‹ Moralistes français, pensées de Blaise PascalChapitre 193 sur 343 · GG · texte numérisé non relu

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VAlJVENAKGlIKS.

mais les lois ont pourvu à cet inconvénient. Elles sont un garant au père contre l'ingratitude des enfants, comme la nature est aux enfants un otage assuré contre l'abus des lois. Il était juste d'assurer à la vieillesse les secours qu'elle avait prêtés à la faiblesse de l'enfance.

La reconnaissance prévient , dans les enfants bien nés, ce que le devoir leur impose. Il est dans la saine nature d'aimer ceux qui nous aiment et nous protègent ; et l'habitude d'une juste dépendance en fait perdre le sentiment : mais il suffit d'être homme pour être bon père ; et si l'on n'est homme de bien , il est rare qu'on soit bon fils.

Du reste , qu'on mette à la place de ce que je dis la sympathie ou le sang , et qu'on me fasse entendre pourquoi le sang ne parle pas autant dans les enfants que dans les pères; pourquoi la sympathie périt quand la soumission diminue; pourquoi des frères souvent se haïssent sur des fondements si légers , etc.

Mais quel est donc le nœud de l'amitié des frères ? Une fortune , un nom communs , même naissance et même éducation , quelquefois même caractère; enfin l'habitude de se regarder comme appartenant les uns aux autres , et comme n'ayant qu'un seul être. Voilà ce qui fait que l'on s'aime, voilà l'amour-propre; mais trouvez le moyen de séparer des frères d'intérêt, l'amitié lui survit à peine; l'amour-propre qui en était le fonds se porte vers d'autres objets.

De V amour que Von a pour les bêtes.

11 peut entrer quelque chose qui flatte les sens dans le goût qu'on nourrit pour certains animaux , quand ils nous appartiennent. J'ai toujours pensé qu'il s'y mêle de l'amour-propre : rien n'est si ridicule à dire , et je suis fâché qu'il soit vrai ' ; mais nous sommes si vides, que, s'il offre à nous la moindre ombre de propriété , nous nous y attachons aussitôt. Nous prêtons à un perroquet des pensées et des sentiments; nous nous figurons qu'il nous aime, qu'il nous craint, qu'il sent nos faveurs, etc. Ainsi nous aimons l'avantage que nous nous ac^îordons sur lui. Quel empire ! mais c'est là l'homme.

* Rien n'est si ridicule à dire, et je suis fâché qu'il soit vrai. C'est la seœnde fois qu'on relève cette façon de parler, qu'il soit vrai, pour que cela soit vrai: c'est une faute. S.

De Vamitié.

C'est l'insuffisance de notre être qui fait naître l'amitié, et c'est l'insuffisance de l'amitié même qui la fait périr.

Est-on seul ? on sent sa misère , on sent qu'on a besoin d'appui ; on cherche un fauteur de ses goûts, un compagnon de ses plaisirs et de ses peines ; on veut un homme dont on puisse posséder le cœur et la pensée. Alors l'amitié paraît être ce qu'il y a de plus doux au monde. A-t-on ce qu'on a souhaité , on change bientôt de pensée.

Lorsqu'on voit de loin quelque bien, il fixe d'abord nos désirs ; et lorsqu'on y parvient , on en sent le néant. Notre âme , dont il arrêtait la vue dans l'éloignement , ne saurait s'y reposer quand elle voit au delà : ainsi l'amitié , qui de loin bornait toutes nos prétentions , cesse de les borner de près ; elle ne remplit pas le vide qu'elle avait promis de remplir ; elle nous laisse des besoins qui nous distraient et nous portent vers d'autres biens.

