérusalem du Tasse ; c'est lorsque le poète peint l'ange Gabriel revêtant une forme humaine pour se montrer à Godefroy :

Tra giovane e fanciullo età confine Prese, ed orna di raggi il biondo crine.

« Il prit les traits de l'âge qui sépare la jeunesse de l'enfance , « et orna de rayons sa blonde chevelure, w

Quelquefois aussi , malgré la pente sérieuse des idées de Vauvenargues , ses tournures prennent , par les rapprochements que fait son esprit, une originalité piquante.

« Le sot est comme le peuple, il se croit riche de <« peu. "

« Ceux qui combattent les préjugés du peuple « croient n'être pas peuple. Un homme qui avait « fait à Rome un argument contre les poulets sa- " crés, se regardait peut-être comme un philo- - sophe. »

Cette observation trouverait bien des applications dans les temps modernes. Nous avons vu beaucoup de philosophes de cette force. J'ai connu un abbé de la Chapelle, bon géomètre, et qui avait été jusqu'à quarante ans très-bon chrétien. « Je n'avais " jamais réfléchi sur la religion , disait-il un jour '< à d'Alembert; mais j'ai lu la Lettre de Thrasy- «'. bide et le Testament de Jean Meslier; cela m'a " fait faire des reflexions , et je me suis fait esprit « fort. »

Après avoir fait remarquer les qualités intéressantes qui distinguent le style de Vauvenargues^

nous devons convejiir que ces qualités sont quelquesfois ternies par des termes impropres et plus souvent par des tournures incorrectes. Il n'avait aucun principe de grammaire; il écrivait pour ainsi dire d'instinct, et ne devait son talent qu'à un goût naturel , formé par la lecture réfléchie de nos bonà écrivains. ^" ' • '*'? 'm.. ^;»'f f--» .•♦! t*. >■• <•

Vauvenar^ëé, îii)rès âvoirlângiil' plùsieurà années dans un état de souffrance sans remède, qu*fl supportait sans s6 plaindre , voyait sa fin prochaine comme inévitable ; il en parlait peu , et s'y préparait sans aucune apparence d'inquiétude et d'effroi. Il mourut en 1747, entouré de quelques amis dis* tingués par leur esprit et leur caractère , qui n'avaient pas cessé de lui donner des preuves du plus tendre dévouement. Il les étonnait autant par le calme inaltérable de son âme que par les ressources inépuisables de son esprit, et souvent par l'éloquence naturelle de ses discours.

On trouvera peut-être que je me suis trèp éVendû sur les détails de la vie d'un homme qui a été peu connu , et dont les écrits n'ont pas atteint au degré de réputation qu'ils obtiendront sans doute un jour; mais c'est pour cela même qu'il n^a paru important d'attirer plus particulièrement l'attention du public sur un mérite méconnu et sur des talents mal appréciés. Je croirais n'avoir pas fait un travail inutile, si les pages qu'on vient de lire pouvaient engager quelques esprits raisonnables à rendre plus de justice à un écrivain qui a donné à la morale un langage si noble et un ton si touchant.

Page 1