Alors on se néglige, on devient difficile, on exige bientôt comme un tribut les complaisances qu'on avait d'abord reçues comme un don. C'est le caractère des hommes de s'approprier peu à peu jusqu'aux grâces dont ils jouissent; une longue possession les accoutume naturellement à regarder les choses qu'ils possèdent comme à eux; ainsi l'habitude les persuade qu'ils ont un droit naturel sur la volonté de leurs amis^ Ils voudraient s'en former un titre pour les gouverner; lorsque ces prétentions sont réciproques , comme on voit souvent ^ , l'amour-propre s'irrite et crie des deux côtés , produit de l'aigreur , des froideurs , et d'amères explications, etc.

On se trouve aussi quelquefois mutuellement des défauts qu'on s'était cachés; ou l'on tombe dans des passions qui dégoûtent de l'amitié, comme les maladies violentes dégoûtent des plus doux plaisirs.

Aussi les hommes les plus extrêmes ne sont pas les plus capables d'une constante amitié. On ne la trouve nulle part si vive et si solide que dans les esprits timides et sérieux , dont l'âme modérée connaît la vertu; car elle soulage leur cœur oppressé sous le mystère et sous le poids

^ IJ habitude les persuade qu'ils ont un droit naturel sitr la volonté de leurs amis. 11 faut, je crois, leur persuade. S.

2 Lorsque ces prétentions sont réciproques , comme cm voit souvent, l'amour-fn'opre s'irrite. Il faudrait comme on le

voit souvent. S.

DE L'ESPRIT HlJMAIN

du secret, détend leur esprit, l'élargit, les rend plus confiants et plus vifs , se raêle à leurs amusements , à leurs affaires et à leurs plaisirs mystérieux : c'est l'âme de toute leur vie.

Les jeunes gens sont aussi très-sensibles et trèsconfiants; mais la vivacité de leurs passions les distrait et les rend volages. La sensibilité et la confiance sont usées dans les vieillards; mais le besoin les rapproche , et la raison est leur lien : les uns aiment plus tendrement, les autres plus solidement.

Le devoir de l'amitié s'étend plus loin qu'on ne croit : nous suivons notre ami dans ses disgrâces; mais, dans ses faiblesses, nous l'abandonnons : c'est être plus faible que lui.

Quiconque se cache , obhgé d'avouer les défauts des siens, fait voir sa bassesse '. Êtes- vous exempt de ces vices , déclarez-vous donc hautement; prenez sous votre protection la faiblesse des malheureux ; vous ne risquez rien en cela : mais il n'y a que les grandes âmes qui osent se montrer ainsi. Les faibles se désavouent les uns les autres , se sacrifient lâchement aux jugements souvent injustes du public , ils n'ont pas de quoi résister , etc.

De Vamour.

H entre ordinairement beaucoup de sympathie dans l'amour, c'est-à-dire, une inclination dont les sens forment le nœud ; mais , quoiqu'ils en forment le nœud , ils n'en sont pas toujours l'intérêt principal ; il n'est pas impossible qu'il y ait un amour exempt de grossièreté.

Les mêmes passions sont bien différentes dans les hommes. Le même objet peut leur plaire par des endroits opposés. Je suppose que plusieurs hommes s'attachent à la même femme : les uns l'aiment pour son esprit, les autres pour sa vertu, les autres pour ses défauts, etc.; et il se peut faire encore que tous l'aiment pour des choses qu'elle n'a pas, comme lorsque l'on aime une femme légère que l'on croit solide. N'importe; on s'attache à l'idée qu'on se plaît à s'en figurer; ce n'est même que cette idée que l'on aime , ce n'est pas la femme légère : ainsi l'objet des passions n'est pas ce qui les dégrade ou ce qui les ennoblit , mais la manière dont on envisage cet

* Quicùnqtie se cache , obligé d'avouer les défauts des siens , fait voir sa bassesse. Toute celte pensée est mal exprimée et obscure. Quiconque se cache d'avoir des amis dont il est oblir/é J'avouer les défauts , fait voir sa bassesse. Je crois que c'est Ainsi qu'il faut l'expliquer. M.

objet. Or j'ai dit qu'il était possible que l'on cherchât dans l'amour quelque chose de plus que l'intérêt de nos sens. Voici ce qui me le fait croire. Je vois tous les jours dans le monde qu'un homme environné de femmes auxquelles il n'a jamais parlé , comme à la messe, au sermon , ne se décide pas toujours pour celle qui est la plus johe, et qui même lui paraît telle. Quelle est la raison de cela? c'est que chaque beauté exprime un caractère tout particulier ; et celui qui entre le plus dans le nôtre , nous le préférons. C'est donc le caractère qui nous détermine quelquefois; c'est donc l'âme que nous cherchons : on ne peut me nier cela. Donc tout ce qui s'offre à nos sens ne nous plaît alors que comme une image de ce qui se cache à leur vue; donc nous n'aimons alors les qualités sensibles que comme les organes de notre plaisir , et avec subordination aux qualités insensibles dont elles sont l'expression ; donc il est au moins vrai que l'âme est ce qui nous touche le plus. Or ce n'est pas aux sens que l'âme est agréable , mais à l'esprit ; ainsi l'intérêt de l'esprit devient l'intérêt principal , et si celui des sens lui était opposé, nous le lui sacrifierions. On n'a donc qu'à nous persuader qu'il lui est vraiment opposé, qu'il est une tache pour l'âme: voilà l'amour pur.

Amour cependant véritable, qu'on ne saurait confondre avec l'amitié : car, dans l'amitié, c'est l'esprit qui est l'organe du sentiment; ici ce sont les sens. Et comme les idées qui viennent par les sens sont infiniment plus puissantes que les vues de la réflexion , ce qu'elles inspirent est passion. L'amitié ne va pas si loin; et, malgré tOjUt cela, je ne décide pas ; je le laisse à ceux qui ont blanchi sur ces importantes questions.

XXXVTI.

De ta physionomie.

La physionomie est l'expression du caractère et celle du tempérament. Une sotte physionomie est celle qui n'exprime que la complexion , comme un tempérament robuste, etc. ; mais il ne fout jamais juger sur la physionomie : car il y a tant de traits mâles sur le visage et dans le maintien des hommes , que cela peut souvent confondre ; sans parler des accidents qui défigurent les traits naturels, et qui empêchent que fàme ne s'y manifeste, comme la petite vérole , la maigreur, etc.

On pourrait conjecturer plutôt sur le caractère des hommes, par ragrémcnt ([u'ils attachciil à

VAUVENARCTIKS

(le certaines figures qui répondent à leur» passions; mais encore s'y tromperait-on ' .

De la pitié.

La pitié n'est qu'un sentiment mêlé de tristesse et d'amour '; je ne pense pas qu'elle ait besoin d'être excitée par un retour sur nous-mêmes, comme on le croit. Pourquoi la misère ne pourrait-elle sur notre cœur ce que fait la vue d'une plaie sur nos sens? N'y a-t-il pas des choses qui affectent immédiatement l'esprit? L'impression des nouveautés ne prévient-elle pas toujours nos réflexions? Notre âme est-elle incapable d'un sentiment désintéressé ?

De la haine,

La haine est une déplaisance dans l'objet haï ^ . C'est une tristesse qui nous donne, pour la cause qui l'excite , une secrète aversion : on appelle cette tristesse jalousie, lorsqu'elle est un effet du sentiment de nos désavantages comparés au bien de quelqu'un. Quand il se joint à cette Jalousie de la haine , une volonté de vengeance dissimulée par faiblesse , c'est envie.

Il y a peu de passions où il n'entre de l'amour ou de la haine. La colère n'est qu'une aversion subite et violente, enflammée d'un désir aveugle de vengeance; l'indignation, un sentiment de colère et de mépris; le mépris, un sentiment mêlé de haine et d'orgueil; l'antipathie, une haine violente et qui ne raisomie pas.

Il entre aussi de l'aversion dans le dégoût ; il n'est pas une simple privation comme l'indifférence; et la mélancolie, qui n'est communément

' On pourrait conjecturer plutôt sur le caractère des hommes, par l'agrément qu'ils attachent à de certaines figures qui réjMjndent à leurs passions. Cette phrase est obscure et négligée ; il faudrait, ce me semble, conjecturer du caractère. M .

^ La pitié n'est qu'un sentiment mêlé de tristesse et d'amour. Vauveiiargues entend ici par amour toute disposition tiui nous porte vers un objet; comme il entend par haine toute disposition qui nous en éloigne. Autrement il «erait impossible d'expliquer le chapitre suivant, où il dit qu'il y a peu de passions où il n'entre de Vamourou de la haine; que le mépris est un sentiment mêlé de haine et d'orgueil. S.

^ La haine est une deplaisance dans l'objet huî. C'est plutôt l'effet de cette déplaisance. Il faudrait, ce semble, la haine natl du déplaisir que nous cause, etc. M.

Je crois , comme je l'ai dit plus haut , que Vauvenargues jM-end plutôt lel la haine pour ce sentiment même de déplais;u»€G qui nous éloigne d'un objet Cette expression n'est pas asitée eu ee sens; cependant je crois bien que c'est celui qu'il lui donne S

qu'un dégoût universel sans espérance, tient encore beaucoup de la haine.

A l'égard des passions qui viennent de Tamour, j'en ai déjà parlé ailleurs; je me contente donc de répéter ici que tous les sentiments que le désir allume sont mêlés d'amour ou d« haine.

De V estime, du respect, et du mépris.

L'estime est un aveu intérieur du mérite do quelque chose ; le respect est le sentiment de la supériorité d'autrui.

Il n'y a pas d'amour sans estime ; j'en ai dit la raison. L'amour étant une complaisance dans l'objet aimé , et les hommes ne pouvant se défendre de trouver un prix aux choses qui leur plaisent, peu s'en faut qu'ils ne règlent leur estime sur le degré d'agrément que les objets ont pour eux. Et s'il est vrai que chacun s'estime personnellement plus que tout autre , c'est , ainsi que je l'ai déjà dit, parce qu'il n'y a rien qui nous plaise ordinairement tant que nous-mêmes.

Ainsi , non-seulement on s'estime avant tout , mais on estimé encore toutes les choses que l'on aime, comme la chasse, la musique, les chevaux , etc. ; et ceux qui méprisent leurs propres passions ne le font que par réflexion, et par un effort de raison : car l'instinct les porte au contraire.

Par une suite naturelle du même principe , la haine rabaisse ceux qui en sont l'objet , avec le même sohi que l'amour les relève. Il est impossible aux hommes de se persuader que ce qui les blesse n'ait pas quelque grand défaut ; c'est un jugement confus que l'esprit porte en lui-même , comme il en use au contraire en aimant '.

Et si la réflexion contrarie cet instinct, car il y a des qualités qu'on est convenu d'estimer, et d'autres de mépriser, alors cette contradiction ne fait qu'irriter la passion ; et plutôt que de céder aux traits de la vérité , elle en détourne les yeux. Ainsi elle dépouille son objet de ses qualités naturelles , pour lui en donner de conformes à son intérêt dominant. Ensuite elle se livre témérairement et sans scrupule à ses préventions insensées.

Il n'y a presque point d'homme dont le jugement soit supérieur à ses passions. Il faut donc

' Cest. un jugement confus que l'esprit parte en lui-même, camme il en use au contraire en aimant. Au contraire, pour d'une manière contraire : expression négligée. S.

DE L'ESPKIT HUMAIN.

bien prendre garde, lorsqu'on veut se faire estimer, à ne pas se faire haïr, mais tâcher au contraire de se présenter par des endroits agréables ; parce que les hommes penchent à juger du prix des choses par le plaisir qu'elles leur font.

Il y en a à la vérité qu'on peut surprendre par une conduite opposée , en paraissant au dehors plus pénétré de soi-même qu'on n'est au dedans '; cette confiance extérieure les persuade et les maîtrise.

Mais il est un moyen plus noble de gagner l'estime des hommes ; c'est de leur faire souhaiter la nôtre par un vrai mérite , et ensuite d'être modeste et de s'accommoder à eux. Quand on a véritablement les qualités qui emportent l'estime du monde, il n'y a plus qu'à les rendre populaires pour leur concilier l'amour, et lorsque l'amour les adopte, il en fait élever le prix. Mais pour les petites finesses qu'on emploie en vue de surprendre ou de conserver les suffrages : attendre les autres , se faire valoir, réveiller par des froideurs étudiées ou des amitiés ménagées le goût Inconstant du public ; c'est la ressource des hommes superficiels qui craignent d'être approfondis ; il faut leur laisser ces misères dont ils ont besoin avec leur mérite spécieux.

Mais c'est trop s'arrêter aux choses; tâchons d'abréger ces principes par de courtes définitions.

Le désir est une espèce de mésaise que le goût du bien met en nous =" , et l'inquiétude un désir isans objet.

L'ennui vient du sentiment de notre vide ; la paresse naît d'impuissance ^; la langueur est un témoignage de notre faiblesse, et la tristesse, de notre misère.

L'espérance est le sentiment d'un bien prochain, et la reconnaissance, celui d'un bienfait.

Le regret consiste dans le sentiment de quelque perte; le repentir, dans celui d'une faute ; le

' Il y en a à la vérité qu'on peut surprendre par une conduite opposée , en paraissant au dehors plus pénétré de soimême qu'on n'est au dedans. Comme on dit d'un homme qu'i/ est plein de lui ; expression elliptique. Qu'on n'est au dedans : il faudrait qu'o7i ne l'est. S.

' Le désir est une espèce de mésaise que le goût du bien met en nous. Par le goût du lien , il faut entendre l'amour du bien-être. S.

•'' L'ennui vient du sentiment de notre vide; la paresse tialt d'impuissance. Qu'est-ce que notre videPJ.a paresse suppose, au contraire, le pouvoir d'agir combiné avec l'inaction. M.

I/auteur entend ici par notre vide ce qu'il entend ailleurs litr l'insujfftsance de notre être, c'est-à-diro, l'impossibilité où nous sommes de trouver en nous-mêmes de quoi suffire à notre l)onheur. Par impuissance , il entend , je crois , ivipuismnce de l'âme, l'imposslbiliié où elle est de wrtir de sa langtipur. S.

remords , dans celui d'un crime et la crainte do châtiment '.

La timidité peut être la crainte du blâme , la honte en est la conviction.

La raillerie naît d'un mépris content.

La surprise est un ébranlement soudain à la vue d'une nouveauté.

L'étonnement est une surprise longue et accablante ; l'admiration , une surprise pleine de respect.

La plupart de ces sentiments ne sont pas trop composés, et n'affectent pas aussi durablement nos âmes que les grandes passions, l'amour, l'ambition, l'avarice, etc. Le peu que je viens de dire à cette occasion répandra une sorte de lumière sur ceux dont je me réserve de parler ailleurs.

De l'amour des objets sensibles.

Il serait impertinent de dire que l'amour des choses sensibles, comme l'harmonie, les saveurs , etc. n'est qu'un effet de l'amour-propre, du désir de nous agrandir, etc. etc. Cependant tout cela s'y mêle quelquefois. Il y a des musiciens, des peintres, qui n'aiment chacun dans leur art que l'expression des grandeurs , et qui ne cultivent leurs talents que pour la gloire : ainsi d'une infinité d'autres.

Les hommes que les sens dominent ne sont pas ordinairement si sujets aux passions sérieuses, l'ambition, l'amour de la gloire, etc. Les objets sensibles les amusent et les amollissent ; et s'ils ont les autres passions , ils ne les ont pas aussi vives.

On peut dire la même chose des hommes enjoués; parce que, ayant une manière d'exister assez heureuse , ils n'en cherchent pas une autre

* Le regret consiste dans le sentiment de quelque perle ; h repentir, dans celui d'une faute; h remords, dans celui d'un crime et la crainte du châtiment. Ce n'est pas, à co qu'il semble, la différence de la faute et du crime, qui constitue celle du repentir et du remords. On peut expier ses crimes par le repentir, et sentir le remords d'une faute. Si 1« repentir est moins cruel, c'est qu'il suppose le retour, et une résolution de ne plus retomber, qui console tot^jours. Le remords peut exister avec la résolution de se rendre encor« coupable. Heureux, si je puis, dit Matban dans Jlhalie ,

\ force d'attentats, perdre tous mes remords.

C'est ainsi que les scélérats les perdent. 11 n'y a poini pour eux de repentir.

Dieu fit du repentir la vertu de« mortels.

Heureusement le remords peut naître sans la crainte dit-châ.l fttnrui : mais ce n'est guère que» pour les premiers rrlmw. S.

VÂUVENARGllES.

avec ardeur. Trop de choses les distraient ou les préoccupent.

On pourrait entrer là-dessus , et sur tous les sujets que j'ai traités, dans des détails intéressants. Mais mon dessein n'est pas de sortir des principes , quelque sécheresse qui les accompagne : ils sont l'objet unique de tout mon discours; et je n'ai ni la volonté ni le pouvoir de donner plus d'application à cet ouvrage ' .

Des passions en général.

Les passions s'opposent aux passions , et peuvent servir de contre-poids ; mais la passion dominante ne peut se conduire que par son propre intérêt, vrai ou imaginaire, parce qu'elle règne despotiquement sur la volonté, sans laquelle rien ne se peut.

Je regarde humainement les choses, et j'ajoute dans cet esprit : Toute nourriture n'est pas propre à tous les corps , tous objets ne sont pas suffisants pour toucher certaines âmes. Ceux qui croient les hommes souverains arbitres de leurs sentiments, ne connaissent pas la nature; qu'on obtienne qu'un sourd s'amuse des sons enchanteurs de Murer; qu'on demande à une joueuse qui fait ime grosse partie, qu'elle ait la complaisance et la sagesse de s'y ennuyer : nul art ne le peut.

Les sages se trompent encore en offrant la paix aux passions ; Iqs passions lui sont ennemies Mis vantent la modération à ceux qui sont nés pour l'action et pour une vie agitée; qu'importe à un homme malade la délicatesse d'un festin qui le dégoûte?

Nous ne connaissons pas les défauts de notre âme ; mais quand nous pourrions les connaître , nous voudrions rarement les vaincre.

iNos passions ne sont pas distinctes de nousmêmes; il y en a qui sont tout le fondement et toute la substance de notre âme. Le plus faible de tous les êtres voudrait-il périr pour se voir remplacé par le plus sage?

Qu'on me donne un esprit plus juste , plus aimable, plus pénétrant , j'accepte avec joie tous

' Je n'ai ni la volonté ni le pouvoir de donner plus d\ipl'IioUion ù cet ouvrage. Donner plus d'application, mauvaise expression , pour dire développer davantage des principes par des applications , ce qui précède prouve que c'est la le sens S.

^ Les passions lui sont ennemies. C'est un laliqismc : f/cns Diimira nulli. On di< ennemi de quelqu'un, et non ennemi à quelqu'un. S.

ces dons; mais si l'on m'ôte encore l'âme qui doîl en jouir, ces présents ne sont plus pour moi.

Cela ne dispense personne de combattre ses habitudes, et ne doit inspirer aux hommes ni abattement ni tristesse. Dieu peut tout; la vertu sincère n'abandonne pas ses amants; les vices mêmes d'un homme bien né peuvent se tourner à sa gloire.

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